DES CAILLOUX DE MA POCHE 14


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DES CAILLOUX

DE

MA POCHE 14

Du jour de rappel

M’est venu le temps réel que tu berces d’une vérité qui m’appelle à continuer

La chambre est ouverte à la musique de l’anémone

Seul point noir qu’on garde au centre d’un bleu rare

Comme la trace qu’on a laissé en se roulant dans l’herbe

Au milieu du lit c’est le lavoir où tes mots viennent en brouette à la batte

Si la rue monte c’est parce les lavandières dégrafent le cheval à cru pour le mener à l’abreuvoir

Un compas que tes écuisses savent régler aux sphères

Au point que j’ai rêvé te demander de m’écrire à l’intérieur du cadre l’introduction au thème 2022

Tes mots dans ma peinture respirent l’humble visage de l’anémone

Notre point de repaire

Je men étais pas encore approché d’aussi près

Les cèdres me l’ont montré

Cette tempête aussi en enlevant ta voix comme rien qui soude plus à l’enfant qui vieillit sans que ça change l’éclairage de la musique de chambre

Le lapidaire qui érode le tant s’est arrêté d’agacer les oiseaux quand il a vu déboucher la clairière au dernier virage du fleuve

Utopie dira le philosophe et comment lui répondra mon saut en se remplissant.

Niala-Loisobleu – 21 Octobre 2021

DANS LE SILENCE DE LA VILLE – FERRAT/ARAGON


Photo Niala

DANS LE SILENCE DE LA VILLE – FERRAT/ARAGON

La la la…

Derrière les murs dans la rue, que se passe-t-il, quel vacarme
Quels travaux, quels cris, quelles larmes ou rien, la vie, un linge écru
Sèche au jardin sur une corde, c’est le soir, cela sent le thym
Un bruit de charrette s’éteint, une guitare au loin s’accordeLa la la…Il fait jour longtemps dans la nuit, un zeste de lune un nuage
Que l’arbre salue au passage et le cœur n’entend plus que lui
Ne bouge pas, c’est si fragile, si précaire, si hasardeux
Cet instant d’ombre pour nous deux, dans le silence de la ville

La la la…

COMME POUR DIRE MA PENSEE PREMIERE


COMME POUR DIRE MA PENSEE PREMIERE

La poésie dans la poussée des reins me donne la joie de vivre que ton soleil éclaire. Je l’ai dans la pierre, tenant de Vénus toute la rime de croire et d’espérer

Aragon, à qui je prête ma voix, te le dis

Je vais ce matin me recueillir au Couvent de toute ma ferveur personnelle.

Bonjour Ma…

Niala-Loisobleu – 27 Juillet 2021

ELSA ENTEE DANS LE POÈMEPAR LOUIS ARAGON

Entre assieds-toi soleil et qu’à tes pieds se couche
Le lion des fureurs qui sortait de ma bouche

Que je n’entende plus qu’en moi ce cœur dompté
Assieds-toi c’est le soir et souris c’est l’été

Musique de ma vie ô mon parfum ma femme
Empare-toi de moi jusqu’au profond de l’âme

Entre dans mon poème unique passion
Qu’il soit uniquement ta respiration

Immobile sans toi désert de ton absence

Qu’il prenne enfin de toi son sens et sa puissance

Il sera ce frémissement de ta venue

Le bonheur de mon bras touché de ta main nue

Il sera comme à l’aube un lieu de long labour
Quand l’hiver se dissipe et l’herbe sort au jour

Entre amour c’est ici l’effrayante forêt

Où la nuit ne tient pas du ciel ses yeux secrets

Entre dans mon poème où les mots qui t’accueillent
Ont le pa^pitement obscur et doux des feuilles

Où t’entourent la fuite et l’ombre des oiseaux
Et le cheminement invisible des eaux

Tout t’appartient
Je suis tout entier ton domaine
Ma mémoire est à toi
Toi seule t’y promènes

Toi seule vas foulant mes sentiers effacés
Mes songes et mes cerfs t’y regardent passer

Tu marches sur les fleurs d’enfer de mon
Ardenne
Mon enfance t’y suit comme un lointain éden

Une brume de moi bleuit au haut des monts
Où le cheval
Bayard porta les fils
Aymon

Ô mes enchantements dissipés ô marelle
Des mares d’autrefois ô miroirs sous la grêle

Viens-t’en dans cette chasse énorme qui fut moi
Ainsi que
Montessor entre
Meuse et
Semoy

Prends le couvert des bois où quand s’en vint
Pétrarque
Toute biche était
Laure et des mains tombait l’arc

Parmi les chênes nains dont la tête dit non
Si le vent se souvient des rouvres d’Avignon

Du jardin que les murs de tous côtés endiguent
Où l’ombre a la senteur violente des figues

Mais déjà c’est ta lèvre et ce couple c’est nous
C’est toi le clair de lune où je tombe à genoux

Et la terrasse y tremble et la pierre se trouble Étoiles dans ma nuit ma violette double

Ce sont tes yeux ouverts sur les temps désunis
Jusque dans mon sommeil
Eisa mon insomnie

II

Il est sept heures dix une tasse de menthe À côté de la pendule en cuir refroidit

Je suis seul au matin dont les cendres dormantes
Blanchissent sans pouvoir oublier l’incendie

Je parle à haute voix le langage des vers
Comme si je faisais l’essai de ma folie

D’où me vient-il ce goût puéril et pervers
D’où me viennent les mots que je lie et délie

Qu’est-ce que ce plaisir morose et monotone
Ce passe-temps verbal et qui donc s’y complaît

C’est bien moi je m’entends m’interromps et m’étonne
Et de mes doigts mentaux tombent les osselets

C’est un jour machinal aujourd’hui qui se lève

Je n’attends que le temps dans la chambre où je suis

Le temps s’arrête en moi comme un sang qui fait grève
Et je deviens pour moi comme un mot qui me fuit

III

Comme avec le soleil l’arbre immobile engage
Dans le tourner du jour un discours de rameaux
Mes bras vers toi se font invention des mots
Quand je te touche enfin je comprends le langage

J’ai peur d’être un miroir où tout s’évanouit
Toute ma chair vers toi crie un enfantement
Paroles de mes mains métaphoriquement
Vers l’autre vous frayez une route inouïe

Comment faire tomber cette feinte couleur
Des vocables fixés aux lèvres des humains
Ce qui deux fois se dit insulte au lendemain
Et tout ce rouge mis se fane avec les fleurs

La vie en mouvement quels doigts l’ont-ils saisie
Quel lexique y a-t-il pour le vent et le sable
Il faut substituer 6 cœur inconnaissable À l’ancien alphabet le radar poésie

Je vois sans yeux je suis une clameur sans bouche
Je suis le phare obscur qu’on appelle pensée
J’ai fait de mon désir une force insensée
Le mystère à mes pieds terre à terre se couche

Je ne compare pas les choses
Je démens
Leurs rapports
J’établis d’autres lois de nature
J’ouvre sans la toucher la porte et m’aventure
Où rien n’obéit plus qu’à mon commandement

Tout d’un coup je comprends la chose qui m’habite
Et qui n’est qu’une forme étrange de raison
Une physique de l’amour de
Toi
Disons
Mieux
Une possession sans fin ni limite

Oui je suis possédé de toi
Si les enfants
Le rire et les cailloux me chassent peu m’importe
Qu’on m’arrache le cœur et que le sang me sorte
C’est toi mon être encore où mon être se fend

Oui possédé de toi jusqu’au fil de ma trame
De part en part de fond en comble possédé
Mort je n’éveillerai jamais que ton idée
Car ma poussière aura le parfum de ton âme

Je te donne la flamme et la cendre du feu
Je te donne le chant dément qui me traverse

Je te donne le vent tantôt qui me disperse
Je te donne le ciel qui fait nos veines bleues

O pauvreté de moi qui m’en viens faux
Roi
Mage
Te porter des présents misérables et vains
Et comme sa couleur le verre doit au vin
Je m’onivre en peignant ma vie à ton image

Je vais formant des vers plus forts que les baisers
Je vis comme un marin dans l’écume des proues Éclaboussé du chant de la mer à la roue
Réinventant le jour dans les vagues brisées

Ce qui de moi s’arrache au-delà de moi-même
Cet appel résumant ce que je suis
Ce cri
Par quoi les hommes font l’aveu du plaisir pris
Cotte façon que j’ai de dire que je t’aime

Et de dire cela seulement sans jamais
Desserrer un instant ma volonté d’étreinte
Sans remarquer le temps les étoiles éteintes
Et de dire je t’aime ainsi que je t’aimais

Voilà voilà pourquoi je suis né ma victoire
Rien rien ne pourra plus faire qu’elle ne fût
Même sans bras sans tôte et debout sur son fût
De pierre et
Samothrace au loin morte à l’Histoire.

