Entretien avec Jean-Michel Maulpoix


Entretien avec Jean-Michel Maulpoix

PAR GERARD NOIRET

29 mars 2022

Né en 1952, Jean-Michel Maulpoix a commencé à publier à la fin des années 1970. Critique (à La Quinzaine littéraire), fondateur de la revue Le Nouveau Recueil, essayiste, universitaire, il a su, dans une œuvre forte de plus de quarante-cinq publications, rester avant tout un poète. En bonne place dans toutes les anthologies (ou presque), invité régulièrement à l’étranger, il est une des figures qui comptent dans la génération de l’après-guerre.


Jean-Michel Maulpoix, Rue des fleurs. Mercure de France, 88 p., 10,50 €


Rue des fleurs : entretien avec Jean-Michel Maulpoix

Jean-Michel Maulpoix © Stéphane Haskell

Après Locturnes qui, en 1978, entrelaçait des courtes proses et des vers, tu as choisi le poème en prose. Aujourd’hui, tu publies un livre qui semble dire que le vers a toujours hanté ton écriture et que sa nostalgie traverse ta bibliographie.

Le vers, en effet, hante mes recueils. Régulier ou non, c’est l’unité de mesure primordiale de l’écriture poétique. J’adhère à ce mot de Mallarmé : « le vers est tout, dès qu’on écrit ». Il est ce qui rend sensibles le rythme, le souffle, mais aussi les impulsions des sensations, des perceptions et des pensées. Il produit de petits cristaux de langue dans lesquels toutes choses peuvent se laisser prendre. Il était donc là dans mes proses « poétiques » où il n’est pas nécessaire de creuser beaucoup pour le retrouver. Ainsi, le rythme 8+6 ou 8+9 travaille en sourdine la prose d’Une histoire de bleuRue des fleurs rassemble des bouquets de vers simples qui furent pour nombre d’entre eux les premiers moments de ma prose. Il y a comme un effet de boucle ou d’entrelacs : je pars d’une impulsion cachée qui est le vers, je transite par la prose, et je reviens au vers…

Tu es donc d’accord avec la définition de Valéry : « le poème, cette hésitation prolongée entre le son et le sens » ?

Oui. J’écris beaucoup à l’oreille, en écoutant à la fois ce que pensent et ce que chantent les mots qui s’agrègent en vers ou en prose selon le son et le sens. Plus le son est prépondérant et plus je me rapproche du vers qui est pour beaucoup une chambre d’écho. Mais ce qui importe est aussi le prolongement de l’« hésitation » qu’évoque Valéry : ce qui se met en place sur la page n’est pas un discours ; il y a un chef d’orchestre invisible qui se cache dans la page !

Quand tu as commencé à publier, un certain nombre de notions, discréditées par les mythologies de l’Homme Nouveau, de l’Homme Éternel et de la Poésie, semblaient impossibles à défendre. Soutenu par Maurice Nadeau qui a été ton premier éditeur, tu es monté au créneau en imposant une autre conception du lyrisme…

Étudiant, j’ai engagé une réflexion sur le lyrisme qui reste une notion relativement confuse : je me suis efforcé de la clarifier et lui ai consacré la thèse de doctorat que j’ai soutenue en 1987 à l’université de Nanterre. Mais si je m’y suis intéressé, c’est aussi parce qu’elle concernait mon écriture – une certaine énergie que je souhaitais y mettre, une implication subjective, un rapport dynamique avec la réalité concrète du monde.

Le lyrisme n’a donc jamais été pour toi synonyme de sentimentalisme.

Dans un passé proche, c’est du côté d’André Breton préconisant « le comportement lyrique », ou de Gracq évoquant les « longues rampes fiévreuses » du lyrisme, que je regardais. Mais ce mot vaut aussi bien pour parler de l’énergie du mal chez Baudelaire, ou des visions extravagantes de Rimbaud qui rejette avec force la « poésie subjective ». Assez vite, m’est ainsi venue à l’esprit la notion de « lyrisme critique », à laquelle j’ai consacré un essai, aux éditions José Corti, en 2009. Elle induit l’idée d’une réflexivité lyrique prenant forme à partir de crises qui sont aussi bien les crises de vers de Mallarmé que les crises de la subjectivité de Verlaine. Le lyrisme n’est pas une ivresse de langue, ce peut être une puissance d’examen, une intensité de la pensée qui fait directement jouer les ressorts de la langue.

Où commence et où finit « l’intime » pour toi ?

Rude question ! Essentielle ! Je répondrai par une image qui me vient à l’esprit : l’intime est une caverne, ou un labyrinthe dans lequel je dévide comme je peux des fils pour essayer de m’y retrouver ou de ne pas trop me perdre. Il y a là plus d’ombre que de lumière, beaucoup de choses qui m’échappent et qui déterminent pour une grande part mes relations avec autrui, car l’intime va jusque-là, jusqu’à la capacité de dire « tu », jusqu’à l’intimité telle qu’elle se vit aussi dans l’écriture : ne sommes-nous pas liés par le plus profond, le moins visible, l’inconnu que chacun reste à soi-même ?

Le fait d’être traduit en plusieurs langues apporte-t-il un plus à ta réflexion ?

Je reste perplexe devant les traductions de mes livres. Même si je lis l’anglais et l’espagnol, ainsi qu’un peu d’allemand, il me semble que je ne connais pas assez bien ces langues pour apprécier leur pertinence. Toutefois, les échanges avec les traducteurs sont très intéressants quand il faut trancher des choix de détail : ainsi, L’hirondelle rouge, qui vient d’être traduit en espagnol par Omar Emilio Sposito, a donné lieu à un vrai dialogue, comme la traduction en allemand d’Une histoire de bleu par Margret Millischer. Mais, dans l’ensemble, je regarde mes livres traduits comme des objets étrangers. C’est surtout vrai, bien sûr, pour les traductions en des langues dont j’ignore tout, comme le japonais ! Néanmoins, il est heureux de penser que des textes touchent des lecteurs d’une autre culture. Cela confirme l’idée, chère à Vigny, Mandelstam, Celan et d’autres, que le poème est une « bouteille à la mer ».

