LES PLAISIRS DU SEUIL


LES PLAISIRS DU SEUIL

La poésie limitrophe exige un saut
Qui projette en un bord ou ressaut
Dans le plaisir dont nous parlait
Lucrèce
Surplomb et seuil qui fait le don du comme
Comme il est doux de regarder naufrages
Il est plus doux le point d’esprit d’où l’errance se voit
Et les choses se partager en un comparatif de monde (tels qu’un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses)
Où sommes-nous donc nous étonnant d’y être et que l’étonnement étonne
Michel Deguy

GISANTS PAR MICHEL DEGUY


FLEUR DE MARAIS – ODILON REDON

GISANTS

PAR MICHEL DEGUY

Treuil de la paume qui te lève

Pelvienne ce trente mai

Ton visage passe tout près

Méat de syllabes votives

Tu sèmes trois cierges avant

Que nous passions en revue la
Seine

Les recrues nous prennent
Nous partons

En photos au
Japon
Je te déhanche

Tu me dis que tu
Us ton passé à
L’hôtel blanc

Bottes collants dépecés bain

Le jusant te découvre

Tes bas pèlent ton bas fait l’équilibre

Une autre fois j’ai bu à ton nadir

T’amenant à plus être peut-être

On nous compare à deux barges de
Loire

Nos vies changent doucement à notre quart d’insu

Comme deux barges de
Loire imagine abordées

Démarrées dissociées contrecarrées par

Des souches invisibles se côtoient qu’un

Courant sous la face des contre-courants soude

Il faut redire en l’altérant le même

Qui se méconnaît d’être-trop reconnu

Ce même c’est ta mort et le poème.

Michel Deguy

BIEFS PAR MICHEL DEGUY


BIEFS

PAR

MICHEL DEGUY

Château de
Breeze du côté de la
Beauce où je n’allais

pas
La harde des vents dans les orges
Et les urnes des buis près des tombes
Les murs chaulés rose ou jaune
Pareils à des miroirs déjà traversés
Les bruits proches trop forts pour l’oreille
Frémissements dans les repères…

Si le ponton de la terre oscille

Le poète tangue comme un mousse

Beaucoup de vent affecté à ce lieu
Et le cri des ruminants comme un genévrier fendu par la tempête

Ce lieu me suffit

Où le parfum n’est pas rare

Mais la même senteur d’algue et d’hortensia

Dans les linges fins de l’air

Chaque case d’herbage assemble

Le cheval et la vache en pose animale :

D’attente écartelée blason de l’ultime

Un œil sur chaque côté du monde

Effroi

Très tôt et très tard comme tout point d’un cercle
Depuis longtemps poète et pas encore, jamais…
Plus loin!
Nous rapporterons la carte que vous n’avez

pas!
Pourtant me suffit ce lieu
Où déjà des hommes simples ameutaient le granit

Dix-huitième heure

La mer étend ses mains diaphanes vers l’épaule velue

des rives
Comme
Isaac tâtonnant la toison de
Jacob

Cave sur la face
La nuque tombe
Les reins
Corps qui rejoint
La neige le volcan
L’étang les jetées

Salive soudain
Sous le crâne
Tumeur de houle
Sous le ciel blanc

La nuit en croix sur la face
Au bout du pied les mites du silence
La main gauche est déjà phosphore
Un coq prononce la clairière

Bientôt dans le jardin leur fard charge à l’excès les fleurs domestiques

Beaucoup déjà cessèrent de vivre

Un jour elle sera là elle apparaîtra
Elle n’était pas là elle était ailleurs
Voici qu’elle
Viendra de là-bas ici elle entrera
J’aurai affaire à elle
Elle sera là pour moi
C’est moi plutôt qui entrerai dans son champ d’absence
Qui ne cesse pas
Je serai happé pris dedans
Soudain
Elle sera ici la fascinante
Elle apparaîtra de là-bas de
Cet horizon
Visible

On respecte un homme

s’avance à bonne hauteur sur le mail

Et large parmi les platanes

Et ceux même qui vont en groupe au travail

Sont enclins à respecter l’étranger

Pourquoi tant d’émotion devant l’image
Et si froide froideur devant la chair et l’os
La femme aux hanches de carafe est pareille à l’amphore qu’elle porte
Un seul pourtant et sans passion caresse l’anse couperosée de ses coudes

