LA RENTRÉE PAR JACQUES RÉDA


LA RENTRÉE PAR JACQUES RÉDA

L’air d’automne est si clair qu’au-dessus de la ville
On entend craquer les forêts d’Alsace et de
Lithuanie
Et passer des renards dont l’œil a la tendre sauvagerie
De ce ciel dénudé qui tremble au milieu de la rue.
Un barrage a cédé très haut dans les gorges du levant,
Libérant le bleu sans rumeur qui déborde les cheminées
Et, par la porte ouverte au cœur étouffant de septembre.
Voici le vent couleur d’averse du matin qui rentre
Avec son odeur de terrier, de bois mouillé, de gelée blanche,
Et sa stature d’autrefois dressée comme une promesse. •Je tends les bras dans ce retour de milliers d’ailes
Vers ce qui fut promis par la cloche aiguë du collège sous

le brouillard.
Vers les anges dépossédés qui guidèrent mes pas parmi

les bogues de l’allée,
Et la gloire d’octobre à genoux dans les feuilles mortes.

Jacques Réda

LETTRE A MARIE – JACQUES REDA


   
  
  

LETTRE A MARIE – JACQUES REDA

Vous m’écrivez qu’on vient de supprimer le petit train d’intérêt local qui, les jours de marché, passait couvert de poudre et les roues fleuries de luzerne.
Devant le portail des casernes et des couvents.
Nous n’avions jamais vu la mer.
Mais de simples champs d’herbe
Couraient à hauteur de nos yeux ouverts dans les
jonquilles.
Et nos effrois c’étaient les têtes de cire du musée,
Le parc profond, les clairons des soldats,
Ou bien ce cheval mort pareil à un buisson de roses.
Des processions de folle avoine nous guidaient
Vers les petites gares aux vitres maintenant crevées,
Abandonnées sans rails à l’indécision de l’espace
Et à la justice du temps qui relègue et oublie
Tant de bonheurs désaffectés sous la ronce et la rouille.
Depuis, nous avons vu la mer surgir à la fenêtre des
rapides
Et d’autres voix nous ont nommés, perdus en des jardins.
Mais votre verger a gardé dans l’eau de sa fontaine
Le passé transparent d’où vous nous souriez toujours


Les bras chargés d’enfants et de cerises.

Je pense aux jours d’été où vous n’osez ouvrir un livre

À cause de ce désarroi de cloches sur les toits.

N’oubliez pas.

Dites comme nos mains furent fragiles dans la vôtre —

Et qu’ont-ils fait de la vieille locomotive ?

Jacques Réda

L’EMPAN


L’EMPAN

Mais quelle est la juste distance ?
Il y a celui qui ferme obstinément les yeux, cherchant
La mesure de l’âme comme d’un mur blanc, et l’autre
Qui entre en suffoquant dans les premiers plis de la mer.
Entre eux j’ai posé mon vélo contre un pin violet qui

craque
Et je tiens l’horizon entier dans l’empan d’une main, sous

la fumée
Oblique d’une cigarette.
Mais qui tient
Dans son empan l’incessante mobilité d’insecte où se perd

mon regard.
Et la courbe de mort où s’inscrit la route surgie
Des flots de la forêt vers les frondaisons de la mer ?
Vite j’ouvre les bras pour déborder ce qui m’enferme,
Debout dans l’enjambée du ciel.
Mais que saisir
Et mesurer sinon, au flanc mobile de la dune,
L’empreinte de ce corps que le vent réensevelit ?

Jacques Réda

TRANSFERT


TRANSFERT

Maintenant je sors à nouveau d’une maison du temps.
Faire autrement je ne peux pas, non, il faut que je sorte. À peine avait-il refermé tout doucement la porte (Il y avait des fleurs, il y avait du feu pourtant)
Je l’ai vu qui me souriait derrière la fenêtre.
J’ai tiré les petits rideaux sensibles — rouge et blanc.
Dehors aussi des fleurs et du feu : neige et ciel.
Peut-être
Que nous aurions pu vivre là quelques heures, le temps
Et moi, sans rien dire, pour mieux apprendre à nous connaître.
Mais il n’entre jamais.
Il bâtit sans cesse en avant.
Je l’entends de l’autre côté des collines qui frappe.
Qui m’appelle, et je ne dois pas le laisser un instant,
Mais le suivre, le consoler d’étape en étape.
Et tantôt je ne touche rien dans les maisons du temps,
Ou juste un pli qui se reforme au milieu de la nappe,
Tantôt vous comprenez c’est plus fort que moi, je

descends
Tout à grands coups de pied dans cette saloperie,
Et si quelqu’un se lève alors des décombres et crie (Parfois on dirait une femme, et parfois un enfant)
Je m’en vais sans tourner la tête, car on m’attend.

