FERNANDO PESSOA – BUREAU DE TABAC


FERNANDO PESSOA – BUREAU DE TABAC

Je ne suis rien
Jamais je ne serai rien.
Je ne puis vouloir être rien.
Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde.

Fenêtres de ma chambre,
de ma chambre dans la fourmilière humaine unité ignorée
(et si l’on savait ce qu’elle est, que saurait-on de plus ?),
vous donnez sur le mystère d’une rue au va-et-vient continuel,
sur une rue inaccessible à toutes les pensées,
réelle, impossiblement réelle, précise, inconnaissablement précise,
avec le mystère des choses enfoui sous les pierres et les êtres,
avec la mort qui parsème les murs de moisissure et de cheveux blancs les humains,
avec le destin qui conduit la guimbarde de tout sur la route de rien.

Je suis aujourd’hui vaincu, comme si je connaissais la vérité;
lucide aujourd’hui, comme si j’étais à l’article de la mort,
n’ayant plus d’autre fraternité avec les choses
que celle d’un adieu, cette maison et ce côté de la rue
se muant en une file de wagons, avec un départ au sifflet venu du fond de ma tête,
un ébranlement de mes nerfs et un grincement de mes os qui démarrent.

Je suis aujourd’hui perplexe, comme qui a réfléchi, trouvé, puis oublié.
Je suis aujourd’hui partagé entre la loyauté que je dois
au Bureau de Tabac d’en face, en tant que chose extérieurement réelle
et la sensation que tout est songe, en tant que chose réelle vue du dedans.

J’ai tout raté.
Comme j’étais sans ambition, peut-être ce tout n’était-il rien.
Les bons principes qu’on m’a inculqués,
je les ai fuis par la fenêtre de la cour.
Je m’en fus aux champs avec de grands desseins,
mais là je n’ai trouvé qu’herbes et arbres,
et les gens, s’il y en avait, étaient pareils à tout le monde.
Je quitte la fenêtre, je m’assieds sur une chaise. À quoi penser ?

Que sais-je de ce que je serai, moi qui ne sais pas ce que je suis ?
Être ce que je pense ? Mais je crois être tant et tant !
Et il y en a tant qui se croient la même chose qu’il ne saurait y en avoir tant!
Un génie ? En ce moment
cent mille cerveaux se voient en songe génies comme moi-même
et l’histoire n’en retiendra, qui sait ?, même pas un ;
du fumier, voilà tout ce qui restera de tant de conquêtes futures.
Non, je ne crois pas en moi.
Dans tous les asiles il y a tant de fous possédés par tant de certitudes !
Moi, qui n’ai point de certitude , suis-je plus assuré, le suis-je moins ?
Non, même pas de ma personne…
En combien de mansardes et de non-mansardes du monde
n’y a-t-il à cette heure des génies-pour-soi-même rêvant ?
Combien d’aspirations hautes, lucides et nobles –
oui, authentiquement hautes, lucides et nobles –
et, qui sait peut-être réalisables…
qui ne verront jamais la lumière du soleil réel et qui
tomberont dans l’oreille des sourds ?
Le monde est à qui naît pour le conquérir,
et non pour qui rêve, fût-ce à bon droit, qu’il peut le conquérir.
J’ai rêvé plus que jamais Napoléon ne rêva.
Sur mon sein hypothétique j’ai pressé plus d’humanité que le Christ,
j’ai fait en secret des philosophies que nul Kant n’a rédigées,
mais je suis, peut-être à perpétuité, l’individu de la mansarde,
sans pour autant y avoir mon domicile :
je serai toujours celui qui n’était pas né pour ça ;
je serai toujours, sans plus, celui qui avait des dons ;
je serai toujours celui qui attendait qu’on lui ouvrît la porte
auprès d’un mur sans porte
et qui chanta la romance de l’Infini dans une basse-cour,
celui qui entendit la voix de Dieu dans un puits obstrué.
Croire en moi ? Pas plus qu’en rien…
Que la Nature déverse sur ma tête ardente
son soleil, sa pluie, le vent qui frôle mes cheveux ;
quant au reste, advienne que pourra, ou rien du tout…

Esclaves cardiaques des étoiles,
nous avons conquis l’univers avant de quitter nos draps,
mais nous nous éveillons et voilà qu’il est opaque,
nous nous éveillons et voici qu’il est étranger,
nous franchissons notre seuil et voici qu’il est la terre entière,
plus le système solaire et la Voie lactée et le Vague Illimité.

