WRITTEN IN WATER PAR JULIEN GRACQ


WRITTEN IN WATER PAR JULIEN GRACQ

Certes, il me dure d’être condamné à cette malédiction de l’épaisseur.
Ce corps comme une outre plombée, pourrissant comme tout ce qui a ventre, et toute la servitude humaine dans ce mot, mot qui décapite les étoiles, le plus dérisoire, le plus
clownesque que recèle le langage, graviter.
Rien ne m’a jamais bouleversé comme l’avatar souriant de promesse au pied de mon lit dans son cadre de peluche d’un personnage devenu miroir, — et, sans doute à la fin lourd
d’un secret de divine paresse, dissous dans le plan et confié au médiateur le plus consolant qui soit pour moi de l’infini.
Pourrait-on jamais vivre qu’à fleur de peau, se prendre à d’autres pièges qu’à ceux des glaces et — déplié comme ces belles peaux de bœuf qui boivent le
ciel de toute leur longueur — déplissé, lissé comme une cire vierge au seuil des grands signes nocturnes — bouquet séché qui livre ses souvenirs dans le
noir — devant cette photographie jaunie dans son cadre de peluche ai-je jamais pu me glisser, tarot mêlé au jeu du rêve, entre les feuillets de mon lit sans songer au jour
où — sans âge comme un roi de cartes — familier comme le double gracieux des bas-reliefs d’Egypte — plat comme l’aïeul sur fond de mine de plomb, à la
belle chemise de guillotiné, des albums de famille, — désossé comme ces beaux morts des voitures de course dont le cœur se brise de se réveiller trop vite au
creux d’un rêve splendide de lévitation — je retournerai hanter ma parfaite image.

Julien Gracq

« LES NUITS BLANCHES »- NIALA 2021 – ACRYLIQUE S/CANSON -ENCADRE SOUS-VERRE 40X50


« LES NUITS BLANCHES »

NIALA

2021

ACRYLIQUE S/CANSON

ENCADRE SOUS-VERRE 40X50

Comme la figure de proue d’un vaisseau à trois ponts fourvoyé dans ce port de galères, au-dessus de la Méditerranée plate dont le blanc des vagues semble toujours
fatigué d’un excès de sel se levait pour moi derrière une correcte, une impeccable rangée de verres à alcools, le visage de cette femme violente.

Derrière, c’était les grands pins mélancoliques, de ceux dont l’orientation des branches ne laisse guère filtrer que les rayons horizontaux du soleil à cette heure du
couchant où les routes sont belles, pures, livrées à la chanson des fontaines. On entendait dans le fond du port des marteaux sur les coques, infinis, inlassables comme une
chanson de toile au-dessus d’un bâti naïf de tapisserie balayé de deux tresses blondes, circonvenu d’un lacis incessant de soucis domestiques, avec au milieu ces deux yeux doux,
fatigués sous les boucles, la sœur même des fontaines intarissables. On ne se fatiguait pas de boire, un liquide clair comme une vitre, un alcool chantant et matinal. Mais
c’était à la fin un alanguissement de bon aloi, et tout à coup comme si l’on avait dépassé l’heure permise, — surpris le port sous cette lumière
défendue où descendent à l’improviste pour un coup de main les beaux pirates des nuits septentrionales, les lavandières bretonnes à la faveur d’un rideau de brumes
— c’était tout à coup le murmure des peupliers et la morsure du froid humide — puis le claquement d’une portière et c’était la sortie des théâtres dans
le Pétrograd des nuits blanches, un arroi de fourrures inimaginable, l’opacité laiteuse et dure de la Baltique — dans une aube salie de crachements rudes, prolongée des
lustres irréels, la rue qui déverse une troïka sur les falaises du large, un morne infini de houles grises comme une fin du monde — c’était déjà l’heure
d’aller aux Iles.

Julien Gracq

Sans être régie par les marées la Méditerranée laisse le bleu et le blanc dans tout leur symbole

annulant les prédictions guerrières au prétexte de Carthage

C’était du moins ma conviction qui n’a pas été partagée…

Niala-Loisobleu – 11 Septembre 2021

LES JARDINS SUSPENDUS PAR JULIEN GRACQ


LES JARDINS SUSPENDUS PAR JULIEN GRACQ

Je suis entré dans la nuit fraîche des marronniers.

