« MUSIQUE DE CHAMBRE »- NIALA 2021 – ACRYLIQUE S/TOILE 50X50


« MUSIQUE DE CHAMBRE »

NIALA

2021

ACRYLIQUE S/TOILE 50X50

L’oreiller d’odeur du travers sein ne se froisse pas avec sa lumière

au crépon en suspension de la fleur simple

l’anémone m’accompagne

aux confins de la porte

où le bout du couloir débouche sans se condamner

Ces raides heurs du dos ont tout du messager de l’autre rive où attend le nautonier

que je sens si près des Portes St-Jacques

l’abri sûr

à l’heure du raisin le jus s’assemble en chauffant l’acidité de la lime au creux de la paume

mais avant en corps

aller embrasser le nez de l’hexagone

la rue de Siam de mon père Jacques

Barbara

dans la gouaille venue de mon Paname pour la mise en Seine

en surface

ces histoires de sous-marins laissées à leurs naufrages

me faisant du bien en me foutant du mal inguérissable de ce petit-monde laid

assis à la table du beau

du soleil dans la pluie du bleu.

Niala-Loisobleu

19 Septembre 2021

LA POESIE DE JACQUES PREVERT


LA POESIE DE JACQUES PREVERT

 
La pensée humaine dans Fleurs et couronnes           Après la Seconde Guerre mondiale beaucoup de personnes se sont demandées comment la destruction et la brutalité de la guerre étaient arrivées. Des pays entiers étaient détruits, des familles étaient désunies, et des millions de juifs étaient morts. Dans le poème Fleurs et couronnes, il s’agit de la réponse de Prévert à cette question. Il déclare que le problème principal dans notre monde est que l’homme n’a pas l’esprit critique. La description des fleurs et des hommes dans la boue sert à exprimer cette idée.           Dans les premiers trente vers du poème, Prévert utilise les fleurs pour décrire comment l’homme traite sa capacité de pensée. Il commence par s’adresser à « Homme », l’humanité. « Tu as regardé la plus triste la plus morne des fleurs de la terre… Tu l’as appelé Pensée. » continue Prévert. « Pensée » est écrit avec des lettres majuscules parce que le mot ne représente pas seulement une fleur mais aussi la capacité humaine de penser. C’est une qualité dont l’homme est très fier et il se félicite de pouvoir le faire : « Pensée / C’était comme on dit bien observé / Bien pensé. » Lorsque les vers sur les fleurs continuent, on voit les défauts de l’homme qui pense et comment il le fait. L’homme s’est presque inextricablement attaché aux idées dangereuses qui ne tiennent pas sous une analyse rigoureuse. Elles sont les « sales fleurs qui ne vivent ni se ne se fanent jamais. » Ces fleurs qui s’appellent « immortelles » sont les idées défectueuses qui existent toujours dans la société : par exemple, le racisme, la xénophobie, et la haine des personnes différentes. Elles ne vivent pas parce qu’elles manquent de validité mais elles ne se fanent pas parce qu’elles ne disparaissent jamais. Cette contradiction montre comment elles persistent pour toujours. Prévert déteste ce fait et répond avec un sarcasme amer : « C’était bien fait pour elles… ».            L’homme décrit par Prévert manque totalement d’esprit critique. Sa manière de penser est la même que sa manière de donner des noms aux fleurs : il se préoccupe de se « [faire] plaisir ». Quelques fois, ses pensées sont simplement superficielles et peu importantes, comme quand il s’occupe de nommer les fleurs : «Mais le lilas tu l’as appelé lilas / Lilas c’était tout à fait ça / Lilas…Lilas ».  Ces mécanismes de la pensée sont vraiment superficiels et quand on lit ces vers et les répétitions du mot « lilas » on se moque de l’homme – il est dépeint comme un bouffon. Pour l’homme, les idées sont comme les femmes : il en veut des belles. La plupart du temps l’idiotie de cette pensée est anodine, mais d’autres fois elle est dangereuse. L’homme peut ignorer la raison et accepter des idées attirantes et horribles, les « immortelles », sans vraiment examiner leur validité. A l’époque où Prévert a écrit ce poème il venait de connaître les idéologies populaires pendant les années trente et quarante comme l’antisémitisme. Blâmer les juifs pour la dépression économique et d’autres problèmes en Europe était facile et commode (une belle idée) mais ce n’était pas soutenu par l’évidence.            Pourquoi est-ce que l’homme n’a pas d’esprit critique ? Prévert donne la réponse dans les prochains vers : l’avoir est difficile et ne lui convient pas. Pour Prévert, l’esprit critique a la possibilité de sauver l’humanité des idées destructrices. C’est la fleur « la plus grande la plus belle / Celle qui pousse toute droite sur le fumier de la misère ». L’homme appelle cette fleur « soleil » et « les savants [l’]appellent Hélianthe ».  Ces noms expriment les deux aspects de cette fleur. Elle est jaune comme le soleil – une source de lumière et de l’espoir qui chasse le noir et le mal, une force « vivante » et « brillante ». Elle est quelque chose d’énormément bon qui surgit de quelque chose de très mauvais et de répugnant : le fumier de la misère. Le vers suivant a un double sens qui introduit l’autre aspect de cette fleur : « Celle qui se dresse à côté des vieux ressorts rouillés. » « Se dresser » peut signifier s’opposer contre quelque chose d’injuste et le mot « ressort » peut signifier la force morale. Alors, la fleur sert à représenter une bonne force humaine. Mais aussi, ce vers a une interprétation beaucoup moins favorable : approcher cette bonne force n’est pas agréable parce que les obstacles autour d’elle qu’on doit surmonter ne sont pas beaux. La force morale de l’homme est « rouillé[e] », dégradée. Dans ce vers et les prochains, Prévert transmet l’idée du caractère désagréable de l’esprit critique :  Celle qui se dresse à côté des vieux ressorts rouillésÀ côté des vieux chiens mouillésÀ côté des vieux matelas éventrésÀ côté des baraques de planches où vivent les sous-alimentés Dans ce passage, on écoute et voit une image de laideur qui fait que l’homme soit mal à l’aise. L’allitération d’une consonne discordante, le r, dans « ressort rouillés » donne une idée de dureté. La répétition de la phrase « à côté des » suivi par des choses laides et la rime à la fin de chaque vers renforcent comment atteindre l’idéal de l’analyse rigoureuse qui est très pénible pour l’homme. Et cela est le vrai problème de l’homme : pour avoir l’esprit critique et s’approcher de la vérité, l’homme doit faire un choix très difficile. Il doit se débarrasser de ces conceptions simplistes du monde et s’efforcer de penser pour lui-même aux questions plus importantes que comment on doit appeler une fleur.           Un petit groupe de personnes, « les savants », prend la décision difficile de s’efforcer d’achever cet idéal. Le fait qu’ils appellent la fleur jaune Hélianthe indique la distinction entre eux et l’homme. Pendant qu’ils poursuivent le raisonnement rigoureux, l’homme l’évite. Pour l’homme cette fleur s’appelle « soleil », une force puissante, une source de lumière qu’on ne regarde pas. C’est-à-dire que l’homme reconnaît les bénéfices de cette fleur, mais il la traite comme quelque chose de trop pénible à regarder. Prévert donne une critique puissante de cette attitude :  Toi tu l’as appelée soleil…Soleil…Hélas ! hélas ! hélas ! et beaucoup de fois hélas !Qui regarde le soleil hein ?Qui regarde le soleil ?Personne ne regarde plus le soleil  Dans ce passage, il commence par parler à l’homme comme on parlerait à un enfant qui a fait un acte vraiment imprudent sans penser. Il est fâché et découragé par les actions de l’homme. Dans le denier vers la colère finit et il existe un sentiment de résignation : Prévert répond à sa question de rhétorique. Il comprend que l’homme, comme un enfant obstiné, n’a aucune intention de changer son attitude.           L’homme, alors, continue de s’attacher aux mauvaises idées. En continuant, Prévert tourne son attention de l’homme à un groupe d’hommes, les « hommes intelligents ». Ce sont les personnes qui sont faites pour avoir de l’esprit critique mais, contrairement aux savants, ne l’ont pas. Au lieu d’utiliser leur intellect, ils portent des idées immortelles dans leurs têtes comme « une fleur cancéreuse tubéreuse et méticuleuse à leur boutonnière ». Ces adjectifs créent une image des immortelles qui attaquent et vainquent les têtes humaines comme un cancer le ferait – méthodiquement et entièrement. Les hommes intelligents se persuadent qu’ils ont l’esprit critique mais ils ne l’ont pas vraiment. : « Ils se promènent en regardant par terre / Et ils pensent au ciel ». Ils imaginent qu’ils prennent le bien du ciel mais ils prennent réellement les sales idées immortelles. Leur pensée est vide et Prévert écrit d’un ton dédaigneux : « Ils pensent…Ils pensent…ils n’arrêtent pas de penser… ».            Ces hommes se baignent dans le mal de leurs simples conceptions et des idées immortelles. Elles sont comme la boue qui s’accroche à eux et d’où ils ne peuvent pas s’échapper : « Et ils marchent dans la boue des souvenirs dans la boue des regrets. » Ils se sont enlisés « dans les marécages du passé » d’où viennent les idées comme blâmer les juifs pour les difficultés du monde. Quand ces hommes avancent, ils ne le font pas vite mais « à grande peine ». La poésie de Prévert décrit de façon très vivante cette avance : « Et ils se traînent…ils traînent leurs chaînes / Et ils traînent les pieds au pas cadencé… » La répétition du mot « traînent » et les rimes entre « traînent » et « chaînes » et « pieds » et « cadencé » donnent une impression de mouvement lent et méthodique. Les hommes ne bougent pas vite parce qu’ils sont encore enchaînés aux idées du passé.           Ils habitent leur propre ciel, « leurs champs-élysées », où ils croient aux idées immortelles. Ces idées sont « la chanson mortuaire … [qu’] ils chantent à tue-tête », comme les idéologies qui recommandent de tuer les juifs. Mais il existe une contradiction là : ces hommes croient au raisonnement qu’on doit tuer les juifs parce qu’ils sont la cause des difficultés, mais ils ne veulent pas se débarrasser de leurs propres idées mortes. Ils exaltent leur propre capacité de penser – c’est « la fleur sacrée…La pensée ». Cette fleur est vraiment en mauvaise condition : « La sale maigre petite fleur / La fleur malade / La fleur aigre / La fleur toujours fanée ». Ils adorent le fait qu’ils peuvent raisonner mais ils ne reconnaissent pas qu’ils n’ont pas vraiment l’esprit critique.            En conclusion, Prévert utilise la métaphore de la fleur pour donner un aperçu de la pensée humaine. Ce n’est pas une belle description : l’homme choisit la piste la plus facile dans la vie. Il ne soumet pas les idées qu’il écoute à une analyse rigoureuse. Au lieu de faire cela, presque tous, même les intelligents, choisissent les idées les plus attirantes sans vraiment considérer leurs mérites. Le seul rayon d’espoir est que les intelligents – les personnes qui peuvent peut-être convaincre les autres de changer d’avis – avancent peu à peu, « à grand-peine. » Avec de la chance, un jour ils arriveront à pouvoir finalement abandonner les immortelles.