(Mange des chocolats, fillette ;
mange des chocolats !
Dis-toi bien qu’il n’est d’autre métaphysique que les chocolats,
dis-toi bien que les religions toutes ensembles n’en apprennent
pas plus que la confiserie.
Mange, petite malpropre, mange !
Puissé-je manger des chocolats avec une égale authenticité !
Mais je pense, moi, et quand je retire le papier d’argent, qui d’ailleurs est d’étain,
je flanque tout par terre, comme j’y ai flanqué la vie.)
Du moins subsiste-t-il de l’amertume d’un destin irréalisé
la calligraphie rapide de ces vers,
portique délabré sur l’Impossible,
du moins, les yeux secs, me voué-je à moi-même du mépris,
noble, du moins, par le geste large avec lequel je jette dans le mouvant des choses,
sans note de blanchisseuse, le linge sale que je suis
et reste au logis sans chemise.

(Toi qui consoles, qui n’existes pas et par là même consoles,
ou déesse grecque, conçue comme une statue douée du souffle,
ou patricienne romaine, noble et néfaste infiniment,
ou princesse de troubadours, très- gente et de couleurs ornée,
ou marquise du dix-huitième, lointaine et fort décolletée,
ou cocotte célèbre du temps de nos pères,
ou je ne sais quoi de moderne – non, je ne vois pas très bien quoi –
que tout cela, quoi que ce soit, et que tu sois, m’inspire s’il se peut !
Mon coeur est un seau qu’on a vidé.
Tels ceux qui invoquent les esprits je m’invoque
moi-même sans rien trouver.
Je viens à la fenêtre et vois la rue avec une absolue netteté.
Je vois les magasins et les trottoirs, et les voitures qui passent.
Je vois les êtres vivants et vêtus qui se croisent,
je vois les chiens qui existent eux aussi,
et tout cela me pèse comme une sentence de déportation,
et tout cela est étranger, comme toute chose. )

J’ai vécu, aimé – que dis-je ? j’ai eu la foi,
et aujourd’hui il n’est de mendiant que je n’envie pour le seul fait qu’il n’est pas moi.
En chacun je regarde la guenille, les plaies et le mensonge
et je pense : « peut-être n’as-tu jamais vécu ni étudié, ni aimé, ni eu la foi »
(parce qu’il est possible d’agencer la réalité de tout cela sans en rien exécuter) ;
« peut-être as-tu à peine existé, comme un lézard auquel on a coupé la queue,
et la queue séparée du lézard frétille encore frénétiquement ».

J’ai fait de moi ce que je n’aurais su faire,
et ce que de moi je pouvais faire je ne l’ai pas fait.
Le domino que j’ai mis n’était pas le bon.
On me connut vite pour qui je n’étais pas, et je n’ai pas démenti et j’ai perdu la face.
Quand j’ai voulu ôter le masque
je l’avais collé au visage.
Quand je l’ai ôté et me suis vu dans le miroir,
J’avais déjà vieilli.
J’étais ivre, je ne savais plus remettre le masque que je n’avais pas ôté.
Je jetai le masque et dormis au vestiaire
comme un chien toléré par la direction
parce qu’il est inoffensif –
et je vais écrire cette histoire afin de prouver que je suis sublime.

Essence musicale de mes vers inutiles,
qui me donnera de te trouver comme chose par moi créée,
sans rester éternellement face au Bureau de Tabac d’en face,
foulant aux pieds la conscience d’exister,
comme un tapis où s’empêtre un ivrogne,
comme un paillasson que les romanichels ont volé et qui ne valait pas deux sous.

