RAILWAY TO DELHI PAR ANDRE VELTER


RAILWAY TO DELHI PAR ANDRE VELTER

À la sortie d’un aiguillage, l’aube très lentement, et le Gange traversé.

Ciel laiteux. Un homme en dhoti blanc, sur un cheval blanc, galope à l’horizon de la plaine. Un parapluie noir l’isole du soleil.

Une corneille pique les flancs d’un bœuf impassible.

Villages de chaumes et de tuiles.

Des palmiers, des palmiers.

Dans une rigoureuse solitude terrestre, un buffle contemple le vol d’un flamant rose.

Un seul arbre, une seule ombre, et un homme.

Là-bas l’Himalaya, vision perdue d’un piémont si vaste qu’il n’a jamais su s’il rendait hommage aux montagnes ou aux nuages.

Gare de Sahibganj. Le thé versé en de minuscules terres cuites, les mêmes qui s’entassent par milliers sur les quais, prêtes à l’expédition dans des paniers
tressés. Un musicien, chemise et pagne bleus, franchit le remblai. Il porte un tabla en bandoulière, ses cheveux sont mêlés de brindilles, on dirait une perruque de paille
hérissée au-dessus du turban. Un petit mendiant fait tinter une assiette vide aux grilles des

wagons.

Par dizaines, les couples de buffles tirent des araires de

bois, imprimant au sol sa géométrie nourricière.

Tous les vingt pas, des puits et leurs servants. Une jarre

attachée à l’extrémité d’un long bambou est projetée sous

terre, puis remonte par l’effet d’un contrepoids de pierre et

de chiffons.

Forêt de manguiers, les fruits mûrs pendent comme des

lampions.

Une femme orange dans un hameau de terre. Un vacher allongé sur l’encolure d’un buffle, et le troupeau qui suit.

Cactus à contre-ciel. Du béton délabré. Un charroi de briques. Entrée de Kahalgaon.

Gange perdu dans l’amplitude sèche de ses rives.

Un vieillard debout, barbe blanche, les pieds dans la

boue.

Aucune vue sans âme qui vive.

À Bhagalpur, des femmes accroupies trient les éclats du

ballast.

Laboureurs de poussière.

Un palais décati, mais de beaux restes blancs et gris, au-dessus du fleuve.

Toits de tuiles rondes, et des cruches retournées aux pignons

des faîtières.

Des hérons déciment les marais, l’air de ne pas y toucher.

À la fenêtre de chaque poste d’aiguillage, un homme brandit un fanion vert.

Se présente une mare plus petite que le filet qu’un pêcheur lui jette.

Au temple de Bariarpur, les allongés dorment sur un miroir.

Réseau de sécheresse.

À deux mètres du sol, un lit sur pilotis, avec ombrelle de chaumes.

Les murs n’enclosent jamais vraiment.

Jamalpur dans la fumée de vingt locomotives, et les cris à la sauvette des vendeurs ambulants.

Ciel plombé d’attente.

Midi à pic pour la seule ombre d’un arbre mort.

Un atoll sur l’océan aride, un cercle de palmiers et des enfants roulés aux mirages de l’eau.

Les tentes rapiécées des Djats, ouvertes au moindre souffle. Juste une halte démunie qui joue le vent contre la fournaise.

Araire basculé par-dessus le joug, un attelage sans guide dérive dans l’étendue, ivre de trop d’efforts aveuglés.

Sur l’autre voie, un train stoppe à peine. Des paysans chargés d’énormes rouleaux de chaumes courent jeter leurs fardeaux sur les butoirs, enrre les wagons, puis se mettent sur
la paille. Certains trébuchent et voient le convoi filer, le nez au ras des cailloux. Relevés, ils prennent position pour le transport suivant.

Chaque arbre est une oasis.

Un unijambiste se déplace en s’aidant d’une longue perche, comme s’il était à la fois la barque et le passeur.

Patna. Une halte écourtée en raison du retard, ou pour hâter le crépuscule.

Palmiers sculptés comme des totems. Ce qui s’enlève autour

s’appelle aussi le cœur.

Gange égaré dans ses habits de sable, à Koelwar, et les

barques inclinées sur les dunes.