LA PHILOSOPHIE PAR JACQUES PRÉVERT


LA PHILOSOPHIE PAR JACQUES PRÉVERT

À propos de Hegel.

« Jacques d’Hondt, qui a écrit deux livres remarquables sur la philosophie de Hegel, vient d’en publier deux autres qui constituent une sorte d’enquête sur sa vie, ses
amitiés, ses lectures, sur ses « fréquentations « , au sens complet du terme : Hegel secret et Hegel en son temps. // ne cherche aucunement â expliquer, mais â éclairer
ses œuvres par son existence. Hegel a souffert d’une grande injustice. On a vu en lui le type du professeur, du fonctionnaire discipliné, l’admirateur sans réserve de l’État
prussien. Avec autant de perspicacité que d’érudition d’Hondt fait connaître l’homme anxieux, le citoyen rétif, l’ami des persécutés. Certes, quand il s’agit d’un
philosophe, on ne saurait se fier à l’adage : dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es! Mais en changeant l’éclairage sur l’homme, on éclaire aussi différemment
l’œuvre. La  » vie cachée  » de Hegel fut celle d’un libéral fiché par la police. Il a dialogué avec les girondins français, les illuminés allemands et les
francs-maçons internationalistes. Sans vouloir en tirer plus qu’il ne convient, l’auteur montre que la Phénoménologie retrace un itinéraire de la conscience qui rappelle les
séances d’initiation maçonnique, un parcours de néophyte dans la loge théâtralement aménagée – comparaison qui est de Hegel lui-même.  » Raison et
liberté restent notre mot d’ordre, et notre point de ralliement l’Église universelle « , écrivait-il à Schelling. Toute la pensée hégélienne, jusque dans sa
maturité, enfonce des racines nombreuses et vigoureuses dans la Révolution française.