Rue des fleurs : entretien avec Jean-Michel Maulpoix

Tu as défendu et tu défends des poétiques très opposées. Comment parviens-tu à soutenir celles qui te sont « étrangères » ?

Rien de ce qui se passe dans l’époque ne m’est indifférent, ni rien de ce qui se passe dans le sort de la langue que nous parlons et que nous écrivons. Les différents régimes du langage m’intéressent, m’interrogent, et je suis sensible à la plasticité extrême de la poésie, capable de donner lieu aux discours les plus simples ou les plus sophistiqués, de prendre le parti de la nudité ou de l’ornemental, de se charger d’images ou de dire les choses telles quelles, etc. J’aime voir vivre la langue dans tous ses états !

J’en reviens à Rue des fleurs. Certains de ses poèmes ont été publiés sous une forme différente. Pourrais-tu nous dire pourquoi et comment tu les reprends ?

Ce livre est né d’un travail de relecture et parfois de réécriture. Je désirais reprendre certaines pages écrites il y a bien longtemps, pour certaines en vers, pour d’autres en prose. La tonalité d’ensemble est, comme d’habitude, plutôt mélancolique, mais il s’agit ici de fleurir la mémoire de l’adieu avec la parole des commencements. C’est un curieux exercice mental, une sorte de yoga affectif, que cette relecture-réécriture : elle modifie la respiration, donne de la souplesse, et distille, me semble-t-il, une résignation douce-amère. C’est comme apprendre à disparaître et consentir à la finitude en prenant appui sur des images précoces, un brin naïves, comme innocentes de la charge de douleur que déjà elles transportent. Rue des fleurs peut ainsi être entendu de plusieurs manières : c’est le nom de la rue où j’habite dans la banlieue de Strasbourg, c’est une métaphore du recueil, c’est un bouquet de textes offerts, ce sont aussi les allées fleuries du cimetière à la Toussaint. D’ailleurs, le livre tourne autour d’un texte de naguère auquel je suis resté très attaché, « Cimetière », qui s’est longtemps intitulé « Toussaint ». Dans mon esprit, ce livre marque une pause lyrique, mais c’est aussi un travail de mémoire.

D’où te vient ton goût pour les citations ?

J’écris pour une grande part dans la mémoire de mes lectures et je me guide dans le labyrinthe de l’intime grâce à des poteaux d’angle – c’est un mot de Michaux – qui font office de repères. Des lanternes parfois y sont accrochées : celle de Rilke : « Être ici est magnifique » ; celle de Gracq : « Il n’y a pas de grand poète, si sombre, si désespéré qu’il soit, sans qu’on trouve au fond de lui, tout au fond, le sentiment de la merveille, de la merveille unique que c’est d’avoir vécu dans ce monde et dans nul autre » ; ou celle de Jabès : « Le poème est la soif que le désir d’une plus grande soif étanche ».

Rue des fleurs n’est-il pas aussi, à sa manière, un travail de citation ?

En effet, puisque j’ai repris d’anciens textes, d’anciens titres aussi, en les sortant de leur contexte initial, en les déplaçant, en les réorganisant autrement, selon le principe du « bouquet », avec des clins d’œil multiples à des poètes du passé, des saluts à quelques amis, des pas de côté, bref une sorte de jeu de marelle lyrique, comme celui de la petite fille que j’évoque dans mon livre et qui sautille sur les carreaux de linoleum dans un couloir de l’hôpital… J’ai aussi choisi dans ce livre d’assumer quelque chose comme la légèreté du poème, son allant ou sa fausse insouciance porteuse de gravité.

Propos recueillis par Gérard Noiret

LE GOÛT DU JOUR PAR JEAN-MICHEL MAULPOIX


LE GOÛT DU JOUR PAR JEAN-MICHEL MAULPOIX

Le premier janvier à treize heures, un pigeon s’est posé sur la tête chauve de
Paul
Verlaine.

Cette année encore, il ne neigera pas.
Arthur continue de raser les murs.
II porte un sac à dos de cuir.

Le ministre du calcul mental a soufflé sous les lambris les trente-sept bougies de son centième anniversaire.

Marie a deux trous rouges au côté droit.
Elle dort.
Le menton contre la poitrine.
D’un si beau sommeil d’image peinte.

Chaque fois, je me répète la même chose : je n’écrirai plus de poèmes.
C’est déjà de l’histoire ancienne.

Pourtant, ça me reprend, cette envie bizarre, ce curieux besoin de paroles hâtives, de discorde et de bruit.

Je n’ai rien à dire, mais j’espère.
Comme si quelque chose allait se passer.
Comme si quelqu’un allait venir.

L’amour est un cargo chinois qui rouille.
Les seins des femmes portent le deuil.
Mais le noir leur va bien.

Beau temps pour se perdre en cette fin de siècle.
Nous n’irons plus au bois.
Les lauriers sont coupés.

Je ne prête cette fois aucune attention aux paroles que vous attendez de moi.
Je ne suis qu’un hoquet d’ivrogne.

La poésie est une vieille chienne qui sait prendre seule son plaisir en arrosant les réverbères.

Je compte les heures qui me séparent de ma mort. Ça me fait rire aux larmes.
Pardonnez-moi, je grince.

Je suis une porte qui bat.
Tout ce qu’il reste des maisons que j’ai pu rêver de construire.

Avec vue sur la mer et balcons de bois peint.
Le dimanche, tous ensemble, on trempait dans le thé de petits gâteaux secs.

Près de la plage, au bord du bleu…
C’est rire pour ne pas en pleurer, bien sûr, vous m’avez compris.

Le poème ?
Une vaisselle brisée.
L’héritage de grand-mère qui m’apprit à écrire, naguère, dans la cuisine.

Je suis si seul depuis sa mort : il m’a fallu noircir quantité de papiers.
Personne n’a noté cette absence.

