L’OPERA DU PAUVRE – LEO FERRE


L’OPERA DU PAUVRE

LEO FERRE

« — Écoutez, Maître, je ne prise pas beaucoup vos apartés poétiques…
— Mais tout n’est qu’aparté ! Le reste ? Triste réalité ! »

Textes & musiques : Léo Ferré
Sauf musique : Tomás Luis de Victoria (O vos omnes)

Orchestre symphonique de la RAI-Milan
Giuseppe Magnani, violon solo
Léo Ferré, piano

Orchestrations & direction musicale : Léo Ferré
Prise de son & réalisation : Paolo Bocchi
Production & réalisation artistique : Léo Ferré
Crédits visuels : Marina Marcantonio

Enregistré du 10 au 20 avril et le 10 juillet 1983 au Studio Regson, Milan (Italie).
Publié en octobre 1983 par RCA.


En 1956 Léo Ferré écrit et compose le ballet lyrique La Nuit à l’instigation du chorégraphe Roland Petit, croisé lors d’un dîner mondain chez Louise de Vilmorin, grande admiratrice de Ferré. Il crée une impertinente fantaisie animalière et semble vouloir jouer le jeu du jazz. La danseuse-chanteuse Zizi Jeanmaire tient le rôle-titre et Michel Legrand est à la baguette. Les choses se montent hélas dans la précipitation et le résultat scénique est approximatif. La presse a la dent dure, qui n’y comprend goutte. Petit lâche Ferré en déprogrammant tout. Un four.

Léo sauve néanmoins son livret du naufrage en le faisant paraître illico dans une version remaniée chez La Table Ronde, qui doit publier son premier recueil de poésie. Puis la cendre retombe. Ferré se replonge dans la partition au début des années 1970, mais d’autres chantiers le requièrent plus instamment. C’est seulement en 1983 qu’il prend La Nuit à bras le corps… pour en faire autre chose.

L’Opéra du pauvre, grand œuvre oraculaire à tiroirs, n’est plus disponible à la vente depuis le mitan des années 90, et croyez bien que nous le regrettons. N’hésitez pas à vous inscrire à notre lettre d’information pour être tenu informé du moment où il le sera à nouveau, dans dix mille ans ou demain matin…

Alaric Perrolier – 2017

ET…BASTA – LEO FERRE


LÉO FERRE – ET… BASTA !


Quand j’emprunte des paradoxes, je les rends avec intérêts
J’enrichis mes prêteurs qui deviennent alors plus intelligents
Le taux usuraire de l’astuce n’est jamais assez élevé
Je ne sais pas d’où je viens mais je sais que je suis là, à reverdir, dans cette campagne toscane
Les rossignols teints au Gargyl chantaient des aubades pharmaceutiques
J’ai les cheveux trop longs… comme des voiles de thonier, mes beaux cheveux qu’on m’a toujours taillés, mes beaux cheveux longs dans ma tête
Dans la rue, on se retourne…
Moi, je leur tire la langue !

Ô belles pattes des fourrures
Chapeau du vent de ces madames
Inquiétude de la parure
Toiles de soie, vers vous je rame

Je sais des paradis tranquilles où les anges n’ont pas de vin à boire mais des orages de raison.
Des violettes de reverdie
Je sais des paradis tragiques où les fauteuils d’orchestre n’ont pas de mémoire
Où les roses ne fleurissent que par osmose, et encore…
Où les passions sont d’un autre ordre et les mirages d’une autre qualité et de la nuit pourtant venus
Je sais des paradis-bordels où l’on me fait signe
Où l’on se signe
Où l’on me désigne pour la bonté des mains tendues et des bouches capitales
Comme au petit matin… Tchac !

Je sais des paradis naturels où le mauve tient lieu de drogue
Où l’on peut passer du mauve à la frontière

Je sais des paradis câlins avec la barbe de deux jours et des saints
Sans foi ni loi
Sans feu ni eau
Avec simplement une ceinture d’émigrant

J’émigrerai quelque jour vers vos pays cachés
Et ne reviendrai plus
Regardez-moi
Passants de rien, poules de luxe, fleurs incroyables
Regardez-moi
Je suis un migratoire, un migratoire
Je suis un vieux corbeau qui court après une charogne comme un chien de course après le leurre
Je suis un vieux corbeau de la plaine où je vais m’englânant des trucs dégueulasses, de vieilles graines d’homme qu’on a trop employées

Je suis un vieux corbeau qui court après une corbeaute
Je croasse comme on peut croasser quand on est un vieil oiseau de cinquante-sept piges

Je tiens que le désespoir des ordures est une incompétence biologique à pouvoir en sortir un jour ou l’autre, coûte que coûte
Quand la merde déborde, c’est encore de la merde

À ce moment-là, je connaissais une chanteuse… Vous la connaîtriez aussi, c’est facile
Une chanteuse qui a le derrière sur la figure, ça vaut la carte d’identité, non ?
Et puis, Madame Lechose, taulière blonde, un peu grasse, un peu…
Taulière à L’Escalier de Moïse, où il y avait de tout, du Fernand, du Ferré qui chantait au piano, avec son chien et ses grimaces, et son petit cachet
– Dis donc, Léo, ça ne te gêne pas de gagner de l’argent avec tes idées ?
– Non. Ça ne me gênait pas non plus de n’en pas gagner avec mes idées, toujours les mêmes, il y a quelques années
Vois-tu, la différence qu’il y a entre moi et Monsieur Ford ou Monsieur Fiat, c’est que Ford ou Fiat envoient des ouvriers dans des usines et qu’ils font de l’argent avec eux
Moi, j’envoie mes idées dans la rue et je fais de l’argent avec elles. Ça te gêne ? Moi, non ! Et voilà !

Madame Lechose, un peu blonde, un peu…
Je la regardais, des fois, en chantant, juste en face de moi, qui n’en perdait pas une, qui n’en perdait pas une de ses fiches, et le whisky tant, et le gin-fizz tant et tant, et le citron pressé tant… Et mon citron pressé ?
La Mère Lechose, un peu blonde, un peu grasse, toujours à l’heure, comme les vrais artistes, ceux qui travaillent, et comme ceux qui font travailler les artistes. Je faisais la salle. Jamais les clients. Arkel, mon chien, venait me chercher après le Flamenco de Paris
C’est tout ce que j’ai eu de vraiment espagnol à ce moment-là. Ce devait être un chien exilé

Je rentrais chaque nuit avec le chien dans le désert Paris, dans cette brume des garages où reste un peu, le soir, après que les voitures soient passées, de cette odeur des temps modernes qui vous remonte du fond de votre carter, portant le deuil des foins brûlés. Je rentrais chaque nuit dans le désert Paris
Les putains ne m’accrochaient jamais. Elles savaient que j’étais un homme public, elles, les filles publiques…

– Alors, comme ça, on se prostitue, Ferré !


Je rentrais chaque nuit dans cette maison douce où gouttait l’eau du robinet, dans cette cuisine un peu salle de bains, avec sa cuvette…

Je vivais à ce moment-là avec une femme. Assez longtemps. Avec aussi des problèmes de mouise, d’attentes au bout d’un téléphone qui ne sonnait jamais
Le téléphone, quand il sonne trop souvent, on s’arrange pour faire répondre qu’on est là ou qu’on n’y est pas
Les importuns ne croient jamais ainsi qu’ils vous importunent et vous êtes tranquille. On ne peut pas être plus sociabilisé, pas vrai ?
Et puis, les commissions, le dentiste, les droits d’auteur minces, minces… Quand on travaille comme on veut, on touche comme on peut
J’allais chercher les sous moi-même, toujours moins de cent mille balles
Pas de chèque, et vite un restaurant dans un bon quartier. Et puis et puis, les souvenirs s’entassent. Le mariage vous mine petit à petit
On est fidèle parce que c’est l’usage et les années s’entassent aussi.
Les souvenirs, d’ailleurs, c’est du présent discutable. On est hier, toujours
Moi, je vivais demain et ça fabriquait les malentendus
Un artiste vit toujours demain, sinon il est fait pour l’usine
À l’usine, le présent, c’est un cadeau quotidien, incessant, fatigant, dégueulasse
On peut te congédier, alors tu prends des dispositions particulières pour ne gueuler qu’en connaissance de cause et dans le silence revenu des retours à la maison

À la table de travail, devant la page blanche, l’artiste n’est pas là. Il vit là-bas, loin de tout, du téléphone, de sa compagne, de ses problèmes
La solitude est une affaire d’ordinateur. Moi, je me perfore loin des imbéciles et du propos courant.
On me hait. Je m’en fous. Je suis un autre mec. Voilà.