C’est toujours vers les lisières des villes de province, à l’insertion soudaine des quartiers d’usines désaffectées où tremblent au vent des bouquets de niasse, des
déchets de lingerie comme des pariétaires au long des grilles lépreuses des fenêtres, dans un silence plus prenant que celui d’une émeute avant le premier coup de feu,
que j’aime à suivre au fil des basses voûtes noires ces traînées longtemps humides sur l’asphalte où tiédissent englués au sol les pétales blancs et
roses, et ces lourdeurs humides de l’air sous le tunnel de branches le plus impénétrable que j’aie jamais vu. Le vide des pavés sur la droite, intercepté par la
retombée des arbres, surprend comme une étendue marine et l’on peut cheminer seul selon la pente vers des rivières tristes, cimetière tout l’hiver des embarcations de
plaisance, des places envahies silencieusement par les gazons et les jeux sans bruit des enfants pauvres, avec parfois un wagon de marchandises engourdi ou la vocalise dérisoire d’un
cerf-volant. Rien ne me va davantage au cœur alors que la terrasse étouffée de verdures noires d’un café somnolent de ces boulevards excentriques. La solitude est celle des
franges habitées d’où l’on tourne l’épaule aux fenêtres

— comme du haut des falaises d’un vélodrome plein à craquer le regard étourdi jusqu’à l’écœurement qui flotte sur les terrains vagues où pend du linge
à sécher aux guimbardes des nomades, ou le laisser-aller incompréhensible de somnolence des gares de triage de banlieue. Les heures glissant sans effort et sans trace sur le
cadran plumeux d’un ciel océanique entre les feuilles, l’averse incolore et battante dont rien ne protège, la salle vide, le bâillement domestique submergeant sans effort le
comptoir

— quelle halte ! — et vertigineusement, de n’aller à rien tout au long de ces singuliers boulevards de ceinture, du harassement dépaysant comme sous l’alizé de ces
grands atolls de feuillages, sentir immobile circuler au flanc de la cité ce réseau de mort subite, et les grands coups de lance du désert jusques au cœur menacé des
villes de ces tranchées familières du vent.

Julien Gracq

MESURE DES SEMAILLES


MESURE DES SEMAILLES

Sur l’horizon nébuleux aucun trait de croissance des semailles

Du grain que la main jette

le poisson en ligne entre en Avril

la voile attend que le vent montre sur quel do il s’accroche

Le chat se faufile entre le mur et la haie

De la plus haute branche l’oiseau a l’oeil à l’optique point d’amer solaire

attend pour construire le cap

Aucune information-radio.

Niala-Loisobleu – 1er Avril 2021

POUR GALVANSER L’URBANISME

Gêné que je suis toujours, sur les lisières d’une ville où cependant il serait pour nous d’une telle séduction de voir par exemple les beaux chiendents des steppes
friser au pied même de l’extravagante priapée des gratte-ciel, déçu par le dégradé avilissant, la visqueuse matière interstitielle des banlieues, et, sur les
plans, leurs cancéreuses auréoles, je rêve depuis peu d’une Ville qui s’ouvrît, tranchée net comme par l’outil, et pour ainsi dire saignante d’un vif sang noir
d’asphalte à toutes ses artères coupées, sur la plus grasse, la plus abandonnée, la plus secrète des campagnes bocagères. Que ne pourrait-on espérer d’une
ville, féminine entre toutes, qui consentît, sur l’autel d’une solitaire préoccupation esthétique, le sacrifice de cet embonpoint, moins pléthorique encore que
gangreneux, où s’empêtre perversement comme dans les bouffissures de l’enfance la beauté la plus mûre et la plus glorieuse d’avoir été fatiguée par les
siècles, le visage d’une grande cité. Le papillon sorti du cocon brillant des couleurs du rêve pour la plus courte, je le veux bien, la plus condamnée des existences, c’est
à peine s’il donnerait l’idée de cette fantastique vision du vaisseau de Paris prêt à larguer ses amarres pour un voyage au fond même du songe, et secouant avec la
vermine de sa coque le rémore inévitable, les câbles et les étais pourris des Servitudes Economiques. Oui, même oubliée la salle où l’on projetait l’Age d’Or,
il pourrait être spécialement agréable, terminée la représentation de quelque Vaisseau Fantôme, de poser sur le perron de l’Opéra un pied distrait et pour une
fois à peine surpris par la caresse de l’herbe fraîche, d’écouter percer derrière les orages marins du théâtre la cloche d’une vraie vache, et de ne s’étonner
que vaguement qu’une galopade rustique, commencée entre les piliers, soudain fasse rapetisser à l’infini comme par un truc de scène des coursiers échevelés sur un
océan vert prairie plus réussi que nature.