J’écris pour oublier quelqu’un.
Comme d’autres boivent ou font la fête.
J’écris pour lui être fidèle.
C’est pareil.

La poésie, disais-je, est une vieille chienne qui aboie contre les enfants des autres.
Elle ne mord plus.

Tout cet amour qu’on n’aura pas.
Cet amour qu’on ne fera plus.
L’espérance n’est plus à la mode.

Trop de gens cherchent du travail.
Moi, je cherche mes mots.
Je collectionne les dictionnaires et les anthologies.

La fabrique de silence embauche.
Elle lait un excellent chiffre d’affaires.
On chuchote que le temps s’enfuit.

On n’entend pas crier les morts.
Ni le bruit des obus en fleurs.
La télévision marche toute seule.

Les citernes d’Afrique sont vides.
Nos pleurs de crocodiles ne les ont pas remplies.
La charité a du chagrin.

Le
Dieu s’occupe de ses affaires.
Sa soutane est d’un blanc parfait.
Il porte des chaussures de toile.

L’herbe même se demande à quoi bon reverdir.
Le paysage a pris de l’âge.
C’est curieux, autant de fatigue.

Sale temps pour l’amour en cette fin de siècle.
Nous n’irons plus à la piscine : les bassins sont vidés.

La poésie est une vieille chienne. Ça la fait rire, ces os de lapin dans les poubelles et ces puces qui la grattent.

Ça l’amuse un peu de n’être plus rien, et de jouer à faire rimer ensemble la tristesse d’autrui et la sienne.

Fumeur, ou non fumeur ?
Avec sel ou sans sel ?
Je les préfère d’un blond très doux, ou très brunes aux yeux bleus.

C’est faux, ce que j’affirmais tout à l’heure : pour une fois, je fais attention à ne dire que la vérité.

Les photographies de femmes nues sont des avions de chasse.
En piqué, droit sur le boulevard.
Arrêtées aux feux rouges.

Moi, je traverse dans les clous.
Quand trouverez-vous la cisaille qui nous délivrera de ces barbelés ?

Nous reprendrons goût au lyrisme, je vous le certifie.
L’enthousiasme nous reviendra.
Avec des cris intempestifs.

Pas celui des ânes qui vont brouter derrière l’église et qui écoutent dévotement sonner les cloches.

Celui plutôt de la mitraille et de l’explosif.
Celui qui accompagne au loin de longs convois d’enfants blessés.

Je sais de quoi je parle : je suis né un jour d’armistice.
A portée de fusil des morts.
J’ai le cœur plutôt pacifiste.

Je n’ai pas déposé les armes.
Vous voyez, je cherche mes phrases.
C’est dire que je crois encore à des choses.

Chaque fois que la nuit tombe, j’ai le mal de la lumière.
La nuit, je ne prends plus la mer.
Mon sommeil reste au port.

La poésie, je le répète, est une vieille femme qui soulève le rideau et qui observe les passants par la fenêtre.

Clouée dans son fauteuil par son arthrose et ses varices, elle regarde les jolies filles qui défilent à la télévision.

Depuis longtemps, elle ne jouit plus, et fait collection de timbres, de porte-clefs, de pin’s et de cartes postales.

Des quatre coins du monde, depuis que le monde est carré, brillant et coloré comme un verre de
Venise.

Il y a toujours de vieux fous pour lui expédier des nouvelles et l’assurer qu’ils pensent à elle de tout leur cœur.

Bons baisers de partout !
D’aucuns parlent de la clairière, de la margelle du puits, et de la clameur des grands vents.

Ils affirment qu’un dieu furtif vient parfois loger son immense amour dans une embellie de paroles bien accordées.

Ils abusent cette infirme, rivée à sa chaise de misère, qui a appris à lire dans les livres des autres.

Elle aime croire à ces choses.
Ces mots lui font du bien.
Ils rendent un joli son.
Sa vie n’est plus si grise.

D’aucuns prétendent que le poème fait se lever le jour, ou que la poésie vient à bout de l’obscurité.

C’est redire deux fois la même chose.
Qu’ils aillent donc se faire foutre !
Je n’aime pas la croyance.

Je la veux sans espoir, nue sur une chaise de paille, comme une femme qui se donne pour rien au premier venu.

Je n’ai guère de goût pour les prouesses de cirque et les cartes truquées.
Je ne fais pas commerce.

Je me contente pour mon salut de la dose d’espoir minimum qui permet à un homme de se relever le matin.

Si par surcroît les mots offrent un peu d’amour, je ne le refuserai pas : c’est une denrée rare, il me semble.

Le vrai, celui des autres qui s’en vont deux par deux dans la tiédeur d’un soir, avec des regards et des rires.

Celui-là ne se discute pas.
On voudrait plutôt l’apprendre par cœur, et le réciter à voix haute.

Comme un poème du père
Hugo ou de
Ronsard cueillant des roses dans son jardin à l’heure où la campagne blanchit.

Après tout, c’était pas si mal, ce bruit d’horloge ou de violoncelle du cœur bien accordé.

Dans une poitrine heureuse, la parole naguère rendait de beaux sons.
Parfois, on se prenait à croire.

La poésie me dit : «
Ne touche pas à mes seins. »
Je lui réponds : «
Evitez, je vous prie, de me téléphoner le soir.

Surtout après huit heures.
Je reprise mes chaussettes et repasse mes leçons.
Je voudrais y voir clair.

Je réapprends, seul, à parler.
Je n’aime pas que l’on me dérange.
Ma tristesse est la seule chose qui m’appartienne. »

Inutile de mentir : la poésie, en vérité, ne me demande rien.
C’est moi qui voudrais lui causer.
Elle fait la sourde oreille.

Et ma mémoire est si mauvaise que c’est à peine si je me souviens d’avoir vécu.
Je ne reconnais plus mon ombre.

J’ai dû manquer quelqu’un, ou quelqu’un a dû me manquer, sans même que je m’en aperçoive, à l’arrêt de l’autobus.