Louis Aragon

COMMENT L’EAU DEVINT CLAIRE PAR LOUIS ARAGON


Louis Aragon

COMMENT L’EAU DEVINT CLAIRE PAR LOUIS ARAGON

Un immense printemps des eaux une débâcle
Qui va dans tous les sens s’égare et se confond
Reprend sa route on ne sait trop par quel miracle
Puis s’arrête à nouveau dans les terrains profonds

Ils coulent de partout ces ruissellements d’hommes
Des hauts-plateaux du bas-pays et des névés
Il en sourd des marais des fondrières comme
Du mâchefer des cours du tuf ou des pavés

Ils charrient avec eux leur terre d’origine
Alluvions de la nuit qui s’amasse et croupit
L’ardoise et le mica le schiste des ravines
Les superstitions l’erreur et l’utopie

Les déchets de la ville ou l’humus des pâtures
Alourdissent leur cours de nouveaux sédiments
Tout veut les détourner et tout les dénature
Tout les capte et les perd
Le ciel même leur ment

Ils coulent de partout roulant avec leurs songes
Le pêle-mêle ancien des sables et des boues
Ils coulent de partout et les plus beaux mensonges
De partout débordés n’en viendront pas à bout

Ils coulent de partout dans le bruit des querelles
Et des divisions que l’on croit infinies
Ils prennent le chemin de la mer naturelle
Où l’eau claire à la fin se rassemble et s’unit

Qu’importent les retours les doutes les attentes
Les lacis les refus les craintes les faux pas
Rien ne peut arrêter ni les herbes flottantes
Cette marche à la mer ni les joncs du delta

Qui saura dire un jour l’aimant
Cette attirance
Dont déjà si longtemps on avait dans l’idée
Qu’elle triomphera
Dont tu sais par avance
Que tu l’as pour destin
Qu’il t’y faudra céder

Mais devant ce danger de sève sous l’écorce
Cette insurrection du cœur et des pensées
Un monde en toi battait le rappel de ses forces
Tout un monde saisi d’une peur dépassée

Tout ce que tu portais en toi du fond des âges
Ce recommencement d’hier par aujourd’hui
Et la règle établie et le pli des usages
Et dans les pas anciens les nouveaux reconduits

Ou bien c’était perdant le sens et la mesure

Cet esprit de révolte à qui rien ne suffit

Qui tout comme au château s’en prend à la masure

Échafaudant le paradoxe et le défi

Tu te trompais facilement au tintamarre
Que l’ennemi déchaîne avec les mots abstraits
T’imaginais briser toi-même tes amarres
Et choisir les récifs qui pourtant t’éventraient

La chenille au moment de la métamorphose
Ignorant l’aile et l’air médit du firmament
Il t’arrivait d’écrire à la hâte des choses
Que tu liras plus tard avec étonnement

Peut-être aveuglément naufrageur de toi-même
Te voulais-tu fermer tout devenir humain
Disant l’impardonnable et faisant du blasphème
Une brûlante boue à te jeter demain

Jeune homme à ma semblance ô pâle créature
Chenille de moi-même avant d’avoir été
Elle a bien fonctionné ta machine à torture
Va tu peux t’en vanter toi qui sus l’inventer

Tu n’avais pourtant pas imaginé possible
Signalé comme un feu par la fumée du toit
A chacun de servir aussi longtemps de cible
Pour l’homme que je suis devenu malgré toi

Vois-tu j’ai tout de même pris la grande route
Où j’ai souvent eu mal où j’ai souvent crié
Où j’ai réglé mon pas pour que ceux qui m’écoutent
En scandent la chanson sur le pas ouvrier

Rien ne t’arrête plus quand s’en lève le jour

Le matin pour chacun peut être différent

Une grève un chômage ou le
Riff ou la
Ruhr

Mais si pour tout de bon tout d’un coup ça vous prend

Si se met à rougir cette aube d’évidence
Si l’on entend son cœur battre du même bruit
Dans le malheur commun d’une même cadence
Dont bat le cœur d’autrui

C’est à la mer enfin la mer qu’il faut qu’on aille Ëclaboussé d’écume et de sel et d’oiseaux
Ah c’est l’humanité dans son cri de bataille
Qui t’emporte au large des eaux

Même si bien longtemps une fois communiste
On va rester pareil au champ mangé d’orties
Que c’est faucher en vain quand la racine existe
Obscurément dans le
Parti

L’essentiel n’est pas ce que traînent de brume
Et de confusion les hommes après eux
Car le soleil pour nous et devant nous s’allume
Il est mon
Parti lumineux

Il faudrait que chacun racontât son histoire
Comment il est venu comment il varia
Comment l’eau devint claire et tous y purent boire
Un avenir sans parias

Comment fut le bon grain trié vaille que vaille
L’or séparé du sable et les cailloux polis
Comment l’événement l’étude et le travail
Ont trois fois sarclé nos folies

Comment notre
Parti c’est demain face à face
Et l’université marchante où se marient
Dans le laboratoire énorme de la classe
La pratique et la théorie

Et comment le
Parti c’est le constant partage
Entre les fleurs à naître et les neiges d’antan
Et la neuve critique et le vieil héritage
Dans leur équilibre constant

Comment c’est avant tout le trésor de science
Né du peuple et sans cesse au peuple confronté
Qui soude à tout jamais la finale alliance
Du rêve et des réalités

Il est le pionnier sous l’essaim des insectes
Arrachant les roseaux d’un sol qui se mourait
Il est le médecin qui dissipe la secte

Comme une fièvre des marais

L’agronome qui sait si la terre est acide
Et quel jour dans les prés faire voler la faux
Le pilote enseignant aux matelots qu’il guide
La passe et la voile qu’il faut

Dans la guerre que fait au peuple ce qui meurt
Il est l’état-major de l’avenir
II est
Comme sur les sillons le geste du semeur
Le stratège de ce qui naît

Entre tous les partis il est seul de sa sorte
Qui s’assigne pour but tout remettre à l’endroit
En posséder la carte à personne n’apporte
Que des devoirs et non des droits

Il est le négateur éclatant du système
Qui veut qu’un peuple en soi trouve son pain tout
Apprendre organiser se corriger lui-même
Voilà voilà sa force à lui

Au sens originel comme au sens militaire
Il est lorsqu’il surgit au cœur du campement
D’insolence que font les
Césars sur nos terres
L’éclaireur magnifiquement

C’est en vain qu’on le traque en vain qu’on le bâillonne
Il respire le jour au milieu de ses liens
Et
Danielle ou
Péri notre
Parti rayonne
Le fusiller ne sert de rien

Il est le feu profond qui renaît de ses cendres
Il est la vie ailleurs éteinte et qui reprend
Le soleil renaissant qu’on vit au soir descendre
Car il est le bien conquérant

Il est le bien des travailleurs et non du temple
Notre perpétuelle illumination
Notre
Parti qui joint la parole et l’exemple
Aux couleurs de la
Nation

De sa bouche ouvrière il ranime les braises
Alésia
Roncevaux
Bouvines ou
Valmy
Il porte la leçon de
Maurice
Thorez
Parmi les frères ennemis

Il dit la
France indépendante quand
Kléber
Ralliera
Jeanne d’Arc et
Bertrand
Duguesclin
Et que l’humanité comme elle se libère