Jacques Réda

L’AURORE HÉSITE


L’AURORE HÉSITE

Les arbres penchés dans le brouillard immobile

Écoutent le cri de l’oiseau sans patrie.

On passe avec effroi par le chemin de terre :

La haute plaine au-delà n’existe plus,

Les buissons et les pierres sont en exode.

Au milieu du jardin tombé en déshérence,

La source rentre sous l’argile et pas un brin

D’herbe ne bouge.
Mais on parle à mots couverts

Derrière la clôture où s’attarde l’odeur

D’un feu mouillé qui rôde.
Est-ce vraiment l’aurore ?

Dans le brouillard qui s’épaissit luit le tranchant

Des faux laissées sur la pelouse obscure.
Cependant,

Je marche d’un bon pas sous le cri mat de l’oiseau

Et les arbres enchaînés m’accompagnent.

Jacques Réda

LA VUE BOUCHEE DE LA FENÊTRE INDECISE


Ne sachant plus distinguer le pied de la tête du lit sur lequel je suis assis , vient se coucher le renvoi des décisions qui seront inévitablement prises trop tard. Je sors les deux mains d’un jour ancien que je ne veux pas perdre pour découvrir sans relire le passage du pont en construction. Quelques poules trouent la route de leurs nids. Réda me tend la parole dans un décor de veillée que j’invente pour ne pas laisser la cheminée s’éteindre et le vain refroidir. Marie vient voir les efforts de la locomotive pour nous emporter à l’embarcadère d’un pays ensoleillé. Le petit-train roule en plein air au tempo des vagues qui bordent sa côte sous le regard rassurant des meuhs nourricières

Niala-Loisobleu – 26 Janvier 2021

LETTRE A MARIE

Vous m’écrivez qu’on vient de supprimer le petit train d’intérêt local qui, les jours de marché, passait couvert de poudre et les roues fleuries de luzerne.
Devant le portail des casernes et des couvents.
Nous n’avions jamais vu la mer.
Mais de simples champs

d’herbe
Couraient à hauteur de nos yeux ouverts dans les

jonquilles.
Et nos effrois c’étaient les têtes de cire du musée,
Le parc profond, les clairons des soldats,
Ou bien ce cheval mort pareil à un buisson de roses.
Des processions de folle avoine nous guidaient
Vers les petites gares aux vitres maintenant crevées,
Abandonnées sans rails à l’indécision de l’espace
Et à la justice du temps qui relègue et oublie
Tant de bonheurs désaffectés sous la ronce et la rouille.
Depuis, nous avons vu la mer surgir à la fenêtre des

rapides
Et d’autres voix nous ont nommés, perdus en des jardins.
Mais votre verger a gardé dans l’eau de sa fontaine
Le passé transparent d’où vous nous souriez toujours

Les bras chargés d’enfants et de cerises.

Je pense aux jours d’été où vous n’osez ouvrir un livre

À cause de ce désarroi de cloches sur les toits.

N’oubliez pas.

Dites comme nos mains furent fragiles dans la vôtre —

Et qu’ont-ils fait de la vieille locomotive ?

Jacques Réda

L’HABITANTE ET LE LIEU


L’HABITANTE ET LE LIEU

L’âme semble un couloir où des pas hésitants résonnent,
Mais personne jamais ne vient.
Dehors, l’ombre qui

tremble
Dans les encoignures de porte et sous les escaliers,
C’est l’âme encore, quand la nuit fige le long des murs
Les flots d’eau pâle et froide où l’on est heureux de

descendre.
Et qui donc parlait de salut ou de perte pour l’âme.
Alors qu’elle est blottie en son frisson et cependant
Toujours plus dénudée au vent qui souffle en ce couloir ?
Qu’elle se cache ou rôde, écoute : elle s’égare, étant
L’habitante et le lieu d’une solitude sans nom.

Jacques Réda

AUX ANIMAUX – JACQUES REDA


AUX ANIMAUX – JACQUES REDA

O bêtes, écoutez : je vous aime comme on

Peut aimer l’ordre et l’innocence.