Pour trouver si peu de goût aujourd’hui, à ce qui m’entoure, si peu de choses qui vaillent la peine.

A moins que ce ne soit le monde qui ne ressemble pas aux idées que l’enfant que je fus s’en était faites.

J’ai renoncé et j’ai vieilli, ne voyant plus passer les heures, mangeant vite et dormant profond.

Ma vie même ne m’appartient plus.
J’ai oublié d’être quelqu’un.
J’attends celle qui me prouvera le contraire.

Le cœur nu comme un ongle.
Du sparadrap collé aux lèvres, mon amour essaie de chanter.
Sa grimace ne rend aucun son.

Adieu marines et beaux dimanches, le souvenir des cahiers neufs.
Manteau rouge de la petite fille.

Seule à la sortie de l’usine : un oiseau de faïence sur la cheminée, mais pas de quoi en faire un plat !

C’est curieux, ce besoin d’en repasser périodiquement par une sorte de galimatias pour se baigner dans la musique !

De la prose, encore de la prose : la poésie viendra plus tard, avec le petit camion noir, les chrysanthèmes et les couronnes.

Les mots se chargent de la mort, pour la vie on se débrouille seul.
Les oreilles d’autrui sont distraites.

J’ai l’âme un peu humide et le cœur plutôt sec.
Je ne porte pas encore de lunettes.
Mes deux tempes ont blanchi.

Je nage comme un poisson perdu au fond d’un bois, un morceau de pain dans la soupe, un caillot de sang dans un cœur.

Je touche la nuit avec les doigts.
Chaque matin je caresse le ciel quand ses paupières sont encore chaudes.

J’aime les buvards, les bouteilles d’encre, la mémoire qui fait mal et les étoiles filantes.

J’aime l’amour de
Marie : notre vie somme toute n’est pas si monotone.
Nous nous aimons souvent dans des pièces vides.

D’un jour à l’autre, on se répète : «
Je voudrais être une phrase nouvelle, avec des mots pas encore dits ».

Je rouille comme un cargo chinois transportant de la trinitrine sur les eaux vertes du
Pacifique.

Et cent vingt mille tonnes d’apparences paisibles à échanger contre l’uranium enrichi d’un simple cri de joie.

Avec un accent circonflexe, juste au-dessus du
A majuscule du mot amour.
Je suis sûr que mon âme, alors, se sentirait mieux.

Tirer, tirer sur l’élastique de la mélancolie : qu’il claque entre mes doigts.
Que le ciel pousse un cri !

Les oiseaux, pour leurs chants, ne touchent qu’un bien maigre salaire.
Pas de quoi nourrir la nichée.

Avec tous ces impôts en plus, payés cash sur le bleu, pour venir en aide à la solitude nocturne des étoiles.

Les bas noirs ont filé.
La robe de bal se mite.
L’or des vieux bijoux se ternit.
La poésie, pourtant, a de beaux restes.

Devant la glace, elle se maquille et fait semblant : «
Miroir, dis-moi que je suis toujours la plus belle ».

Elle rêvait de changer la vie, elle se contente un soir de déplacer les meubles.
Elle reprend son journal.

C’est fini, calmez-vous.
Vous ne sentirez rien.
Vous allez doucement vous séparer de votre corps.

Encore une tasse de thé ?
Un carré de chocolat ?
Une dernière cigarette ?
Mais quel est donc votre parfum ?

Le temps s’est un peu radouci.
Avez-vous vu ce pigeon blanc qui s’est posé sur la tête chauve de
Paul
Verlaine ?

Jean-Michel Maulpoix

L’Horizon sur Jean-Michel Maulpois,j’ai les yeux amarrés au temps qui nage…N-L


L’Horizon sur Jean-Michel Maulpois,j’ai les yeux amarrés au temps qui nage…N-L

« La mer attend son large, cherche ses eaux, désire le bleu, crache et crie, s’accroche et défaille, quand son écorce et sa coquille se brisent, et la fragile ardoise de ses clochers, et tous les verres qu’elle a vidés puis jetés derrière les taillis.

La mer chuinte au soir et peluche, avant de s’endormir, la tête entre les bras, comme une enfant peureuse, quêtant dans la nuit calme des idées d’aurores et d’émoi, encore un peu de vin, de vent et de clarté, un peu d’oubli.

Son gros cœur de machine s’effondre dans son bleu; sa servitude quémande son salaire de sel: quelques gouttes, un bout de pain, un butin si maigre, pas même de quoi gagner le large après tant de vagues remuées tout ce temps!

Elle brûle de se défaire du ciel qui la manie, la flatte ou la conspue: ô ces ailes qui lui manquent, cet horizon partout à bout portant! Verra-t-elle jamais se lever son jour, dans la pénombre d’un prénom de femme?

Elle n’a ni corps ni chair à elle: elle revient de nulle part et parle de travers, elle rêve à autre chose; elle parle et rêve de choses et d’autres : pourquoi donc ne pas dire que le temps à midi s’arrête au fond d’un lac?

On prétend que le bleu perle sous sa paupière: on la croit folle, elle se désole, rêvant pour rien de de branches et de racines, assise sur une espèce de valise en cuir au bout de la plage où personne ne viendra la chercher.

Quelle nuit, quel jour fait-il dans sa tête engourdie de femme assise? Elle ouvre en grand les bras aux enfants accourus du large. Il lui plaît d’exciter leurs rires et leurs éclaboussures, de baigner les pieds nus, de lécher la peau claire.

Mais vivre n’est pas son affaire: elle ne raconte pas son désir, fiévreux d’images et de rivages; elle n’ira guère plus loin que ce chagrin-ci, d’un impossible bleu-lavande, celui d’anciennes lettres d’amour et de mouchoirs trempés.

La voici d’un gris de sépulcre, avec tout ce vide autour d’elle, cueillant la mort d’un baiser brusque, suçant le noyau et crachant le fruit, titubant comme le souvenir, priant parfois très bas, brisant après le rêve la cruche qu’il a vidée.