Serais-je le seul ? Je songe maintenant à ce goût panoramique du contraste, à ce choix du dépouillement dans le site où s’édifieront les constructions les plus
superflues, les plus abandonnées au luxe, palaces de skieurs, caravansérails, dancings des déserts, des Saharas, des pics à glaciers, où trouve à s’avouer avec
naïveté je ne sais quel besoin moderne d’ironie et d’érémitisme. Revient surtout me hanter cette phrase d’un poème de Rimbaud, que sans doute j’interprète si mal
— à ma manière : « Ce soir, à Circeto des hautes glaces… » J’imagine, dans un décor capable à lui seul de proscrire toute idée simplement
galante, ce rendez-vous solennel et sans lendemain. Au-dessus de vallées plus abruptes, plus profondes, plus noires que la nuit polaire, de culmina-tions énormes de montagnes
serrées dans la nuit épaule contre épaule sous leur pèlerine de forêts — comme dans la « pyramide humaine » au-dessus des nuques de jeunes Atlas raidis
par l’effort une gracieuse apparition, bras étendus, semble s’envoler sur la pointe d’un seul pied, — ou plus encore comme à là lueur du jour la céleste Visitation des
neiges éternelles, leur attouchement à chaque cime de gloire dans une lumière de Pentecôte, — l’œil dressé sous un angle impossible perçoit en plein
ciel d’hiver nocturne des phares tournoyants dans les sarabandes de la neige, de splendides et longues voitures glissant sans bruit le long des avenues balayées, où parfois un glacier
dénude familièrement la blancheur incongrue d’une épaule énorme — et toutes pleines de jouets somptueux, d’enfants calmes, de profondes fourrures, et se hâtant
tout au long des interminables et nobles façades des palais d’hiver vers la Noël mystérieuse et nostalgique de cette capitale des glaces.

Le souvenir charmant que j’ai gardé de cette ville où les feux de bengale roses éclataient dans les collines de neige, où la jeunesse dorée des quartiers riches, à
minuit, s’amusait à jeter dans les précipices qui ceinturent ce belvédère de glace des torches enflammées qui rapetissaient mollement, régulièrement, dans la
transparence noire, jusqu’à ce que, le souffle coupé par une nausée vague, on relevât les yeux vers la nuit piquetée d’étoiles froides, et qu’on sentît la
planète pivoter sur cette extrême pointe. Devant le perron du casino, deux avenues immaculées, escarpées, majestueuses, entrecroisaient une courbe à double
évolution; lancées comme dans un toboggan, moteur calé, des voitures en ramenaient, vers les jolies banlieues verticales, les derniers fêtards sur le rythme doux des
aérolithes, la lumière électrique, si pauvre toujours et si grelottante sur les rues blanches, je l’ai vue s’enrichir de sous-entendus d’au-delà, de magnifiques points
d’orgue à chaque pli de la neige, plus suspecte et plus que les plaines de toutes les Russies lourde, pouvait-on croire, de cadavres de contrebande sous cet éclairage
pestilentiel.

Mais, à quatre heures du matin, dans l’air glacé, les immenses avenues vides sous leurs lumières clignotantes ! Une brume vague montait des abîmes, et, complice de la
somnolence du froid extrême, mêlait les étoiles aux lumières infimes de la vallée. Accoudé à un parapet de pierre, l’œil aux gouffres frais et nuageux,
humides au matin comme une bouche, ma rêverie enfin prenait un sens. Sur les kilomètres vertigineux de ces avenues démesurées, on n’entendait plus que le bruissement des
lampes à arc et les craquements secs des glaciers tout proches, comme une bête qui secoue sa chaîne dans la nuit. Parfois, au bout d’une perspective, un ivrogne enjambait la
rampe d’un boulevard extérieur comme un bastingage.

Villes ! — trop mollement situées !