Par les sentiers des bois où parfois je recense

Vos empreintes dans le limon,

Par les prés où longtemps vous demeurez placides

Dans un nuage de douceur,

Sans souci de l’orage ou de l’équarrisseur,

A la fois obtuses, lucides,

Transparentes plutôt pour vous-mêmes, je crois

Voir quelque chose de céleste

Dans l’ombre de vos yeux, les bonds qui vous délestent

Des doutes ou des désarrois.

Auprès de vous je sens notre vie anormale,

Faussement terrestre, tandis

Que s’il reste ici-bas trace d’un paradis,

C’est grâce à la vie animale,

Aux pelages, sabots, crocs, cornes et naseaux

Qui peuplent encore le terre ;

A vos voix dont le son souvent rudimentaire,

Depuis l’âne jusqu’aux oiseaux,

Semble monter du fond de l’Arche vagabonde

Quand va s’arrondir l’arc-en-ciel

Et surgir le premier rameau providentiel,

Fleur des pâturages du monde.

Vous n’avez pas rompu le pacte avec le dieu

Qui parfois, dit-on, vous habite,

Et, lancés comme nous, sur une folle orbite,

Vous ne quittez pas le milieu

Mais renaissez toujours les mêmes, sans Histoire,

Sans archives ni monuments,

Absorbés tout entiers dans le flux des moments,

Quand la terreur du transitoire

Qui nous presse, nous fait bâtir, établir des

Répertoires où vos espèces

Aussi vont en troupeaux de colonnes épaisses :

Les disparus, les liquidés,

Tous ceux qui seront morts dans une décennie,

Ours, éléphants, derniers chaînons

D’un long rêve réglé, que nous exterminons,

Hâtant notre propre agonie. (…)

   Jacques Réda  

Extrait de « Lettre sur l’Univers »         

         

TRAVERSÉE DE LA SEUDRE


TRAVERSÉE DE LA SEUDRE

Comment j’avance maintenant, c’est par une succession

de mille petites morts de justesse évitées.
Et, dans le

même instant, je ne sais si pour la première fois

j’ouvre les yeux, ou si pour toujours ils se ferment.

Chaque battement de mon cœur franchit le pont d’un

fleuve absent : j’arrive, je m’éloigne,
Emportant le souci d’un infime détraquement par la

formidable horlogerie.
Et pareil à l’offrande incessante d’une jeune fille
Le tremblement du temps sur la dalle de l’estuaire
S’élève un peu plus haut que la vase pure des berges
Où deux barques brisées comme les mots d’un aphorisme
Portent l’inclinaison de la coque vide du ciel.

Jacques Réda

LA TOURNE – JACQUES REDA


LA TOURNE – JACQUES REDA

— après cela (je commence, je commence toujours, mais c’est aussi toujours une suite), après cela j’avais essayé de quitter ma vie. Elle s’était en réalité
déjà séparée de moi, comme une maison rejette ses habitants à l’occasion d’un tremblement de terre. Bien sûr aucune maison ni cette vie ne m’avaient appartenu.
Cependant je restais pris sous les décombres. Il y avait dans cet écrasement encore de la protection et de la chaleur. J’aurais dû me tenir tranquille. Des événements
plus sourds se préparaient dehors. Insensiblement le temps s’était remis en marche dans sa poussière. Moi j’imaginais sans bouger un grand bond par-dessus ce désastre, ma
disparition d’un seul coup sur les rails où fonce une seule étoile déchiquetée. Mais tout s’accomplit à son heure, on décide peu. De nouveau j’entrepris des petits
voyages. Humbles, oui, et parfois de trois quatre kilomètres aux alentours (tous ces hérissons qui séchaient sur le bord de la route, transformés en galettes), puis d’autres
plus considérables mais guère différents pour le fond, renouant prudemment avec mon vieil espoir de le trouver à l’arrivée, l’autre aussitôt reconnu et qui
après un signe de connivence imperceptible (mais vu, compris), s’éloigne et je le suis jusque dans le couloir d’une sordide baraque à un étage où il faut faire vite :
un pas lourd au plafond ébranle des planches, précipite du plâtre, mais j’ai le temps d’apercevoir un vitrail de sureaux qui flambe sur les gravats. Alors il chuchote : C’est
vous ? — C’est moi.