Ni dieu, ni maître, ni femme, ni rien, ni moi, ni eux et Basta !

Il y a l’amour… peut-être. C’est une solution, une solution à un problème qui reste un problème Alors… Rien
Une solution… Un problème… Par quoi commencer ?
On donne et on te prend. Celui qui prend a l’impression qu’il donne
Arrange-toi avec ça, si tu peux. Il y a, derrière les yeux des gens, une cité privée où n’entre personne. Une cité avec tout le confort d’imagination possible. Les gens que tu vois chez toi, sont d’abord chez eux. Ils ne te voient pas
Ils se singularisent dans l’immédiate et toujours constante défense de soi. Ils ont peur. Ils sont terribles, les gens
Ceux que tu appelles tes amis, ce sont d’abord des gens remplis du moi qui les tient en laisse
L’homme est un « self made dog »
Mais il parle au centre du monde, et le monde, c’est lui
Il transpire, il a une queue mais ne sourit pas avec, comme le chien. C’est tout et c’est trop
L’amitié, c’est comme le ciment armé : on ne sait pas comment ça vieillit. J’aime les vieilles pierres. Elles ne transpirent pas

Ni dieu, ni maître, ni femme, ni amis, ni rien, ni moi, ni eux et Basta !

« L’Écluse »… fin 49… Drôles de mariniers, sur ces quais néon’cifs !
J’étais le pianiste et le chanteur. Cette  » écluse  » où ma galère échoua, un soir, entre barbarie et une inconnue de Londres, et deux romances à goémons, avec une guitare et un gitan, égarés là… Allez donc savoir.
Et ce taulier, qui me lucarnait derrière son zoom, un zoom qu’il vous plantait là, sur le front, jamais en face, jamais dans votre zoom à vous, toujours un peu au-dessus, comme s’il regardait l’ineffable
C’est pas mal, un particulier qui sue du goulot, qui transpire de l’en-dedans. Rien ne sort jamais. Un lavatory, quoi ! Qui garde tout, qui transmet, qui assume sa condition de réceptacle
L’âme de certains individus m’empêchera toujours de croire tout à fait en Dieu
J’ai oublié son nom. Il y a une chance pour les mauvais souvenirs
– Eh ! Ferré ! Bonjour, tu te rappelles ? C’est moi, l’ordure…
– Qui ça ? Ordure ? Tiens, il y en a encore dans le siècle ?

Je vous demande excuse, Monsieur. Je ne connais, quant à moi, que des anges…

Ni dieu, ni maître, ni anges, ni rien et Basta!

Il faudra que je change de support. Écrire sur des champs de luzerne, sur des biffetons « Banque de France », des faux, sur le ventre de certaines girls in magazines. En tournant la page, on pourra voir, juste en dessous
Les girls, ça se regarde ou ça s’invente. En dessous de trente ans, c’est plus lisse, et c’est, des fois, encore un peu môme. Après, ça se froisse et on les jette
Il faudra que je change de support. Le papier, y en a marre !
De ce papier-xylo qui fait grincer, gémir les arbres que je porte en moi
Quand on scie un arbre, j’ai mal à la jambe et à la littérature. Quelle horreur, la parlote ! Écrire partout, à l’envers de toi, sur ton cœur, sur ma loi, dans mon froc, lorsque tu me regardes précisément et que je te dis que je suis dingue de toi, pour te faire couler ton printemps court.
Cours, cours, petite, n’oublie pas
Sur mon cahier quadrillé, c’est la misère. J’essaie de mettre au carreau mes ailes, mon job. Rien à glander today au club des métaphores
Il faut que ma plume feutrée, ma petite japonaise glissante et noire soit serve d’une certaine rigueur de gueulante
Le drapeau noir, c’est encore un drapeau !
Il faudrait que je leur lance un Manifeste de la Méthode
Quelque chose de concret, du style genre polyester qui aurait l’air de ne pas moisir dans les gothiques et qui psalmodierait tranquillement des lamentations tocs devant le Mur des Fédérés.
Sur ma fenêtre, je pourrais mettre un vieux chiffon rouge, histoire de bien signifier mes origines. Des tambours aussi, et des crécelles à couvrir de leurs criasseries les millions de chevaux Paris, Milan, New York and so and so on
Au large, hommes tergaliens, boys d’alpaga, filles jeanisées au maxi, avec vos clous dessinant les orages du Guevara
Le Che crevé, crucifié, pourri déjà, même sur vos images
Dépoitraillez-vous, Hommes, s’il en reste, et venez vous chauffer au bain-marie de ma métaphore, celle qui appelle chat une amphore et gouttière un vieux thème serbo-croate
Au large ! Monocloez-vous l’œil de rechange et changez de basse-cour
Fuyez vers les tramontanes d’Éros, puisez dans les accordéons des rythmiques plus sûres, vers les caniveaux
Plongez-y en lune à becs frisants… Vous y verrez peut-être une gorgée de solitude…
Quand je me regardais, en ces temps, au ras du trotte-madame, la Neuille, des fois, une image reflétée me donnait la solution du style
Ma méthode est simple : Mettez-vous à coucou, place de la Bastille et prenez-vous pour un serpentaire
Vous verrez alors qu’il n’y a plus de métaphore possible quand on se dénature, quand on se désanalyse, quand on s’antidate et qu’on s’insectise, quand, mouche devenue, pour prendre le quart dans un hôtel fameux où la passe est sanguine ou à Bidon’s City, vous pourrez sentir s’exhaler la queen, et la vrombir, et la gémir, et la voir même prendre son pied à certaines désinences. Alors, vous aurez accompli la mutation que j’attends de vous, mouches vertes des prairies du double… Je vous ai créées

Je dirigeais alors des fantômes bon marché, des que j’achetais dans des économats spécialisés en bizarreries, en relativisme du tout venant
J’avais une carte qu’on me tamponnait à chaque coup. L’employé me disait :
– Alors, ça biche, Ferré ? Vous en prenez pour votre pognon ?

Un réverbère propre à décrypter les étymologies les plus perverses
Un chandelier en robe du soir
Un réveille-la-Mort des fois qu’on oublierait de s’actualiser
Un canevas dernier modèle pour tricoter de l’affection technicolor
Des ciseaux pour tailler dans le vif du sujet même si le sujet ne colle pas à la syntaxe
Des hôtels barbelés au travers desquels je pisserais quand même
Des mômes à comètes et à cendriers portables, histoire d’être confortable au risque de payer de leur vie
Des vies punies de vide et de tambours voilés frappant tout doux ta résurrection journalière

Quand je dors, je suis mort sans bière uniquement avec du Coca sur la table de chevet
Je lis des sons particuliers quand Ludwig sanglote doucement les bras tendus vers la Neuvième

Les épices m’ont toujours brûlé le charme
J’ai du slave qui se balade quelque part entre peau et jactance
La mer, chez moi, dans la rue, cela m’était facile
Je l’appelais, elle arrivait : le flot bouillonnant, au ras de chaussée

L’eau, cette glace non posée
Cet immeuble, cette mouvance
Cette procédure mouillée
Me fait comme un rat sa cadence
Me dit de rester dans le clan
À mâchonner les reverdures
Sous les neiges de ce printemps
À faire au froid bonne mesure
Et que ferais-je, nom de Dieu ?
Sinon des pull-overs de peine
Sinon de l’abstrait à mes yeux
Comme lorsque je rentre en scène
Sous les casseroles de toc
Sous les perroquets sous les caches
Avec du mauve plein le froc
Et la vie louche sous les taches…

La mémoire et la mer…

Ton corps est comme un vase clos
J’y pressens parfois une jarre
Comme engloutie au fond des eaux
Et qui attend des nageurs rares
Tes bijoux, ton blé, ton vouloir
Le plan de tes folles prairies
Mes chevaux qui viennent te voir
Au fond des mers quand tu les pries
Mon organe qui fait ta voix
Mon pardessus sur ta bronchite
Mon alphabet pour que tu croies
Que je suis là quand tu me quittes