Et pourtant, des villes réelles, une me toucherait encore jusqu’à l’exaltation : je veux parler de Saint-Nazaire. Sur une terre basse, balayée devant par la mer, minée
derrière par les marais, elle n’est guère, — jetées sur ce gazon ras qui fait valoir comme le poil lustré d’une bête la membrure vigoureuse des côtes
bretonnes, — qu’un troupeau de maisons blanches et grises, maladroitement semées comme des moutons sur la lande, mais plus denses au centre, et comme agglutinées par la peur des
grands coups de vent de mer. Assez tragique est l’abord de cette ville, que je me suis toujours imaginée mal ancrée au sol, prête à céder à je ne sais quelle
dérive sournoise. Des boqueteaux de grues géantes aux bras horizontaux se lèvent comme des pinèdes pardessus les berges boueuses, en migration perpétuelle, de ce grand
fleuve gris du nord appelant comme une rédemption la blancheur des cygnes de légende qu’est devenue dans un mélancolique avatar final la rivière lumineuse et molle de la
Touraine.

Par la vitre du wagon, on songe aussi, pris dans le champ d’un périscope, au camp d’atterrissage des géants martiens à tripodes de Wells.

Je lui dus, par un bel été, la surprise d’une de ces poétiques collusions, de ces drôles d’idées qui naissent parfois aux choses et laissent soudain interdite la pire
fantaisie. Pardessus les toits de ses maisons basses, la ville, en moquerie profonde, je pense, de ses dérisoires attaches terrestres, avait hissé en guise de nef de sa
cathédrale absente — haute de trente mètres et visible mieux que les clochers de Chartres à dix lieues à la ronde, la coque énorme entre ses tins du paquebot
« Normandie ». Ville glissant de partout à la mer comme sa voguante cathédrale de tôle, ville où je me suis senti le plus parfaitement, sur le vague boulevard de
brumes qui domine le large, entre les belles géographies sur l’asphalte d’une averse matinale et tôt séchée, dériver comme la gabare sans mâts du poète sous
son doux ciel aventureux.

Mais ce Saint-Nazaire que je rêve du fond de ma chambre existe-t-il encore ? Lui et tant d’autres. Villes impossibles comme celles que bâtit l’opium, aux lisses façades
glaciales, aux pavés muets, aux frontons perdus dans les nuages, villes de Quincey et de Baudelaire, Broadways du rêve aux vertigineuses tranchées de granit — villes
hypnotisées de Chirico — bâties par la harpe d’Amphion, détruites par la trompette de Jéricho — de tout temps ne fut-il pas inscrit dans la plus touchante des
fables que vos pierres, suspendues aux cordes de la lyre, n’attendaient jamais, pour se mettre en mouvement, que les plus fragiles inspirations de la poésie. C’est à ce mythe qui fait
dépendre, avec combien de lucidité, du souffle le plus pur de l’esprit la remise en question des sujétions les plus accablantes de la pesanteur que je voudrais confier les
secrets espoirs que je continue à nourrir de n’être pas éternellement prisonnier de telle sordide rue de boutiques qu’il m’est donné (!) par exemple d’habiter en ce
moment.

Pourquoi ne m’accrocherais-je pas à de telles pensées pour me donner le cœur de sourire parfois de leurs villes de pierres et de briques ? Libre à eux de croire s’y loger.
Le diable après tout n’y perd rien et, tout boiteux qu’il est, paraît-il, comme la justice, n’aura jamais fini d’en faire sauter les toits.

Julien Gracq

PLEINE EAU


PLEINE EAU

Le cri d’un coq traîne par les rues vides, dans cette chaude après-midi de juin où il n’y a personne.
Le silence, profond comme un grenier à blé abandonné, gorgé de chaleur et de poussière.
Quel désœuvrement sous les voûtes basses de ces tilleuls, sur ces marteaux de portes où bâillent mille gueules de bronze !
Quel après-midi de dimanche distingué, qui fait rêver de gants noirs à crispins de dentelles aux bras des jeunes filles, d’ombrelles sages, de parfums inoffensifs, des
steppes arides du cinq à sept !
Seul un petit nuage, alerte, blanc, — comme le nageur éclatant porté sur l’écume ombre soudain de stupidité la foule plantée sur la plage — couvre de
confusion tout à coup le paysage endormi et fait rêver d’extravagance au fond de l’avenue un arbre qui n’a jamais encore volé.

Julien Gracq

GANG


GANG

Il y avait, toujours chargé au plein cœur de la ville, ce quartier tournant projetant par saccades vers les routes de banlieue le flot de ses voitures comme le barillet d’un
revolver.
C’est de là que nous partions pour les voyages-surprise et les soirs bordés d’églantines, les beaux matins des documentaires de pêche à la truite qui brassent à
poignées tout un saladier de pierreries.
Les doigts serrés sur le bor-dage de tôle, et le fleuve d’air sculptant un bec d’aigle et la majesté d’une figure de proue sous le casque de toile blanche.
Au bout des robes blanches sur chaque boulevard d’huile noire, une forêt qui s’ouvre en coup de vent comme la mer
Rouge — à l’enfilade de chaque flaque solaire, le lingot de glace que tronçonnent les massifs d’arbres — au bout de chaque branche, une fleur qui se déplie dans un
claquement de linge — au bout de chaque bras, la rose brûlante d’un revolver.

