Jacques Bertin – J’ai peu de choses à dire


Jacques Bertin – J’ai peu de choses à dire

   J’ai peu de choses à dire au fond je cherche peu de choses
Et tout le reste c’est un habit sur moi à peu près ajusté
Je peux bien partager votre combat vos certitudes : papier-buvard
Le jardin du grand-père et un trou d’eau un arrosoir
Le mal au fond le mien c’est ailleurs un fanal resté allumé
J’écris, ma femme dort, je rassemble un maigre bagage
Un maigre bien, des idées vagues, des tentatives de notions
Tout ce à quoi je souscris et qu’en bon entendement il faut admettre
Des restes de vos garde-robes, des idées de révolution
 
Qu’est-ce que j’ai à moi ? Ma mère le lundi qui lave
Quand elle pleure, c’est qu’elle a les yeux pleins de savon
Le linge sèche, la cuisine est humide, la radio couvre le cri des gosses
Je n’ai rien qu’une enfance banale comme un cartable en carton
 
Ô les appartements tièdes, les belles dames
Messieurs qui parlez fort bien et lisez des journaux avancés
Comme si le monde vous appartenait ô fils de familles
Vous êtes les meilleurs jusque dans la révolte ô impeccables révoltés
 
Qu’est-ce que c’est mon bien ? Qu’est-ce que je peux mettre dans la balance
Je suis ce bateau à l’écart des routes échoué
Dans une nuit où flottent des mots insaisissables
Parfois ils frôlent les toits comme le bas des robes brodées
 
Mère de mon ami madame des romans et des jardins à la française
Cheveux tirés qui régnez sur vos bibelots et vos rendez-vous
Que faites-vous ici ce soir, pourquoi vous déshabillez-vous
Ici, chez ce jeune homme qui est un enfant et qui vous prend les genoux
 
Parlez très vite et que s’effondre l’édifice
Je pénètre dans le parc interdit, je brise tout
Quand vous serez vaincue, votre monde souillé avec vous
Je suis encore l’enfant qui s’excuse pour le désordre et pour tout
 
Qu’est-ce que c’est mon bien ? le silence des enfants des pauvres
Et deux ou trois détails à dire aux copains les jours d’abandon
Un dimanche matin d’hiver, un jour, quand j’étais gosse
Il fait chaud, dehors, j’entends passer les dynamos
Qu’est-ce que j’ai à moi ? Qu’est-ce que je peux dire pour ma défense
Un souvenir sans intérêt, une nuit de vendredi saint
Nous allions boire un café à vingt-cinq francs sur une table de campagne
En ville, des messieurs-dames parlent des poètes avec du maintien
 
Qu’est-ce j’ai à dire On ne m’a pas donné la parole
J’ai le manteau troué au vent des étoiles de la révolution
Je suis sur mon vélo, je rentre à la maison par la croix-blanche
Ô mon père et ma mère laissez le garage allumé, je rentre à la maison

jacques bertin
tengo poco que decir

Tengo poco que decir en el fondo, busco pocas cosas
Y todo lo demás es un traje en mí, bastante ajustado
Puedo compartir tu lucha tus certezas: papel secante
El jardín del abuelo y un pozo de agua una regadera
El mal en el fondo mío es en otra parte un faro que ha permanecido encendido
Escribo, mi mujer duerme, recojo un magro equipaje
Un bien escaso, ideas vagas, intentos de nociones.
Todo lo que suscribo y que en buen entendimiento debe admitirse
Restos de tus guardarropas, ideas de revolución

¿Qué poseo? Mi madre el lunes que lava
Cuando llora es porque tiene los ojos llenos de jabón
La ropa se seca, la cocina está húmeda, la radio tapa el llanto de los niños
No tengo nada más que una infancia ordinaria como una cartera de cartón.

Oh los tibios apartamentos, las bellas damas
Señores que hablan muy bien y leen periódicos avanzados
Como si el mundo te perteneciera, oh hijo de familias
Sois los mejores hasta en rebelión oh rebeldes impecables

¿Cuál es mi propiedad? ¿Qué puedo poner en la balanza?
Soy ese barco fuera del camino varado
En una noche donde flotan palabras escurridizas
A veces rozan los tejados como la parte inferior de los vestidos bordados

Madre de mi amiga Madame de novelas y jardines franceses
Cabello tirado que gobierna tus baratijas y citas
¿Qué haces aquí esta noche? ¿Por qué te desnudas?
Aquí, a este joven que es un niño y que toma tus rodillas

Habla muy rápido y el edificio se derrumba.
Entro al parque prohibido, lo rompo todo
Cuando eres derrotado, tu mundo se mancha contigo
Sigo siendo el niño que se disculpa por el desorden y todo