Sans faire aucun peuple orphelin

Il dit le principal à cette heure où les armes
Lèvent comme un regain sur le sol allemand
Que c’est assez de sang que c’est assez de larmes
Qu’aider cela serait dément

Que la grande amitié possible qu’imaginent
Deux peuples mitoyens las de s’entretuer
N’est pas mise en commun d’hommes et de machines
Pour servir à d’autres ruées

Qu’elle ne se pourrait fonder sous la menace
Qui fait sur l’orient comme sur le couchant
Aux pays d’outre-Oder comme aux coteaux d’Alsace
Tourner l’é pee a deux tranchants

Qu’où
Liebknecht balaya devant sa propre porte
C’est la paix qu’aux
Français
Grotewohl déclara
Non les accords de
Bonn qui sur la peste morte
Refait le geste de
Clara

Mais vous pour qui la
France est une marchandise
Monnayant l’avenir l’honneur et le passé
Vous dont les fins de mois s’arrangent par traîtrise
Il vous dit que c’en est assez

Assez mettre à l’encan la robe de la
France
A la bourse d’Europe entre des maquignons
Escompter ses enfants leur force et leurs souffrances
Dont
Mère avec toi nous saignons

Il dit qu’avec les feux truqués d’une légende
On égare un soldat fût-il intelligent
Et ses fils ne font pas une nation grande
A massacrer chez eux les gens

Que naguère ce fut nous-mêmes qui donnâmes
L’exemple que suivront les peuples indomptés
Et qu’on ne peut couvrir cette guerre au
Viet-Nam
Du drapeau de la liberté

Qu’il nous faut un peu plus que des larmes amères
Que ça ne suffit pas si notre cœur se fend
A voir aux bras des mères d’au delà des mers
La mort de leurs petits enfants

Que ça ne suffit pas les regrets et le deuil
Et qu’en plus de la honte et du crime et du sang
Il y a dans nos ports ces terribles cercueils
Qu’une corde lente descend

Il dit que la jeunesse a bien assez à faire
Au pays que voici comme un champ passager
Que pour trente deniers des
Judas ont offert
Aux manoeuvres de l’étranger

Il dit qu’il n’est pas vrai que ces gens-là ne viennent
Que par amour de nous occuper
Orléans
Que tous ont leur demeure et le
G.
I. la sienne
Sur l’autre bord de l’Océan

Il dit que devant nous agiter des fantômes
Nous menacer du feu qui brûla nos bourreaux
Ne saurait de nos murs effacer les
Go
Home
Ni l’exemple de nos héros

Il dit que les
Français ne sont pas solitaires
Eux qu’on n’a jamais vus se lever en chantant
Sans que cela ne fît aussitôt sur la terre
Les avalanches d’un printemps

Il dit que nous avons de par le vaste monde
Tant d’amis qu’il faudrait plus d’yeux pour les compter
Que les astres du ciel et leurs reflets dans l’onde
Par une belle nuit d’été

Il dit que le chemin de notre indépendance
Mène à la grande paix de tout le genre humain
Il dit que cette paix tout à l’heure commence
Qui ne connaîtra pas de fin

Qu’il dépend de nous tous que l’histoire culbute
Les cycles infernaux du moderne
Ixion
Et les peuples unis renversent dans leur lutte
Le poids des malédictions

Il dit et se sentant maîtres de la nature

Ceux qu’à travers la nuit atteint au loin sa voix

Se mettent à rêver à des choses futures

Comme un rossignol dans les bois

Dans ce rêve où la vie aux vivants est remise
Voici l’homme et la femme et les enfants
Voici
Cette tranquillité de vieillir qu’organise
A jamais la démocratie

Et c’est parce qu’ils voient dans le
Parti l’image
De ces temps sans retour leur crainte et leur courroux
Que ceux qui de la mort font leur courant usage
Le veulent jeter sous les roues

Mais tuer le
Parti cela ne peut plus être
A ce point conscient où l’homme est parvenu
Sans que la guerre alors ne lui fasse connaître
Son atroce visage à nu

Pour tuer le
Parti c’est l’homme dans sa chair
Que vous atteindriez
Monstres aux jours nouveaux
Lui faisant étouffer tout ce qui lui est cher
Piétiner son propre flambeau

Quoi de ses propres mains il faudrait qu’il déchire
Sa croyance en lui-même et ses espoirs anciens
Irrémédiablement pour asseoir votre empire
Rivant nos fers river les siens

Parce que par vos soins une nuit volcanique
Empoisonne la mer où le stronthium pleut
Vous croyez prendre au piège un univers panique
Où meurt la vie à petit feu

Et comme les bandits perdus à qui ne restent
Que les jours de la surenchère et c’est fini
Il vous faut ajouter au napalm à la peste
L’évangile de
Bikini

L’homme ce cauchemar de partout vous enserre
Et de partout les feux par vos mains allumés
Dans ce monde où partout cherchant des janissaires
Vous appelez la croix gammée

Et l’homme s’il respire et l’homme s’il existe
C’est donc qu’il vous résiste il doit être abattu
Et vous avez raison
Vers le ciel communiste
Il se tourne quand on le tue

Salut à toi
Parti qu’il faut bien qu’on choisisse
Quand toute chose est claire et patent le danger 0 puits qui fais la vie et fais à l’oasis
Entre tous le pain partagé

Salut à toi qui dis au coureur dans sa course
Le message à porter où lui-même s’instruit
Salut à toi sagesse à toi fraîcheur des sources
Arbre géant de tous les fruits

Salut à toi
Parti qui nias la misère
Et montras l’homme frère à ses frères armés
Parti que les bourreaux en vain martyrisèrent
Sans te prendre le grain semé

Salut à toi phénix immortel de nos rêves
Salut à toi couleur du cœur force du vin
Parfum lorsque le vent du peuple enfin se lève
Envahissant la vie enfin

Salut enfant du feu que les flammes enfantent
Marin qui pris l’amour de la paix pour sextant
Toi monteur-ajusteur des idées triomphantes
O capitaine du printemps

Salut à toi
Parti ma famille nouvelle
Salut à toi
Parti mon père désormais
J’entre dans ta demeure où la lumière est belle
Comme un matin de
Premier Mai

Louis Aragon

LE FEU – ARAGON/ MARC OGERET


LE FEU – ARAGON/ MARC OGERET

Mon Dieu, mon Dieu, cela ne s’éteint pas
Toute ma forêt, je suis là qui brûle
J’avais pris ce feu pour le crépuscule
Je croyais mon cœur à son dernier pas.
J’attendais toujours le jour d’être cendre
Je lisais vieillir où brise l’osier
Je guettais l’instant d’après le brasier
J’écoutais le chant des cendres, descendre.

J’étais du couteau, de l’âge égorgé
Je portais mes doigts où vivre me saigne
Mesurant ainsi la fin de mon règne
Le peu qu’il me reste et le rien que j’ai.
Mais puisqu’il faut bien que douleur s’achève
Parfois j’y prenais mon contentement
Pariant sur l’ombre et sur le moment
Où la porte ouvrant, déchire le rêve.

Mais j’ai beau vouloir en avoir fini
Chercher dans ce corps l’alarme et l’alerte
L’absence et la nuit, l’abîme et la perte
J’en porte dans moi le profond déni.
Il s’y lève un vent qui tient du prodige
L’approche de toi qui me fait printemps
Je n’ai jamais eu de ma vie autant
Même entre tes bras, aujourd’hui vertige.
Le souffrir d’aimer flamme perpétue
En moi l’incendie étend ses ravages
A rien n’a servi, ni le temps, ni l’âge
Mon âme, mon âme, où m’entraînes-tu ?
Où m’entraînes-tu ?