La mémoire et la mer…

Cette mer cavaleuse, propre, cynique… Ce toit tranquille, comme disait l’autre… Ce drame mouvant comme un outrage de la nature, quand j’y plonge, de mémoire, je m’y perds, et moi, et mon courage, et ma passion, et ma musique

Le vent, y aidant, n’a qu’à bien se tenir. Il se prosterne, ce vent filou des bises, des frilures…
Soixante-huit, soixante-huit, soixante-huit !
Noblesse du calendrier

Je ne vais tout de même pas te raconter comment et pourquoi j’écris des chansons, non ? C’est comme ça !
Ma main sur le clavier de mon piano est reliée à un fil et ça marche. Je suis « dicté »
J’ai un magnétophone dans le désespoir qui me ronge et qui tourne et qui tourne et qui n’arrête pas

Alors je copie cette voix qui m’arrive de là-bas, je ne sais, qui m’arrive, en tout cas, et je la reconnais chaque fois. Ça fait comme un déclic et ça se déclenche
Je suis le porte-parole d’un monde perdu, présent pour moi, d’un monde auquel vous n’avez pas entrée parce que si tu y entres, dans ce monde, tu perds pied et deviens inédit. Ton foie, tes poumons, ton sexe, tout ça est à toi
Ta tête, non. Si tu es fou, alors viens dans mes bras. Je t’aime !

Soixante-huit, Soixante-huit, Soixante-huit, Soixante-huit !

Il y a des chiffres qui me font mal à mon dicteur. Soixante-huit… Il s’en fout mon dicteur, il le connaît ce chiffre. Il l’a fait, comme on fait une partie de cartes. Les cartes, aujourd’hui, sont mêlées. Il n’y a plus rien qu’une certaine forme de dictature sentimentale qui vous arrange et vous endort pendant que les autres veillent
Vous êtes vraiment des cons et des malheureux. Ou bien alors, crève, paysan, crève et passe de l’autre côté de la rue, avec tes dieux, avec tes maîtres, avec tes pantoufles et tes clopes

Soixante-huit, soixante-huit, soixante-huit, soixante-huit, Madame la Misère
« Misère » c’était le nom de ma chienne qui n’avait que trois pattes…
Ton style, c’est ton cul, et oui… quand il a du style ! Ça ne dure pas longtemps. Un cul, ça ne se met pas au musée des Offices. Un cul, ça se renfrogne et ça se cache un jour ou l’autre. Plutôt un jour que l’autre. Quelle connerie !

Ni dieu, ni maître, ni toi, ni eux, ni cul, ni rien

Soixante-huit, soixante-treize, non-stop !

Je suis d’un autre monde et tu le savais bien
Ô toi qui tant et tant me regardais et m’écoutais
Tu m’apportes le fait d’un instant de malheur
Je drisse tout à coup avec ma peine en l’air
Vas-y, petit, les oiseaux s’en vont de côté cet hiver

Soixante-huit, soixante-treize, non-stop !

La vie d’artiste… C’est dur de ne pas être, hein ?
Il y avait vraiment de quoi
Ça a commencé pour rien, en trombe, Rue des Écoles et à la Maube
Understand ?
Les drapeaux noirs et les aminches et l’été soixante-hui et puis les anarchistes
Où ça ?
Les purées de Nanterre et la purée des anges
Tu l’envoies, ta purée ?
Je signe dès ce jour avec mon double crème
Je vivais dans l’ardeur de notre connerie
La très haute, la très grande
Et je suis seul ce soir devant le ciel brouillé
Non-stop avec des bulles dans ma tête
C’est difficile à raconter ce genre de bulles, même pas au neuro…
Vous n’avez rien compris ni toi, ni lui, ni eux, ni rien
Understand ?
Quand je pense que je pensais à vous comme à une épure de chantoung
Cette soie, je la pressens toujours comme un destin pavé
Vous étiez de cette intelligence sûre
Et qui se connaît bien
Et qui drague la nuit les grands auteurs
Pour être sûre d’être orthodoxe
Les mains… Ah ! les mains…
Ça me fait peur, ces mains tendues et renfrognées et biaiseuses
Vous aviez les mains gercées de rancœur
De cette rancœur qu’on promène tranquillement, sans rien devoir à personne
Avec ces fautes de parler et de syntaxe qui me sont devenues insupportables
Et puis cette culture qui débordait de vos calepins
Oublie donc, camarade. Oublie les soirs épais comme l’encre de Chine
Oublie les yeux drivés par le regard là-bas
Drive-toi pénardement dans les horribles banlieues où tout est bien
Où l’avenir est aux pointés pointeurs
Arrache-toi doucement à la musique d’acier de ce Paris qui vous manque dès que vous le déjugez
Vous n’êtes que des Parisiens, des Parisiens !

Soixante-huit, soixante-treize, non-stop !

Le grand drame des solitaires, c’est qu’ils s’arrangent toujours pour ne pas être seuls.
Je l’ai dit
Je l’ai écrit
Je le redis
Je le réécris
Maintenant je fais gaffe. Je paie des gens pour les besognes élémentaires et ne mange plus avec eux
J’ai gardé ma première facture de restaurant où j’ai mangé tout seul cet été
Je l’ai mise sous verre et la montre à mon fils qui a trois ans et trois mois. Je la lui montre tous les jours. C’est la gravure de mon soixante-huit à moi. On a les soixante-huit qu’on peut !
Quand les gens se mettent à avoir une comptabilité derrière les yeux, ils deviennent des comptables !

Qu’est-ce que je fais ici, à cette heure, attendant je ne sais quelle sonnerie de téléphone, me rendant une voix, quelque part, quelque chose de fraternel, d’insoumis, de propre, de comme ça pour le plaisir, de rien, de larmes j’en ai trop en veux-tu ? De quoi, enfin ? Penses-tu !
Le silence, lui, ne téléphone jamais, et c’est bien comme ça, c’est bien
La vie ne tient qu’à un petit vaisseau dans le cerveau, qui peut déconner à n’importe quel moment, quand tu fais l’amour, quand tu divagues, quand tu t’emmerdes, quand tu te demandes pourquoi tu t’emmerdes.
Il faudra que je prenne un jour quelque distance et dire à qui voudra mon style de pensée et de vie et de mort et je m’en monterai doucement du fond de l’an dix mille…

Je suis le vieux carter d’une Hispano Suiza
Une première femme : six ans de collage administratif
Une deuxième femme : dix-huit ans de collage administratif
Elles ne me voient plus que publiquement, elles savent, elles me connaissent
Moi je ne les vois plus publiquement
Si je les rencontre, alors… alors…
Les rides, ça s’apprend petit à petit. Je sais
La vieillesse, c’est une façon de coup de poing dans la gueule
Au-dessus de trente ans, allez… allez vous faire foutre !
Moi, j’ai cent mille ans. C’est pas pareil. Je suis un mort en instance et je vous regarde
On se demande ce qu’on fout à se multiplier par deux
Deux cœurs, deux foies, quatre reins… Je suis seul et je pisse quand même
Le couple ? Voilà l’ennemi !
Je t’aimais bien, tu sais…

Les souvenirs s’empaquettent négativement
La mémoire négative, c’est une façon de se rappeler à l’envers, c’est plus commode
Les ombres passent, un peu grisées
On pense à des gravures pleines de roussures, sans grand talent qui dépasse de l’encre rapportée
Les souvenirs n’ont pas de talent, ils végètent dans un coin du cerveau, un amas cellulaire qui s’ennuie et qui perd sa charge, comme une batterie
La matrice nourricière ? Il y a urgence ! Le piment, le vrai, c’est celui qu’on rajoute
Une femme inventée ne déçoit jamais. Seulement, il faut tout le temps en changer
L’invention permanente, tout, les dentelles, le savoir, tout en dedans du dedans…
L’érotisme, c’est vraiment dans la tête
Et puis, pas tellement que ça…
Une jupe, un cul de hasard et le reste…
Les collants… C’est de la pure imprécation
J’ai besoin de les arracher, ces cuirasses fileuses
La femme en collant peut partir à la guerre, comme au Moyen-Âge…

Quelle horreur, quelle défense d’entrer dans le jardin avec des fleurs…
Mener un train d’enfer à une pépée maxi, le long du fleuve, une pépée tout encerclée d’idées reçues
Et pas moyen de lui griffer la chatte ! C’est vraiment dégueulasse, la moralité publique !
L’enfer ? Une façon de voir et de se laisser voyant

Ni dieu, ni maître, ni éros, ni collant

Des bas oui, des bas avec un peu de cette blancheur qui tend à une géométrie particulière
Un peu de cette blancheur des fois tirée vers le malheur et puis l’angoisse du déjà vu, du déjà pris
Je sais de toute éternité que tu n’es pas à moi
Rien n’est à moi que l’illusion et encore ! Je l’invente tellement, cette illusion
Quand je la rencontre, l’illusion, elle m’est déjà ancienne et chiffonnée
Salut ! ma petite camarade, salut !