Tu viens de relâcher son thorax et sa main retombe et

Sa tête roule dans ta mémoire et déjà

S’amenuise notre dernière semaine

Comme un lâcher de parachutes dans l’abîme de midi

Beaucoup plus incroyable
La rencontre aujourd’hui
De la mort d’un ami
Et du chant d’un ami
Dans le mail déserté de mon jour — tels, ceux qui font profession de dresser l’éventaire et d’attendre les mages

Toujours un arbre plus sensible accueille en premier la

saison
L’essaim roux de l’automne a remplacé ses feuilles
Il prévient

L’absence de deuil serre les tempes

Maintenant ils sont morts le mercenaire et le connétable
Cages mêlées comme cercles de tonneaux
Dans la cave

Armures et fémurs de soudards
Qui crèvent des ceintures d’os
Au charnier latéral où s’abattent femmes et capitaines

Léger sur la cave des os

D’enfant qui souffre
Prière comme sueur
Du caveau d’innocence
Vivace malgré la pierre
L’incessant
Tu quis es

corps et jusqu’au masque dur des mâchoires et monte jusqu’aux yeux

seuls

où un peu de nudité parfois tressaille.

Michel Deguy

CORONATION PAR MICHEL DEGUY


« Le coronavirus »… déjà un hémistiche !

              L’épigramme peut cadencer !

La contamination descend des Contamines

               Tes confins mes confins se confinent

Mais nos confins débordent le confinement

               Nousnous se contamine

J’entends l’économie décroître dans les bourses

Dix millions de Chinois auront perdu la face

Masques et vidéos se toisent en chiens de faciès

Le gros Trump a tweeté

               “No virus in the States”

Poutine a remis Dieu dans la constitution

Marine avec sa clé rouillée

               Verrouille les frontières

Son compère Boris en bouffon Victoria

               Repeint sa City en Singapour sur Tamise

Les croisières s’enquarantainent à quai de covirés

               Venise sauvée des veaux

Les Verts tout exaucés avant les élections

               Sont décontenancés

Le film passe à l’envers la mondialisation

               Le ciel bleu rebleuit à Pékin

Le piéton de Paris bouge son spleen en trottinette

Six millions de Lombards et 631 †

80 929 chez Xi et plus de 3 000 †

1 784 hexagonaux et seulement 33 †

Le mot reconnaissance a perdu le bon sens

               Et quittant Levinas retrace l’ADN

Mondialisation et pandémie font connaissance

               Et ne se quitteront plus

Les migrants vont mourir encoronavirés

Les passeurs de Libye font monter les enchères

               Mais pas d’souci Raymonde

               Tout ça va repartir

L’empereur Xi démasque son sinisme

Michel Deguymars 2020

OUÏ DIRE – MICHEL DEGUY


OUÏ DIRE

MICHEL DEGUY

Résumé :

« Au seuil de la poétique est écrit : « Que ceux qui ont des oreilles pour entendre entendent ». Et qu’avons-nous entendu ?
L’ouïe cherche à redire, en des poèmes tels que ceux-ci, les rythmes auxquels depuis toujours elle fut éduquée ; car notre vue implique une audition première, et nous ne touchons terre que parlant en notre langue, magnifiquement comme le costume ; de même que les hommes n’auraient pas idée de se présenter à eux (au désert, à la montagne, aux rives) autrement que vêtus de telle manière, nous nous présentons en certaines tournures : le chant-royal, épigrammes, procès-verbaux, parataxes, diérèses, blasons, madrigaux.
La poésie est le contraire de l’esperanto. L’homme est greffé ici de l’étrange manière langagée. Implanté à ce flanc de terre où il est nomade, et pareil à un stoïque sacrifié qui dicterait jusqu’à la fin les derniers mots de son agonie, pour que d’autres les entendent, il perçoit l’écho répercuté dans les gorges ».
Michel Deguy.