Et nous échangeons ces pronoms comme des passeports volés à l’ambassade, avec les vrais tampons et le bleu brumeux de l’avenir dans chaque page, intact. Puis : les dernières
recommandations, les derniers vœux, l’accolade virile avant de nous perdre, chacun de son côté, dans la végétation déjà ténébreuse des rues. Jamais
rien de ce genre évidemment ne se produisait. Je tombais trop tard ou trop tôt dans d’immenses villes abandonnées. En général trop tard, par l’omnibus dont les
étapes à travers les banlieues divisaient à n’en plus finir la moitié de la moitié d’une distance obstruée par la nuit. Souvent, inexplicablement ou peut-être
à titre d’épreuve, on restait bloqué sur un pont, juste entre la rambarde et le souffle plein d’arrachements d’étincelles violettes des convois de sens inverse qui
cherchaient à nous culbuter, et je ne distinguais plus en bas qu’un remous pauvre aspirant le regard et l’espace avec l’eau du fleuve elle-même au fond du gouffre. Et j’avais peur, un
peu. Mais ne possédant pas de montre j’étais patient, surtout quand au lieu de la lune tirée comme un boulet incandescent par un silo ou une cheminée, luisait comme pour
soi, pour la pluie, l’écheveau des triages qui dans la plus compacte obscurité réfléchissent des bolides en proie sous l’horizon au silence dévastateur de leur vitesse.
Très loin brillait l’angle d’un mur.

Et contre, pour obéir à l’attraction du centre, dans un halo de ces becs de gaz les avenues encore indécises viraient en se prononçant pour l’équilibre, et rameutaient
ce troupeau de l’étendue bâtie vers son foyer. Mais un centre, à vrai dire (ce que moi j’appelais centre depuis qu’on m’avait expulsé du mien), les villes en ont un
rarement. Ou du moins elles le cachent, à la longue elles l’oublient, elles l’ont perdu ; et comment le découvrir sinon par hasard ou par chance ; et si ce que l’on trouve alors n’est
pas un simulacre, on le devine à la trouble douceur de déconvenue où s’étouffe le pressentiment : c’est un simple fragment qu’il faudrait combiner à d’autres (ces
pavés dans une arrière-cour, ces yeux qu’on a croisés et qui semblaient savoir, d’une science aussi ancienne et obtuse que celle des choses), pour obtenir enfin du désordre
apparent qu’on a remué de rue en rue la figure occulte et logique dont les lignes innombrables se recoupent en un seul point. J’explorais des périphéries.