Mes illusions, je les arrange, quand je n’ai pas envie de leur parler et de leur dire qu’elles ne sont là que parce que c’est l’usage
Elles deviennent mes souvenirs controuvés
Le moulin de Pescia
Le papier
L’odeur
Ce type empaqueteur
Cette machine à pointer, en bas
Ce soleil de mars et cette brume en préface à la belle journée se préparant, se fardant de nuages discrets et prometteurs de belles coulées de ciel dans ce bleu d’aventure et changeant comme change ta vie à chaque instant, à chaque millième de seconde, toi vieillissant au fil de moi maintenant que je pense à toi, t’écrivant, te dictant, t’improvisant aussi comme une musique de messe noire, ce péage avec ce mec au mois, qui s’en fout
Caron d’un macadam déroutant, compteur du trouble et de l’ennui
Ces accidents abstraits que je m’invente au hasard des cent cinquante à l’heure
Ce retour dans le bleu et cette façon de ne pas être dans le siècle tout en y roulant
Cette descente vers les chiens et leurs paroles rassemblées
Cette pintade mise en route et mes fureurs de cuisinier sentant mouiller la casserole et s’attacher à un désespoir ailé, à des oiseaux traqués dans des caisses avides
Et tout ce néant de la merde qui monte à mes babines
Ce code pénal particulier qu’on devrait pouvoir lire en petites notes en bas de page du livre des recettes
Cette soirée après les autres
Cette machine qui tant et tant dactylographe
Ces cris perdus quelque part et que je n’entends pas et qui retrouvent un cœur saignant
Ce pain de seigle qui s’éternise sous la dent dure du couteau-scie
Les choses manufacturées qui souffrent à travers celui qui les a machinées
Et ces choses qui souffrent dans l’idée de celui qui les regarde
Ce piano, ma maison ancienne, anciennement la mienne, et cette humide honte, les touches qui s’étaient décollées et des larmes qui me venaient d’un chagrin de Czerny, de Debussy aussi
Cette horrible aventure qui a désossé mon piano en attendant qu’on nous le coupe en deux pour en avoir son dû… La moitié
Mais la moitié de la musique ? La moitié de ma tête ? La moitié du sentiment banni ?
Le code civil distribué en bandes dessinées aux imbéciles inadaptés
Ce parfum de la nuit comme une pièce de piano de Debussy jouée par Gieseking
Cette passion de passionner tout ce qui se passe autour de moi
Les loups promis
Les gufi
Les araignées dessinées avec leur toile sur ce gadget tire-lire avec son cadavre peint en vert et qui salue
Cette envie de passer vite, très vite et puis quand même m’attarder sur le bestiaire de ma mie
La source et le cloaque
Ça dépend du contexte
Les chiens, c’est comme les gens : avec un os, ça grogne !

Ni dieu, ni maître, ni mie, ni bestiaire, ni gens, ni os.

La solitude est une configuration particulière du mec : une large tache d’ombre pour un soleil littéraire
La solitude c’est encore de l’imagination
C’est le bruit d’une machine à écrire
J’aimerais autant écrire sur des oiseaux chantant dans les matins d’hiver
J’ai rendez-vous avec les fantômes de la merde
Les jours de fête, je les maudis, cette façon de sucre d’orge donné à sucer aux pauvres gens, et qui sont d’accord avec ça et on retournera lundi pointer
Je vois des oranges dans ce ciel d’hiver à peine levé
Le soleil, quand ça se lève, ça ne fait même pas de bruit en descendant de son lit. Ça ne va pas à son bureau, ni traîner Faubourg Saint-Honoré et quand ça y traîne, dans le Faubourg, tout le monde s’en rengorge. Tu parles ! Ni rien de ces choses banales que les hommes font qu’ils soient de la haute ou qu’ils croupissent dans le syndicat. Le soleil, quand ça se lève, ça fait drôlement chier les gens qui se couchent tôt le matin
Quant à ceux qui se lèvent, ils portent leur soleil avec eux, dans leur transistor.
Le chien dort sous ma machine à écrire. Son soleil, c’est moi
Son soleil ne se couche jamais… Alors il ne dort que d’un œil
C’est pour ça que les loups crient à la lune. Ils se trompent de jour
Les plantes ? Les putes ? Les voitures ?
Cette voiture aussi qui débordait… C’était terrible… Qu’est-ce qu’on riait !
Et je rêve aujourd’hui d’une voiture monoplace
Et ce bois de chauffage qui s’est gelé des tas d’hivers en attendant mon incendie
Je vous apporterai des animaux sauvés, l’innocence leur dégoulinant des babines ou de leurs yeux
Je mangerai avec eux, de tout, de rien
Je boirai avec eux le coup de l’amitié et puis partirai seul vers un pays barré aux importuns
Presque tous
Je suis un oiseau de la nuit qui mange des souris
Je suis un bateau éventré par un hibou-Boeing
Je suis un pétrolier, pétroleur de guirlandes et de marée plutôt noire comme mes habits, et un peu rouge aussi, comme mon cœur
J’aime la multitude, la multitude, les chiens, les hiboux, les horreurs ! La multitude, les chiens, les hiboux, les horreurs !

Soixante-huit, soixante-treize, non-stop !

Dans la cité, il y a la fête. Allez-y. Je t’invite à y boire
À mon malheur, à mes cheveux, à mes parents, à mes avions-hiboux
Comme en sept cent quarante-sept
En sept cent quarante-sept, je vous le dis, tous ces rampants iront brouter du fil coutil
Des ténèbres et du sang mijoté dans des endroits particuliers
Dans des endroits comme à la gauche du sacripant dont vous avez décidé que je sois le souteneur patenté, indécis, frivole et centenaire
Les comptes à rendre ne sont jamais à prendre
Je vous rends des comptes que je n’ai jamais eus
Que vous m’avez comptés, dûment, précisément
Les équations sur le grand huit de der, ça me fait bien rigoler
Cette chanson qui tant et tant me désespère
Et que je ne vous chanterai jamais
Je n’ai plus de voix pour vous, plus, plus, plus !

Soixante-huit, soixante-treize, non-stop !

Comme un voilier dans les descentes vers le Sud
En autoroute et des voiliers roulants
Foutez-m’en vingt litres, camarade!
Je descends à la proche banlieue
Celle qui se défait vers le quinzième, you see ?
Cette banlieue de mes défaites et de votre vertu, camarades
Allez-y, le sang n’est plus de une, le sang des réverbères gauchisants
Dans les aciers de cet Orly où je m’envole
Vers où ?
Devine !
Je sais des vagabonds pleins de sous de sonnaille et qui sonnent dans les soirs tristes de Paris
Quand je m’envole et quand tu assassines ce petit enfant
Cet enfant du malheur auquel je fais des signes
Et puis qui me regarde, me mirant dans l’eau verte de ses beaux yeux
Ah, la passion des clairs obscurs sur les minuits
Quand nous allions vers les mirages et les bifs de carême !
Je suis perhaps, perhaps, peut-être Magari…
Et toi, et lui, et vous, et elle
Elles… Elles ont toutes une cicatrice qui nous fait des blessures
Elles ont toutes un entre-deux sur lequel je dégueule
Partons, partons !
Soixante-huit, cette marée rouge et moirée
Le dix comme un chiffre soumis
Le dix du mois de mai de cet an de soixante et huit
Non-stop au carrefour. T’es dingue et je poursuis une comète
Non-stop. Oh, la tendresse de ces soirs inventés, de ces soirs sans heure, sans compagne, dans le siècle un peu puant d’étoiles
Non-stop sur une bulle comme une idée poignante
J’ai l’invention qu’il faut pour me tirer de vos outrages
L’outrage le plus absolu est cette poignée de main avec dans l’idée une potence
Et le sourire, le sourire, camarade
Le sourire, c’est de la peur comptée d’avance
Le sourire, c’est une prescience d’outre-tombe
C’est un peu la tendresse des insoumis
Ce sourire, dis donc !
Qu’est-ce que le sourire en dedans de la tête, comme une ride intelligente ?
Quand les rides, ça se met à être intelligent, c’est ce qui fait le monde clos

Ni dieu, ni maître, ni code, ni quoi !
Pas vrai, mec ?