Rolliers, perruches et tout petits guêpiers : notes bleues, jaunes et vertes des portées électriques.

Bord de route, un feu pour fondre le goudron de trois

barils. La pâte noire luit, enfer habituel, sans un cri, à Arrah.

Un cimetière enclos, une seule croix exactement plein

centre. Squelette statique alors qu’il y a tant de cendres qui

migrent au vent de ce pays.

Sept femmes droites dans des champs moissonnés. Immobiles, et pas le moindre geste en perspective.

Furia ferroviaire, le train épuise sa réserve de vapeur et

tangue contre le temps.

Un énorme tronc d’arbre sectionné, dispersé. Vertèbres

disjointes du diplodocus de Bihiya.

Briqueteries avec des fours abandonnés, compacts comme

des temples du feu.

Deux cabris bagarreurs, près d’une noria qui doucement

hausse la source.

Ciel d’acier, tonnerre des pistons et des roues, vraiment

chemin de fer.

Des buffles à contre-jour traversent les rizières.

Dans Zamania désert, un homme déambule la tête prise

entre deux pastèques.

Glaneuses avec des voiles de divas pour angélus multicolore. Des bœufs blancs tournent à l’infini la ronde des moissons. La plaine s’obscurcit des envols de l’ivraie.

Un patriarche presque nu lève une houe lentement, comme un sceptre. Un cavalier se détache des brumes du soleil, son cheval au galop secoue furieusement les clochettes qui lui battent
l’encolure,

Le disque blême glisse dans la doublure du ciel à Mughal Saraij, reste la lumière d’une syncope derrière les roseaux.

Ce fut un crépuscule de craie avec fantômes sur les lointains. Puis la nuit descendit cautériser mes yeux.

André Velter

DE LA TRAQUE


DE LA TRAQUE

Percée au coeur de ta nature sensible, la dérivation par l’affect ouvre un colossal chantier de détournement de son soi-même aux effets si pervers que la lèpre mise en place met des années à ronger en dissimulant sa manipulation

L’instabilité accentue un déséquilibre destructeur

Revenir à la ligne de fondation en exhumant la ligne de pierre de sel pour se sortir de la traque

Couper d’un lâché toutes les échelles des nombreux tunnels creusés pour saper

en partant du plus haut du grément

pour couper les accès à l’emprise manipulatrice.

Niala-Loisobleu – 17 Novembre 2021

MORCEAUX CHOISIS

PAR ANDRÉ VELTER

Le crâne d’Eschyle

l’oreille de
Van
Gogh

l’œil de
Marlowe

le bras de
Cendrars

la quéquette de
Boileau

le genou de
Pétrarque

la jambe de
Rimbaud,

quel poème a pris corps

en ce chant démembré

où un aigle est venu

au soleil de
Sicile

larguer une tortue,

poème pour un couteau

qui délire en
Arles

et dans un bouge de
Londres

un poignard qui tue,

poème à la mitraille

de la ferme
Navarin

pour un jars irascible

ou un livre trop lourd

ou la gangrène qui gagne?

Les soirs de fatigue

juste avant de sombrer

une eau vient à la bouche

qui est comme le viatique des limbes,

eau de gouffre

eau de rien

avec mis au secret des reflets où renaître

des échos où reconnaître

le vieux tocsin de l’aube.

Prométhée s’est attablé

près des mangeurs de pomme de terre,

Faust a cherché une main

dans la nébuleuse d’Orion

et un arrêt bouffon a interdit au sang

de monter jusqu’aux tempes de
Laure

et le devin des mortes saisons

a laissé sa semelle au clou.

Le trait lancé du ciel éclaire un hôtel borgne où suicidé sur le motif repose un légionnaire,

l’amoureux a rejoint

le marchand d’Abyssinie

le chercheur d’or que blanchit

un cheveu par minute

et l’eunuque s’est donné pour la mesure des songes la vestale du vrai stuc et de l’art poétique.

André Velter

BALLADE DE L’ÉTRANGER PAR ANDRÉ VELTER


BALLADE DE L’ÉTRANGER PAR ANDRÉ VELTER

Par quels détours suis revenu?