Alerté puis déçu, puis appelé de nouveau comme si un cataclysme n’avait laissé debout que les ruines d’une volonté pareille à une phrase encore claire dans le
mot-à-mot, mais qui faute d’un verbe rétroactif maîtrisant l’émiettement du sens demeure intraduisible, ainsi je comprenais tour à tour la courbe en surplomb d’un
boulevard, du buis dans une impasse, la gaieté d’un sentier ; ailleurs un sous-sol sans maison rempli de cartons et de ferrailles, une façade sans immeuble, des moteurs au milieu d’un
pré ; ensuite un gros pneu dans un saule, deux enfants devant une affiche aux lions désabusés et, de chaque côté d’une usine éventrant par désœuvrement
ses carreaux au soleil puni, des maïs en papier jusqu’à de fulgurantes citernes. Et ensuite encore une rue, des maisons, plus de maisons, des jardins, plus de rue, plus personne, rien
que du ciel comme moi partout présent et partout égaré ; du ciel guettant le ciel sous des buissons, dans la profondeur des fenêtres ; du ciel dévalant au bas d’une
côte où vibrait le bord de l’horizon dans l’herbe comme un fil, puis sautant vers le ciel un instant fixe, vertical, avant de crouler avec la soudaineté d’une intuition nocturne
ou d’une bête. J’étais porté. Mais la loi qui le dirigeait renversait aussi bien le mouvement de cette fuite en spirale, et à certains indices (non, je n’avais jamais faim,
j’étais stimulé par la pluie), encore dans l’hésitation de la lumière qui gonfle sur les derniers chantiers, je savais qu’il me reconduisait vers l’intérieur, dans les
quartiers que la fin du jour saisit d’une puissante hébétude. Là des palais, des musées, des pelouses, des banques, des ministères délimitaient l’aire bientôt
déserte où je pensais que le centre en peine viendrait traîner peut-être avec la nuit. En tout cas je me reposais quand à force de marcher j’avais touché la pointe
anesthésique de la fatigue, et m’abandonnais sur un banc à l’inertie tournoyante de la planète et des corps des millions de dormeurs autour de moi qui veillais dans la cataracte
en suspens de tant de silence. Qu’est-ce que j’ai retenu? Sans grande passion pour l’histoire, observateur médiocre (ou je m’éprends une à une de toutes les briques d’un mur, ces
briques crues des temps qui tiennent juste au creux de la main avec le poids et l’or et la tiédeur d’un petit pain retournant par-delà des siècles à sa farine), seul et
sombre comme illettré dans les accords fondamentaux des musiques que font les langues, mais j’écoutais; confiant en d’absurdes systèmes établis sur les goûts des tabacs
(car une odeur autant qu’un lieu pouvait me livrer le centre — et les poches alors bourrées de dix variétés de cigarettes, les moins chères, celles qui sous de
naïfs emblèmes cosmopolites perpétuent la dérive de journées de chômage et de samedis de bals à tangos), je flottais avec ma fumée et n’en sortais que
comme une fine antenne promenée par la ville elle-même, une lanterne qu’elle portait en rêve au travers de sa propre masse pour en sonder l’énigme et l’épaisseur. Quant
au centre j’en parle, j’en parle, mais après coup. Je suivais une pente. Qu’elle m’ait aspiré jusqu’à lui, et je ne serais pas ici tranquillement à relever encore ses
traces, puisqu’il accordait cela du moins, traces ou signes par l’antenne aussitôt en éclair vers le cerveau pour y cristalliser la distraction en vigilance. Oui, tout cela prompt,
furtif, car si centre il y a, ce n’est rien que ravalement d’une indifférence féroce. Il m’aurait englouti. Par exemple je me souviens d’une porte : elle battait au fond d’un couloir
et j’ai vu beaucoup d’autres portes, mais c’était donc celle-là ; une autre fois, à Bologne, près d’une basilique en agglomérés de lune, un petit théâtre
d’ombre et de linge improvisait pour un buste d’Hermès aux yeux rongés, et c’était ce drame. Puis quand le soleil poussait du front sur les potagers aujourd’hui
défoncés en haut de Belleville; quand cette galerie qui obliquait encore à Prague entre des magasins se transformait en église et, pour finir, en square où des couples
muets déambulaient dans la chaleur, sous la lueur des globes exténuée d’avoir franchi les poussières du songe : c’était là, je ne bougerais plus, bien que ce ne
fût ni le but ni l’étape, mais cette déception en somme réconfortante d’avoir pour un moment trouvé l’enclos dont j’aurais pu, après tant d’heures usées
contre du vent, contre des pierres, devenir pierre et vent à mon tour le génie sans identité qui sous un ciel de glace, les rayons déclinants, allume entre l’inerte et les
yeux obscurcis une étincelle. Alors on connaît sans savoir. On connaît que des êtres passent, et que des événements s’infiltrent. Alors j’ai pénétré
des cœurs, entendu le déclic prémonitoire dans le retrait d’existences vouées à la désolation ou à la sauvagerie. Et de quel droit? Celui qui peut
connaître ainsi, malgré soi qui fracture, l’équité voudrait qu’il assiste ensuite : or lui s’en va. Je repartais, en effet, attiré de nouveau dans les faubourgs par
cette lampe qui de relais en relais au sommet des immeubles révèle et dérobe à la fois l’éclat du centre inaccessible. Et toujours cependant, à voix basse imitant
la mienne, quelqu’un me demandait d’attendre encore, encore un peu, mais il fallait que je m’en aille, amalgamant sans m’en douter quelque chose de ma substance à ces blocs d’inconnu.
Ensemble nous avons produit de l’angoisse et du danger, des lambeaux d’illusion qui puisent à mes dépens dans leur détresse de n’exister qu’à peine une sorte d’énergie.
Car en contrepartie la mienne s’amoindrissait. Et maintenant, comme moi j’avais erré à la recherche du centre, obsédées par l’oubli des mots qu’elles avaient voulu me dire,
que j’avais refusés (et qui étaient le passeport, peut-être, la formule de l’échange avec l’autre et notre délivrance), ces empreintes à moitié vivantes de
mon passage s’étaient mises à rôder. Comment faire pour les aider, et qu’elles me pardonnent ?