Léo Ferré

LEO FERRE – LE CHIEN


LEO FERRE – LE CHIEN

À mes oiseaux piaillant debout
Chinés sous les becs de la nuit
Avec leur crêpe de coutil
Et leur fourreau fleuri de trous
À mes compaings du pain rassis
À mes frangins de l´entre bise
À ceux qui gerçaient leur chemise
Au givre des pernods-minuit

A l´Araignée la toile au vent
A Biftec baron du homard
Et sa technique du caviar
Qui ressemblait à du hareng
A Bec d´Azur du pif comptant
Qui créchait côté de Sancerre
Sur les MIDNIGHT à moitié verre

Chez un bistre de ses clients

Aux spécialistes d´la scoumoune
Qui se sapaient de courants d´air
Et qui prenaient pour un steamer
La compagnie Blondit and Clowns
Aux pannes qui la langue au pas
En plein hiver mangeaient des nèfles
A ceux pour qui deux sous de trèfle
Ça valait une Craven A

A ceux-là je laisse la fleur
De mon désespoir en allé
Maintenant que je suis paré
Et que je vais chez le coiffeur
Pauvre mec mon pauvre Pierrot
Vois la lune qui te cafarde
Cette Américaine moucharde
Qu´ils ont vidée de ton pipeau

Ils t´ont pelé comme un mouton
Avec un ciseau à surtaxe
Progressivement contumax
Tu bêles à tout va la chanson
Et tu n´achètes plus que du vent
Encore que la nuit venue
Y a ta cavale dans la rue
Qui hennit en te klaxonnant

Le Droit la Loi la Foi et Toi
Et une éponge de vin sur
Ton Beaujolais qui fait le mur
Et ta Pépée qui fait le toit
Et si vraiment Dieu existait
Comme le disait Bakounine
Ce Camarade Vitamine
Il faudrait s´en débarrasser

Tu traînes ton croco ridé
Cinquante berges dans les flancs
Et tes chiens qui mordent dedans
Le pot-au-rif de l´amitié
Un poète ça sent des pieds
On lave pas la poésie
Ça se défenestre et ça crie
Aux gens perdus des mots FERIES

Des mots oui des mots comme le Nouveau Monde
Des mots venus de l´autre côté clé la rive
Des mots tranquilles comme mon chien qui dort
Des mots chargés des lèvres constellées dans le dictionnaire des
constellations de mots
Et c´est le Bonnet Noir que nous mettrons sur le vocabulaire

Nous ferons un séminaire, particulier avec des grammairiens
particuliers aussi
Et chargés de mettre des perruques aux vieilles pouffiasses
Littéromanes

IL IMPORTE QUE LE MOT AMOUR soit rempli de mystère et non
de tabou, de péché, de vertu, de carnaval romain des draps cousus
dans le salace
Et dans l´objet de la policière voyance ou voyeurie
Nous mettrons de longs cheveux aux prêtres de la rue pour leur
apprendre à s´appeler dès lors monsieur l´abbé Rita Hayworth
monsieur l´abbé BB fricoti fricota et nous ferons des prières inversées
Et nous lancerons à la tête des gens des mots
SANS CULOTTE
SANS BANDE A CUL
Sans rien qui puisse jamais remettre en question
La vieille la très vieille et très ancienne et démodée querelle du
qu´en diront-ils
Et du je fais quand même mes cochoncetés en toute quiétude sous
prétexte qu´on m´a béni
Que j´ai signé chez monsieur le maire de mes deux mairies
ALORS QUE CES ENFANTS SONT TOUT SEULS DANS LES
RUES
ET S´INVENTENT LA VRAIE GALAXIE DE L´AMOUR
INSTANTANE

RÉCRÉATION PAR LÉO FERRÉ


RÉCRÉATION PAR LÉO FERRÉ

Moi je serai putain et moi marchand d’oiseaux
Moi je vendrai des chapelets d’oraisons doubles
Et moi du chinchilla et moi des haricots
Moi je ferai de la politique en eau trouble

Moi je serai bico à
Asnières comm’ ça
Et moi je serai flic comme le fut mon père
Donne-lui donc à boire à c’ bico-là,
Pourquoi?
Moi je serai le président des pissotières

Moi je serai hôtess’ de l’air moi monte-en-1’air
Moi je serai du chiffre aux
Affair’s indigènes
Moi je mettrai des points sur les « i » moi derrièr’
Les jeunesse(s) en pépées j’irai filer la laine

Moi j’irai à
New
York apprendre à être con
Et reviendrai pour fair’ des cours aux camarades
Moi je serai laveur chez
Renault et toi donc?
Moi je regarde ailleurs une étoile malade…

Léo Ferré

CONTREFORTS DE L’ENFANCE


Chaïm Soutine – Deux enfants

CONTREFORTS DE L’ENFANCE

L’un contre l’autre en renfort de maçonnerie sur la face extérieure des cages thoraciques à contenir les charges de poussées mécaniques du brin de voûte

Maudit Chaïm

Au matin à Vaugirard on vient boire la saignée au point d’Ars avant de monter les mioches au cheval de bois par l’allée des perspectives

Enfant de troupe « Allons Z’Enfants » d’une page non-écrite du couché au levé au lavabo-collectif d’eau glacée que le rêve récupère dans les trois couleurs

Maudit Chaïm

La Ruche quartier de l’Observatoire inspire l’Auguste Boucher, sculpteur créatif plein d’élan. Ah, sortis du visionnaire on serait bon qu’à aller dans le mur ?

Maudit Chaïm on a cru que tu ne serais plus ignoré

Tes gosses quand je les regarde je vois des vitraux à la place des peurs dans leurs yeux. C’est vrai que le hasard n’existe pas, la Reine on lui doit Chagall dans le miel qu’elle a fait là. Il a même fait chanter le plafond. Trop beau. Nous voilà conteur à zéro

Et imagines ce que ça peut me faire mal à la côte

Pas possible d’en arriver à plus se faire comprendre et de se retrouver con sans rire

C’est pas un Soulages qui se supprimerait en chant de blé dans un choeur de corbeaux, il est riche que ça m’en fait gerber outre-noir

Il faudrait pas que que les contreforts d’Auvers-sur-Oise soient du faux gothique Compagnon

Des fois que la foi nous trahirait

A perdre la tête

Léo j’ai besoin de toi pour pas gueuler tout seul

Maudit Chaîm les enfants faut pas que ça finisse Amédéo par défenestrer les Jeanne enceintes.

