Le détour – Jacques Réda


Le détour – Jacques Réda

Ce fut un long détour ce murmure de poésie
Avant le quai d’embarquement écrasé de lueurs,
Les plaintes des essieux sous les caisses, les enfants
À l’écart et si beaux, si dociles dans la terreur
Mais prêts à croire encore en quelque bonté de la fourche,
Et le feu qui m’enveloppait comme un vêtement rouge,
Ma gloire dans l’exquise odeur de soufre, ma chaleur :
Long détour vers la vérité sanglante du cœur, de la patrie.
Et soudain le silence au matin dans la petite pluie,
La mer comme une route en détresse par les labours
Roulant innocente sous les dernières fumées.
Au bord d’un autre monde et d’une mémoire déserte,
J’errais avec l’éternité nuageuse.
Une barque
Viendrait plus tard, beaucoup plus tard.
J’avais le temps
D’arrondir mon discours pour les convaincre, les rameurs
Taciturnes.
Plus tard.
Quand la fatigue et la justice
Auraient tressé pour moi la bonne corde, chauffé le four.
Mais pourquoi fallut-il si longtemps pour que le cœur se
crache,
Et ce fil sanglant qui du ciel à la terre interdite
Inutilement coud les lèvres de la blessure :
À quoi bon maintenant s’ils ne sont plus, résorbés dans le
gris
Avec la petite valise, du sucre et les photos, déjà
La tringle en travers de leurs corps sans sommeil
Entre les projecteurs et l’éclair souterrain qui profane?
– À la place du cœur l’espace des cohortes, le vent
Dans la porte enfoncée et la pente de l’expulsion ;
L’œil unique de l’ours ami contre la joue et qui fixe
À jamais la douceur égorgée.
Ils ne sont plus.
Mais comme un jour d’été sur la ligne de fuite les nuages,
Sur le rail opulent du bleu les convois de nuages,
Un chœur s’enfle et m’apaise.
Ici la paix, entre les faux ; Étroite ; pas un geste ; à peine un murmure de fou
Qui n’a plus pour maison, dans un désert de dieux et d’arbres,
La tour tremblant au fil de la rivière comme un oiseau,
Mais l’aire où je dansais dans la fraîche couronne de flammes
Avant ce long détour.

Jacques Réda