Mais le patron du Bureau de Tabac est arrivé à la porte, et à la porte il s’est arrêté.
Je le regarde avec le malaise d’un demi-torticolis
et avec le malaise d’une âme brumeuse à demi.
Il mourra, et je mourrai.
Il laissera son enseigne, et moi des vers.
À un moment donné mourra aussi l’enseigne, et
mourront aussi les vers de leur côté.
Après un certain temps mourra la rue où était l’enseigne,
ainsi que la langue dans laquelle les vers furent écrits.
Puis mourra la planète tournante où tout cela s’est produit.
En d’autres satellites d’autres systèmes cosmiques, quelque chose
de semblable à des humains
continuera à faire des genres de vers et à vivre derrière des manières d’enseignes,
toujours une chose en face d’une autre,
toujours une chose aussi inutile qu’une autre,
toujours une chose aussi stupide que le réel,
toujours le mystère au fond aussi certain que le sommeil du mystère de la surface,
toujours cela ou autre chose, ou bien ni une chose ni l’autre.

Mais un homme est entré au Bureau de Tabac (pour acheter du tabac ?)
et la réalité plausible s’abat sur moi soudainement.
Je me soulève à demi, énergique, convaincu, humain,
et je vais méditer d’écrire ces vers où je dis le contraire.
J’allume une cigarette en méditant de les écrire
et je savoure dans la cigarette une libération de toutes les pensées.
Je suis la fumée comme un itinéraire autonome, et je goûte, en un moment sensible et compétent,
la libération en moi de tout le spéculatif
et la conscience de ce que la métaphysique est l’effet d’un malaise passager.

Ensuite je me renverse sur ma chaise
et je continue à fumer
Tant que le destin me l’accordera je continuerai à fumer.

(Si j’épousais la fille de ma blanchisseuse,
peut-être que je serais heureux.)
Là-dessus je me lève. Je vais à la fenêtre.

L’homme est sorti du bureau de tabac (n’a-t-il pas mis la
monnaie dans la poche de son pantalon?)
Ah, je le connais: c’est Estève, Estève sans métaphysique.
(Le patron du bureau de tabac est arrivé sur le seuil.)
Comme mû par un instinct sublime, Estève s’est retourné et il m’a vu.
Il m’a salué de la main, je lui ai crié: « Salut Estève ! », et l’univers
s’est reconstruit pour moi sans idéal ni espérance, et le
patron du Bureau de Tabac a souri.

Álvaro de Campos, 15 janvier 1928.

Fernando Pessoa

Fernando Pessoa 2


La Parafe

« Le Livre de l’intranquillité » de Fernando Pessoa [fragments]

134

Je me cherche, sans me trouver. J’appartiens à des heures chrysanthèmes, aux lignes nettes dans l’étirement des vases. Dieu a fait de mon âme quelque chose de décoratif.

Je ne sais quels détails, par trop pompeux et trop recherchés, définissent ma tournure d’esprit. Mon goût pour l’ornemental vient sans nul doute, de ce que j’y sens quelque chose d’identique à la substance de mon être.

***

FERNANDO PESSOA 1


La Parafe

« Le Livre de l’intranquillité » de Fernando Pessoa [fragments]

20 juillet 1930

Lorsque je dors de nombreux rêves, je sors dans la rue, les yeux grands ouverts, mais voguant encore dans leur sillage et leur assurance. Et je suis stupéfié de mon automatisme, qui fait que les autres m’ignorent. Car je traverse la vie quotidienne sans lâcher la main de ma nourrice astrale, tandis que mes pas au long des rues s’accordent et s’harmonisent aux desseins obscurs de mon imagination semi-dormante. Et cependant je marche normalement ; je ne trébuche pas, je réponds correctement ; j’existe.

Mais au premier instant de répit, dès que je n’ai plus besoin de surveiller ma marche, pour éviter des véhicules ou ne pas gêner les passants, dès que je n’ai plus à parler au premier venu, ni la pénible obligation de franchir une porte toute proche – alors je pars de nouveau sur les eaux du rêve, comme un bateau de papier à bouts pointus, et je retourne une nouvelle fois à l’illusion languissante qui avait bercé ma vague conscience du matin naissant, au son des carrioles qui légumisent.