Tel n’est aucunement l’objet de l’ouvrage dense et clair de Châtelet. En moins de 200 pages, il réussit la gageure de nous faire participer à la construction comprékensive
du système hégélien.

La conscience se faisant esprit, c’est la Phénoménologie.

L’esprit enfin s’exprime essentiellement dans la création artistique, la vie religieuse et la réflexion philosophique. L’art est son premier moment. Cest l’esprit dans son expression
sensible, donnant des idées les plus élevées une représentation concrète qui nous les rend accessibles. La religion est la vérité de l’art. Le devenir des
religions est le devenir même de l’esprit en son immédiateté. La mutation décisive s’opère lorsqu’on passe des religions déterminées,  » ethniques « , au
christianisme. Avec l’incarnation, l’opposition abstraite de la finitude et de l’infini s’abolit. La philosophie est la vérité de la religion comme la religion est la vérité
de l’art. Toutes les productions humaines sont ainsi situées, rendues intelligibles, transparentes. La philosophie, d’ailleurs, n’a pu se réaliser comme savoir absolu,
c’est-à-dire prendre pleine conscience d’elle-même comme dit de l’esprit qu’au moment où l’esprit se réalise objectivement, si l’on peut dire. Cette réalisation c’est
l’État. Certes l’État moderne, napoléonien ou prussien, n’est pas encore l’État mondial qui clôt l’histoire. L’État universel est à venir. Mais on
connaît son essence, ce qui permet â la philosophie de s’achever. Avec la fondation de l’État, dit Châtelet, le savoir absolu sait de quoi au fond il est savoir : de la
formation de l’humanité par ellemême, du cheminement dramatique de l’esprit se construisant dans le fracas des guerres et les tragédies quotidiennes du travail. L’État
moderne achève l’histoire universelle comme la science conclut la pensée. »

Ils parlent entre eux comme ils écrivent

entre les lignes

les uns ont un abîme et les autres

un trou, un mur, un fossé, une impasse.

Jacques Prévert

CONFIDENCES D’UN CONDAMNÉ PAR JACQUES PRÉVERT


CONFIDENCES D’UN CONDAMNÉ PAR JACQUES PRÉVERT

Pourquoi on m’a coupé la tête?

Je peux bien le dire maintenant, tout s’efface avec le temps.

C’était si simple, vraiment.

J’étais allé passer la soirée chez des amis mais il y avait beaucoup de monde et je m’ennuyais.
A cette époque j’étais un peu triste et j’avais facilement mal à la tête.

Cette atmosphère de fête m’irritait et me fatiguait.
Je pris congé.
La maîtresse de maison me prévint que la minuterie était détraquée et que l’ascenseur était en panne lui aussi.


Je peux vous faire un peu de lumière, attendez.


De la lumière, vous plaisantez, lui dis-je, je suis

comme les chats, moi, je vois clair la nuit.


Vous entendez, dit-elle à ses amis, il est comme les

chats, c’est merveilleux, il voit clair la nuit.
Pourquoi avais-je dit cela, une façon de parler, une

phrase polie et qui se voulait spirituelle, dégagée.
Je commençais à descendre péniblement les premières

marches de l’escalier et les petites barres de cuivre du tapis faisaient un bruit curieux sous mes pas qui glissaient.

J’étais dans une si noire obscurité que j’eus d’abord envie de remonter et d’appeler.

Je fouillais d’abord mes poches, mais vainement, pas d’allumettes.

Je m’assis et réfléchis, à quoi, je ne sais plus, j’attendais peut-être que quelqu’un vînt à mon secours sans, bien entendu, savoir ou deviner que j’avais besoin
d’aide.

Me relevant péniblement et ne trouvant pas la rampe, je me heurtais violemment contre un mur et me mis à saigner du nez.

Cherchant dans mes poches un mouchoir, je mis enfin la main sur une boîte d’allumettes avec, fort malencontreusement, une seule allumette dedans.

Je rallumai avec d’infinies précautions et, cherchant une nouvelle fois la rampe, j’aperçus d’abord dans un miroir, sur le palier de l’étage où je m’étais
arrêté, mon visage couvert de sang.

Et ce fut à nouveau l’obscurité.

Je me trouvais de plus en plus désemparé.

Soudain, étendant au hasard, à tâtons, la main, je touchai un serpent qui se mit à glisser.

Charmante soirée.

Ce serpent, c’était tout simplement la rampe que par bonheur j’avais retrouvée et qui rampait doucement sous ma main qui venait d’essuyer mon visage si stupidement
ensanglanté.

Je me mis alors à rire : j’étais sauvé.

Et comme je descendais allègrement mais prudemment, je fus tout à coup renversé par quelqu’un ou quelque chose qui, à toute vitesse, lui ou elle aussi, descendait en
même temps qu’une petite flamme, sans aucun doute celle d’un briquet.

Me relevant encore une fois, je marchai à nouveau dans le noir, mes deux mains devant moi.

Ces deux mains rencontrèrent le mur et le mur céda…

Ce n’était pas le mur mais une porte entrouverte.

Soudain de la musique et de la lumière venant des étages supérieurs !

Sans aucun doute des invités qui, à leur tour, descendaient et que la maîtresse de maison accompagnait, un flambeau à la main.

Vraiment, je ne savais où me mettre et ce n’était pas une façon de parler; aussi, profitant de cette porte pour me dissimuler, je pénétrai plus avant, quand tout à
coup, dans la lumière qui grandissait, je découvris un corps étendu à mes pieds.

C’était le corps d’Antoinette.

Elle était là, couchée, les yeux ouverts, la gorge aussi.

Antoinette avec qui j’avais vécu si longtemps et qui, le mois dernier, m’avait abandonné.

Antoinette que j’avais suppliée, que j’avais même menacée.

Je ne pus retenir un cri.