Niala-Loisobleu – 2 Décembre 2020

MONSIEUR TOUT-BLANC – LEO FERRE


MONSIEUR TOUT-BLANC – LEO FERRE

Monsieur Tout-Blanc
Vous enseignez la charité
Bien ordonnée
Dans vos châteaux en Italie
Monsieur Tout-Blanc
La charité
C’est très gentil
Mais qu’est-ce que c’est ?
Expliquez-moi

Pendant c’ temps-là moi j’ vis à Aubervilliers
C’est un p’tit coin perdu au bout d’ la misère
Où l’on a pas tell’ment d’ questions à s’ poser
Pour briffer faut bosser mon p’tit père

Monsieur Tout-Blanc
L’oiseau blessé que chaque jour
Vous consommez
Était d’une race maudite
Monsieur Tout-Blanc
Entre nous dites
Rappelez-vous
Y’a pas longtemps
Vous vous taisiez

Pendant c’ temps-là
Moi j’ vis à Aubervilliers
Ca n’était pas l’époque à dir’ des rosaires
Y’avait des tas d’ questions qu’il fallait s’ poser
Pour durer faut lutter mon p’tit père

Monsieur Tout-Blanc
Si vous partez un beau matin
Les pieds devant
Pour vos châteaux en paradis
Monsieur Tout-Blanc
Le paradis
C’est p’têt’ joli
Priez pour moi
Moi j’ai pas l’ temps

Car je vivrai toujours à Aubervilliers
Avec deux bras noués autour d’ ma misère
On n’aura plus tell’ment d’ questions à s’ poser
Dans la vie faut s’aimer mon p’tit père

Monsieur Tout-Blanc
Si j’enseignais la charité
Bien ordonnée
Dans mes châteaux d’Aubervilliers
Monsieur Tout-Blanc
Ca n’est pas vous
Qu’ j’irai trouver
Pour m’indiquer
C’ qu’il faut donner

FLB par LEO FERRE


FLB par LEO FERRE

L’eau cette glace non posée
Cet immeuble cette mouvance
Cette procédure mouillée
Nous fait prisonnier sa cadence
Nous dit de rester dans le clan
A mâchonner les reverdures
Sous les neiges de ce printemps
A faire au froid bonne mesure

Cette matière nous parlant
Ce silence troué de formes
Et ces marins nous appelant
Nos pas que le sable déforme
Cette cruelle exhalaison
Qui monte des nuits de l’enfance
Quand on respire à reculons
Une goulée de souvenance

Vers le vertige des suspects
Sous la question qui les hasarde
Vers le monde des muselés
De la bouche et des mains cafardes
Nous prierons Dieu quand Dieu priera
Et nous coucherons sa compagne
Sur nos grabats d’où chantera
La chanterelle de nos pagnes

Mais Dieu ne fait pas le détail
Il ne prête qu’à ses lumières
Au renouvellement du bail
Nous lui parlerons de son père
Du fils de l’homme et du destin
Quand nous descendrons sur la grève
Et que dans la mer de satin
Luiront les lèvres de nos rêves

Nous irons sonner la Raison
A la colle de prétentaine
Réveille-toi pour la saison
C’est la Folie qui se ramène
A bientôt Raison à bientôt
Ici quelquefois tu nous manques
Si tu armais tous nos bateaux
Nous serions ta Folie de planque

On danse ce soir sur le quai
Une rumba pas très cubaine
Ça n’est plus Messieurs les Anglais
Qui tirent leurs coups Capitaine !
On a Jésus dans nos cirés
Son tabernacle sous nos châles
Pour quand s’en viendront se mouiller
Vos torpilleurs sous nos bengales

Et ces maisons gantées de vent
Avec leur fichu de tempête
Quand la vague leur ressemblant
Met du champagne sur nos têtes
Ces toits leurs tuiles et nous et toi
Cette raison de nous survivre
Entends le bruit qui vient d’en bas
C’est la mer qui ferme son livre…

METAMEC – LEO FERRE


METAMEC – LEO FERRE

Ces oiseaux que tu portes en toi depuis septembre
Cette pâleur jalouse où tu mets tes pensées
Ce ventre qui te prend comme un enfant de cendre
Ces souvenirs gâchés qui t’ont pris tes années

Regarde cette église au bout de l’habitude
Regarde ce dessin de Rembrandt dans la nuit
Regarde cette femme en allée vers le Sud
Regarde ce printemps et son sourire appris

Ces parfums qui t’assaillent et qui te désapprennent
Ces routes perforées dans ton programmateur
Ce silence ordonné dans ton coeur qui se traîne
Cette mort de l’oubli comme venue d’ailleurs

Écoute l’horizon dans les bras d’une femme
Écoute la seconde éternelle qui tue
Écoute la lueur qui regarde ton âme
Écoute l’analyse et prends–toi par la rue

Ces chiens partis ailleurs dans ton enfance double
Cet horizon doublé par tes pensées de chien
Ce hasard muselé dans ta télévitrouble
Ce linge larmoyant où sèchent tes chagrins

Goûte cette Raison qui se prend pour ta tête
Goûte dans la Folie ta tête de Raison
Goûte cette chanson qui s’en va dans la fête
Goûte le flot rendu sur la plage des cons

Ce personnage ancien que tu vois dans ta fille
Ce monde incalculé que tu mets dans ton lit
Cette môme impudique au creux de ta bastille
Ce sexe inconsolé qui part de tes habits

Caresse les idées qui mouillent sous l’orage
Caresse l’invendu comme un aspect du mal
Caresse la couleur comme la fleur de l’âge
Caresse l’imagination qui va au bal

Ces femmes comme un goût d’étoiles en allées
Ces hommes comme un ciel immaculé d’étoiles
Cette matière inquiète à des milliards d’années
Cette technologie qui s’en va faire sa malle

Entends le chant blessé qui monte des outrages
Entends le synonyme où se croit la vertu
Entends le vice inquiet quand tu tournes la page
Entends Dieu qui se touche au Paradis Perdu

Ce New York entassé sur ton livre d’histoires
Ces gens qui parlent nègre comme dans un trou noir
Ces quartiers où l’amour en feux rouges se pare
Ces feux qui blancs ou verts interrogent le soir

Prends ta tire et te tire au fronton de l’abîme
Prends le virage au flan et pan dans le destin
Prends l’avion déséquilibré comme ta rime
Prends ta rime et fous–lui tes mecs dans son jardin

Cette valise où meurt l’imaginaire carte
Ces routes que tu mets dans leur ordinateur
Cette odeur de goudron caillé sur la pancarte
Ce sang qui n’a plus rien qu’un oiseau du malheur

Remplis ton terme bref et va–t’en sous la terre
Remplis le verre ami d’un vin plutôt copain
Remplis le ventre indicateur et sa Lumière
Remplis ton seul devoir et prends–moi par la main

Cet enfant comme un arbre insouciant de la bûche
Ce rythme de la vie où percutent des poings
Cet amoncellement de reines dans la ruche
Ce mois de Mai présent comme demain matin

Chante les lendemains comme sur l’Atlantique
Chante la mer en allée au bout de son savoir
Chante le désespoir cet enfant de panique
Chante ta vie perdue où grogne le hasard

Ce crépuscule où meurt une idée de paresse
Ce soleil de l’année au vin de l’assassin
Ce miroir où se perdent ta gueule et ta tendresse
Cet enfer que tu prends au café le matin

Vois les matins perdus au seuil de l’ineffable
Vois les trains excités au bout de mc2
Vois le quartz de ta montre et les dunes de sable
Vois la terre emportée dans l’immobile bleu

Cette ville parée où mouillent tes galères
Cet alcool dans la gueule inquiète qui te maque
Ces univers tassés dans ton corps de misère
Ces luttes intestines où traîne ton zodiaque

Mets ta voile à l’envers sur ce monde qui tombe
Mets la Folie en vergue et la Raison au pot
Mets la tranche du fruit sous l’arbre qui succombe
Mets du sel dans la merde et de l’or sur tes mots

TU POURRAS EN MANGER
TU SAURAS EN PARLER
SOIS HEUREUX!

Variations

Cet oiseau que tu portes en toi depuis septembre
Alors que la forêt d’automne s’ébrouait
S’en va dans la mémoire incrédule des cendres
Et toi tu t’en allais dormir où tu pouvais

Cette pâleur jalouse où tu mets tes pensées
Se casse doucement dans les flaques techniques
De ces feux de la rue dans le vert des idées
Où coule la raison comme de la musique

Ce ventre qui te prend comme un enfant de cendre
Comme une cendre amie saupoudre le tombeau
Où meurt et puis renaît ta maman de septembre
La même que l’oiseau qui te voyait de haut

Ces souvenirs gâchés qui t’ont pris tes années
En fuite dans l’oubli comme un avion de rêve
Qui passe et qui repasse et qui veut s’en aller
Et qui ne part jamais et jamais ne se lève

Regarde cette église au bout de l’habitude
Et qui dresse sa pierre au–delà des passions
Portant vers l’horizon la seule lassitude
Que l’ombre invente alors au creux de ta chanson

Regarde ce dessin de Rembrandt dans la nuit
Ces arbres désolés où fleurit l’incroyable
Dans les mains de l’Artiste un peu comme l’ennui
Qui s’invente à tes yeux comme la dune au sable

Regarde cette femme en allée vers le Sud
Alors que tu la crois dans les chagrins des rues
Alors que traversant ses clous de solitude
Un mec te la chourave et se la fourgue nue