Son coeur est un abîme qui recommence jour après nuit la même journée obscure, qui chante de la même voix brouillée le désordre et le bruit, qui va, lavant sa plaie, toujours poussant pour rien son eau pauvre en amour. »

Jean-Michel Maulpoix

Jean-Michel Maulpoix


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Jean-Michel Maulpoix

 

Poèmes reproduits avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur Mercure de France

 

Emma aimait le bleu.

Celui des robes et des rubans que vendent les camelots de passage, ou des stores de soie que l’on tire aux fenêtres des calèches. Celui qui recouvre les livres où l’on parle d’amour.

Celui que laisse dans la tête la musique après que l’on y a dansé.

Elle n’avait pourtant jamais vu la mer.

 

 

(extrait du livre de Jean-Michel Mauploix, Une histoire de bleu, éd. Mercure de France MCMXCIV, 1992, « Dernières nouvelles de l’amour », p.107)

 

 

Ses robes, il faudrait en parler.

 

Cette manière qu’elle a d’en changer. D’en découdre avec la terre, avec le ciel. Ses ourlets blancs qui se déchirent et se rapiècent. Ses défroques d’algues à marée basse sur le sable mouillé. Ses fourrures et ses boléros quand elle s’en va danser au large. Et ce bleu, ce vieux bleu fétiche qui en voit de toutes les couleurs quand elle retrousse ses manches et se met au travail.

Les tentures brodées de myosotis et les miroirs profonds encadrés de faïence avouent quelle nostalgie l’habite. Ici se dissimule une vie recluse de femme, avec ses paquets de lettres noués de rubans violets, ses dentelles mauves, ses coffrets de turquoise, et toute la bijouterie des saphirs, des émeraudes et des perles, la pacotille des verroteries et des pendentifs de nacre, et quantité de fleurs exotiques aux tons indescriptibles piquées dans les vases de porcelaine dont aucune main humaine ne change jamais l’eau.

 

(extrait du livre de Jean-Michel Mauploix, Une histoire de bleu, éd. Mercure de France MCMXCIV, 1992, « Dernières nouvelles de l’amour », p.108)

 

 

 

AUBE VIERGE


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AUBE VIERGE

 

Humide au bord de l’aube

la Terre s’étale toute entière

De chaque côté des jarres les gardiens sont là

le cheval scellé aux reins de la vie ouvre le sillon

 

Niala-Loisobleu – 30 Août 2019

 

 

Autres thèmes

Quelques auteurs

Essais généraux

 

 Pierre Oster

Guy Goffette et Pierre Oster, Paris, juin 2001

 

LA TERRE (10/10/1995)

Poème de Pierre Oster

La terre, les rochers… Les rochers, les maisons, 

la nuit même,

La nuit, la plaine et la mer fondent un savoir 

proche des murs.

Puis, là-bas, le soleil masque sa solitude avec 

la nudité des choses, 

Brise le ciel des flaques, échafaude un bûcher

sur un lac.

La plaine, et la mer ! La prairie, les maisons. La 

campagne,

Dans les champs litérés par l’hiver, par l’hiver 

librement vaincus,

La campagne à mes pas se ranime et les chemins

nous portent. 

Le matin &endash; minceur des haies ! &endash; baigne le dieu du

Tout,

De l’ancienne présence. Ah ! voici que découlent 

des plantes

Des torrents de sève ! Et les eaux dans les nasses

du sol 

Se répandentÖ Aux confins de la vaste prairie 

et du fleuve,

La vérité du fleuve et la vérité de la prairie. Un 

feu 

Dans les feuillages, un feu près des villagesÖ Un 

dieu secret nous comble.

Ses dons, la nuit magnifiquement les cache ; ou les 

restitue à ton ardeur

Face au soleilÖ Tu dois donc les défendre et com-

prendre

La plaine avide, la mer aride -! Et vouloir que le 

jour

Progresse ! Ouvre les mains, la terre dort. Inter-

roge,

Invoque en dehors des mots le murmure de l’air. 

Les mots, 

Les mots que je tais s’achèveraient en combats 

monotones,

Si nous ne pénétrions le camp des saisons ; ne ten-

tions,

De brin d’herbe en brin d’herbe, embruns de la 

rosée et des vagues,

De rompre une énigme heureuse ; ah ! ne redou-

tions d’avoir part

Au poème impossible et favorable ! Une grange 

protège

Comme un bruit magique ; une charpente, arra-

chée aux bois,

Fait la majesté d’un lieu de pérennité. Le poème 

brille

Sur les figures que je contemple et que le temps

dépeint

Dans les parages d’un orage ! À l’entrée, en deçà

de la ferme,

À l’ombre d’un portail, à bord de souverains vais-

seaux,

Notre gloire est de sentir que la profondeur nous 

soulève

Jusqu’au sommet des montagnes ! Et, dès avant 

que midi

N’ait au nom du jour reconquis la nuit, la plaine

infidèle et fidèle,

La plaine, au large, amas de pierres ou puissants

écueils,

La mer avec le ciel recule. Ordre et mesure et dé-

sordre,

Je le cède à la splendeur des fleurs ! Je ne renie 

pas

L’espoir de connaître ou d’envahir, d’affronter

tant de routes,

Tant de jardins bientôt découverts par la marée ! 

Vénus

À pleines robes nous caresse. Ah ! la nuit délicate

détisse

La voile où la nature oscille ; où la prairie voyage ; 

Les eaux – du seuil des métamorphoses – imitent 

la solitude

Du soleil, composent la nudité qu’il a vêtue. Ah !

de hauts

Nuages naviguentÖ Un souffle pousse une petite

flamme,

Les éléments brûlent ! Et la flamme au pourtour

des champs

Révèle aux roseaux la base des arbres. En nous, 

à côté de nous, je décèle

La chaste éclosion, le tombeau de féconds bour-

geons

Tachés de mielÖ Maître des sources et du trajet

de la lymphe,

Le premier dieu de grotte en grotte a plusieurs

fois frémi,

Dans l’abri le plus précieux. Je le devine, lui 

demande

La clé de l’abîme ! Observer, quêter, de l’inté-

rieur des cours,

Les dons que le jour reçoit tandis que le dieu 

défaille.