De terreur, ce cri et de stupeur aussi.

La maîtresse de maison, les invités se précipitent, des portes s’ouvrent, d’autres lumières bientôt se mêlent à la leur, portées par d’autres locataires
déshabillés, terrorisés et blêmes.

Beaucoup de temps déjà s’était écoulé depuis que j’avais pris congé et j’étais là, muet et couvert de sang, hagard comme dans les pires histoires.

Près du oorps de mon amie perdue et — en quel état — retrouvée, sur le parquet, une lame luisait comme un morceau de lune dans un ciel étoile.

Dans chaque main tremblante une lumière bougeait.

Présence inexplicable ou bien trop expliquée.

Vous voyez d’ici le procès : le pourvoi rejeté, le petit verre, le crucifix à embrasser et encore comme une lune, le couperet d’acier.

Que voulez-vous, mettez-vous à ma place.
Que pouvais-je dire, que pouvais-je raconter?
J’avais passé un trop mauvais quart d’heure dans les mornes ténèbres de ce noir escalier et j’avais eu la folle imprudence d’affirmer : je vois clair la nuit, moi, je suis comme
les chats.

Qui m’aurait cru alors et sans me rire au nez ?

Oui, j’en suis sûr, on m’aurait ri au nez pendant de longues, de trop longues années à mon gré.

J’ai préféré me taire plutôt que d’être ridiculisé.

Jacques Prévert


PARISTAMBUL PAR JACQUES PRÉVERT

PARISTAMBUL PAR JACQUES PRÉVERT

Pour ceux qui l’aiment

La ville se laisse découvrir

Nue

Pour les autres elle s’habille

elle s’endimanche

elle s’esplanade se monumente s’invalide se basilique

et

instantanément

à la demande

prend la pose plastique

Les artistes sont très contents

le modèle ne s’est pas fait prier

Préconçue

comme une idée

la photo peut se développer

Le cliché est un vrai cliché

Alors apparaît
Paris dans l’ineffable clarté

de la blancheur
Persil

On peut l’emmagasiner

C’est du tout cuit

Mais dans la petite foule des grands reporters

touristiques surgissent encore des vagabonds et des rêveurs

avec leur lanterne sourde

leur orgue de
Barbarie

Ainsi
Karabuda

comme jadis le calife des
Mille et une
Nuits se

promenait dans
Bagdad comme chez lui se promène dans
Paris

Que dire de sa technique

simplement qu’entre sa boîte de
Pandore et lui

c’est une simple question de tact

la machine obéit à l’homme qui obéit à la machine comme l’aveugle obéit à sa canne blanche qui lui

obéit aussi comme le peintre parfois à son pinceau à son crayon à son outil

Et quand la petite machine à raconter la vie

pour son propre compte

raconte cette vie

Karabuda s’en laisse conter par elle

et

comme un ami se laisse guider

par les rêves de son amie

grâce à elle il surprend tous les secrets publics

de la ville éveillée

de la ville endormie

Et le rideau des jours

se lève et se baisse sur cette ville

sur sa vie

sur la vie

Sur la vie caressée éblouie

sifflée et applaudie

par la vie

INTEMPÉRIES


INTEMPÉRIES

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(Féerie)

Petits couteaux de gel et de sel

petits tambours de grêle petits tambours d’argent

douce tempête de neige merveilleux mauvais temps

Un grand ramoneur noir

emporté par le vent

tombe dans l’eau de vaisselle du baquet d’un couvent

Enfin quelqu’un de propre

à qui je puis parler

dit l’eau de vaisselle

Mais au lieu de parler voilà qu’elle sanglote

et le ramoneur fait comme elle

Homme compatissant tu comprends ma douleur dit

l’eau
Mais en réalité ce n’est pas à cause d’elle que le

ramoneur sanglote mais à cause de sa marmotte elle aussi enlevée par le

vent du nord

et dans un sens diamétralement opposé à celui du pauvre ramoneur

emporté par le vent du sud comme un pauvre sujet de pendule dépareillé par un déménageur qui met la bergère dans une boîte à savons et le berger dans une
boîte à biscuits sans se soucier le moins du monde s’ils sont des parents des amis

ou d’inséparables amants

Petits couteaux de gel et de sel

petits tambours de grêle petits sifflets de glace petites

trompettes d’argent douce tempête de neige merveilleux mauvais temps

Tu ne peux pas t’imaginer

dit l’eau de vaisselle au ramoneur

Ici c’est tout rempli de filles de triste vie

qui ruminent toute cette vie une haineuse mort

et avec ça toujours à table

Ah mauvais coups du mauvais sort

Et ça s’appelle ma mère et ça s’appelle ma sœur

et ça n’arrête pas de mettre le couvert

et c’est toujours de mauvaise humeur

O mauvais sang et mauvais os

eau grasse chez les ogresses

voilà mon lot…

Elle dormait tout l’hiver elle souriait au printemps et je ne vous mens pas

on aurait dit vraiment

qu’elle éclatait de rire quand arrivait l’été

La plus belle la plus étonnante et la plus charmante

marmotte de la terre et de tous les temps et le premier qui me dit le oontraire…
Et puis sans elle qu’est-ce que je vais foutre maintenant

J’aurais préféré geler de froid

dans la cruche cassée d’une prison

et même grelotter de fièvre dans la gorge du prisonnier

dit l’eau de vaisselle

qui n’a prêté aucune attention aux confidences du ramoneur

J’aurais mieux aimé faire tourner les moulins

j’aurais mieux aimé me lever de bonne heure le dimanche matin

et dans les grands bains douches asperger les enfants

Et j’aurais tant aimé laver de jeunes corps amoureux

dans les maisons de rendez-vous de la rue des
Petits-Champs

J’aurais tant aimé me marier avec le vin rouge

j’aurais tant aimé me marier avec le vin blanc

j’aurais tant aimé…

Mais le ramoneur l’interrompt

sans même se rendre compte que c’est là faire preuve

d’un manque total d’éducation
Or ça ne vaut plus la peine de respirer pour vivre autant crever la gueule ouverte