C’est alors au beau milieu de la vie, que le rêve déploie ses vastes cinémas. Je descends une rue irréelle de la Ville Basse, et la réalité des vies qui n’existent pas m’enveloppe tendrement le front d’un chiffon blanc de fausses réminiscences. Je suis navigateur, sur une mer ignorée de moi-même. J’ai triomphé de tout, là où je ne suis jamais allé. Et c’est une brise nouvelle que cette somnolence dans laquelle je peux avancer, penché en avant pour cette marche sur l’impossible.

Chacun de nous a son propre alcool. Je trouve assez d’alcool dans le fait d’exister. Ivre de me sentir, j’erre et marche bien droit. Si c’est l’heure, je reviens à mon bureau, comme tout le monde. Si ce n’est pas l’heure encore, je vais jusqu’au fleuve pour regarder le fleuve, comme tout le monde. Je suis pareil. Et derrière tout cela, il y a mon ciel, où je me constelle en cachette et où je possède mon infini.

« SOLEIL COUCHANT » – NIALA 2022 – ACRYLIQUE S/TOILE 55X46


NIALA

« SOLEIL COUCHANT »

NIALA 2022

ACRYLIQUE S/TOILE 55X46

Du ciel remué par la vague m’arrive du fado au rivage du soleil couchant , étrange image, j’entends Fernando Pessoa décrire les contours du paysage que je copie en première intention, puis resigne en deuxième avant que le suivant finisse par me bouffer le nom…

Dans l’impasse du monologue.

Niala-Loisobleu -26 Octobre 2022

IMPASSE DU PARLE-TOUT-SEUL

PAR

FERNANDO PESSOA


J’ai parlé avec une autre
« personne »
Elle est bien bonne!

Oui mais l’autre, c’était moi,
Parce que cela est arrivé
Impasse du Parle-Tout-Seul…

Mais alors que faut-il faire
De cette parole sans parole
De ce dire sans dire?
Rien; car la vie est une meule
Qui moud l’absence de blé
Et que je n’ai parlé qu’à moi-même
Impasse du Parle-Tout-Seul.

Fernando Pessoa

NIALA – LA VERSION DEFINITIVE

Fernando Pessoa


Fernando Pessoa

On les appelle charnelles ces personnes qui donnent tout émotionnellement, âme, coeur, corps et esprit. Celles qui, une fois entrées dans ta vie te changent entièrement, celles qu’on écoute au-delà de la peau, jusqu’à l’intérieur de l’os, celles qui de la passion en font une raison, celles dont si tu tombais amoureux, eh bien… il faut d’abord en trouver ! Seulement après cela, tu me comprendras.

Fernando Pessoa

L’EAU-FORTE


L’EAU-FORTE

Du fond de la gorge comme le fleuve se tient le souffle qui veille à rouler matière à

Là c’est Lisbonne ou Porto

Comme j’ai souvenir de la présence des rails des anciens tramways ça pourrait-être aussi bien Paris

Par exemple la traversée du quai au bout du Pont-Royal, au pied du mur des Tuileries, endroit précis où mon père fut renversé par une voiture. La mémoire est ordonnée. Elle range par genre de catégorie. Là ce souvenir il est dans la salle des Pas Perdus de mon cerveau. En sortant, un grand aiguillage charrie ses wagons de marchandises.

Le jeu, le rire, l’aventure, la peur, le courage, les premiers signes du corps qu’une petite gueule de printemps roulait au dessus de son cerceau sous l’oeil d’une érotique dame de Maillol. Puis les signes de l’Art, à monter découvrir une manifestation de la Beauté par le grand escalier du Louvre. On aurait pas pu penser qu’une pyramide viendrait devant les Guichets, l’Egypte est tellement présente à l’intérieur. Un instant je me dis que les forts des Halles auraient pas loupé d’une réplique de titi en voyant ce tas de verre venu

trouer le sol. Mais c’est aussi et d’abord ça l’art. Faut que ça perce…

Un panaché de ciel fait qu’entre deux averses il fait plus clair sans qu’on puisse se lancer à dire que c’est soleil. Une seule manière pour l’avoir, se le foutre dans le caleçon pour l’avoir alimenté par le coeur. Moi c’est mon baladeur que Marthe m’a donné un jour, il y a longtemps. Elle avait été le ramasser dans les tranchées d’une haine juste après la musique du clairon d’armistice.