Le brouillard, sur les tôles des hangars, se ré-

sout,

Guide obscur ! Et quelqu’un, sans que les cloches

résonnent,

Dans sa tranquillité vigilante a lancé une prière ; 

a crié, 

Du fond de la nuit presque humaine, une piété 

intrépide !

Ma piété s’adresse aussi peut-être à qui s’en va.

D’est

En ouest les nuages s’espacent, occupent le laby-

rinthe

Que sous nos yeux la mer recreuse en abandon-

nant des lambeaux 

Du manteau céleste ! Étoffe où le marcheur s’en-

roule,

Il s’en empare et ne l’oublie pas. Déjà l’impa-

tient matin

Hisse une faible voile, habille un destin de nau-

frage,

Refuse et présage un passage incertain ! Captifs, 

fugitifs,

Que n’usons-nous &endash; debout ! &endash; du droit d’explorer

la poussière,

La poussière, notre fortune ! Incorporons la cor-

ruption

Puisque le feu des cercles éternels joue sur nos

épaules,

Au fil de la sève s’épanche et dans ma chair.

La nuit

Nous condamne aux assauts de la pluie sur la 

cabine 

De ce tracteur. Rien ne demeure qui ne s’efface.

Et rien ne meurt

Devant les lames de la charrue. Advient, survient, 

très vite,

Un printemps beaucoup trop doux pour qu’il neige 

en avril,

Trop froid pour que nous convoitions l’immensité 

de la paille !

L’hiver s’amenuise et mon âme apprivoise le vent. 

Au-dessus du pavois

Des champs épars, à l’aplomb de mainte meule bâ-

chée

D’une bâche bariolée, le vent se cabre. Ah ! quatre 

chevaux,

Cinq ! Le soleil nous les dispute et les touche ! Un 

geste

Te rattache au royaume animal. Tu les flatteras !

La soumission

Vous inspire. Ils t’obéissent, tu les exauces. Ado-

rateur de météores,

Tu pries cependant les vainqueurs du domaine des 

puits,

De la margelle universelle et de l’humus. Le pay-

sage

Sur l’acier des socs se nuance. Apparition de mi-

roirs

De parfaites maresÖ Et la beauté, à son rythme,

opère

À travers l’azur, enseigne à l’azur la triple le-

çon,

La déchiffre, en invente le thème ! Une leçon 

de joie,

De joie ou d’orgueilÖ De joie et d’orgueil. Ou de 

peur,

Peur que la joie ingénument consume. Et j’épouse

la réponse

De la plaine étale aux arbres silencieuxÖ L’ins-

tant

L’interprète, la répète, la divise ! Et c’est sur lui

que je médite

Après qu’il s’est évanoui. Soif, nous avons faim

et soif

De lait, de semence et de sang ! Les morts mainte-

nant s’en nourrissent,

Sortent sans cesse des ténèbres en montrant leurs

fardeaux, 

De subtils déguisements d’écorce ! Et, dans l’herbe 

aux discrètes veines, 

D’un saule à l’autre, dans mes vers, et de pommier

en pommier,

Le vent régit les chemins qui nous sont chersÖ Un 

lien nous délivre

Que mon ardeur, ma ferveur renoue. Il nous échoit

de souffrir

La plainte héroïque ou la simple voix des saisons 

futures

Sur le continent de la prairie communale. Incons-

tant,

Constant, le soleil est inconstant ! Conquête intime, 

ébauche

D’un cycle infime de grandeur. Défaite, ou victoire, 

ou défi,

Je m’accorde à la matière ! À sa juste abondance.

À ses arcanes, 

À la forme des corps, la masse du ciel. Au sable

intact

Dans le bruit, dans le choc sacré du ressacÖ 

Le siècle,

Tel un appel, tel un écho. Nous y songeons. Nous 

sommes issus 

D’un sommeilÖ d’un éveilÖ absolusÖ Les feuilles

lisses,

Quel délice ! Et le lit du sel brille au dos des ré-

cifs,

On croirait d’une illumination des nations qu’em-

brasse la houle.

Le vent ! La sagesse, la fougue. Un culte, un rituel 

fou,

Le faste des mois dans le berceau des bois ! Ici,

j’anticipe

Le retentissement d’un appel au cúur du prin-

cipe infini.

La sève en réalité nous dévore et les rudes racines

se tordent. 

La mer, dans les grottes, batÖ Ne pas plier, ne pas 

ployer.

La mer, le vent la drosseÖ À distance, à ton rang,

tu discernes

La ronde &endash; ou la gravitationÖ &endash; des grains de pol-

len !

La merÖ Sa terrestre lenteurÖ Sève et lymphe fu-

sionnent,

Refaçonnant leur unité. À nous, dans le jour bref, 

de concevoir

Le crépusculeÖ Au soleil de transparaître au-devant

du cortège

Des champs qui bornent le paradis de l’étendue. 

À nous

De nous enclore dans une alliance et l’humble ten-

dresse !

De bénir la foudre et de faire alterner les dieux.

Je repars

Sans but vers la cible du temps. Audace ou besoin

de renaître

À l’amour des haies vives et des souchesÖ Ah ! dé-

sir

De courir la plaine ! Et la paix vole en direction des 

montagnes,

De sereines collinesÖ Au flanc des meules, des 

tumulus,

De tours que ruinent les saisons. La mer, l’océan 

fossile

Arrime aux remparts, aux rochers, d’incomparables 

vaisseaux,

Des vestiges parés de cielÖ Et les bois parfois rou-

geoient,

Bougent devant la mer, au bout des champs, sur

le parcours

Du feu ! Feu toujours ascendant du foyer des feuil-

lages, 

Toujours divin, toujours nouveau, toujours souter-

rain.