comme le chien qu’on empoisonne

avec un vieux morceau d’épongé grillée

Quand je pense que je la réveillais au milieu de l’hiver

pour lui raconter mes rêves

et qu’elle m’écoutait les yeux grands ouverts

absolument comme une personne

Et maintenant où est-elle je vous le demande

ma petite clé des songes

Peut-être avec un rémouleur un cocher de fiacre ou bien un vitrier

Ou bien qu’elle est tombée du ciel comme ça sans crier gare chez des gens affamés à jeun mal élevés et puis qu’ils l’ont fait cuire sur un réchaud à gaz
et qu’ils l’ont tuée sans même lui dire au revoir

qu’ils l’ont mangée sans même savoir qui c’est

Et dire qu’on appelle ça le monde qu’on appelle ça la société

Oh je voudrais être les quatre fers du cheval

dans la gueule du cocher

ou dans le dos du rémouleur

son dernier couteau affûté

et morceau de verre brisé dans l’œil du vitrier

Et il aura bonne mine avec son œil de verre

pour faire sa tournée

le vitrier

Et à tous ça leur fera les pieds

ils avaient qu’à pas la toucher

Maintenant je suis foutu le sel est renversé

mon petit monde heureux a cessé de tourner

8an8 elle je suis plus seul

que trente-six veuves de guerre

plus désolé qu’un rat tout neuf dans une sale vieille ratière rouillée

Petits couteaux du rêve petits violons du sang
Petites trompettes de glace petits ciseaux du vent
Radieuse tourmente de neige magnifique mauvais temps

Et avec cela

comme si
Dieu lui-même en bon directeur du
Théâtre de la
Nature avait décidé débonnai rement d’offrir à ses fidèles abonnés une attraction supplémentaire et de qualité voilà qu’un corbillard de
première avec tous ses pompons arrive à toutes pompes funèbres et franchit la grille du couvent le cocher sur le siège les chevaux harnachés le mors d’argent aux
dents

Mais toute réflexion faite

aucun miracle de la sorte

simplement la mère supérieure qui est morte

Et voilà toutes les sœurs sur le seuil de la porte en grande tenue de cimetière et en rangs d’oignons pour pleurer et la famille qui s’avance à son tour dans ses plus beaux
atours crêpés

avec un certain nombre de personnalités et puis les petites gens la domesticité avec les chrysanthèmes les croix de porcelaine et les couronnes perlées

Et l’évêque à son tour sous le porche apparaît soutenu par un lieutenant de garde mobile avec un long profil de mouton arriéré et une si énorme croupe qu’on
le dirait à cheval alors qu’il est à pied

Et l’évêque ne pleure qu’une seule larme mais d’une telle qualité que l’on comprend alors qu’en créant la vallée des larmes
Dieu qui n’est point une bête
Bavait ce qu’il faisait mais en même temps qu’il verse cette larme unique le très digne prélat tout en donnant le ton à l’affliction générale contemple à la
dérobée d’un voluptueux regard de chèvre humide la croupe mouvementée de son garde du corps sanglé dans sa tunique et il avance innocemment une main frémissante
avec le geste machinal et familier qu’on a pour chasser la poussière du vêtement de quelqu’un qu’on connaît
Ouais

dit à voix très basse comme on fait à la messe une dame patronnesse à une autre lui parlant comme on parle à confesse
La poussière a bon dos surtout qu’il pleut comme mérinos qui pisse un vrai scandale je vous dis et de la pire espèce et comme toute question mérite une réponse si vous
voulez savoir ce qui se passe je vous dis qu’ils en pincent et je vous dis comme je le pense ils ont de mauvaises mœurs c’est des efféminés des équivoques des hors nature
des
Henri m des statues de sel des sodomes et des zigomars un vrai petit ménage de cape et d’épée et même qu’ils font les statues équestres dans le grand salon de
l’évêché sans seulement se donner la peine de fermer la fenêtre l’été et dans le costume d’Adam complètement s’il vous plaît sauf le beau lieutenant qui
garde ses éperons et c’est pas par pudeur mais pour corser le califourchon et l’autre l’appelle mon petit
Lucifer à cheval mais lui l’évêque dans la maison tout le monde l’appelle
Monseigneur
Canasson

Quelle misère dit l’eau de vaisselle

Si belle tellement belle

répond le ramoneur

et quelquefois en rêve je me croyais heureux

Mais le singe du malheur s’est accroupi sur mon épaule

et il m’a planté dans le cœur la manivelle du souvenir

et je tourne ma ritournelle

la déchirante mélodie de l’ennui et de la douleur

Ça ne sert à rien dit l’eau de vaisselle

qui commence à en avoir assez

ça ne sert à rien ramoneur

de se faire du mal exprès

et puisque tu parles du malheur

regarde un peu ce que c’est

Regarde
Ramoneur

si tu as encore des yeux pour voir au lieu de pour

pleurer
Regarde de tous tes yeux
Ramoneur des
Cheminées homme de sueur et de suie de rires et de lueurs
Regarde le malheur avec ses invités
Le
Destin a tiré la sonnette d’alarme et chacun a quitté

le train-train de la vie ordinaire pour aller tous en

chœur rendre visite à la
Mort
Regarde la famille en pleurs avec son long visage de

parapluie retourné

Regarde le capucin avec ses pieds terribles et l’admirable parent pauvre en demi-loques fier comme un paon poussant dans son horrible voiturette l’ar-rière-grand-père en miettes et la
tête en breloque
Regarde l’Héréditaire avec tous ses pieds bots
Regarde l’Héritière avec ses lécheurs de museau
Regarde le
Salutaire avec tous ses grands coups de

chapeau
Regarde
Ramoneur homme de tout et de rien

et vois la grande douleur de ces hommes de bien
Regarde l’Inspecteur avec le
Receleur regarde le
Donneur avec le
Receveur regarde le
Surineur avec sa croix d’Honneur regarde le
Lésineur avec sa lessiveuse regarde la
Blanchisseuse avec ses
Salis-seurs le
Professeur de
Vive la
France et le
Grand
Fronceur de sourcils le
Sauveur d’apparences et le
Gardeur de
Sérieux
Regarde le
Péticheur le
Confesseur le
Marchand de
Douleurs le
Grand
Directeur d’inconscience le
Grand
Vivisecteur de
Dieu
Regarde le
Géniteur avec sa
Séquestrée et la
Demi-portion avecque sa
Moitié et le
Grand
Cul-de-jatte de
Chasse vingt et une fois palmé et l’Ancienne
Sous-Maîtresse du grand 7 avec son fils à
Stanislas sa fille à
Bouffémont et son édredon en vison et sa pauvre petite bonne en cloque de son vieux maquereau en mou de veau
Regarde
Ramoneur

debout dans la gadoue tout près du
Procureur rÉquarrisseur

Regarde comme il caresse du doux coup d’œil du connaisseur

le plus gras des chevaux de la voiture à morts

Et s’il hoche la tête avec attendrissement c’est parce qu’en lui-même

il pense tout bonnement

Si la bête par bonheur tout à l’heure en glissant se cassait gentiment une bonne patte du devant j’en connais un qui n’attendrait pas longtemps pour enlever l’affaire illico
sur-le-champ