Louis Aragon

LE VASTE MONDE PAR LOUIS ARAGON


LE VASTE MONDE PAR LOUIS ARAGON

Où faut-il qu’on aille
Pour changer de paille
Si l’on est le feu

À moins qu’il ne faille
Si l’on est la paille
Fuir avec le feu

La paille est si tendre
Mais vouloir l’étendre Étendra le feu
Qu’on tente d’étreindre

Or il faut l’éteindre

Le long pour l’un pour l’autre est court
II y a deux sortes de gens
L’une est pour l’eau comme un barrage et l’autre fuit comme l’argent

Le mot-à-mot du mot amour à quoi bon courir à sa suite
Il est resté dans la
Dordogne avec le bruit prompt de la truite
Au détour des arbres profonds devant une maison perchée
Nous avions rêvé tout un jour d’une vie au bord d’un rocher

La barque à l’amarre
Dort au mort des mares
Dans l’ombre qui mue

Feuillards et ramures
La fraîcheur murmure
Et rien ne remue

Sauf qu’une main lasse
Un instant déplace
Un instant pas plus

La rame qui glisse

Sur les cailloux lisses
Comme un roman lu

Si jamais plus tard tu reviens par ce pays jonché de pierres
Si jamais tu revois un soir les îles que fait la rivière
Si tu retrouves dans l’été les bras noirs qu’ont ici les nuits
Et si tu n’es pas seule alors dis-lui de s’écarter dis-lui
De s’é-car-ter le temps de renouer ce vieux songe illusoire
Puis fais porter le mot amour et le reste au brisoir

On a beau changer d’horizon
Le cœur garde ses désaccords
Des gens des gens des gens encore
De toute cette déraison
Il n’est resté que les décors

Elle amenait à la maison
Des paltoquets et des pécores
Je feignais lire
YInprekor
Comme un jour fuit une saison
Il n’est resté que les décors

On a beau changer de poison
Tous les breuvages s’édulcorent
Toutes les larmes s’évaporent
Des fièvres et des guérisons
Il n’est resté que les décors

On a beau changer de prison
On traîne son âme et son corps
Les mois passent marquant le score

De tant d’atroces trahisons
II n’est resté que les décors

Le cœur ce pain que nous brisons
Que les sansonnets le picorent
J’aurais dû partir j’avais tort
Aux lueurs des derniers tisons
Il n’est resté que les décors

À chaque gare de poussière les buffles de cuir bouilli

Les gardes qui font un remuement d’armes et bottes noires

Devant les buffets de piments et d’orgeat

Des femmes sur leurs ballots sombres

Yeux d’olive visages d’huile

Quel est donc ce pays de soif et de bucrânes

Nous roulons sur la terre cuite.
Où sommes-nous

Il n’y a sur la toile énorme qu’un âne et qu’un homme

Une cruche d’ombre un pain bis un oignon

Et le vallonnement uniforme où nous nous éloignons

Le train s’en va comme un caniche
Sous le couchant drapeau de
Catalogne

Primo de
Rivera

En ce temps-là dans les hôtels les domestiques

Surveillaient les voyageurs par le trou de la serrure

Afin que tout fût bien selon l’Église

Dans les premiers froids de
Madrid
J’habitais la
Puerta del
Sol
Cette place comme un grand vide
Attendait quelque nouveau
Cid
Dont le manteau jonchât le sol
Et recouvrît ces gueux sordides
Qu’on jette aux mendiants l’obole
Montrez-moi le peuple espagnol

Primo de
Rivera

Il y avait au
Prado ce qui ne se montrait pas dans
J’ai reconnu le garçon d’hôtel espionnant à la porte
Dans un dessin de
Goya

Ce peintre apprend mieux que personne
L’Espagne et son colin-maillard
Mais par-dessus tout il m’étonne
Me serre le cœur et lui donne
Le secret de ce cauchemar
Par cette épouvante d’automne

Dans un tableau fait sur le tard
Le grand goudron de
Gibraltar

Primo de
Rivera

J’ai parcouru les sierras
Où la procession des villes se lamente
Tolède
Ségovie
Avila
Salamanque
Alcala de
Henarès

Passant les bourgs de terre cuite
Les labours perchés dans les airs
Sur un chemin qui fait des huit
Comme aux doigts maigres des jésuites
Leur interminable rosaire
Le vent qui met les rois en fuite
Fouette un bourricot de misère
Vers l’Escorial-au-Désert

Primo de
Rivera

Une halte de chemin de fer à mi-route entre l’hiver et l’été

Entre la
Castille et l’Andalousie

À l’échiné des monts à la charnière sarrasine

Un jeune aveugle a chanté

D’où se peut-il qu’un enfant tire
Ce terrible et long crescendo
C’est la plainte qu’on ne peut dire
Qui des entrailles doit sortir
La nuit arrachant son bandeau
C’est le cri du peuple martyr
Qui vous enfonce dans le dos
Le poignard du cante jondo

Primo de
Rivera
Primo de
Rivera
Primo de
Rivera

ô bruit des wagons dans la montagne bruit des roues
Et tout à coup c’est le mois d’août
Un souffle sort on ne sait d’où
L’odeur douce des fleurs d’orange

Le grand soir maure de
Cordoue

Qu’au son des guitares nomades
La gitane mime l’amour
Les cheveux bleuis de pommade
L’œil fendu de
Schéhérazade
Et le pied de
Boudroulboudour

Il se fait soudain dans
Grenade
Que saoule une nuit de vin lourd
Un silence profond et sourd

Primo de
Rivera

Le verre est par terre
Un sang coule coule
Dommage le vin
Du bon vin
Lorca
Lorquito
Lorca c’était du vin rouge
Du bon vin gitan

Qui vivra verra le temps roule roule
Qui vivra verra quel sang coulera
Quand il sera temps
Sans parler du verre
Qui vivra verra

Il se fait soudain dans
Grenade
Que saoule une nuit de sang lourd
Une terrible promenade

Il se fait soudain dans
Grenade
Un grand silence de tambours

Louis Aragon

EL MUNDO AMPLIO
POR LOUIS ARAGON


A donde vamos
Para cambiar la pajita
Si somos fuego

A menos que haya una necesidad
Si somos la paja
Huye con fuego

La pajita es tan tierna
Pero querer esparcirlo esparcirá el fuego
Que intentamos abrazar

Pero debe estar apagado

El largo el uno para el otro es corto
Hay dos tipos de personas
Uno es para agua como una presa y el otro gotea como dinero

La palabra por palabra de la palabra amor, ¿de qué sirve correr tras ella?
Se quedó en el
Dordoña con el rápido sonido de la trucha
Alrededor de los árboles profundos frente a una casa encaramada
Habíamos soñado todo un día con una vida al borde de una roca

El barco en el amarre
Duerme en la muerte de los estanques
En la sombra que cambia

Correas y astas
La frescura susurra
Y nada se mueve

Excepto que una mano cansada
Un momento se mueve
Un momento no mas

El remo que se desliza

Sobre guijarros lisos
Como una novela leída

Si alguna vez más tarde vuelves por esta tierra sembrada de piedras
Si alguna vez vuelves a ver las islas que el río hace una noche
Si encuentras en verano los brazos negros que aquí tienen las noches
Y si no estás solo, dile que se haga a un lado, dile
Para tomarse el tiempo para renovar este viejo sueño ilusorio
Entonces lleva la palabra amor y el resto al breaker

Podemos cambiar nuestro horizonte
El corazón guarda sus desacuerdos
Gente, gente, gente, todavía
De toda esta sinrazón
Solo quedaron las decoraciones

Ella trajo a casa
Paltoquets y pecores
Fingí leer
YInprekor
Como un día huye de una estación
Solo quedaron las decoraciones

Podemos cambiar el veneno
Todas las bebidas están endulzadas.
Todas las lagrimas se evaporan
Fiebres y curas
Solo quedaron las decoraciones

Podemos cambiar las cárceles
Arrastramos nuestra alma y nuestro cuerpo
Pasan los meses anotando el puntaje

De tantas traiciones atroces
Solo quedaron las decoraciones

El corazón este pan que partimos
Que le picoteen los estorninos
Debí haberme ido, estaba equivocado
A la luz de las últimas brasas
Solo quedaron las decoraciones

Búfalos de cuero hervidos en cada estación de polvo

Los guardias que mueven brazos y botas negras

Frente a los bufés de chile y cebada

Mujeres en sus bultos oscuros

Rostros de aceite de ojos de oliva

¿Qué es este país de sed y bucrânes?