Ma petite fleur de ce matin j’ai commencé à la peindre, il était très tôt, personne l’aurait vu tellement la nuit tenait le terrain. Je me souviens qu’à son pied la terre palpitait comme le dessous intérieur des cuisses, à la naissance du monde, dans la longue touffe où se sont réfugiées les mille-et-une nuits. Mon pouls d’enfant est pris sur la palette. Le couteau broie et mélange, ça me grimpe au nez, je deviens autre, plus aérien, , ça monte, c’est bleu, rond et souple, plein de fruits, j’y cours…

Niala-Loisobleu – 11 Février 2021

LE GARDEUR DE TROUPEAUX – FERNANDO PESSOA


LE GARDEUR DE TROUPEAUX – FERNANDO PESSOA

XI

Cette dame à un piano
qui est agréable mais qui n’est pas le cours des fleuves
ni le murmure que font les arbres…
Pourquoi faut-il qu’on ait un piano ?
Le mieux est qu’on ait des oreilles
et qu’on aime la Nature.

XII

Les bergers de Virgile jouaient du chalumeau et d’autres instruments
et chantaient d’amour littérairement.
(Ensuite – moi je n’ai jamais lu Virgile
et pourquoi donc l’aurais-je lu ?)
Mais les bergers de Virgile, les pauvres, sont Virgile,
et la Nature est aussi belle que l’ancienne.

XIII

Léger, léger, très léger
un vent très léger passe
et s’en va, toujours très léger ;
je ne sais, moi, ce que je pense
ni ne cherche à le savoir.

XIV

Peu m’importent les rimes. Rarement
il est deux arbres semblables, l’un auprès de l’autre.
Je pense et j’écris ainsi que les fleurs ont une couleur
mais avec moins de perfection dans ma façon de m’exprimer
parce qu’il me manque la simplicité divine
d’être en entier l’extérieur de moi-même et rien de plus.
Je regarde et je m’émeus.
Je m’émeus ainsi que l’eau coule lorsque le sol est en pente.
Et ma poésie est naturelle comme le lever du vent.

XV

Les quatre chansons qui suivent
s’écartent de tout ce que je pense,
elles mentent à tout ce que j‘éprouve,
elles sont à l’opposé de ce que je suis…
Je les ai écrites alors que j’étais malade
et c’est pourquoi elles sont naturelles
et s’accordent à ce que j’éprouve,
elles s’accordent à ce avec quoi elles sont en désaccord…
Etant malade je dois penser l’inverse
de ce que je pense lorsque je suis bien portant
(sinon je ne serais pas malade),
je dois éprouver le contraire de ce que j’éprouve
lorsque je jouis de la santé,
je dois mentir à ma nature
d’être humain qui éprouve de certaine façon…
Je dois être tout entier malade – idées et tout.
Quand je suis malade, je ne suis pas malade pour autre chose.
C’est pourquoi ces chansons qui me désavouent
n’ont pas le pouvoir de me désavouer,
et elles sont le paysage de mon âme nocturne,
la même à l’envers…

XVI

Que ma vie n’est-elle un char à bœufs
d’aventure geignant sur la route, de grand matin,
et qui à son point de départ retourne
entre chien et loup par le même chemin…
Je n’aurai pas besoin d’espérances – de roues seules j’aurai besoin…
Ma vieillesse n’aurait ni rides ni cheveux blancs…
Lorsque je serais hors d’usage, on m’enlèverait les roues
et je resterais, renversé et mis en pièces au fond d’un ravin;

XVII

Dans mon assiette quel mélange de Nature !
Mes sœurs les plantes,
les compagnes des sources, les saintes
que nul ne prie…
On les coupe et les voici sur notre table
et dans les hôtels les clients au verbe haut
qui arrivent avec des courroies et des plaids
demandent « de la salade » négligemment…
sans penser qu’ils exigent de la Terre-Mère
sa fraîcheur et ses prémices,
les premières paroles vertes qu’elle profère,
les premières choses vives et frisées
que vit Noé
lorsque les eaux baissèrent et que la cime des monts
surgit verte et détrempée
et que dans l’air où apparut la colombe
s’inscrivit l’arc-en-ciel en dégradé…