Et soupirant d’aise il s’imagine la ohose s’accomplis-sant d’elle-même

le plus simplement du monde

la bête qui glisse qui bute qui culbute et qui tombe et lui au téléphone sans perdre une minute et son camion qu’arrive en trombe et la bête abattue sans perdre une seconde
le palan qui la hisse le camion qui démarre en quatrième vitesse et le retour à la maison les compliments de l’entourage et puis la belle ouvrage l’ébouillantage le
fignolage et puisque tout est cuit passons au dépeçage proprement dit

Mais le
Procureur l’entendant soupirer lui frappe sur l’épaule

pour le réconforter croyant qu’il a la mort dans l’âme à cause des fins dernières de l’homme

Allons voyons ne vous laissez pas abattre

Tout le monde y passe un jour ou l’autre mon bon ami qu’est-ce que vous voulez c’est la vie

Et il ajoute parce que c’est sa phrase préférée en pareille occasion

Mais il faut bien reconnaître qu’hélas

c’est le plus souvent les mauvais qui restent et les bons

qui s’en vont
Il n’y a pas de mauvais restes répond l’Équarrisseur quand la bête est bonne tout est bon et idem pour la carne et pour la bête à cornes
Mais reconnaissant dans l’assistance une personne de la plus haute importance il se précipite pour les condoléances
Regarde
Ramoneur dit l’eau de vaisselle cette personne importante

avec sa gabardine de deuil et sa boutonnière en ruban c’est un homme supérieur
Il s’appelle
Monsieur
Bran

Un homme supérieur indéniablement et qui a de qui tenir puisque petit-neveu de la défunte
Mère
Supérieure née
Scaferlati et sœur cadette de feu le lieutenant-colonel
Alexis
Scaferlati
Supérieur également du couvent de
Saint-Sauveur-les-Hurlu par
Berlue
Haute-Loire-Supérieure et nettoyeur de tranchées à ses derniers moments perdus pendant la grande conflagration de quatorze dix-huit bon vivant avec ça pas bigot pour un sou
se mettant en quatre pour ses hommes et coupé hélas en deux en dix-sept par un obus de soixante-quinze au mois de novembre le onze funeste erreur de balistique juste un an avant
l’armistice
Et un homme qui s’est fait lui-même gros bagage universitaire ce qui ne gâte rien un novateur un homme qui voit de l’avant et qui va loin et naturellement comme tous les novateurs
jalousé et envié critiqué attaqué diffamé et la proie d’odieuses manœuvres politiques bassement démagogiques ses détraoteurs l’accusant notamment d’avoir
réalisé une fortune scandaleuse avec ses bétonneuses pendant l’occupation mais sorti la tête haute blanc comme neige du jugement

Ayant lui-même présenté sa défense avec une telle hauteur de pensée jointe à une telle élévation de sentiment qu’une interminable ovation en salua la
péroraison


Messieurs déjà avant la guerre j’étais dans le sucre dans les aciers dans les pétroles les cuirs et peaux et laines et cotons mais également et surtout j’étais
dans le béton et la guerre déclarée j’ai fait comme
Mac-Mahon la brèche étant ouverte messieurs j’y suis resté et à ceux qui ont le triste courage de ramasser aujourd’hui les pierres de la calomnie sur le chantier
dévasté de notre sol national et héréditaire à peine cicatrisé des blessures de cette guerre affreuse et nécessaire pour oser les jeter avec une aigre
frénésie contre le mur inattaquable de ma vie privée j’oppose paraphrasant si j’ose dire un homme au-dessus de tout éloge un vrai symbole vivant j’ai nommé avec le plus
grand respect et entre parenthèses le général de
Brabalant j’oppose disais-je un mépris de bétonnière et de tôle ondulée mais pour ceux qui comprennent parce qu’ils sont les héritiers d’une culture
millénaire et non pas les ilotes d’une idéologie machinatoire et simiesque autant qu’utilitaire je me contenterai d’évoquer ici également respectueusement la présence
historique et symbolique d’un homme qui fut comme moi toute proportion nonobstant gardée attaqué vilipendé dénigré bassement lui aussi en son temps
Je veux parler de
Monsieur
Thiers et rappeler très simplement les très simples paroles prononcées par ce grand homme d’État alors qu’il posait lui-même en personne et en soixante et onze la
première pierre du
Mur des
Fédérés
Paris ne se détruit pas en huit jours quand le
Bâtiment va tout va et quand il ne va pas il faut le faire aller
Voilà mon crime
Messieurs quand aux heures sombres de la défaite beaucoup d’entre nous et parmi les meilleurs car je n’incrimine personne se laissaient envahir par les fallacieuses lames de fond de
l’invasion et de l’adversité j’ai oompris du fond du cœur que le
Bâtiment était en danger alors
Fluctuât messieurs et
Nec mergitur j’ai pris la barre en main et je l’ai fait aller et j’ajouterai pour répondre à mes dénigrateurs qu’on ne bâtit pas un mur avec des préjugés surtout
au bord de l’Atlantique face à face avec les éléments déchaînés…
Porté en triomphe sur-le-champ radiodiffusé aux flambeaux monté en exemple et montré en épingle aux actualités nommé par la suite grand
Bétonnier du bord de la mer honoraire et développant chaque jour le vaste réseau de ses prodigieuses activités balnéaires industrielles synthétiques et fiduciaires
il est aujourd’hui à la tête du
Bran
Trust qui porte son nom et qui groupe dans ie monde entier toutes les entreprises de
Merde
Préfabriquée destinée à remplacer dans le plus bref délai les ersatz de poussière de sciure de simili contreplaqué et les culs et tessons de bouteille piles
entrant jusqu’alors avec les poudres de raclures de guano façon maïs dévitalisé et les viscères de chien contingentés et désodorisés dans la composition
des
Phospharines d’après-guerre employées rationnellement dans la fabrication du
Pain