Souvent elles apparaissent, consternées au grand jour, sans arrêt, comme à coups de pelle, qui vient les déterrer, mais pour ne pas gêner, pour se donner l’air
hypocrite de tout le monde, elles vont manger une gaufre près de la consigne aux bagages, s’attarder sans motif dans les bazars où elles achètent n’importe quoi d’inutile pour
elles comme une lime à ongles et des savons, des savons. Elles ont honte, je sais, mais c’est ma honte qu’elles endurent, et la honte ou déjà la peur m’empêchaient de les
rejoindre quand j’étais sûr qu’elles m’avaient fait signe à cette façon de brandir là-bas la manche d’un manteau vide, au rideau qui bougeait derrière la vitre
d’un de ces vieux bistros confits dans les relents de la soupe et du pétrole. Je me méfiais. J’aimais mieux écrire des lettres et même les expédier, scrupuleusement
affranchies quoique sans adresse. Tant bien que mal essayant de me justifier. Mais ces explications me jetaient du haut en bas des pages comme dans des rues, et le virage automatique au bout de
la ligne m’abattait avec des pans de phrase entiers dans le brouillard. À cela aussi je renonçai. Puis il y eut une série d’incidents que je ne dois pas rapporter. Je n’osais
plus sortir ni décrocher le téléphone. Enfin, rassemblant mon courage avec ces objets modérés qui nous soutiennent quand nous lâche le reste — un seul livre,
la casquette, la brosse à dents — une fois de plus je résolus de partir. Où j’irais, peu importe. Mais là-bas tout recommencerait peut-être, et déjà
tout recommençait. Un train aux horaires fumeux montait vers la frontière, dans cette zone où les haltes en fin de journée se multiplient. La nuit aussi montait. Sous les
entablements obscurs, des rayons d’intelligence et d’amour touchaient le front des bêtes rencontrées. À chaque arrêt on voyait sourdre la lueur basse et puissante qui dort
au fond des murs. Les regards en étaient protégés par des visières, et les paupières des enfants qui ne cessaient de fumer sur les déblais restaient baissées.
Une averse, toujours devant, brassait dans l’odeur des lilas celle de la fumée et d’essences plus rares dont la vigueur, avec le cristal des appels, signifiait l’extrême altitude. La
gare où l’on s’attardait à présent était exactement semblable aux précédentes, peut-être plus foncée. Mais on avait monté encore, et rien
n’était changé dans l’intensité de camouflage de la lumière. Seule la pluie avait dû basculer vers des ravins ; un souffle par contrecoup achevait de s’épuiser en
gros tremblements de portes. Quelqu’un fit observer que les orages ne passaient jamais la frontière. D’autres phrases prononcées comme en rêvant flottèrent dans le wagon
— puis de nouveau le silence appuyé sur la vibration décroissante des vitres, les craquements des ressorts. Des sommets élevaient sur nous leur braise interminable.
Brusquement j’empoignai mon sac pour descendre, comme sans réfléchir. Le billet servirait plus tard, si je continuais ce voyage.

Personne, d’ailleurs, ne me le réclama. Les employés s’étaient tassés près du fourgon de tête, devant l’interruption du quai parmi des herbes dont luisaient les
tiges encore sensibles sous le vent. Ils formaient un groupe bien dense, bien noir, où de seconde en seconde un geste, qui semblait le dernier, éclatait saisissant comme le poing
plongé dans une eau trop limpide. Je les regardai longtemps. C’était une émeute immobile. J’allais comprendre quand la nuit tomba d’un seul coup. II y avait un hôtel en face
de la gare, juste au coin d’une rue qui allait se perdre vers des sapins. Du portier somnolent sur les pages de son registre, la voix ne me parvint qu’après avoir tâtonné dans
les chambres, cherchant celle où j’irais dormir. Mais j’avais le temps, tout le temps désormais plus lourd et plus stable que la montagne. Alors j’ai raccroché la clé
numéro 9 sur le tableau. J’escaladais maintenant cette rue qui décourage vite les maisons : au niveau des toits ce n’est plus qu’un sentier, après un coude abrupt
précipitant le village. La montagne allait devant moi, claire comme une pensée qui se sait condamnée et qui résiste. Au bord d’un ressaut étroit je me suis adossé
contre sa masse et, tout en bas, dans le train qui prenait la courbe vers la frontière, à trois reprises j’ai vu le compartiment que j’avais laissé vide s’éteindre, se
rallumer. J’ai dit doucement : bon voyage. Trois fois aussi le calme absolu de l’hôtel cette nuit m’a réveillé. Je sens le poids de la montagne. La lumière profonde a
disparu. Mais, sur la place, luit encore tout ce qui peut luire avec modestie et confiance : une étoile, l’anse d’un seau. Je recommence.

Jacques Réda