Regarde ce printemps et son sourire appris
Quand les coquelicots font du gringue aux parures
Que la femme secrète accroche dans la nuit
À cette fleur cachée et qui rougit d’allure

Ces parfums qui t’assaillent et qui te désapprennent
Ton odeur que tu vaincs au point de la cueillir
Au bout d’une pochette où tes larmes reviennent
Comme la mer revient chaque soir se sentir

Ces routes perforées dans ton programmateur
Prends–les comme un enfant qui prend ses bateaux blêmes
Et qui sait que jamais n’arrivera d’ailleurs
Un navire incroyable en son bassin de thème

Ce silence ordonné dans ton coeur qui se traîne
Frappe–le quelquefois comme on frappe un marlou
Qui buvant son pernod ne connaît pas Verlaine
Qui frappant son destin n’en connaît pas le bout

Cette mort de l’oubli comme venue d’ailleurs
Oublie–la à son tour comme on oublie la veille
Les matins reconquis sous l’arche du bonheur
Et ferme donc leur gueule aux souvenirs qui veillent

Écoute l’horizon dans les bras d’une femme
Lorsque de son triangle isocèle il te vient
Le goût de l’univers et que fouillant son âme
Une équation de la marée te fait du bien

Écoute la seconde éternelle qui tue
Cette mort qui n’en finit plus de sa merveille
Et pourtant le chagrin au–delà de son cul
Entends le chant gluant dégoulinant de sa treille

Écoute la lueur qui regarde ton âme
Tu l’intéresses à tout propos tu vois des fleurs
Descendre de ce rien qui te tient et t’entame
Alors que l’ange noir là–bas jouit des pleurs

Écoute l’analyse et prends–toi par la rue
Les chiffres des passants s’additionnent incroyables
Et puis tu crois quoi donc? dans ces calculs têtus
Sinon des verbes sots activant les minables

Ces chiens partis ailleurs dans ton enfance double
Ce tambour où battant ton silence éloquent
Tu t’apprenais à faire la paix avec ton double
Toi jouant tes paquets de rêve dans le vent

Cet horizon doublé par tes pensées de chien
Tu grognais lorsque l’os passait dans la vitrine
Et la vitrine te voyant passer n’avait plus rien
Qu’une secrète envie de nous solder ta mine

Ce hasard muselé dans ta télévitrouble
Attend la ligne obscène où le Pouvoir jouit
Le western attitré quand ton bouton le double
Emballe tes chevaux de ce soir à minuit

Ce linge larmoyant où sèchent tes chagrins
Quand tu l’agites au bout du quai des connivences
Depuis ta destinée voit d’électriques mains
Qui lui répondent et c’est le train de la démence

Goûte cette Raison qui se prend pour ta tête
Et vomis ses bienfaits rends–lui son appétit
Prends l’ortie anarchiste et ce sera la fête
Dans les champs germera le pain de la Folie

Goûte dans la Folie ta tête de Raison
Et l’amour encodé traînera dans tes veines
Un peu de son courant branché sur la passion
Que tu prendras quand l’anarchie te met en scène

Goûte cette chanson qui s’en va dans la fête
Et qui retourne enfin à l’heure du jasmin
Qui sort de ce trou noir où tu plongeais ta tête
En avalant toutes les fleurs de Son jardin

Goûte le flot rendu sur la plage des cons
Avant que le jusant ne te montre les traces
De ces amants qui sont passés dans la chanson
Le sable des amants n’est qu’un hôtel de passe

Ce personnage ancien que tu vois dans ta fille
C’est un peu de cet univers embarrassant
Qui ne sait plus attendre et qui refait la ville
Avec les mêmes têtes un peu se ressemblant

Ce monde incalculé que tu mets dans ton lit
C’est un peu de ce carnaval qui recommence
Mets des masques partout petit je te le dis
Partout tu trouveras la pâleur de l’absence

Cette môme impudique au creux de ta bastille
Et qui va dans la cave orale si tu veux
Boire de ce venin qu’en sanglotent les filles
Comme des pleurs rentrés dedans quand ça va mieux

Ce sexe inconsolé qui part de tes habits
Et qui court dans le sang d’une femme infidèle
Que tu ne verras pas que tu prends dans la nuit
Comme si tu prenais un putain pucelle

Caresse les idées qui mouillent sous l’orage
Car elles sont à toi toutes prêtes et va–t’en
T’enfiler leur avènement comme à l’ouvrage
La brodeuse à l’aiguille enfile ses amants

Caresse l’invendu comme un aspect du mal
Il brille dans la nuit dans la rue convertible
En un passage louche et doux comme le pal
Que la vitrine invente à tes yeux accessibles

Caresse la couleur comme la fleur de l’âge
Noire comme l’amour rouge comme l’espoir
Invente–lui des traits à ton feutre sauvage
Pardonne son chagrin quand elle plie le soir

Caresse l’imagination qui va au bal
Donne–lui des enfants pétris dans ton regard
Dis–lui de bien serrer l’imaginaire étal
Où luisent le futur informe et le hasard

Ces femmes comme un goût d’étoiles en allées
Il est temps de les rallumer et de les prendre
Comme on prend la lumière où luisent les années
À des millions de femmes–années pour les surprendre

Ces hommes comme un ciel immaculé d’étoiles
Donne–leur la lumière noire de là–bas
Ils s’en feront des collants doux et puis des voiles
À se prendre pour des marins d’outre–trépas

Cette matière inquiète à des milliards d’années
Prends–lui son agenda toi marchand dans le vide
De cette dérision mathématique allée
Vers Dieu ma foi et qu’elle dise enfin ses rides

Cette technologie qui s’en va faire sa malle
Qu’elle s’en aille enfin sous l’oeil niais de l’azur
Portant haut sa grammaire et ses chiffres où s’étale
Sa haine de plastique à te voir faire le mur

Entends le chant blessé qui monte des outrages
Ça crie comme un discogueulasse et ça va loin
Ces couples dans le sang d’une nuit de passage
Où dégouline un cygne de Lédamachin

Entends le synonyme où se croit la vertu
La pudeur aux bas noirs que retiennent des songes
L’austérité en plein visage qui n’est plus
Qu’un chaste souvenir dans les bras du mensonge

Entends le vice inquiet quand tu tournes la page
Il a peur d’être seul sans toi il n’est plus rien
Il se corrompt de n’être plus sur ton visage
Ton miroir sans le vice est un miroir sans tain

Entends Dieu qui se touche au Paradis Perdu
Et le retrouve enfin au bout de la cadence
Quand il jouit et que la forêt s’évertue
À bien s’enraciner son foutre de jouvence

Ce New York entassé sur ton livre d’histoires
Et ses échasse de béton pour mieux rêver
Il est six heures ici et six heures en dollars
L’heure s’est arrêtée pour mieux te déguster

Ces gens qui parlent nègre comme dans un trou noir
Ces enfants qui ok font l’amour en Presley
Ce rock qui tant et tant me rocke me fait voir
Une statue levant la main du mois de Mai

Ces quartiers où l’amour en feux rouges se pare
Défense d’entrer là mon vieux c’est pas ton job
Cette fille que je prenais devant la gare
Et qui n’en savait rien c’est ça mon côté snob

Ces feux qui blancs ou verts interrogent le soir
Comme chez la voyante et qui sont de quel signe?
Cette odeur tiède qui monte de ton trou noir
Lorsque ma main branchée on se fout de ses lignes

Prends ta tire et te tire au fronton de l’abîme
Avec les chants perdus de l’ancienne pampa
Invente des chevaux qui mangeront tes rimes
La métaphore de l’avoine les vaincra

Prends le virage au flan et pan dans le destin
Sur le goudron de l’autoroute il y a la Perse
Sous les pavés de soixante–huit il n’y a plus rien
Qu’un slogan tout mouillé des larmes que tu verses

Prends l’avion déséquilibré comme ta rime
Mets–lui les réacteurs de ta grammaire aux chiens
Ton JE devient mon os mon avoir c’est la dîme
Que je touche à tes yeux quand tu m’écoutes bien

Prends ta rime et fous–lui tes mecs dans son jardin
Ils pourront te la mettre en prose ou au champagne
Ça dépendra de ton talent ou bien de rien
Ce rien qui fait rêver les filles sous leur pagne