XVIII

Que ne suis-je la poussière du chemin,
les pauvres me foulant sous leurs pieds…
Que ne suis-je les fleuves qui coulent,
avec les lavandières sur ma berge…
Que ne suis-je les saules au bord du fleuve,
n’ayant que le ciel sur ma tête et l’eau à mes pieds…
Que ne suis-je l’âme du meunier,
lequel me battrait tout en ayant pour moi de l’affection…
Plutôt cela plutôt qu’être celui qui traverse l’existence
en regardant derrière soi et la peine au cœur…

XIX

Le clair de lune, lorsqu’il frappe le gazon,
je ne sais ce qu’il me rappelle…
Il me rappelle la voix de la vieille servante
qui me disait des contes de fées.
Et comment Notre Dame en robe de mendiante
allait la nuit sur les chemins
au secours des enfants mal traités.
Si je ne puis plus croire que tout cela soit vrai,
pourquoi le clair de lune frappe-t-il le gazon?

XX

Le Tage est plus beau que la rivière qui traverse mon village,
mais le Tage n’est pas plus beau que la rivière qui traverse mon village,
parce que le Tage n’est pas la rivière qui traverse mon village.
Le Tage porte de grands navires
et à ce jour il y navigue encore,
pour ceux qui voient partout ce qui n’y est pas,
le souvenir des nefs anciennes.
Le Tage descend d’Espagne
et le Tage se jette dans la mer au Portugal.
Tout le monde sait çà.
Mais bien peu savent quelle est la rivière de mon village
et où elle va
et d’où elle vient.
Et par là même, parce qu’elle appartient à moins de monde,
elle est plus libre et plus grande, la rivière de mon village.
Par le Tage on va vers le Monde.
Au-delà du Tage il y a l’Amérique
et la fortune pour ceux qui la trouvent.
Nul n’a jamais pensé à ce qui pouvait bien exister
au-delà de la rivière de mon village.
La rivière de mon village ne fait penser à rien.
Celui qui se trouve auprès d’elle est auprès d’elle tout simplement.

XXI

Si je pouvais croquer la terre entière
et lui trouver un goût,
j’en serais plus heureux un instant…
Mais ce n’est pas toujours que je veux être heureux.
Il faut être malheureux de temps à autre
afin de pouvoir être naturel…
D’ailleurs il ne fait pas tous les jours soleil,
et la pluie, si elle vient à manquer très fort, on l’appelle.
c’est pourquoi je prends le malheur avec le bonheur,
naturellement, en homme qui ne s’étonne pas
qu’il y ait des montagnes et des plaines
avec de l’herbe et des rochers.
Ce qu’il faut, c’est qu’on soit naturel et calme
dans le bonheur comme dans le malheur,
c’est sentir comme on regarde
penser comme l’on marche,
et, à l’article de la mort, se souvenir que le jour meurt,
que le couchant est beau, et belle la nuit qui demeure…
Puisqu’il en est ainsi, ainsi soit-il…

XXII

Tel un homme qui par un jour d’été ouvre la porte de sa maison
et qui de tout son visage est à l’affût de la chaleur des champs,
il advient que tout à coup la Nature me frappe de plein fouet
au visage de mes sens,
et moi, j’en garde trouble et confusion,
essayant de comprendre
je ne sais quoi ni comme…
Mais qui donc a voulu que je cherche à comprendre ?
Qui donc m’a dit qu’il y avait quelque chose à comprendre ?
Lorsque l’été passe sur mon visage
la main légère et chaude de sa brise,
je n’ai qu’à éprouver du plaisir de ce qu’elle soit la brise
ou à éprouver du déplaisir de ce qu’elle soit chaude,
et, de quelque manière que je l’éprouve,
c’est ainsi, puisqu’ainsi je l’éprouve, qu’il est de mon devoir de l’éprouver.