Julien Gracq

LE VENT FROID DE LA NUIT


LE VENT FROID DE LA NUIT

Je l’attendais le soir dans le pavillon de chasse, près de la Rivière Morte. Les sapins dans le vent hasardeux de la nuit secouaient des froissements de suaire et des craquements
d’incendie. La nuit noire était doublée de gel, comme le satin blanc sous un habit de soirée, — au-dehors, des mains frisées couraient de toutes parts sur la neige.
Les murs étaient de grands rideaux sombres, et sur les steppes de neige des nappes blanches, à perte de vue, comme des feux se décollent des étangs gelés, se levait la
lumière mystique des bougies. J’étais le roi d’un peuple de forêts bleues, comme un pèlerinage avec ses bannières se range immobile sur les bords d’un lac de glace. Au
plafond de la caverne bougeait par instants, immobile comme la moire d’une étoffe, le cyclone des pensées noires.

En habit de soirée, accoudé à la cheminée et maniant un revolver dans un geste de théâtre, j’interrogeais par désœuvrement l’eau verte et dormante de ces
glaces très anciennes; une rafale plus forte parfois l’embuait d’une sueur fine comme celle des carafes, mais j’émergeais de nouveau, spectral et fixe, comme un marié sur la
plaque du photographe qui se dégage des remous de plantes vertes. Ah ! les heures creuses de la nuit, pareilles à un qui voyage sur les os légers et pneumatiques d’un rapide
— mais soudain elle était là, assise toute droite dans ses longues étoffes blanches.

Julien Gracq

LA BASILIQUE DE PYTHAGORE


LA BASILIQUE DE PYTHAGORE

Il y a dans un coin de ma mémoire cette ville alerte dont je n’ai pas encore voulu jouir.
Les boulevards tournent avec les rayons du soleil et l’ombre est de tout temps réservée aux rues de traverse et au quartier désuet des conspirateurs.
C’est là que je m’achemine à midi sonné par des ruelles où le vent perpétuel rebrousse les herbes.
De très vieux hôtels à baldaquins de pierre s’entremêlent çà et là à quelques-unes de ces charmantes gares de campagne désaffectées que la
ville a avalées au passage — aussi bien conservées, ma foi, que
Jonas dans sa baleine.
Au coin de la rue se balance la pancarte bleue défraîchie de la salle d’attente des premières classes.
Une maison hospitalière y donne — pourquoi pas ? — ses jeux folâtres; par la grille du guichet il m’est donné parfois de surprendre, au creux d’un ballot de
cotonnades, les ébats les moins condamnables.
On se croit tout à coup — dans une apothéose de madras de couleur et cette ombre, cette ombre fraîche ! — au cœur de quelle
Caroline du
Sud !
Et la poussière ! — cette fine poussière de charbon des gares très patinées, dont l’odeur enivre.
Tout autour, un jardin, accueillant, — des colchiques, des bougainvilliers.
Il est défendu de s’arrêter longtemps.
L’ombre d’un gratte-ciel tout blanc éteint la petite gare, on pense tout à coup à la
Sicile, aux rues en falaise de je ne sais quelle
Salerne de béton où dans un ouragan de mouches l’ombre des loggias de l’Hôtel de ville haut perché écrase les maisons du port et leurs belles lingeries multicolores,
leur grand pavois des jours de fête, qui sont tous les jours.
Il y a aussi une débauche d’horloges de fer, comme de grandes araignées.
Si débonnaires, si tranquilles.
Le ferraillement énorme d’un tramway entre au cœur de tout cela comme un tremblement de terre, une explosion de vaisselle, ou le tintamarre réjouissant de ces tubes de métal
accordés qu’ébranlent les portes des magasins pleins de pénombre où l’on marchande des bibelots d’osier, des porcelaines, des flacons treillissés de parfums
exotiques.
Pour en revenir à la petite gare, dans son jardin s’est réfugié un cèdre.
Entre les murailles verticales qu’il touche et qui font sauter le cœur de joie à leur élan lisse, il étend ses branches comme ces niveaux d’eaux croupies des puits très
profonds, les années de sécheresse.