Les chevaux, leurs durs sabots. Le vent sur nos sim-

ples traces,

Selon sa loi disperse ses armées. Nous demeurons

à la merci 

LE GOÛT DU JOUR


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LE GOÛT DU JOUR

Le premier janvier à treize heures, un pigeon s’est posé sur la tête chauve de
Paul
Verlaine.

Cette année encore, il ne neigera pas.
Arthur continue de raser les murs.
II porte un sac à dos de cuir.

Le ministre du calcul mental a soufflé sous les lambris les trente-sept bougies de son centième anniversaire.

Marie a deux trous rouges au côté droit.
Elle dort.
Le menton contre la poitrine.
D’un si beau sommeil d’image peinte.

Chaque fois, je me répète la même chose : je n’écrirai plus de poèmes.
C’est déjà de l’histoire ancienne.

Pourtant, ça me reprend, cette envie bizarre, ce curieux besoin de paroles hâtives, de discorde et de bruit.

Je n’ai rien à dire, mais j’espère.
Comme si quelque chose allait se passer.
Comme si quelqu’un allait venir.

L’amour est un cargo chinois qui rouille.
Les seins des femmes portent le deuil.
Mais le noir leur va bien.

Beau temps pour se perdre en cette fin de siècle.
Nous n’irons plus au bois.
Les lauriers sont coupés.

Je ne prête cette fois aucune attention aux paroles que vous attendez de moi.
Je ne suis qu’un hoquet d’ivrogne.

La poésie est une vieille chienne qui sait prendre seule son plaisir en arrosant les réverbères.

Je compte les heures qui me séparent de ma mort. Ça me fait rire aux larmes.
Pardonnez-moi, je grince.

Je suis une porte qui bat.
Tout ce qu’il reste des maisons que j’ai pu rêver de construire.

Avec vue sur la mer et balcons de bois peint.
Le dimanche, tous ensemble, on trempait dans le thé de petits gâteaux secs.

Près de la plage, au bord du bleu…
C’est rire pour ne pas en pleurer, bien sûr, vous m’avez compris.

Le poème ?
Une vaisselle brisée.
L’héritage de grand-mère qui m’apprit à écrire, naguère, dans la cuisine.

Je suis si seul depuis sa mort : il m’a fallu noircir quantité de papiers.
Personne n’a noté cette absence.

J’écris pour oublier quelqu’un.
Comme d’autres boivent ou font la fête.
J’écris pour lui être fidèle.
C’est pareil.

La poésie, disais-je, est une vieille chienne qui aboie contre les enfants des autres.
Elle ne mord plus.

Tout cet amour qu’on n’aura pas.
Cet amour qu’on ne fera plus.
L’espérance n’est plus à la mode.

Trop de gens cherchent du travail.
Moi, je cherche mes mots.
Je collectionne les dictionnaires et les anthologies.

La fabrique de silence embauche.
Elle lait un excellent chiffre d’affaires.
On chuchote que le temps s’enfuit.

On n’entend pas crier les morts.
Ni le bruit des obus en fleurs.
La télévision marche toute seule.

Les citernes d’Afrique sont vides.
Nos pleurs de crocodiles ne les ont pas remplies.
La charité a du chagrin.

Le
Dieu s’occupe de ses affaires.
Sa soutane est d’un blanc parfait.
Il porte des chaussures de toile.

L’herbe même se demande à quoi bon reverdir.
Le paysage a pris de l’âge.
C’est curieux, autant de fatigue.

Sale temps pour l’amour en cette fin de siècle.
Nous n’irons plus à la piscine : les bassins sont vidés.

La poésie est une vieille chienne. Ça la fait rire, ces os de lapin dans les poubelles et ces puces qui la grattent.

Ça l’amuse un peu de n’être plus rien, et de jouer à faire rimer ensemble la tristesse d’autrui et la sienne.

Fumeur, ou non fumeur ?
Avec sel ou sans sel ?
Je les préfère d’un blond très doux, ou très brunes aux yeux bleus.

C’est faux, ce que j’affirmais tout à l’heure : pour une fois, je fais attention à ne dire que la vérité.

Les photographies de femmes nues sont des avions de chasse.
En piqué, droit sur le boulevard.
Arrêtées aux feux rouges.

Moi, je traverse dans les clous.
Quand trouverez-vous la cisaille qui nous délivrera de ces barbelés ?

Nous reprendrons goût au lyrisme, je vous le certifie.
L’enthousiasme nous reviendra.
Avec des cris intempestifs.

Pas celui des ânes qui vont brouter derrière l’église et qui écoutent dévotement sonner les cloches.

Celui plutôt de la mitraille et de l’explosif.
Celui qui accompagne au loin de longs convois d’enfants blessés.

Je sais de quoi je parle : je suis né un jour d’armistice.
A portée de fusil des morts.
J’ai le cœur plutôt pacifiste.

Je n’ai pas déposé les armes.
Vous voyez, je cherche mes phrases.
C’est dire que je crois encore à des choses.

Chaque fois que la nuit tombe, j’ai le mal de la lumière.
La nuit, je ne prends plus la mer.
Mon sommeil reste au port.

La poésie, je le répète, est une vieille femme qui soulève le rideau et qui observe les passants par la fenêtre.

Clouée dans son fauteuil par son arthrose et ses varices, elle regarde les jolies filles qui défilent à la télévision.

Depuis longtemps, elle ne jouit plus, et fait collection de timbres, de porte-clefs, de pin’s et de cartes postales.

Des quatre coins du monde, depuis que le monde est carré, brillant et coloré comme un verre de
Venise.

Il y a toujours de vieux fous pour lui expédier des nouvelles et l’assurer qu’ils pensent à elle de tout leur cœur.

Bons baisers de partout !
D’aucuns parlent de la clairière, de la margelle du puits, et de la clameur des grands vents.