N’ai pas marché sur l’ombre

ni le déjà vécu

pas cherché l’entrée de la chambre

seulement la sortie

pas retourné langue ni poche

mais lampe dans les yeux,

et c’est le jeu

par l’autre bout des chandelles hors du chemin et sans adieux comme si
Bashô avait écrit des lettres de
Rodez –

Enfermé je m’évade
Par les quatre saisons
La folie est aussi
Ermitage d’illusion…

Par quel enfer suis reparti?

N’ai pas vendu de sel

ni de piège immortel

pas fait charité aux maîtres de vertu

seulement aux infidèles

pas brûlé d’encens de sapèques

mais une prière sans dieu,

et c’est le jeu

par échange des tours ou des reines

des extases ou des cris

comme si
Jean de la
Croix

explorant le
Tibet

arrivait pieds en sang

dans les ruines d’Iwang —

Pour toute la beauté

La nuit effacerai

Jusqu’à rendre aux
Bouddhas

Leurs sourires de terre…

Par quel secret suis d’ailleurs et d’ici?

N’ai pas renié le chant

ni la haute forêt

pas dormi sur la voie des miroirs

seulement sur tas de riz

pas recueilli de pluie

mais du sable ou du feu,

et c’est le jeu

par marche forcée du mystère avec impossibles refrains comme si chacun allait revoir en douce sa
Mongolie —

Printemps à fleur de peau
Sous les sabots d’un cheval…

Ai trop aimé les chansons pour naviguer à contre-écho, dans le poème la ballade est une mélodie au long cours un thé brûlant une vague un cerf-volant ou un
sanglot,

ai trop dérimé la raison pour sombrer à contre-chance, sur les dents les mots sont de souffle et d’orage de corde de cuivre de cuir et peau,

ai trop devancé la moisson pour gémir à contre-manque, sous le sens le tempo est un cœur sans cesse qui bat de proche en proche et dit que l’infini

se danse ou s’exaspère s’affame ou s’abolit et dit que le hasard est un pays qui passe et dit que les ténèbres se lèvent à midi.

Par quel espace suis investi?

N’ai pas choisi le nuage

ni le signe

pas repeint les frissons du décor

seulement la lumière rouge

pas limité le royaume mais l’acte des propriétés,

et c’est le jeu

que porte avec lui l’étranger

jeu de cartes blanches

où ne reste pas même

une marque de doigt –

Les autres nomment ton nom
Voient ton visage
Mais toi jamais
Tu ne te reconnais…

EN ÉTAT DE NATURE PAR ANDRÉ VELTER


EN ÉTAT DE NATURE PAR ANDRÉ VELTER

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Dans la vallée de
Gogulcar les norias
Tournent à l’antique avec un bouvier et des bœufs.
Virgile tout attendri contemple ce tableau,
Sourit au temps qui dure et reprend son scooter..

Il vient de loin en loin voir un peu s’il y a
Du bonheur en campagne ou de l’aigreur chez ceux
Qui restent dans les champs à remuer de l’eau,
S’il y a des secrets à ranimer ou taire.

Est-ce un aveuglement que l’harmonie visible?

Les femmes en saris rouges qui ramassent des piments

Ont-elles de la beauté une approche paisible?

Les heures, le labeur, la fatigue, les lourdes charges
Répètent la même pièce où l’on ne sait qui ment
Dans la lumière poudrée d’un Âge d’Or en marge.

André Velter

LA PLACE DU SAGE


LA PLACE DU SAGE

Quand il entre en gare de Bénarès, le Dun Express n’a que trente minutes de retard. Sur les plates-formes de la motrice s’agrippent des groupes de resquilleurs couverts de
poussière. Ils sont plus à l’aise que les passagers de seconde classe, entassés jusqu’à l’étouffement derrière les barreaux des fenêtres, piétinant
valises, baluchons, paniers, malles, caisses et sacs.