Et regarde
Ramoneur de mon coeur comme cet homme n’est pas fier et surtout c’est quelqu’un qui entre déjà tout vivant dans l’Histoire grâce à son impérissable slogan

Bon comme le
Bon
Pain
Bran

Vois comme il ne dédaigne pas de mettre lui-même la main à la pâte et comme il profite de la circonstance pour s’assurer de nouveaux débouchés parmi les nombreuses
familles et personnalités venues aux funérailles de la femme au grand cœur morte en odeur de sainteté glissant avec une discrète insistance des petits sachets
d’échantillon de
Bran sélectionné dans la main moite de la
Condoléance venue pour le condoléer

Et chaque sachet est enveloppé dans une feuille volante et ronéotypée reproduisant les principaux passages de sa fameuse allocution au grand
Congrès
International du
Bran
Trust chez
Dupont de
Nemours dans la grande salle du fond là où le grand
Dupont accoudé sans façon à son comptoir d’acier reçoit son aimable et fidèle clientèle avec une inlassable générosité.

Un canon c’est ma tournée

une
Tournée générale une grande
Tournée mondiale

encore un canon pour un général

encore un canon pour un amiral

encore un canon pour la
Société…

Mais le ramoneur de tout cela s’en fout éperdument

Il est arrivé là au beau milieu de cet enterrement

comme un cheveu de folle sur la soupe d’un mourant

Petits tambours de gTêle petits sifflets d’argent petites épines de glace de la
Rose des
Vents

Et bientôt le voilà errant dans la
Ville
Lumière et dirigeant ses pas vers la
Porte des
Lilas

Elle est peut-être derrière cette porte au nom si joli celle qu’il appelait
Printemps de l’Hiver de ma vie

Rue de la
Roquette

Là où il y un square collé au mur d’une prison et fusillé chaque jour par la mélancolie

Une fillette le regarde passer et lui sourit

Les ramoneurs portent bonheur toute petite on me l’a dit

Trop ébloui pour dire merci

la fleur de ce sourire il l’emporte avec lui

et longeant une rue longeant elle aussi la prison il lève

machinalement la tête pour connaître son nom
Cette rue s’appelle la rue
Merlin et comme ce nom ne lui dit rien

il ne répond rien à ce nom

Et c’est pourtant celui de l’enchanteur
Merlin qui donna son nom à la
Merline ce petit orgue portatif qui serinait jadis aux merles par trop rustiques les plus difficultueux accords du délicat système métrique de la musique académique

et qui généreusement plus tard fit gracieusement don aux tueurs des abattoirs du
Merlin son marteau magique

Et comme le ramoneur poursuit son chemin avec entre les lèvres la fleur de la jeunesse couleur de cri du cœur il ne peut voir derrière lui l’ombre de l’enchanteur qui pas à
pas le suit ulcérée et déçue de n’avoir réveillé aucun souvenir notoire glorieux ou exaltant dans l’ingrate mémoire de ce passant indifférent

En sourdine la
Merline de l’ombre a l’air de jouer un petit air de soleil et de fête

Le ramoneur ralentit le pas

Ingénument il croit que c’est la fillette de la
Petite-Roquette qui court après lui et qui lui pose doucement sur l’oreille sur son oreille tout endeuillée de chagrin et de suie

les cerises du printemps

signe d’espoir tout neuf

signe de gai oubli

Mais l’ombre de l’enchanteur rompant le charme enfantin file un grand coup de merlin sur la tête du passant frappé à l’endroit même où sa peine d’amour s’endormait en
rêvant comme un chagrin d’enfant s’enfuit en chantonnant

Demande le temps au baromètre

ne frappe pae chez l’horloger

autant demander au mouchard

l’heure du plaisir pour le routier

Sur notre pauvre cadran salaire

l’ombre du profit s’est vautrée

mais elle n’a pas les moyens de rêver

Le vrai bien-être n’a rien à voir

avec le somptueux mal-avoir

Et le
Tout-Paris ohaque soir

tire la chaîne sur le
Tout-à-1’égout

Chaque nuit la chanson de chacun est jetée aux

ordures de la chanson de tous
La baguette du chiffonnier dirige l’opéra du matin et les gens du monde font encadrer les bas-reliefs de leur festin
Nous autres économiquement faibles notre joie c’est de dépenser notre force c’est de partager
N’ajoute pas d’heures supplémentaires au mauvais turbin du chagrin
Mets-lui au cou tes derniers sous et noie-le dans le vin 8i tu n’as plus tes derniers sous prends les miens
Le travail comme le vin a besoin de se reposer et quand le vin est reposé il recommence à travailler

Et le vin du
Château-Tremblant monte à la tête du rêveur et lui ramone les idées

Fastueux comme un touriste qui découvre la capitale il

fait le tour de la salle et poursuit son rêve comme on suit une femme levant de temps en temps son verre à la santé de celle

qu’il aime et des amis de l’instant même
Et je vous invite à la noce vous serez mes garçons d’honneur nous aurons un petit marmot et vous boirez à son bonheur

Laissez-le poursuivre sa complainte dit l’égoutier aux débardeurs laissons-le dévider son cocon
Sur la petite échelle de soie qu’il déroule dans sa chanson il s’évade de sa prison
La marotte du fou c’est le spectre du roi et sa marotte à lui c’est celle de l’amour le seul roi de la vie
Ma petite reine de cœur ma petite sœur de lit

Le ramoneur parle de sa belle

chacun l’écoute tous sourient aucun ne rit de lui

Je suis son œillet

elle est ma boutonnière

Je suis son saisonnier elle est ma saisonnière
Elle est ma cloche folle et je suis son battant
Elle est mon piège roux je suis son oiseau fou
Elle est mon cœur je suis son sang mêlé
Je suis son arbre elle est mon cœur gravé
Je suis son tenon elle est ma mortaise
Je suis son âne elle est mon chardon ardent
Elle est ma salamandre je suis son feu de cheminée
Elle est ma chaleur d’hiver je suis son glaçon dans son verre l’été
Je suis son ours elle son anneau dans mon nez

Je suis le cheveu que les couturières cachaient autrefois dans l’ourlet de la robe de mariée pour se marier elles aussi dans l’année

Petits tambours de grêle petits violons du sang petits cris de détresse petits sanglots du vent petite pluie de caresses petits rires du printemps

Bientôt les bougies de la lune sont soufflées par le vent du matin c’est l’anniversaire du jour

L’eau de vaisselle s’en va vers la mer le rêveur poursuit son rêve l’amoureux poursuit son amour et le ramoneur son chemin.