Estamos rodando sobre terracota.
Dónde estamos

Solo hay un burro y un hombre en el enorme lienzo

Una jarra de sombra, un pan moreno y una cebolla.

Y el uniforme ondulando donde nos alejamos

El tren va como un caniche
Bajo la bandera del atardecer de
Cataluña

Primero de
Rivera

A esa hora en los hoteles los criados

Viajeros observados a través del ojo de la cerradura

Para que todo salga bien según la Iglesia

En el primer resfriado de
Madrid
Yo viví ahí
Puerta del
Suelo
Este lugar como un gran vacío
Estaba esperando algo nuevo
Cid
Cuyo manto esparcido por el suelo
Y cubrió a estos sórdidos mendigos
Que arrojamos a los mendigos el obol
Muéstrame a los españoles

Primero de
Rivera

Había en
Prado lo que no se mostró en
Reconocí al chico del hotel espiando en la puerta
En un dibujo de
Goya

Este pintor aprende mejor que nadie
España y su encuesta de ciegos
Pero sobre todo me asombra
Sostén mi corazón y dalo
El secreto de esta pesadilla
Por este terror de otoño

En una pintura hecha tarde
El gran alquitrán de
Gibraltar

Primero de
Rivera

He recorrido las sierras
Donde la procesión de las ciudades llora
Toledo
Segovia
Ávila
Salamanca
Alcalá de
Henares

Pasando los pueblos de terracota
Arando encaramado en el aire
En un camino que hace ocho
Como los delgados dedos de los jesuitas
Su rosario interminable
El viento que hace volar a los reyes
Batir un burro de la miseria
Hacia Escorial-au-Désert

Primero de
Rivera

Una parada de tren a medio camino entre el invierno y el verano.

Entre aquí
Castilla y andalucía

En la parte posterior de las montañas en la bisagra sarracena

Un joven ciego cantó

¿De dónde puede sacar un niño?
Este terrible y largo crescendo
Esta es la denuncia que no se puede decir
Quien de las entrañas debe salir
La noche se arranca la venda de los ojos
Es el grito del pueblo martirizado
Que te empuja por la espalda
La daga del cante jondo

Primero de
Rivera
Primero de
Rivera
Primero de
Rivera

oh sonido de los carros en la montaña sonido de las ruedas
Y de repente es agosto
Un aliento sale de quien sabe de donde
El dulce olor de los azahares

La gran velada morisca de
Córdoba

Que al son de las guitarras nómadas
La gitana imita el amor
Cabello azulado con pomada
El ojo de hendidura de
Scheherazade
Y el pie de
Boudroulboudour

De repente sucede en
Granada
Que bebió una noche de vino pesado
Un silencio profundo y amortiguado

Primero de
Rivera

El vaso esta en el piso
La sangre esta fluyendo
Que mal el vino
Buen vino
Lorca
Lorquito
Lorca era vino tinto
Buen vino gitano

Quién vivirá verá rollos de tiempo
Quién vivirá verá qué sangre fluirá
Cuando es el momento
Sin mencionar el vaso
El tiempo lo dirá

De repente sucede en
Granada
Ese borracho una noche

SACRE DE L’AVENIR PAR LOUIS ARAGON


Louis Aragon

SACRE DE L’AVENIR PAR LOUIS ARAGON

Vous direz que les mots éperdument me grisent
Et que j’y crois goûter le vin de l’infini
Et que la voix me manque et que mon chant se brise
A ces sortes de litanies

C’est possible après tout que les rimes m’entraînent
Et que mon chapelet soit de grains de pavot
Car tyranniquement si la musique est reine
Qu’est-ce que la parole vaut

C’est possible après tout qu’à parler politique
Sur le rythme royal du vers alexandrin
Le poème se meure et tout soit rhétorique
Dans le langage souverain

C’est possible après tout que j’aie perdu le sens
Qu’au soleil comparer le
Parti soit dément
Qu’il y ait de ma part simplement indécence
A donner ça pour argument

Pourquoi doux
Lucifer en ce siècle où nous sommes
Où la
Vierge et les
Saints ont des habits dorés
Le chant nouveau déjà qui s’élève des hommes
N’aurait-il pas l’accent sacré

J’ai souvent envié le vers de
Paul
Claudel
Quand sur nos fusillés se levait le destin
Pourquoi n’auraient-ils pas à leurs épaules d’ailes
Les
Martyrs couleur de malin

Ainsi que des oiseaux je clouerai sur nos porches
Pour que l’amour du peuple y soit de flamme écrit
Tes mots ensanglantés comme un cœur qu’on écor
Thérèse d’Avila tes cris

Nous aurons des métros comme des basiliques
Des gloires flamberont sur les toits ouvriers
Et le bonheur de tous sur les places publiques
Psalmodiera son
Kyrie

Mais non cette espérance énorme cette aurore
N’a pas comme le ciel des
Adorations
Droit à tout le bazar de l’ode aux métaphores
Droit à la disproportion

Elle n’a pas le droit à ces apothéoses
Aux
Mages à ses pieds posant l’or et l’encens
Elle n’a pas le droit au parfum de la rose
Aux sanglots de l’orgue puissant

Cependant on lui tend comme au
Christ des peintures
Cette éponge de fiel dont les soldats riaient
Cependant elle montre au milieu des tortures
Un
Beloyannis à l’œillet

Si les premiers
Chrétiens aux murs des
Catacombes
Dessinaient d’une main malhabile un poisson
Nous portons dans la rue à nos pas des palombes
Comme on en voit dans les chansons

Nous avons devant nous des voûtes cathédrales
Voyez voyez déjà le seuil et le parvis
Et serve à l’avenir la langue magistrale
Qui
Dieu si bien servit

Le travail et l’amour changent le chant mystique
Et tout dépend vers qui s’élève l’hosanna
Je ne crains pas les mots dont on fit des cantiques
On boit dans le verre qu’on a

Tu marches devant toi sur la route des princes
Avenir à qui rien n’est lointain paradis
Tu construiras ta vie aussi belle que
Reims
Quand
Jeanne y vint un samedi

La nouvelle parole et les anciens poèmes
Marieront la lumière à travers leurs vitraux
Voici tout ce que j’ai voici tout ce que j’aime
C’est peu mais l’on dit que c’est trop

Qu’importe ce qu’on dit lorsque l’avenir sonne
Prends tout ce que tu veux
Avenir sous mon toit
Ouvre cette poitrine et prends
Je te le donne

Cela s’appelle un cœur c’est rouge et c’est à toi

Elle rêvait
Rêver est souvent une étude
Je la voyais aller venir dans la maison
Dans la maison tout se faisait à l’habitude
L’habitude aux rêveurs est seconde raison

Elle rêvait allait venait mettait la table
S’inquiétait de tout avec des mots absents
Semblait comme toujours de tout être comptable
Et sa main caressait les chiens noirs en passant

Elle rêvait
Je lui connais cet air du rêve
On ne fait que la voir alors qu’elle est partie
Et quand le hasard veut que son regard se lève
Elle a ses yeux d’enfant pour un jour de sortie

Elle a ses plus grands yeux elle a ses yeux du soir
Elle a ses yeux du soir quand personne n’est là
Ceux que comme un voleur je surprends au miroir
Et dont m’apercevant elle voile l’éclat

Elle rêvait secrète et c’était par excuse
Qu’elle parlait d’un cœur indifférent à soi
Elle avait à me fuir l’invention des ruses
Et sa robe n’était qu’un murmure de soie

Elle rêvait
Son rêve est parfois une fièvre
Une aventure un drame un roman jamais lu
Et qui devinerait au tremblement des lèvres
La musique muette et dont je suis exclu

Et donc elle rêvait
Je ne sais quelle image
Habitait sa semblance et l’anima soudain
Où t’en vas-tu mon âme où t’en vas-tu sauvage
Je l’ai prise à pleurer dans le fond du jardin

Et donc elle rêvait de quelque histoire triste
Le ciel traîtreusement fraîchissait sur ses pas
Tu n’as pas mis ton châle
II faut rentrer
J’insiste
Où donc es-tu mon cœur que tu ne m’entends pas