Source Babelio

L’EFFACEMENT PAR MICHEL DEGUY


Ernst Ludwig Kirchner

L’EFFACEMENT PAR MICHEL DEGUY

Ton visage redevient chat ; tout se décompose et remonte le millénaire.
Tes dents se lèvent comme aube boréale, et ta face un grand décor originel
De si près — indéchiffrable autant que l’ensemble, un étrange moment durant, évanouie la tardive beauté.
Lionne à crinière de saule, lionne
La vie se dissipe.
Nus sous le grand igloo
Michel Deguy

L’ENCLOS DE RHUYS PAR MICHEL DEGUY


PABLO PICASSO

L’ENCLOS DE RHUYS

PAR

MICHEL DEGUY

Août me confie à l’enclos de genêts comme une bête mauvaise qu’on a laissée sur la jachère. Furieuse, encagée, la jeune bête ici cogne aux gradins de l’océan.

Elle croit guider le vent aux labours du ciel, mais c’est elle la pâturée — par un maître

qu’elle ne reconnaît plus ; bête séparée des autres, jouée par le vent aux esquives de matador, et pour finir, épuisée dans une arène dure qu’elle imagine déserte, trouée, elle perd son sang au soleil qui l’exige, le picador indémontable sur grands chevaux de nuages pommelés.

Michel Deguy

UNE QUESTION AU POEME PAR MICHEL DEGUY


UNE QUESTION AU POEME

PAR MICHEL DEGUY

Orgue et naseau, nasaux d’orgues silencieuses

comme il arrive aux dessins de
Rubens, de
Watteau

que la ligne parfaite se reprenne si bien

que plusieurs dessins dune même chose

dessinent cette chose en surimpression d’elle-même,

cette nuit pour moi la face d’un cheval plus haut :

ruche du verbe frémir à dessiner

— l’ubiquité de bouche et de naseaux strobosco-

piques — je cherchais le mot juste pour cette pieuvre de contours des naseaux, je trouvai celui d’orgue et ne savais plus dans l’échange lequel était comme

Michel Deguy

LE CENTAURE PAR MICHEL DEGUY


LE CENTAURE PAR MICHEL DEGUY

Lui le bestiaire il résume toute espèce
Centaure universel il rassemble ses membres parmi les bêtes
Disjointes :Le brusque de l’oiseau, jeté à la cage des os,
Est changé en œil ;Il mime les entorses du poisson pour glisser en tout élément.
Michel Deguy

ACTES PAR MICHEL DEGUY


LA DAME EN JAUNE – AMEDEO MODIGLIANI

ACTES PAR MICHEL DEGUY

préparatifs de repas de mariages de passions de toilettes de maison de rangement d’opinions ils se tassent les uns
à côté des autres

redresse enfin monte écouter le chef d’exode qui d’un geste les décapite ouvre l’ouïe à l’absence puis greffant une parole à leur corps les ravive

Moïse confié aux phasmes
Invente pour eux leur homologue
La ville le peuple l’histoire

Voyons l’esprit nomade allons l’accueillir
Avec honneur avec préparatifs
Sortons au-devant de lui est-ce lui

Sur le chemin tout le jour qui monte à
Damas
Sa voix reconnue comme la voix d’un autre
Alors entra ce qui était là
Les murs firent un pas en avant
Les meubles se présentèrent dans l’horloge ininterrompue

Le silence fut chez lui

Ce que ça coûte d’écrire, comme vous dites, vous ne le soupçonnez pas, le taedium, l’endurance du jeûne.
Tristesse, te voici.
Je te reconnais à la lisière de l’orage avec tes habits de
Sologne.
Oui, l’humeur vague où vous baignez je la crispe en paroles; mes yeux sur vos épaules pour vous aviser :