Jacques Prévert

CAGNES-SUR-MER


CAGNES-SUR-MER

PAR JACQUES PRÉVERT

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Cagnes-sur-Mer

Soleil de novembre et déjà de décembre et bientôt de

janvier
Fête de la
Jeunesse et fête de la
Pais
Eaux claires de la lune dansez sur les galets
Dans les filets du vent des sardines d’argent valsent sur l’olivier et des filles de
Renoir dans les vignes du soir chantent la vie l’amour et le vin de l’espoir

Cagnes-sur-Mer

jolie tour de
Babel aimée des étrangers

Pierre blanche sur la carte

des pays traversés et jamais oubliés

Danse danse jeunesse

danse danse pour la
Paix

danse danse avec elle sans jamais l’oublier

Elle est si belle si frêle

et toujours menacée

et toujours vivante et toujours condamnée

Les plus savants docteurs du monde occis-mental

disent qu’une fois de plus

elle est encore perdue

enfin

qu’elle n’en a plus pour longtemps

et que la der des nerfs lui a tourné les sangs

Et qu’un vaccin

la guerre

pourrait à l’extrême rigueur

la remettre sur pied

et qu’à titre préventif et obligatoirement

tout le monde comme un seul homme avec femme et

enfants devra se faire piquer à bout portant providentiellement

Saisonnière horreur

sacrifices humains sacrifices enfantins

souhaités louanges fêtés

Les bourreaux trouvent toujours des aèdes

et en première ligne des journaux aussi bien qu’aux

avant-postes de radio des voix livides intrépides et autorisées donnent de source sûre

les nouvelles toutes fraîches des tout derniers charniers et des éleveurs de monuments aux morts racolent la clientèle pour l’Europe nouvelle

AHô allô ne quittez pas l’écoute

restez sur le qul-vive sans demander qui meurt

et ni pourquoi il meurt

Sa mort c’est notre affaire

c’est l’affaire du
Pays

au revers de toutes nos médailles son nom

pieusement sera gravé

comme sur les premières timbales

du gentil nouveau-né

Allô allô ne quittez pas l’écoute

et que personne ne bouge

le drapeau dieu blanc rouge

flotte sur le chantier

que l’Europe nouvelle est en train de vous fabriquer

Allô allô laissez-nous travailler en paix

et bientôt l’Afrance et la
Lemagne

amies héréditaires sœurs latines ignorées

trop longtemps divisées mais enfin retrouvées

marqueront le pas de l’oie du vaillant coq gaulois

sous l’Arc de
Triomphe

du grand
Napoléon trop longtemps oublié

et ranimeront le lance-flammes du héros inconnu

pour la grande revanche des retraites de
Russie

Et toujours comme par le passé glorieux et non révolu

Épée sur la terre aux hommes de bonne volonté

Et à ceux qui bassement nous accusent

de nous ne savons quel trafic de piastres et de devises dans les contrées lointaines de notre empire français illimité avec le clair regard des rares honnêtes gens nous
répondons très simplement
Voyez nos mains sont pleines preuve que nous sommes innocents

Danse jeunesse de
Cagnes-sur-Mer

danse jeunesse de tous les pays

et sans en excepter un seul

promise à la tuerie

danse danse avec la paix

On lui tire dans le dos

mais elle a les reins solides

quand tu la tiens dans tes bras

Elle est si belle si fragile si frêle

elle est aussi très vieille abîmée détraquée

Danse jeunesse du grand monde ouvrier et si tu ne veux pas la guerre
Répare la paix.

jacques Prévert

L’ATELIER A QUAI 6


L’ATELIER A QUAI 6

Dans les vents, le bal haine, j’irais pu me disait mon père assis sur le trottoir dans coin de pré vert à faire la manche

Au moment venu, il y en toujours un, j’ai descendu l’idée de paraître pour demeurer enfant quelque soit la saison

Et suis devenu habitant de la lune, me disant tant que les hommes n’y habiteront pas, ça demeurera l’endroit rêvé pour traverser

Tout en rondeurs

comme j’aime pour garder les baignoires intactes dans l’Outre-Mère

Ce qui fait que de fil en aiguille comme tu l’écrivais ce matin et que j’ai ressenti rien ne se sépare dans notre histoire au point que je ne peins que du ton de PIENSA EN MI.

Niala-Loisobleu – 16 Janvier 2021

LE COEUR DE LA PEINTURE


LE CŒUR DE LA PEINTURE

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Le
Cœur de la peinture c’est parfois le

cœur même de la terre

quelque chose qui bat quelque part

à
Gréolières

dans la campagne

dans la montagne

Max
Maurel travaille la terre et

il fait aussi son portrait

Le mur d’une maison à l’entrée d’un village, un paysan avec un fagot

un autre paysan à cheval sur un cheval blanc le ciel dans les branches d’un arbre
Des chèvres en fête heureuse se dressant vers les fleurs

Des
Moutons,

avec leur faim, leur soif, leur sommeil, leur soleil

et leur regard ingénu et loin

Un petit monde familier, saisonnier dans la lumière de l’automne ou de l’été.

Quelque chose qui bat quelque part avec une bouleversante une mystérieuse simplicité.

Jacques Prévert

Jacques si tu savais, comme je pense à toi

Je remets mon dernier tableau pour chauffer l’atelier, il y fait si froid

Si peu de lecture est accordée à la peinture

que l’artiste se demande pourquoi

Je me souviens de Prévert quand j’avais besoin d’apprendre

il m’a toujours dessiné la réponse

d’un arbre, du bassin des Tuileries, d’un bistro de St-Germain, d’un quai de Seine, un bouquiniste, ou encore du cheval qui allait emporter les boulets du bougnât chez quelqu’un qui avait froid

Voir le coeur des choses ça dit que ce monde vit…

Niala-Loisobleu – 11 Janvier 2021