Elle rêvait d’ailleurs mais préféra prétendre
Qu’elle était allée voir comment vont les semis
Elle rêvait des lendemains couleur de cendres
Et parlait des châssis qu’on n’ouvre qu’à demi

Elle a pris à regret ma main pour revenir
Un ver luisant brilla dans l’herbe devant nous
Je rêvais dit
Eisa tantôt de l’avenir
C’était qu’elle écrivait tout bas
Le
Cheval
Roux

Rêver de l’avenir est chose singulière
Il fallait qu’y rêvât cette main qui tissait
Y rêvait-il aussi quand s’attacha le lierre
L’avenir mais qu’est-ce que c’est

Tout rêve d’avenir est un rêve de vivre
La
Belle au
Bois dormant s’éveille après cent ans
Au bas des feuilletons toujours on lit
A suivre
L’homme croit régner sur le temps

Il va parfois pourtant chez la cartomancienne
Une lettre un voyage et nous nous étonnons
Que l’avenir ressemble à la fortune ancienne
Qui n’a fait que changer de nom

Ton avenir rêve éveillé rêve qui dort
On jugerait tout simplement que tu l’oublies
Est-ce que ce n’est pas tout simplement toi mort
Mort dans la rue ou dans ton lit

Sans doute et que veut-on qu’à gémir on y fasse
Oui tout le monde meurt un jour et puis après
L’avenir justement c’est ce qui nou6 dépasse
C’e6t ce qui vit quand je mourrai

Mais si la vie un jour l’homme et la primerose
Et tout ce qui palpite et l’oiseau que l’on voit
Si tout allait mourir de cette mort des choses
Tout allait mourir à la fois

Certains hommes diront que ça leur indiffère
Et que tout se termine avec leur propre vin
J’entends leur qu’est-ce que cela peut bien me faire
Rome brûle quand c’est ma fin

Faut-il que cela soit gens de mince nature
Qui n’aiment pas la vie assez pour s’oublier
Comme si celui-là qui dort sous la toiture
En était toujours l’ouvrier

Ce cœur recommencé qui bat dans les apôtres
Ou comme le héros s’appellera pour vous
Il sait que plus que lui l’avenir c’est les autres
D aime
On dit qu’il se dévoue

C’est affaire du sang que l’on a dans les veines
Rien n’e6t plus naturel que ne pas le compter
Ou restez tout le jour à regarder vos peines
Petite et pâle humanité

Ceux qui n’y rêvent pas sont des briseurs de grève
Ils sont les ennemis de l’avenir nombreux
Comment se pourrait-il qu’à l’avenir ils rêvent
Puisque l’avenir est contre eux

Ils sont le loup de l’homme et l’assassin vulgaire
Comme ils misent toujours sur le mauvais tableau
Ils jouent à quitte ou double et vont de guerre en guerre
Retarder demain c’est leur lot

Un jour viendra bien sûr dans leur peur légitime
Qu’ils abattront l’atout monstrueux préférant
Au triomphe du bien l’énormité du crime

A l’homme heureux la mort en grand

Un
Autre menaçait d’une ombre millénaire
D’un linceul collectif pour s’y envelopper
Et dans son trou de rat il se passait les nerfs
Sur les tronçons de son épée

Ah s’il avait connu le secret de l’atome
Il aurait fait beau voir le monde où nous vivons
Mais il n’est pas besoin d’évoquer les fantômes
Voyez comme on meurt au
Japon

L’avenir est l’enjeu de cette banqueroute
Qui commence et qu’on croit arrêter dans le sang
Mais les hommes parqués dans la nuit sur les routes
Parlent entre eux du jour naissant

Rien pourtant n’est si simple et poussez chaque porte
Et vous y trouverez des problèmes nouveaux
Les visages humains sont de diverses sortes
Et celui que l’on aime est un souci plus haut

Il régnait un parfum de grillons et de menthes
Un silence d’oiseaux frôlait les eaux dormantes

Où près des fauchaisons montrant leur sol secret
L’iris jaune trahit l’avance des marais

Du cœur profond de l’herbe impénétrable au jour
Les roseaux élevaient leurs épis de velours

C’était à la fin mai quand rougit l’ancolie

La terre était mouillée au pied des fleurs cueillies

Et mes doigts s’enfonçaient plus bas que le soleil
Et je songeais qu’il y aura des temps pareils

Et je songeais qu’un jour pareil dans pas longtemps
Je ne reviendrai plus vers toi le cœur battant

Portant de longs bouquets pâles aux tiges vertes
Je ne te verrai plus prenant les fleurs offertes

Et le bleu de ta robe et le bleu de tes yeux
Et la banalité d’y comparer les cieux

Je n’irai plus criant ton nom sous les fenêtres

Je ne chercherai plus tes pas sous les grands hêtres

Ni tout le long du bief sous les saules pleurant
Ni dans la cour pavée à tout indifférent

Les miroirs n’auront plus l’accent de ton visage
Je ne trouverai plus ton ombre et ton sillage

Un jour dans pas longtemps par l’escalier étroit
Et je ne craindrai plus jamais que tu aies froid

Je ne toucherai plus ta chevelure au soir
Je ne souffrirai pas de ne jamais te voir

Je ne sentirai plus le cœur me palpiter

Pour un mot de ta voix dans la chambre à côté

J’ignorerai toujours ma profonde misère
Et je ne dirai pas que le monde est désert

Sans l’anneau de tes bras dormant au grand jamais
J’ignorerai toujours combien je les aimais

Vois-tu comme la vie et la mort sont bien faites
L’enfant pleure au retour que s’achève la fête

L’homme a sur lui cet avantage merveilleux
De ne pas emporter ses regrets dans ses yeux

Par un effacement immense et raisonnable
Et béni soit le vent qui balayera le sable

Et béni soit le feu brûlant la lettre lue

Mon amour mon amour que voulais-tu de plus

Il est des mots que ne peut suivre qu’un silence
Et quel autre bonheur aurait ta violence

O nuage changeant nuage échevelé
Qui se disperse enfin sur le ciel étoile

Décrochez mes amis ces tentures funèbres
Qu’un autre à sa douleur abandonne sa main
Le parfum de la vie est au fond des ténèbres
Où sans voir on la suit à ses pas de jasmin
Sion n’est plus assise au milieu des concombres
Sion ne ronge plus veuve plaintive et sombre
Son cœur comme un grain de cumin

Nos ancêtres géants avaient peur de leur ombre
Ds craignaient que le ciel sur leur tête tombât
La nue humiliait leur échine et les nombres
Les entrailles d’oiseaux les faisaient parler bas
Les superstitions ont fini par se taire
Et rien ne glace plus le sang de nos artères
Que la tombe au bout du combat

Je ne suis pas de ceux qu’affolent ses mystères
Je ne suis pas de ceux que rend tristes la pluie
Je l’entends pénétrer avidement la terre
J’aime le vent j’aime le gel j’aime la nuit
La lueur de l’orage et le bruit de la grêle
J’aime le changement des choses naturelles
Comme le grain aime le muid

A quoi 6ert de chercher aux saisons des querelles

Que mûrir et mourir soient la même chanson

En pleurons-nous la fleur quand nous cueillons l’airelle

Pourquoi mener partout ce deuil où nous passons

Au rougir de l’automne on lit le printemps vert

Et la nécessité neigeuse des hivers

Est déjà grosse des moissons

Poètes dispersez vos symboles pervers
A la camarde ôtez l’usage bleu des faux
Cessez de sangloter tout le long de vos vers
Dont chaque pied semble monter à l’échafaud
Par le chemin de croix de vos épithalames
Je vous dis que celui qui brûle aime la flamme
Et que c’est le feu qu’il lui faut

Et le noyé qui part emporté par les lames
Comme pour une fête entend le carillon
A la poubelle enfin flanquez le vague-à-l’âme
On va nous prendre pour des chiens si nous crions
A la mort
Fût-ce avec l’excuse de la rime
Par le soleil des dents nul que nous ne s’exprime
La bête pleure et nous rions

Nous rions seuls au monde et notre rire prime
Sur la peur animale et le cœur accablé
Nous rions de parler
De ce que nous apprîmes
De l’auroch dessiné
De cultiver le blé
Nous rions de compter d’écrire et la victoire
Est plus d’avoir ouvert le livre de l’Histoire
Qu’au firmament savoir voler

La vitesse du train non le heurt au butoir
Voilà qui fait l’ivresse à la masse lancée
Et ce n’est pas le cri du bœuf à l’abattoir
Qui s’échappe de l’homme et qu’il nomme pensée
Qu’est notre vie au prix de tout ce qu’elle est elle
Vienne ou ne vienne pas le temps des immortels
C’est le sépulcre dépassé

Mourir n’est plus mourir à ceux-là qui s’attellent
Au grand rêve de tous qui ne peut avorter
Ils sont hommes d’avoir secoué la tutelle
D’une vie à soi seul chichement limitée
Et le héros d’hier lui donnant sa mesure
Chaque jour plus nombreuse à l’assaut de l’azur
C’est la nouvelle humanité.