L’unique wagon de première n’est pas moins déglingué, son privilège est ailleurs : on y respire, on y bouge bras et jambes, même si chaque place compte deux ou trois
occupants. Un seul compartiment se trouve réglementairement peuplé, ce qui le fait paraître vide. Près de la fenêtre se tient un vénérable vieillard, avec cet
admirable visage hors du temps qui caractérise les sages des grandes traditions. Sa robe, pour cette vie, l’apparente à la spiritualité hindoue. Un disciple l’aide à se
lever, plie le tapis sur lequel il était assis. Tous deux quittent le train et passent comme au travers du tumulte et de l’encombrement sans qu’un mouvement de dévotion ait
moindrement suspendu l’agitation de la foule.

Le sage parti, le compartiment est pris d’assaut. Il y a là deux solides gaillards du Garwal qui doivent être à bord depuis le départ de Dehra Dun; une demi-douzaine de
petits fonctionnaires, surexcités après les heures de somnolence du bureau, qui s’interpellent d’une banquette à l’autre comme s’ils campaient sur les rives opposées d’un
fleuve; un Bengali pourvu d’une casquette à rabats; un homme très docte assis en tailleur entre deux valises sur la couchette du haut; un individu glabre qui tousse
frénétiquement dans son mouchoir; enfin, près de la fenêtre, à la place qu’occupait seul le sage, un homme fluet, d’une cinquantaine d’années, vêtu d’une
redingote grise, et sa fille, merveilleusement jolie.

À peine le convoi s’ébranle-t-il que les scribes commencent une fougueuse partie de cartes. Le Bengali prend langue avec l’homme de la couchette, c’est-à-dire qu’il donne libre
cours à son anglais pimpant et que l’autre se contente d’un signe de tête quand il sent son interlocuteur sur le point de faiblir. Le malade s’écorche la gorge. Les marchands du
Garwal se taisent. La fille contemple son père, qui, le regard vague, esquisse de légers gestes des mains, et chante.

Les roues martèlent les rails, les wagons tanguent comme par forte houle, les joueurs s’invectivent, le Bengali pépille, le moribond s’époumone, et lui, il chante doucement,
très doucement, le très long alap d’une lointaine mélodie. Il chante dans ce train d’enfer, pour quels dieux évanouis, pour quelles oreilles de sable, pour quels coeurs
décimés? Il n’y a que sa fille qui l’écoute des yeux, et lui, il chante sans entendre son chant, absent au bruit comme le sage était absent à la foule.

Une heure avant Gayâ, il est descendu dans une gare déserte, sous l’éclat vif de la lune.

André Velter


EN ÉTAT DE NATURE

EN ÉTAT DE NATURE

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Dans la vallée de
Gogulcar les norias
Tournent à l’antique avec un bouvier et des bœufs.
Virgile tout attendri contemple ce tableau,
Sourit au temps qui dure et reprend son scooter…

Il vient de loin en loin voir un peu s’il y a
Du bonheur en campagne ou de l’aigreur chez ceux
Qui restent dans les champs à remuer de l’eau,
S’il y a des secrets à ranimer ou taire.

Est-ce un aveuglement que l’harmonie visible?

Les femmes en saris rouges qui ramassent des piments

Ont-elles de la beauté une approche paisible?

Les heures, le labeur, la fatigue, les lourdes charges
Répètent la même pièce où l’on ne sait qui ment
Dans la lumière poudrée d’un Âge d’Or en marge.

André Velter

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LA FIANCEE BLEUE


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LA FIANCEE BLEUE

 
La solitude court les chemins du monde

pour mettre un météore aux mains des solitaires

Chant lointain

de faim et d’amitié,

souffle aventureux

qui lit quelque bonne aventure

dans les paumes du vent

Qui va là?

charbonnier sans foi ou poète

insouciant de nature

ou natif du torrent et des pierres

est-ce un guetteur

un guerrier d’exil

un derviche qui fait tourner la terre

aux plis de son manteau?

celui-là passe dans sa parole

si profond qu’il y voit

le souffle du miroir

et l’éclat d’une fée

comme une aube à toute heure

du jour et de la nuit

natif du torrent et des pierres insouciant de nature poète ou charbonnier sans foi il va