On a du le descendre là au bout d’une corde, et c est dans cette galerie de forage, sous ce culot de verdure, sous ces clapets de verdure dormnés par cent trente-cinq étages et
l’éclat neuf en plein jour de toutes les étoiles, c’est la que je donne mes rendez-vous d’amour et mes baisers voraces, mes premiers baisers.

Julien Gracq

AUBRAC


AUBRAC

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Il faut si peu pour vivre ici. De ce balcon où penche la montagne à l’heure où le soleil est plus jaune, il ne reste plus à choisir qu’à droite la banquette où
l’herbe noircit sous les châtaigniers, à gauche la Viadène au loin déjà toute bleue. A mi-pente, la journée respire. De cette galerie ample et couverte où
glisse la route de gravier rose au-dessus du Causse gris-perdrix, on voit mûrir très bas les ombres longues dans la lumière couleur de prune. Tout commande de faire halte à
ce reposoir encore tempéré où la terre penche, pour respirer l’air luxueux de parc arrosé, la journée qui s’engrange dans les rais du miel et la chaleur de l’ambre,
jusqu’à ce que l’œil gorgé revienne à la route rose qui monte sous le soleil avant de tourner dans l’ombre d’un bois de sapins, et que ta main déjà fraîchisse
avec le soir — ta main qui laisse filtrer le bruit plus clair du torrent, ta main qui me tend les colchiques de l’automne.

Nous monterons plus haut. Là où plus haut que tous les arbres, la terre nappée de basalte hausse et déplisse dans l’air bleu une paume immensément vide, à l’heure
plus froide où tes pieds nus s’enfonceront dans la fourrure respirante, où tes cheveux secoueront dans le vent criblé d’étoiles l’odeur du foin sauvage, pendant que nous
marcherons ainsi que sur la mer vers le phare de lave noire par la terre nue comme une jument.

Julien Gracq

LE GRAND JEU


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LE GRAND JEU

Ce je ne sais quoi d’inconsistant qui flotte sur les quartiers proches des gares

— la fécondité des grands nuages blancs de juin sur les prairies vertes, tout mangés d’azur sur les bords comme des veines bleues qui deviennent lait dans une mamelle

— ce tendre glacis d’eau sur les yeux, sur les lèvres, cet ombilic de Vénus anadyomène par où baignera toujours pour moi dans quelle eau-mère la plus touchante
des femmes

— le hérissement soudain des eaux et des feuilles dans la lumière poudreuse d’un matin d’été brumeux le long des prairies couchées et des saules des grands
fleuves

— ce choc au cœur devant les paysages solennels de clairières, plus émouvantes entre les lisières de forêts rangées que le champ de bataille encore vierge,
le concert prodigieux de silence qui sépare deux armées avant le chant de la trompette

— ce tendre rose de fleur, cette effusion de pétales qui s’éveille au cœur du métal chauffé et rougit pour moi seul les grands drapeaux de tôle, l’estampage
immaculé des arums et des lis,

— le crépuscule soudain, la petite mort mélancolique des cloches dans les après-midi écrasés de soleil des dimanches — les grands sphinx qui s’allongent au
crépuscule sur les étangs brumeux des stades

— le front à perte de vue sur les plaines d’un bois de légende comme le mur d’une cataracte de silence

— aux douze coups de minuit le fantasme interdit d’un théâtre d’or et de pourpre, glacé, nacré, cloisonné, lamelle comme un coquillage, déserté comme
une termitière après l’égorgement rituel, dans un maëlstrom de pinces et de griffes, du couple royal

— les délirantes géométries euclidiennes des gares de triage

— les majestueuses processions de meubles d’un autre âge, les grands charrois de lits-clos des trains de marchandises,

— le visage souverain, clos et scellé comme un marbre, d’un coureur de demi-fond suspendu au-dessus d’un virage, comme un homme qui plonge à cheval dans la mer

— le mancenillier abondant des lustres de Venise

— le charme des forêts désaffectées des environs de Paris, où parfois un seul château d’eau veille sur d’immenses solitudes

— j’ai parfois songé à retourner ces vignettes obsédantes, ces tarots d’un jeu de cartes fourbe

— à chercher pour qui ces figures à jamais en moi singulières pouvaient n’avoir qu’un même envers.

 

Julien Gracq