XXIII

Mon regard aussi bleu que le ciel
est aussi calme que l’eau au soleil.
Il est ainsi, et bleu et calme,
parce qu’il n’interroge ni ne s’effraie.
Si je m’interrogeais et m’effrayais,
il ne naîtrait pas de fleurs nouvelles dans les prés
et le soleil ne subirait pas de transformation qui l’embellît…
(Même s’il naissait des fleurs nouvelles dans les prés
et si le soleil embellissait,
je sentirais moins de fleurs dans le pré
et je trouverais le soleil plus laid…
Parce que toute chose est comme elle est, et voilà,
et moi j’accepte, sans même remercier,
afin de ne pas avoir l’air d’y penser…)

XXIV

Ce que nous voyons des choses, ce sont les choses.
Pourquoi verrions-nous une chose s’il y en avait une autre ?
Pourquoi le fait de voir et d’entendre serait-il illusion,
si voir et entendre c’est vraiment voir et entendre ?
L’essentiel c’est qu’on sache voir,
qu’on sache voir sans se mettre à penser,
qu’on sache voir lorsque l’on voit
sans même penser lorsque l’on voit
ni voir lorsque l’on pense.
Mais cela (pauvres de nous qui nous affublons d’une âme !),
cela exige une étude profonde,
tout un apprentissage de science à désapprendre
et une claustration dans la liberté de ce couvent
dont les poètes décrivent les étoiles comme les nonnes éternelles
et les fleurs comme les pénitentes aussi éphémères que convaincues
mais où les étoiles ne sont à la fin que des étoiles
et les fleurs que des fleurs,
ce pourquoi nous les appelons étoiles et fleurs.

XXV

Les bulles de savon que cet enfant
s’amuse à tire d’un chalumeau
sont dans leur translucidité toute une philosophie.
Claires, inutiles et transitoires comme la Nature,
amies des yeux comme les choses,
elles sont ce qu’elles sont,
avec une précision rondelette et aérienne,
et nul, même pas l’enfant qui les abandonne,
ne prétend qu’elles sont plus que ce qu’elles paraissent.
Certaines se voient à peine dans l’air lumineux.
Elles sont comme la brise qui passe et qui touche à peine les fleurs
et dont nous savons qu’elle passe, simplement
parce que quelque chose en nous s’allège
et accepte tout plus nettement.

XXVI

Parfois, en certains jours de lumière parfaite et exacte,
où les choses ont toute la réalité dont elles portent le pouvoir,
je me demande à moi-même tout doucement
pourquoi j’ai moi aussi la faiblesse d’attribuer
aux choses de la beauté.
De la beauté, une fleur par hasard en aurait-elle ?
Un fruit, aurait-il par hasard de la beauté ?
Non : ils ont couleur et forme
et existence tout simplement.
La beauté est le nom de quelque chose qui n’existe pas
et que je donne aux choses en échange du plaisir qu’elles me donnent.
Cela ne signifie rien.
Pourquoi dis-je donc des choses : elle sont belles ?
Oui, même moi, qui ne vis que de vivre,
invisibles, viennent me rejoindre les mensonges des hommes
devant les choses,
devant les choses qui se contentent d’exister.
Qu’il est difficile d’être soi et de ne voir que le visible!

XXVII

Seule la nature est divine, et elle n’est pas divine…
Si je parle d’elle comme d’un être,
c’est que pour parler d’elle j’ai besoin de recourir au langage des hommes
qui donne aux choses la personnalité
et aux choses impose un nom.
Mais les choses sont privées de nom et de personnalité :
elles existent, et le ciel est grand et la terre vaste ,
et notre cœur de la dimension d’un poing fermé…
Béni sois-je pour tout ce que je sais.
Je me réjouis de tout cela en homme qui sait que le soleil existe.