Ils affirment qu’un dieu furtif vient parfois loger son immense amour dans une embellie de paroles bien accordées.

Ils abusent cette infirme, rivée à sa chaise de misère, qui a appris à lire dans les livres des autres.

Elle aime croire à ces choses.
Ces mots lui font du bien.
Ils rendent un joli son.
Sa vie n’est plus si grise.

D’aucuns prétendent que le poème fait se lever le jour, ou que la poésie vient à bout de l’obscurité.

C’est redire deux fois la même chose.
Qu’ils aillent donc se faire foutre !
Je n’aime pas la croyance.

Je la veux sans espoir, nue sur une chaise de paille, comme une femme qui se donne pour rien au premier venu.

Je n’ai guère de goût pour les prouesses de cirque et les cartes truquées.
Je ne fais pas commerce.

Je me contente pour mon salut de la dose d’espoir minimum qui permet à un homme de se relever le matin.

Si par surcroît les mots offrent un peu d’amour, je ne le refuserai pas : c’est une denrée rare, il me semble.

Le vrai, celui des autres qui s’en vont deux par deux dans la tiédeur d’un soir, avec des regards et des rires.

Celui-là ne se discute pas.
On voudrait plutôt l’apprendre par cœur, et le réciter à voix haute.

Comme un poème du père
Hugo ou de
Ronsard cueillant des roses dans son jardin à l’heure où la campagne blanchit.

Après tout, c’était pas si mal, ce bruit d’horloge ou de violoncelle du cœur bien accordé.

Dans une poitrine heureuse, la parole naguère rendait de beaux sons.
Parfois, on se prenait à croire.

La poésie me dit : «
Ne touche pas à mes seins. »
Je lui réponds : «
Evitez, je vous prie, de me téléphoner le soir.

Surtout après huit heures.
Je reprise mes chaussettes et repasse mes leçons.
Je voudrais y voir clair.

Je réapprends, seul, à parler.
Je n’aime pas que l’on me dérange.
Ma tristesse est la seule chose qui m’appartienne. »

Inutile de mentir : la poésie, en vérité, ne me demande rien.
C’est moi qui voudrais lui causer.
Elle fait la sourde oreille.

Et ma mémoire est si mauvaise que c’est à peine si je me souviens d’avoir vécu.
Je ne reconnais plus mon ombre.

J’ai dû manquer quelqu’un, ou quelqu’un a dû me manquer, sans même que je m’en aperçoive, à l’arrêt de l’autobus.

Pour trouver si peu de goût aujourd’hui, à ce qui m’entoure, si peu de choses qui vaillent la peine.

A moins que ce ne soit le monde qui ne ressemble pas aux idées que l’enfant que je fus s’en était faites.

J’ai renoncé et j’ai vieilli, ne voyant plus passer les heures, mangeant vite et dormant profond.

Ma vie même ne m’appartient plus.
J’ai oublié d’être quelqu’un.
J’attends celle qui me prouvera le contraire.

Le cœur nu comme un ongle.
Du sparadrap collé aux lèvres, mon amour essaie de chanter.
Sa grimace ne rend aucun son.

Adieu marines et beaux dimanches, le souvenir des cahiers neufs.
Manteau rouge de la petite fille.

Seule à la sortie de l’usine : un oiseau de faïence sur la cheminée, mais pas de quoi en faire un plat !

C’est curieux, ce besoin d’en repasser périodiquement par une sorte de galimatias pour se baigner dans la musique !

De la prose, encore de la prose : la poésie viendra plus tard, avec le petit camion noir, les chrysanthèmes et les couronnes.

Les mots se chargent de la mort, pour la vie on se débrouille seul.
Les oreilles d’autrui sont distraites.

J’ai l’âme un peu humide et le cœur plutôt sec.
Je ne porte pas encore de lunettes.
Mes deux tempes ont blanchi.

Je nage comme un poisson perdu au fond d’un bois, un morceau de pain dans la soupe, un caillot de sang dans un cœur.

Je touche la nuit avec les doigts.
Chaque matin je caresse le ciel quand ses paupières sont encore chaudes.

J’aime les buvards, les bouteilles d’encre, la mémoire qui fait mal et les étoiles filantes.

J’aime l’amour de
Marie : notre vie somme toute n’est pas si monotone.
Nous nous aimons souvent dans des pièces vides.

D’un jour à l’autre, on se répète : «
Je voudrais être une phrase nouvelle, avec des mots pas encore dits ».

Je rouille comme un cargo chinois transportant de la trinitrine sur les eaux vertes du
Pacifique.

Et cent vingt mille tonnes d’apparences paisibles à échanger contre l’uranium enrichi d’un simple cri de joie.

Avec un accent circonflexe, juste au-dessus du
A majuscule du mot amour.
Je suis sûr que mon âme, alors, se sentirait mieux.

Tirer, tirer sur l’élastique de la mélancolie : qu’il claque entre mes doigts.
Que le ciel pousse un cri !

Les oiseaux, pour leurs chants, ne touchent qu’un bien maigre salaire.
Pas de quoi nourrir la nichée.

Avec tous ces impôts en plus, payés cash sur le bleu, pour venir en aide à la solitude nocturne des étoiles.

Les bas noirs ont filé.
La robe de bal se mite.
L’or des vieux bijoux se ternit.
La poésie, pourtant, a de beaux restes.

Devant la glace, elle se maquille et fait semblant : «
Miroir, dis-moi que je suis toujours la plus belle ».

Elle rêvait de changer la vie, elle se contente un soir de déplacer les meubles.
Elle reprend son journal.

C’est fini, calmez-vous.
Vous ne sentirez rien.
Vous allez doucement vous séparer de votre corps.

Encore une tasse de thé ?
Un carré de chocolat ?
Une dernière cigarette ?
Mais quel est donc votre parfum ?

Le temps s’est un peu radouci.
Avez-vous vu ce pigeon blanc qui s’est posé sur la tête chauve de
Paul
Verlaine ?

Jean-Michel Maulpoix