une certaine attention que vous n’apprîtes pas, et c’est pourquoi la sourde déception vous entoure souvent.
Ce qui au vol vous échappe, je suis là pour vous le dire — trop tard.
Il vous a échappé ceci, qui s’est posé pour moi comme une semence de platane; ceci qui fait que je peux saluer la tristesse : il y avait je ne sais quelle résignation de la
très petite fille pendant que la mer cernait cette dune avancée ; le large évacué soudain comme le mail sous l’orage, et tandis que la bouche d’un oncle retombait, un de vos
fils rejetait sa mèche en silence; il y avait l’angle de son cou et l’automne amené de force par l’océan comme un tri de taureaux camarguais; tout ce que vous ne savez pas
joindre et qui vous tourmente maintenant comme un profond parasite; ces relations rapides dont vous êtes victime; je veille, vous me trouvez silencieux.
J’appelle la circonstance porche de septembre.
Vous me trouvez taciturne, j’attends comme un serviteur d’accueillir ces lignes que vous négligez; la douleur même de mon épaule et l’oisiveté d’un enfant qui transforme, le
temps d’un dactyle, la chaux en mur lamentable; l’entrée de la mouette de dos dans le taillis de l’averse; l’éternel retour, fugitif, inattendu, des motifs dans notre cirque de
courbes, il me faut veiller sur la lampe à huile pour l’attendre tard et qu’il me trouve prêt malgré tout à remarquer le signe rapide dont il honore; vous êtes sombres
parce que vous n’avez pas su — vous en êtes innocents, et pourtant malheureux — que c’était à saisir, ce bas aparté contemporain d’un if qui se rejette, et, j’y
reviens, les deux bras silencieux de la très petite fille acceptant soudain sa mère et son père, mais la fenêtre battait, le gardien des vaches siffle, une main retombe au
premier plan, et ce geste pour chasser l’insecte, qu’on prend pour une larme, et voici la tristesse entre ses deux parois qui nous invite à traverser.
C’est à quoi je m’emploie.
La tapisserie défaite et retissée, l’étrange filet tendu pour vous mais vous ne le relevez pas, de silhouettes de contes, de rameaux en couleurs, d’alertes chez les oiseaux,
d’entrailles de jusant, de pages écorchées, d’assonances fanées qui revivent, car tout est rencontre beaucoup plus surprenante que celle d’un tesson et d’une fleur dans le
même réseau, et l’art de nos époques rejoint ce qu’il y a, la concroissance instantanée de regards et de branches, ces alignements d’amers : votre manche, le bouton noir de
la fenêtre, un cri de gibier; cette carte marine changeante : quelles hauteurs de tons différents dans le faisceau qui se défait aussitôt de nos phrases, on dit «
conversation », le vent ouvre un livre, et c’est
Pindare que la couverture recache, un avion s’enivre, la voile rouge de
Thésée double le cap de
Branec, la chanson à la mode croise la rue, les sœurs échangent des propos méchants, tristesse te voici.

Art poétique

Le corps et sa charade
Quand le vent s’enroule dans les veines
Un vivant crucifié

Le haut lui passe, un tuteur aux épaules
Ii marche pendu
Contre la pesanteur

Le nom et la chose

Disant à son fils le nom d’une fleur

(S’il n’oublie pas son premier vers le poème décline)

Liseron mais pourquoi, fragte er,

Cette fleur ne s’appelle pas blanche?

Albe liseron grimpacée

Le nom qui convient mimerait quelle genèse

Le voyage

Au pays où les hommes sont pieux

Et la lune croissante
Les morts les corbeaux les cyprès fortifient ensemble
Un argument contre l’idéalisme (j’ouvris un livre sur la déportation : celle à qui fut donné de vivre dans son tombeau ses jambes se séparaient)

L’œuvre et le nom

L’Aurige au visage d’Aurige

Doucement staring at

(toutes levées vers lui les consultantes

cerclant sa figure orbitante)

Enseignait que l’œuvre ne déçoit pas son nom

I^e poème et son espérance

Entre l’or et le ciel un grand vent

Il rendrait la justice sur la litière du bateau

Les oiseaux sans compte auguraient

Ce qu’un poète a fait

Un autre ne peut le défaire

Le mot chargé d’horreur, d’aimant
Prête son nom à ce qu’il intitule
Nef chargé de sel, de distance
Prête son nom au bateau confondu avec lui
Tandis qu’il passe en secret alliance
Avec bleu — lui déguisé en échantillon —
Ils tolèrent le commerce fructueux
De leurs homonymes pseudonymes

(Topposerais-tu, lecteur (ici tutoyé comme naguère), lecteur que les statistiques disent soupçonneux envers les vers, t’opposerais-tu à ce que nous feignions, non sans
jovialité, de distinguer entre types de poèmes?)