XXVIII

J’ai lu aujourd’hui près de deux pages
du livre d’un poète mystique
et j’ai ri comme qui a beaucoup pleuré.
Les poètes mystiques sont des philosophes malades,
et les philosophes sont des hommes fous.
Parce que les poètes disent que les fleurs ont des sensations,
que les pierres ont une âme
et que les fleuves se pâment au clair de lune.
Mais les fleurs, si elles sentaient ,ne seraient pas des fleurs,
elles seraient des personnes ;
et si les pierres avaient une âme, elles seraient des choses vivantes, et non des
pierres ;
et si les fleuves se pâmaient au clair de lune,
ils seraient des hommes malades.
Il faut ignorer ce que sont les fleurs, les pierres et les fleuves,
pour parler de leurs sentiments.
Parler de l’âme des pierres, des fleurs, des fleuves,
c’est parler de soi-même et de ses fausses pensées.
Grâce à Dieu les pierres ne sont que des pierres
et les fleuves ne sont que des fleuves,
et les fleurs tout bonnement des fleurs.
Pour moi, j’écris la prose de mes vers
et j’en suis tout content,
parce que je sais que je comprends la Nature du dehors ;
et je ne la comprends pas du dedans
parce que la Nature n’a pas de dedans –
sans quoi elle ne serait pas la Nature.
XXIX
Je ne suis pas toujours le même dans mes paroles et dans mes écrits
je change, mais je ne change guère.
La couleur des fleurs n’est pas la même au soleil
que lorsqu’un nuage passe
ou que la nuit descend
et que les fleurs sont couleur d’ombre.
Mais qui regarde bien voit bien que ce sont les mêmes fleurs.
Aussi, lorsque j’ai l’air de ne pas être d’accord avec moi-même,
que l’on m’observe bien :
si j’étais tourné vers la droite,
je me suis tourné maintenant vers la gauche,
mais je suis toujours moi, debout sur les mêmes pieds –
le même toujours, grâces au ciel et à la terre,
à mes yeux et à mes oreilles attentifs
et à ma claire simplicité d’âme…

XXX

Si l’on veut que j’aie un mysticisme, c’est bien, je l’ai.
Je suis mystique, mais seulement avec le corps.
Mon âme est simple et ne pense pas.
Mon mysticisme est dans le refus de savoir.
Il consiste à vivre et à ne pas y penser.
J’ignore ce qu’est la Nature : je la chante.
Je vis à la crête d’une colline
dans une maison blanchie à la chaux et solitaire,
et voilà ma définition.

Fernando Pessoa


PARFOIS, EN CERTAINS JOURS DE LUMIÈRE

Fernando Pessoa

PARFOIS, EN CERTAINS JOURS DE LUMIÈRE

Parfois, en certains jours de lumière parfaite et exacte,
où les choses ont toute la réalité dont elles portent le pouvoir,
je me demande à moi-même tout doucement
pourquoi j’ai moi aussi la faiblesse d’attribuer
aux choses de la beauté.

De la beauté, une fleur par hasard en aurait-elle ?
Un fruit, aurait-il par hasard de la beauté ?
Non : ils ont couleur et forme
et existence tout simplement.
La beauté est le nom de quelque chose qui n’existe pas
et que je donne aux choses en fonction du plaisir qu’elles me donnent.
Cela ne signifie rien.
Pourquoi dis-je donc des choses : elles sont belles ?

Oui, même moi, qui ne vis que de vivre,
invisibles, viennent me rejoindre les mensonges des hommes
devant les choses,
devant les choses qui se contentent d’exister.

Qu’il est difficile d’être soi et de ne voir que le visible.

Fernando Pessoa

SUIS TA DESTINÉE


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Fernando Pessoa

SUIS TA DESTINÉE

Suis ta destinée,
Arrose les plantes,
Aime les roses.
Le reste est l’ombre
D’arbres étrangers.

La réalité
Est toujours plus ou moins
Que ce que nous voulons.
Nous seuls sommes toujours
Égaux à nous-mêmes.

Vivre seul est doux,
Vivre simplement,
Toujours, est noble et grand,
Sur les autels, en ex-voto
Pour les dieux, laisse la douleur.

Regarde la vie de loin.
Ne l’interroge jamais.
Elle ne peut rien
Te dire. La réponse
Est au-delà des dieux.

Mais sereinement
Imite l’Olympe
Au fond de ton coeur.
Les dieux sont dieux
Parce qu’ils ne se pensent pas.

Fernando Pessoa