¿Cuál es mi propiedad? el silencio de los hijos de los pobres
Y dos o tres detalles para contarles a los amigos en los días de abandono
Una mañana de domingo de invierno, un día, cuando yo era un niño
Hace calor afuera, escucho pasar las dinamos
¿Qué poseo? ¿Qué puedo decir en mi defensa?
Un recuerdo sin interés, una noche de Viernes Santo
Íbamos a tomar un café a veinticinco francos en una mesa de campo
En el pueblo, señores y señoras hablan de poetas con porte

que tengo que decir no me han dado la palabra
Tengo el manto con agujeros al viento de las estrellas de la revolución
Estoy en mi bicicleta, me voy a casa por la cruz blanca.
Oh, mi padre y mi madre dejan el garaje encendido, estoy llegando a casa

GRILLE PEINT


GRILLE PEINT

Un angle-mort cachait le soleil

rendu fou

épris de froid

le peintre

rédige son toast-amant

puis tousse pour un

hein pour tous

rajoute des fleurs en codicille

par devant nos taire.

Niala-Loisobleu – 26 Janvier 2022

Jacques Bertin – Les Grands Départs


Jacques Bertin – Les Grands Départs


Qui saura où je suis passé ?
Je m’en irai sur une route
Fortuitement, sans qu’on s’en doute
Sais-je bien moi-même où j’allais
Téléphone le long des fils
Cœur fatigué, moteur fragile
Hameau désert et destinée
Dérisoire, décor futile

Quelqu’un appelle, il est midi
Mais d’une voix qui ose à peine
Tout dort, on dirait, tout est dit
Et votre tendresse incertaine
C’est par une blessure ancienne
Amis, ô vous m’abandonnez
Sauvez-moi, étrange est ma peine
La vie s’écoule par la plaie

Je m’en irai dans le silence
Dans mon silence recouvré
En haut des prés, dans mon silence
Et dans l’herbe où j’aurai passé
L’amitié des choses inertes
M’enveloppera pour ma perte
De minutes, d’ondes, d’années

Et dans le blond devenir immobile, je mourrai

Jacques Bertin

ADDUCTION


ADDUCTION

Les creux du fossé butent à la grosse pierre servant de robinet à la source, retenant la distribution demandée

Combien d’attentes abritent en réfugiés dans leur camp

le broc nomade n’assure que les navettes entre ici et l’eau de là

Aller paître à la verdeur de son herbe locale sans être sage demeure plus clair, celle d’ailleurs à toujours plus d’alinéas en tous petits caractères. Sans pinailler sur le nombre de pétales des marguerites de l’une ou l’autre, je m’en bats l’oeil vu que les fleurs que je peux peindre sont d’une autre sorte florifère

De tige grimpante aussi bien à l’horizontale du moment; ma fleur s’avoue verticale par son origine philosophique, espèce de printemps des poètes qui régulait les crues, les coulures de boue par terrain si bien assis qu’aujourd’hui on a du mal à croire au sentiment sincère

Combien d’abri pour le bétail a vu pousser l’agrandissement de la ferme par adjonction familiale d’un corps de bâtiment au fil du premier jour à la fin de la deuxième guerre mondiale ?

Les batteries de poulets et le veau sous l’amer ont arrêté l’inventaire en gardant un nom qui ne correspond plus à autre chose que le fric: le patrimoine

La pente finira par se rattraper et se foutra tout par terre

Déjà dans la Mancha Don Quichotte ne vante plus les moulins

Tout ça pour dire comme j’en étais sûr que Prévert est bien le visionnaire qui m’a éclairé dès ma première entrée en Seine.

On amène pas de l’eau dans des déserts.

Niala-Loisobleu – 26 Janvier 2022

Jacques Prévert

UN BEAU MATIN PAR JACQUES PRÉVERT

Il n’avait peur de personne

Il n’avait peur de rien

Mais un matin un beau matin

Il croit voir quelque chose

Mais il dit
Ce n’est rien

Et il avait raison

Avec sa raison sans nul doute

Ce n’était rien

Mais le matin ce même matin

Il croit entendre quelqu’un

Et il ouvrit la porte

Et il la referma en disant
Personne

Et il avait raison

Avec sa raison sans nul doute

Il n’y avait personne

Mais soudain il eut peur

Et il comprit qu’il était seul

Mais qu’il n’était pas tout seul

Et c’est alors qu’il vit

Rien en personne devant lui.

Jacques Prévert

LES OISEAUX PRÉVIENNENT


LES OISEAUX PRÉVIENNENT

Cherche dans le ciel l’annonce qui porte dans ses ailes ce qui s’approche

Les oiseaux sentent tout changement de temps des heures avant qu’il intervienne

Hier ils ont tournés pendant des heures autour du sémaphore à la pointe de l’embouchure

Joyeux et assez turbulents dans l’intention d’avertir

Si bien qu’en rentrant de leurs virées le chat et le chien avaient un inhabituel comportement qui n’a pas échappé au poisson rouge dans son bocal

Le cheval lui semblait chercher quelque chose qui le rendait nerveux

Quelque chose couve c’est sûr.

Niala-Loisobleu – 26 Janvier 2022