Une brûlure court la ligne des glaces pour léguer un prodige à nos têtes brûlées

Chant plutôt que cantique

errance sans pèlerinage,

que naissent sous les portiques

des nuées des mystères

oracles lumineux de matins éphémères

Poète par le temps accordé à la flèche par le choix des armes par le rêve des cascades en ses doigts de sourcier

poète par le midi farouche par les guêpes et les lavandes par le muscat où s’éveillent les filles du soleil

poète par le sable ailé du présent par l’envers des traces par la magie du roc et du doute

poète par l’êcorce des arbres par la mort endormie par la migration hasardeuse des papillons du
Ventoux

poète par le socle de ses poings

Un sortilège court le partage des eaux pour semer des orages en toute transparence

Chant venu de l’écho du silence comme pierre éblouie qui murmure et qui lie le secret au secret

La terre était bleue et belle comme une fiancée mais elle ne retenait pas celui qui s’éloignait

et celui-là tenait

une ombre froide au cœur

ombre portée de la belle

ombre sans ombre de la fiancée bleue

qui toujours se taisait

et gelaient l’amour et la lumière

goutte à goutte en son cœur

tandis qu’il fuyait par la nuit des étoiles

à la vitesse de la lumière

à la vitesse d’un éclair noir

la terre était bleue et belle comme une fiancée mais elle ne retenait pas celui qui s’éloignait

Le haut songe d’Icare court les lèvres du vide pour voler une clé dans le fleuve des songes

il est un homme les yeux ouverts avec un diamant dans le sang

un homme en route

un homme en vue d’une autre nuit

 

André Velter

MOUVEMENTS


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MOUVEMENTS

Il y a ceux

qui vont au bout du monde

pour se voir

entre quatre horizons,

ceux qui dérivent au loin

pour se garder

un espoir de retour

et ceux qui partent, ô
Baudelaire,

pour partir.

Ce sont gens de déroute

d’exil et de grand vide

qui prennent souffle dans le feu

et le secret éclat des songes.

A distance ils se tiennent proches

d’un nuage en cavale

d’une source perdue dans les yeux d’une fille

ou du silence qui suit le rire trop vaste

d’une tragédie sans objet.

L’infini scintille à leur cou

écharpe d’herbe et de chimère

pour ne pas dire de néant et de nuit.

Ils ont depuis l’enfance le goût

des saisons violentes

des fruits qui agacent les dents

des métaphores qui montent à la tête

prenant sans cesse les devants

et improvisant à tombeau ouvert.

Sous leurs pas, la terre

comme un gouffre une étreinte

une blessure qui jubile

de n’être ni refuge ni repos,

la terre comme boulet de granit

bille de bois globe de cendre

sphère de froid boule de lave,

la terre comme une marraine sans recours

comme une marée sans rivage

comme une bulle d’éternité qui crève

au bec d’un oiseau mort.

Le champ du monde écoute la poussière qui va

et tous ceux qui s’enivrent d’un destin

de schiste et de mica

de basalte et de craie

de sel de soufre de fumée,

tous ceux qui s’éveillent en sursaut

de leur tendresse exaspérée.

Quel est ce songe qui coupe le retour?

Quel est ce ravissement

qui choisit contre
Dieu

la migration du carbone du chlore ou de l’êther?

erviers de grande prédation les soleils de nos vies s’évadent et s’amenuisent,

le jeu se rejoue à l’envers

où le pendu n’est qu’une corde

et la mandragore un talisman de poupée.

Sages déchus

prophètes qui n’êtes dignes

celui qui nous voit ne peut croire

que nous ne sommes point là

campés bon pied dans l’histoire

solides au poste et bon œil

mais déjà départis de nous

déjà dénoués des autres

déjà plus qu’à peine effacés.

Princes déchus

mendiants qui n’êtes dignes

le premier pas n’a pas été et le dernier

n’existe pas plus que le soi-disant

bout du monde,

le voyage qui nous a traversé

compose conjugue et décompose

les temps de ce futur-passé

qui veille à l’insomnie des choses.

 

André Velter

RUE DE L’ARBRE-SEC


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RUE DE L’ARBRE-SEC

Longtemps l’Arbre-Seul des légendes fut de tous mes voyages longtemps sur la route des nuages un spectre levé sans y croire mais affronté mais poursuivi mais défié sans

autre espoir que d’y voler la voix les bardes de l’épouvantail si souvent allié des fables ou du vent qui met l’infini dans l’infime et le gai désastre au présent.