Poème pour (re)poser questions qu’on ne pose plus en dehors du poème, même pas la « phénoménologie », qui doit choisir ses phénomènes,..

Les chiens vont sur la terre comme nous sur le tapis

de la mosquée
Pour courir « comme eux » il faut le long métier

d’athlète «
D’un bond » l’un, s’il est distancé, un chien
Rejoint silencieusement l’autre
II n’est pas lourd
Mais simplement comme un bateau ou plutôt
La terre est une étrave et leur course la houle discrète
Que veut dire ergo la lourdeur des hommes?

Il y a aussi des histoires de famille :

Souvent quand elle ferme la porte
Ma fille rentre plus précoce
Elle porte son image devant

Comme le feu dans la férule

Visages apparentés font comprendre les masques
Un souffle de verrier creusant le plasme les promut
Vide enceint d’os la face comme la terre
Que tu t’excentres en vain pour voir
Le masque des «
Deguy » des «
Balubas »
Devant « soi » crocheté à la cimaise de l’axis

De toi tu parles à la première personne
L’eau me coulait sur la bouche
Et c’est peu supportable

Des notes prises au cours de vivisection quotidienne :

Les greniers du ciel se remplissent

La mort dans la main gisante se réveille

Les jours un fardeau de bûches
Qui disparaît par le col des épaules

Les yeux se rejettent
Avant l’os qui va suivre

Le stère du temps s’écroule
Comme un visage du
Greco

Des fables :

Traité de l’équilibre des liqueurs

Entre les paumes le vase d’air, entre les côtes
Le vase de bronches, entre les ailes ce vase,
Entre les hanches ce vase d’arachide, entre
Les ailettes ce vase d’os fin, entre les myocardes
Ce vase de sang, entre les amis ce vase de cendre

Entre les lèvres ce vase courtois, entre les oreilles ce
Vase de lignes, sur la tète cette urne bleu ciel
De sorte que si tu renverses un verre les femmes s’affolent

Des moments de nostalgie :

Fin dans les villes sur le dos
Du fleuve d’où la ville se découvre
Ovide
Lucrèce
Gœthe
Suarez
La
Renaissance la
Rhétorique
Hardes qui vêtent sur les ponts
Le cynisme qui change d’échelle
Sous l’urne bleue des restes du ciel

Des autoportraits :

C’est fait de la même manière un endroit

Rio quand vous y êtes ou
Neuville ou
Lima

Le linge de
Cusco d’églises sur la pente

Les naïades
Varig dans les agences transparentes

Le grain des bords le temps de tourner la rue

Je ne peux congédier le grand souk du transept
Il n’est fidélité dont je ne sois capable
Ici des hommes qui s’appellent
Rivière

(Quand deux poètes se font face

Il vaudrait mieux que ce fût

Deux lutteurs turcs à culotte graissée

Oiseaux du même sexe étonné

Eux s’évitent comme deux métamorphosé»)

Des moments de rêverie, portée au refrain, au blason, au souvenir :

Où la
Loire abrite
Comme un nuage
Où la carte ressemble
A la carte du tendre
Le
Loir et
Montrésor

« ô tours ô chambres ô femmes ô cavaliers ô jardins et palais »

Cette affluence que
L’enfant doit voir
Du féminin et de son masculin
Cet échange que l’enfant doit savoir
Du masculin et de son féminin

Car la rivière est
Loir

Et le fleuve est la
Loire
Tandis que dort leur homonyme
Dans l’autre règne et dans l’autre saison

« ô tours ô chambres ô femmes ô cavaliers ô jardins et palais »

Jeanne est un synonyme

Une femme une rivière

Où s’agenouille le lavoir

Au creux de notre histoire

En cette langue patriotique où riment

Loire gloire et croire et
Loir et soir

« ô tours ô chambres ô femmes ô cavaliers ô jardins et palais

Non des fleurs ou des songes

Mais cherchant le langage de langue

Car si j’écris victoire

Ce n’est pour que vous voyiez rouge

Mais pour que vous entendiez
Loire

« ô tours ô chambres ô femmes ô cavaliers ô jardins et palais »