Louis Aragon

DANS LE MARRONNIER DU PONT


DANS LE MARRONNIER DU PONT

St-Trojan-les-Bains, le cheval bride au peint, m’asseoir sur une vague prise de sel avec de quoi dans les fontes, sentant à défaut d’odeur la dynamique du mimosa cerner la plage sans idée de piège. Les horloges dans le journal de bord avec des hanches pleines à la vie pour se tenir. Puis mon cul-nul d’enfant de six-ans demeuré dans les dunes , souviens-toi comme on lance à l’eau le bateau sans qu’il coule. Le vent porte, l’immobilité emporte, Nous hûmes , il faut s’aimer pour en remplir le sac et le mener au moulin. Tourne le sureau au fil de l’eau. Un hérisson brosse la ligne jaune pour unir le contre-sens hors du fossé. Sur les bornes l’ânée défile. La crevette grise au point de rosir l’horizon de mes lunettes quand Côtinière tu me dis que ta grandeur n’a jamais eu d’âge à cause du bénéfice de l’âme . A Chassiron entre noir-et-blanc se découpe l’Atlantique sur fond d’ô séant. Toujours une place pour nager sans bouée ailleurs qu’en baïne.

Niala-Loisoobleu – 27 Février 2021

UNE RESPIRATION PROFONDE

Je change ici de mètre pour dissiper en moi l’amertume
Les choses sont comme elles sont le détail n’est pas l’important
L’homme apprendra c’est sûr à faire à jamais régner le beau temps

Mais ne suis-je pas le maître de mes mots
Qu’est-ce que j’attends
Pour en chasser ce qui n’est pas cet immense bonheur posthume

Il fait un soleil si grand que de tous les côtés aujourd’hui
Le lavis semble tout déteint dans les vents parlés d’un mah-jong
Et la route n’est qu’un bourdon le ciel l’ébranlement d’un gong
Il me plaît que mon vers se mette à la taille des chaises longues
Et le cheval prenne ce pas où son cavalier le réduit

Il me plaît d’entendre un bras d’homme frapper sur le bois ou la pierre

Qui fabrique des pieux peut-être ou c’est quelque chose qu’il cloue

Il me plaît que le chien dans la colline aboie et que la roue
Au fond du chemin bas grince et que les toits soient roux
Que les serres sur les coteaux fassent poudroyer la lumière

Il y a des jarres de couleur au pied des hauts bouquets de joncs
Des palissades que le jour rend aussi roses que le sol

Des demeures négligemment qui tiennent leur pin parasol
Et sur la musique des murs étages do ré mi fa sol
Dans le désordre végétal l’envol gris perle des pigeons

La mer la mer au loin dans les vallons où le regard s’enfonce
Par les sentes là-bas vers des romans qu’on n’aura jamais lus
L’automne a jalonné l’effacement des pas dans les talus
Passants légers amants furtifs que rien ne dénoncera plus
Une fois l’escalier de la maison recouvert par les ronces

Puis par les brumes des monts bleus que perce un regard d’éper-vier

On voit dans le feu blanc se soulever une épaule de glaces
Tout au fond du paysage où la nue et la terre s’enlacent
Et d’ici je contemple l’Alpc et sur mes cheveux ma main passe
Car c’est la saison qu’à l’envers montre ses feuilles l’olivier

Et les platanes avec qui dans les feuilles jouent-ils aux cartes
Est-ce avec vous beaux amoureux sur les bancs assis les premiers
Le froid vers cinq heures qui vient fait-il moins que vous vous aimiez

De quoi peuvent bien vous parler dans l’ombre tout bas les palmiers

Et quels chiffres nous dit la vigne avec ses doigts nus qu’elle écarte

J’ai vu ce couple au déclin du jour je ne sais dans quel quartier
Nous avions fait un détour au-dessus de
Nice avec la voiture
La ville mauve en bas allumait peu à peu ses devantures
Ces enfants se tenaient par la main comme sur une peinture
Histoire de les regarder je me serais arrêté volontiers

Il n’y avait dans ce spectacle rien que de très ordinaire

Ils étaient seuls ils ne se parlaient pas ne bougeaient pas rêvant

Ils écoutaient leur cœur à distance et n’allaient point au-devant

La place était vide autour d’eux il n’y remuait que le vent
Et l’auto n’a pas ralenti
Les phares sur les murs tournèrent

Tout le pêle-mêle de la
Côte et les femmes qui parlent haut
Les motos dans la rue étroite et les œillets chez les fleuristes
Les postes blancs d’essence au bord des routes remplaçant les
Christs

L’agence immobilière avec son triste assortiment lettriste
Dans le va-et-vient le tohu-bohu le boucan le chaos

Les fruits confits et les tea-rooms les autocars les antiquaires

Des gens d’ici des gens d’ailleurs qu’escomptent-ils qu’est-ce qu’ils croient

Ces trop beaux garçons des trottoirs ont l’œil rond des oiseaux de proie

Qu’a fui ce gros homme blafard qu’il ait toujours l’air d’avoir froid

Ô modernes
Robert
Macaire entre
Rotterdam et
Le
Caire

Miramars et
Bellavistas ce langage au goût des putains
Palais
Louis
Quinze
Immeubles peints
Balcons d’azur à colon-nettes

Beau monde où si tout est à vendre à des conditions honnêtes
C’est toujours service compris pour cet univers à sonnettes
Il suffit de deux enfants rencontrés et tout cela s’éteint

S’éteint s’efface et perd avec la nuit son semblant d’insolence
Il ne reste à mes yeux que ce lieu banal que cette avenue
Ce banc près des maisons blanches au soir tombant
Deux inconnus

Il ne reste à mon cœur que l’entrelacs de ces mains ingénues

Ces deux mains nues
II ne reste à ma lèvre enfin que ce silence

Comme une promesse tenue.

Louis Aragon

LES MOTS QUI NE SONT PAS D’AMOUR


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Louis Aragon

LES MOTS QUI NE SONT PAS D’AMOUR

Il est inutile de geindre

Si l’on acquiert comme il convient

Le sentiment de n’être rien

Mais j’ai mis longtemps pour l’atteindre

On se refuse longuement
De n’être rien pour qui l’on aime
Pour autrui rien rien pour soi-même Ça vous prend on ne sait comment

On se met à mieux voir le monde
Et peu à peu ça monte en vous
Il fallait bien qu’on se l’avoue
Ne serait-ce qu’une seconde

Une seconde et pour la vie
Pour tout le temps qui vous demeure
Plus n’importe qu’on vive ou meure
Si vivre et mourir n’ont servi

Soudain la vapeur se renverse
Toi qui croyais faire la loi

Tout existe et bouge sans toi
Tes beaux nuages se dispersent

Tes monstres n’ont pas triomphé
Le chant ne remue pas les pierres
Il est la voix de la matière
Il n’y a que de faux
Orphées

L’effet qui formerait la cause
Est pure imagination
Renonce à la création
Le mot ne vient qu’après la chose

Et pas plus l’amour ne se crée
Et pas plus l’amour ne se force
Aucun dieu n’est pris sous l’écorcc
Qu’il t’appartienne délivrer