Longtemps au-delà des lisières

la tentation de jeter tout l’espace dans l’être

et la pensée plus loin que le dernier horizon,

partir si possible au gré de l’impossible

regard lucide cœur égaré

avec volonté d’os goût de blessure sèche

plus la fragile insolence

de qui sait à peine demander son chemin.

Longtemps comme dans les histoires des
Soufis

où l’ironie est visionnaire

l’errance fut la demeure d’un songe aventureux.

L’Arbre-Seul l’Arbre-Sec était

le même interdit le mime paradis qui dérive

de
Terre
Sainte jusqu’en
Perse

qui change le
Tigre l’Euphrate pour
Araxe et
Volga.

Aux confins de
Haute
Asie l’âpreté des déserts

me semblait signe de source, secret

au bord du soleil et des lèvres

sens pleinement éprouvé dans le sens de la marche

et qui cherche le royaume de l’autre

de l’outre-moi du rien immense —

le royaume à l’orée du silence et du vide.

Puis ce fut loin de
Sanglich de
Ralung de
Tsékarmo

loin des instants où la lumière prenait corps

où la lumière donnait corps emportant

le regard la soif composant

un hymne de poussière et d’azur,

une lueur soudaine et si proche

en fin d’après-midi rue
Saint-Honoré

une lumière inverse comme se jouant

dans le murmure d’une fillette essoufflée

qui confiait en posant son cartable

qu’elle allait à l’école rue de lArbre-Sec

Cétait le plus banal à ses yeux

et aux miens plus qu’un éclat de rire :

son père avait été mon premier guide

dans les bazars de
Kaboul avant

que le déporte tout près de cet emblème

une guerre monstrueuse.
Où était

la terre d’accueil?
Qui était l’étranger?

Homayoun notre histoire n’est que l’ombre d’une fable

où s’éclaire par mégarde ce qui nous échappait.

On dit qu’un gibet se dressait en ces lieux plus mort qu’un arbre mort

que l’enseigne d’un marchand célébrait

les rameaux qui séchèrent en
Egypte

au jour du
Golgotha.

Mais sans symbole ni réclame

et à la seule haleine de son nom

la rue dégorgeait bien assez de mémoire

avec
Coligny trucidé en
Saint-Barthélémy

avec les suppliciés de la
Croix-du-Trahoir

et ces cadavres de la grande peste

qui n’ayant rien légué par testament aux évêques

s’entassèrent précisément dessus ce pavé-là.

A
Saint-Germain-l’Auxerrois le bestiaire

a traversé l’enfer des siècles,

griffons ours muselés singes et loups

gardent ensemble les rigueurs romanes

les élans gothiques les ajouts flamboyants

et un homme qui porte un lion sur ses épaules.

Marie l’Egyptienne n’a plus qu’une statue.

Qui se souvient de ce vitrail où la sainte

plutôt que de marcher simplement sur les flots

au nautonier s’offrait

toute troussée pour le prix du passage?

Et qui se souvient du magique enterrement

d’un allumeur de réverbères

que les émeutiers de 48 exaltèrent

pour avoir succombé

à une indigestion de diamants?

Est-il une frontière

rue de l’Arbre-Sec ou bien au
Khorassan?
Un reste de panache plus haut que l’infamie qui poste à d’Artagnan l’envoi de son poème
Hôtel des
Mousquetaires aux bons soins maintenant du rayon parfumerie de la
Samaritaine ?