Et, pourquoi pas, donc, des jeux d’anagramme :

As-tu remarqué comme les bêtes tiennent leur distance?
A peine entrons-nous, elles se dérobent, reculant jusqu’aux bords : corbeaux, cervidés, chats même, ces ailes entrevues qui décroissent; de sorte que pour les voir il fallut
les lier à la maison, poissons qui détalent, bêtes évanouissantes tant que les enfants ne savent pas leurs noms et qu’ainsi, vivant sur la terre, elles demeurent
inconnues.

Le loup alors, le loup que des lunettes même ne suffisent à rapprocher, et qui se métamorphose en berger dès que nous l’encageons, le loup posé sur la lisière de
la nuit entre chien et crépuscule, le loup serait un des noms de la bête incapturable ; plutôt, il nomme l’imminence de ce qui nous frôle, la noirceur, tout près de
nous, de toute quasi présence à contre-jour; car la lampe dissipe l’ombre, mais il suffit d’un couloir, d’un resserrement, de quelque coude qui cache la vue pour que les’ enfants
pressentent son embuscade.
Et pour chacun quand il s’agit de paraître dans une identité défiant toute connaissance, à la faveur de la fête on se masque avec sa peau.
Le loup dévore son antonyme la poule blanche, ronde, étourdie ; son blason contrasté offre cette étrange figure de l’intérieur qui échappe à toute
révulsion : sa peau retournée ne le livre pas; la mort ne le menace pas.

Aujourd’hui que l’homme-loup de
Frazer ou de
Gordon pend dépecé dans les musées de l’Homme, l’enfant et le loup, l’enfant-loup en un comme le
Mino-taure, que la chronique inquiète tire parfois d’une forêt-monstre du
Dekkan, l’enfant qui surveille les bonnes versions de la fable, l’enfant-joue, l’enfant qui se change en cache et que fascine la simple irruption, pareil aux insectes qui se médusent par
leurs ocelles, l’enfant dont le cri de jeu n’est qu’une longue assonance au loup, l’enfant hou-ou, pour lui le noir est métaphore du loup, tout lieu reculé son anagramme…

Le loup de profil, figure de ce qui va surgir de tout angle, le loup en oreilles, jaloux triangulaire omni-absent comme la face cachée des choses, doublure ombreuse au verso de ces
retournements même qui cherchent à débusquer tout le non-vu et s’imaginent que l’inouï va bientôt être tiré au clair, c’est de son pas que s’approche, la
langue l’atteste, à la faveur de l’obscur tout l’envers innommable dont le secret ne peut pas être levé.

(Que le poème enveloppe une valeur de grammaire première, refondation de tropes, naissance de l’usage ou pouvoir de la langue dans ses possibilités.)

Maintenant

Elle peut venir à tout instant

«
Maintenant nous voyons en figure »

Il n’y a qu’une seule figure

La genèse est de mise :

Nous sommes dépossédés —

De la distance du génitif

Comparution
Comparaison

Maintenant elle peut paraître à tout instant

«
Cette chose formidable

Disait l’Homme-qui-rit
Une femme en son nu »
Métaphore est anagramme
D’Aphrodite anadyomène

O promise ô saisissante
Le n’-approche-pas de ton lever
Met en état le poète dessaisi
De soutenir l’apparition

«
Comme en un jour de fête »

Le poème commence fête rythmique par son ouverture ouvragée qui fait le silence, et nous aurons des mots pleins d’odeur légère…
Car un poème est une sorte d’anagramme phonique de ce « mot de lui-même » qu’il ne livre pas autrement, ce mot crypté en lui comme l’acrostiche sonore qui se cache,
cette arcature qu’il cherche en avançant comme le sourcier de sa propre source, une sorte de variation paronomastique sur son propre ton-clé qu’il fraye aveuglément à
soi-même; le poème se fait sonner pour ausculter son cristal.

Michel Deguy