Ce ne sont pas les mots d’amour
Qui détournent les tragédies
Ce ne sont pas les mots qu’on dit
Qui changent la face des jours

Le malheur où te voilà pris
Ne se règle pas au détail
Il est l’objet d’une bataille
Dont tu ne peux payer le prix

Apprends qu’elle n’est pas la tienne
Mais bien la peine de chacun
Jette ton cœur au feu commun
Qu’est-il de tel que tu y tiennes

Seulement qu’il donne une flamme
Comme une rose du rosier
Mêlée aux flammes du brasier
Pour l’amour de l’homme et la femme

Va
Prends leur main
Prends le chemin

Qui te mène au bout du voyage

Et c’est la fin du moyen âge

Pour l’homme et la femme demain

Cela fait trop longtemps que dure
Le
Saint-Empire des nuées
Ah sache au moins contribuer À rendre le ciel moins obscur

Qui sont ces gens sur les coteaux
Qu’on voit tirer contre la grêle
Mais va partager leur querelle
Qu’il ne pleuve plus de couteaux

Peux-tu laisser le feu s’étendre
Qui brûle dans les bois d’autrui
Mais pour un arbre et pour un fruit
Regarde-toi
Tu n’es que cendres

Chaque douleur humaine sens-La pour toi comme une honte
Et ce n’est vivre au bout du compte
Qu’avoir le front couleur du sang

Chaque douleur humaine veut
Que de tout ton sang tu l’éteignes
Et celle-là pour qui tu saignes
Ne sait que souffler sur le feu

Mais tout ceci n’est qu’un côté de cette histoire
La mécanique la plus simple et qui se voit
Une musique réduite au chant d’une voix

Il y manque ce qui dans l’homme est machinal
Les gestes de tous les jours qui ne comptent pas
Les pas perdus
Les pas faits dans ses propres pas

Tout le silence et les colères pour soi seul
Tout ce qu’on a sans jamais le dire pensé
Les meurtres caressés les démences chassées

Il y manque tout ce que parler effarouche
Il y manque l’accompagnement d’instruments
Comme d’une barque barbare au loin ramant

Ce .qu’on peut tous les jours lire dans le journal
Ce qui vient déranger les rêves à tout coup
Ce qu’on n’a pas choisi qui soit et vous secoue

Il y manque avant tout les tremblements de terre
Et comme on se sent jusqu’à l’os humilié
Un jour à rencontrer un regard spolié

Il y manque le hasard au tournant des routes

Les passions les occupations qu’on a

Et l’art comme le vin des
Noces de
Cana

Tenez
Qu’est-ce pour vous ce voyage en
Hollande
Où vous ne verrez pas ces étranges statues
Devant la mer comme des fauves abattus

Qu’un trafiquant naguère apporta dans des caisses
Avec cent autres merveilles des pays chauds Échafaudages peints d’encre d’ocre et de chaux

Mis à intervalles réguliers sur la terrasse

A tout jamais sur les steamers qui tourneront

Le coquillage vert et roux de leur ceil rond

Que comprenez-vous au jeune homme dont je parle
Si vous ne connaissez chez lui ce goût profond
Des sculptures qu’au bout du monde des gens font

Et comment s’expliquer son voyage à
Genève
Que fait-il à
Cardiff dans la saison des pluies
Au
Caledonian
Market est-ce encore lui

Qui cherche avidement des dieux dans la poussière

Vieux continent de rumeurs
Promontoire hanté

Nous nous sommes fait d’autres idoles

Il y a des reposoirs dispersés à ces religions non écrites

Souvent comme une profanation secrète des autels apparents

J’ai traversé l’Europe

Je me suis assis un peu partout sur des pierres je me suis

Arrêté dans le pays des rêves

Combien de fois ai-je été voir à
Anvers la braise d’or de tes cheveux ô
Pécheresse

À
Strasbourg la
Synagogue aux yeux bandés comme dans la chanson de celui qui tua son capitaine

Le squelette de
Saint-Mihiel le
Portement de
Croix à
Gand

Le visage régulier de
Bath qui semble une place
Vendôme

Le
Rhône comme un batelier fou débarquant les corps des tués aux
Alyscamps

Et le beau
Danube jaune

Quelque part entre
Lausanne et
Morges ces coteaux étayés de murs bleus où mûrissaient les vignes de
Ramuz

Uzès
Le jeune
Racine s’y accoude à la terrasse des clairs de lune

Sospel à chaque fois les pins incendiés comme pour y mieux effacer les traces de l’exil et
Buonarroti proscrit

Mais il y a des pays qui n’ont pas de nom dans ma mémoire

Des gares où j’ai perdu deux heures pour attendre un train

Des villes qui ne sont que passage d’arbres flottés sur leurs fleuves

Un désert d’entrepôts dans un port qu’emplit une futaie l’hiver

De hauts réservoirs dans la montagne

Des villages de soleil et de froment

Une région de fontaines bruissantes je ne sais où sans carte en automobile et que je n’ai jamais retrouvée

Des chemins de crête poudroyants de lumière

Et dans l’à-pic des rocs cette chapelle d’ombre où
Charles
Quint s’humilia

J’ai voulu connaître mes limites

Et ce n’est pas assez de
Brocéliande ou
Dunsinane

De la
Forêt-Noire et de l’Océan

Car j’ai dans mes veines l’Italie

Et dans mon nom le raisin d’Espagne

Est-ce que je ne suis pas sorti de ce domaine de cerises

Où est ma place
Est-elle avec ce passé des miens

Femmes de chez nous le pied court et la jambe haute

Les petits cheveux bouclant sur la nuque dont vous étiez si fières

Avec sous la peau blonde et transparente ô lionne

Le sang lombard des
Biglione

Et le goût des pleureuses à dramatiser la parole

Où roule cet écho profond de l’oraison funèbre

Cette voix d’hier douce et voilée

De
Jean-Baptiste
Massillon aux
Salins-d’Hyères

Est-ce que j’appartiens encore à ce monde ancien

Où est la clef de tout cela
Je vais je viens

Faut-il toujours se retourner

Toujours regarder en arrière

J’ai traversé retraversé l’Europe

Et je traînais dans mes bagages
Quelques livres couverts de feu
Qui venaient du
Quai de
Jemmapes

Comme c’était écrit dessus

Ils parlaient d’un pays la moitié de l’année enfoui dans la neige avec le vent qui siffle à travers les maisons de bois les péristyles à colonnes des demeures
nobles

Les palissades des chantiers beiges grises dentelées

Tout un peuple dans les haillons d’un empire veillant coupant en deux ses cigarettes le fusil

Entre les mains de chaque homme

Les journaux muraux

Et la débâcle et les chansons

Mais tout ce qu’ils disaient ces bouquins au parfum d’interdit

Ils le disaient dans un langage austère et grisant comme un renoncement des poètes

Le vocabulaire abstrait d’une expérience inconnue

Moi je lisais tout cela sans bien comprendre

Comme devant l’obélisque à
Louksor les soldats regardent les signes humains

D’idéogrammes indéchirTrés

Des choses pourtant toutes simples
Sans entendre

Par la campagne le printemps détrempé
Sans voir

Les villes de meetings pleines à déborder d’une passion qui recommence

Et la débâcle et les chansons

Qui a raison d’entre ces hommes

Avec leurs noms compliqués dans le mirage des
Révolutions
Je me perds dans les schismes

Qui a raison

Qu’ai-je besoin du sablier des
Sabéens des
Sabelliens
Je demande ici la vérité des Évangiles

Or j’avais commencé
Lénine à la façon de
Raymond
Lulle ou
Saint
Augustin

Je le tire de ma valise à
La
Ciotat

A
Ustaritz ou à
Saint-Pierre-des-Corps

Bien des choses me sont obscures

D’être écrites précisément dans le parler de chacun

J’avais-t-il oublié le sens élémentaire des mots

À chaque vocable employé je mesure mon ignorance

Il faudra

Il faudra que je reprenne tout du commencement

Tout traduire

Et la débâcle et les chansons.

Louis Aragon