 

André Velter

BOUCHE A FEU


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BOUCHE A FEU

C’est dans le trou le manque

l’évidement évidemment

l’évidement intérieur qui creuse

jusqu’au boulet tassé contre la poudre,

c’est dans le vide cerclé de bronze

là où devrait naître un grand poème

un grand tonnerre parodique

une grande fureur tragique

bien à l’étiage de ce temps-ci

où des orgues de neuve barbarie

imposent d’ignobles requiems,

c’est dans le doute ne pas s’abstenir

et dans la bouffonnerie oser

porter la voix en altitude

la voix au-dessus de soi

comme un tourment qui danse,

c’est dans l’absence marquer le cri

au fer rouge la souffrance

avec ses yeux plus grands que le ventre

et qui sait qu’il n’est que de tourner le dos

pour boire un peu de sang,

c’est à bout de silence la blessure

presqu’une honte à dire ce qui est

dans les mots et le monde dans le moule des morts la morale des marchands,

l’âme se trouve à la bouche des canons

au passage du feu du souffle du plomb

au centre noir d’une atroce lumière

pareille à un désir muré

à une plainte sous l’aubier

à une source dévoyée

pareille à l’ombre d’un soleil en songe

que nul ne verra plus,

qui parle en ton nom se trahit

qui semble t’ignorer se renie doublement

rien n’est aussi cruel que ta parure ton leurre

cet appelant à faire hurler ou rire

brûler aimer mordre ou maudire

cet appelant sans miroir ni crécelle

cet appelant sans appel

mais qui jette sous le ciel

une brèche violente,

tu n’es qu’un principe de néant

un évident vertige à la conquête

du dedans des résonances sous la peau

de ce qui vibre et ment

de ce qui vit en aimant

de ce qui se lève dans le corps de la nuit

tu es ce qui ne peut être

tu es ce que l’on dément

tu es tout ce que l’on nie,

île d’insomnie sur le vieil océan marque de sable contre les dents

il est de l’autre côté de la page

un murmure à bout de sens

un arc-en-ciel en terre en friche

une errance de couleurs et de sons

une incantation d’espace un diapason,

l’éclair là qui dure et signe

la chute de reins de l’horizon

la courbe nue du violoncelle

une passion où se déchaîne

si fragile le regard nécessaire

la part sensible de l’invisible,

on peut chemin sans croix

gravir par défi et plaisir

les pentes du mont
Sabir

tout en armant son pas

à mille lieues de
Ta’izz

ne plus parler langue raisonnable

ne plus mâcher écorce de syllabes

et cracher tout son qat

et taire toute voix

entendre par-devers soi la houle

d’outre-Levant le secret

d’avancer sans croire à l’outre-cime

et marcher à l’oreille comme d’autres à l’énergie,

lutte résonne comme l’accord

des deux mains du potier

du pêcheur qui brise une tortue marine

ou de cette manière de lutin

que les ongles caressent et qui n’est

que de corde et de bois,

lutin des déserts

des cours des quatre coins du monde

lutin exilé nomade ou troubadour

pandura sitar dombra guitare de lune

pi’pa biwa guembri vihuela damano

métamorphose du même dans toutes ses solitudes

c’est deux planches entre les bras

qui mettent on ne sait quoi en feu

on ne sait quoi en fuite

et de l’aube sur les fleurs du temps,

c’est sous le pied droit du chevalet

moins que rien entre table et fond

une écharde de fibre grossière un écart

où s’éveille un état d’effraction

une âme qui n’a pas

de place réservée d’ancrage ni d’attache

et qu’un outil d’acier très fin deux fois courbé

guide à l’aveuglette n’écoutant que le son

l’écho plus que parfait d’un nom

de falaise hantée,

luth violon alto contrebasse

peu de sapin d’érable d’ébène

peu de boyau peu de crin

et tant de sortilèges

d’alcools espérés de visages de tempêtes

de fortunes perdues d’ascèses retrouvées

d’éclats de chair de nerf de songe

de partage insensé et d’accueil prodigue

quelque chose qui tient d’une folle majesté

quelque chose qui vient plus magicien que nous

ouvrir avec un double un accès au sublime,

en ré mineur le quatuor

dit plus qu’il n’est possible

comme si se pouvait vivre une vie négative

un amour trop fort qui couvrirait la mort

d’alertes et d’alarmes et de baisers sans âge,

la jeune fille est passée qui passe

dans l’absolu des choses —

pas de salut quand elle vient

ni d’adieu quand elle part

car elle ne vient jamais quand elle vient

car elle ne part jamais quand elle part –

la jeune fille est passée qui passe

dans l’absolu des corps

l’absolu périssable l’harmonie et encore

à renaître à renaître

 

André Velter