Cette valise où meurt l’imaginaire carte
Toi transi dans l’attente en bas de tes clients
Ouvre–la de tes doigts sur ta machine en carte
Et qui travaille au noir sur tes pages de vent

Ces routes que tu mets dans leur ordinateur
Elles t’ordonnent enfin de montrer ta frimousse
Au style de ce temps qu’on dit de la terreur
Il y a dans ton jardin des grenades qui poussent

Cette odeur de goudron caillé sur la pancarte
Ça t’apprendra à conjuguer au temps précis
Je pars et puis je t’aime et quand la Mort s’écarte
De ta route tu bois son sexe et lui souris

Ce sang qui n’a plus rien qu’un oiseau du malheur
Au bar de l’infortune il y a des rapaces
Dans ce bistrot de mort le kir ça marche aux pleurs
Quant au cassis on s’arrange avec la couleur

Remplis ton terme bref et va–t’en sous la terre
Faire des vers enfin qui mangeront pour toi
Je meurs de cette idée et ne peux rien y faire
Que de te mettre la Vérité sous les doigts

Remplis le verre ami d’un vin plutôt copain
Dans sa gorge apéro plante–lui un orchestre
Et Parsifal au beau milieu avec des reins
À planter en cadeau des comètes terrestres

Remplis le ventre indicateur et sa Lumière
Et ta maman saura te voir de son palais
Où remplissant sa mort aux mieux de tes manières
Elle pourra te dire enfin ce que tu sais

Remplis ton seul devoir et prends–moi par la main
Qui donc es–tu ange gardien de la rescousse?
Ils viendront doucement te compter les jardins
Te couper l’herbe en plus pour ne pas que tu pousses

Cet enfant comme un arbre insouciant de la bûche
Que sait–il de ce crépuscule embarrassé
Qui tend l’épaule et que l’oiseau de nuit trébuche
Alors sur une idée qu’il ne peut dépasser?

Ce rythme de la vie où percutent des poings
Ton coeur à cent quarante où coule l’avant–scène
Et l’heure à la télévicon qui bat des mains
Il est six heures ici Saturne se promène

Cet amoncellement de reines dans la ruche
Où la banlieue tient lieu de pollen samedi
Entre deux escaliers accrochée aux merluches
Qui coulent de l’enfer le cul au paradis

Ce mois de Mai présent comme demain matin
Rentre dedans sa veine et fais–lui le sang blême
Coule–lui ta vertu sous ses pavés de rien
Qui se prennent pour l’Architecture soi–même

Chante les lendemains comme sur l’Atlantique
Dans les creux pour le vent qui sera le signal
De cette fin du monde enfin où la musique
Passera comme l’aspirine sur le mal

Chante la mer en allée au bout de son savoir
Toi le bateau pensant coulant de latitude
Est–ce moi qui t’amuse au point de ne plus voir
Qu’un sextant de misère au bout de mes études?

Chante le désespoir cet enfant de panique
Habillé de gris perle au creux de sa maman
La graine germe aussi dans la terre lubrique
C’est dégueulasse et ça fait du bien aux amants

Chante ta vie perdue où grogne le hasard
Dans un coin comme un chien le hasard est en laisse
Laisse–le donc aller pisser il se fait tard
Un coup de dés jamais ne videra la caisse

Ce crépuscule où meurt une idée de paresse
Il est aveugle invente–lui des phares blonds
Et tu verras jusqu’où peut pousser la vieillesse
Dans cette discothèque où fanent des chansons

Ce soleil de l’année au vin de l’assassin
Marque–le dans ton carnet et vieillis la trique
Tes idées ta passion tu t’en fous ton chagrin
C’est un soleil fameux qui plie jamais boutique

Ce miroir où se perdent ta gueule et ta tendresse
Rentre–lui dans le fond du fond avec tes poings
Ensanglanté tu verras poindre la Sagesse
Au fond de la fontaine qui te rendra tes mains

Cet enfer que tu bois au café le matin
Mélange–le au paradis des artifices
Comme on dit chez les abrutis le style en main
Et l’alcool dans la métaphore du supplice

Vois les matins perdus au seuil de l’ineffable
Invente des chansons aux autobus traqués
À l’arrêt tutélaire orphelinat du diable
Où l’amour à la queue leu leu prend son ticket

Vois les trains excités au bout de mc2
Leurs vertiges d’acier là–bas qui se rejoignent
On dirait que le sexe du temps aime deux
Fois plus fort comme toi dans la nuit qui s’éloigne

Vois le quartz de ta montre et les dunes de sable
Mets la marée à ton poignet tu songeras
À des soleils vaincus à Mercure à ta table
À cette étoile éteinte et qui te tend les bras

Vois la terre emportée dans l’immobile bleu
Paris à ton chevet pleurant des républiques
Danton sous ta chemise à se prendre pour deux
Lui sous le couperet toi sous la fleur publique

Cette ville parée où mouillent tes galères
Coules–y sous ses ponts le foutre de l’horreur
Alors viendra le mauve adoré de naguère
Alors viendra le temps de peindre le malheur

Cet alcool dans la gueule inquiète qui te maque
Remonte–lui le col et qu’il aille pénard
Envahir à nouveau cette viande qui braque
Vers un désir de chienne à peu près sur le tard

Ces univers tassés dans ton corps de misère
Qui sait la dynastie d’où ils tiennent leur loi?
Qui sait l’année–lumière où ils tiendront la guerre
Sur le lit d’hôpital où l’on t’emportera?

Ces luttes intestines où traîne ton zodiaque
Où donc les exiler? devant quel magicien
Les immoler en bavardant et comme on vaque
À des travaux de chic ou de psychomachin?

Mets ta voile à l’envers sur ce monde qui tombe
Et rentre dans ta mère à reculons ou bien
Rentre dans ce futur à forcer l’outre–tombe
Où ton passé dans cent mille ans sera demain

Mets la Folie en vergue et la Raison au pot
Achète l’équation qui cerne l’imbécile
Et résous–la sur ton papier avec tes mots
Même avec le talent dans ton stylo à bille

Mets la tranche du fruit sous l’arbre qui succombe
Viens au–devant de lui pars au–delà de toi
Sois l’Autre et puis tais–toi et même si tu tombes
N’oublie jamais tu peux toujours cracher d’en bas

METS LA FOLIE EN VERGUE ET LA RAISON AU POT
METS DU SEL DANS LA MERDE ET DE L’OR SUR TES MOTS
ET PARS AU–DELÀ DE TOI
PARS AU–DELÀ DU MEC

SOIS HEUREUX MÉTAMEC!
SOIS HEUREUX!

Words… Words… Words… par Léo Ferre


Words… Words… Words… par Léo Ferre

Et qu’ont-ils à rentrer chaque année les artistes?
J’avais sur le futur des mains de cordonnier
Chaussant les astres de mes peaux ensemellées
La conscience dans le spider je mets les voiles
Et quarante millions de mètres de tailleur
Prenaient la taille à la putain de Galilée
La terre a bu le coup et penche du Tropique
Elle reste agrippée à mon temps cellulaire
Je déchargeais des tombereaux de souvenirs
Nous étions une histoire et n’avions rien à dire
Moi je prendrai la quatrième dimension
Pour trisser dans l’azur mes jambes migratrices
Le mur instantané que je dresse à la Chine
Mao c’était le nom de ce Viking flamand

Le tissu d’esquimau vieillit beaucoup plus vite
Des plaies sur des grabats du Chili à Lisbonne
S’exténuaient en équations de cicatrices
Le malade concret et l’interne distrait
Sont allés boire un pot au Café de la Morgue
Des vieillards le chéquier à la main à la banque
Faisaient des virements de testicules abstraits
L’embryon vaginé derviche dans le manque
Un pavot est venu l’asperger cette nuit
Mon berceau féodal et mes couilles gothiques
Des faux-nez des trognons des tissus ajoutés
Fondaient sous les sunlights de l’Opéra Comique
La Standard Oil prend du bidon et du gin fizz
La fièvre est descendue ce soir à Mexico
Ô ce parfum diapré dans la nuit des cigales
Dans une discothèque on a mis des barreaux
Les fenêtres s’en vont de la gorge et du squale

Ça sent la perfection dans ces rues amputées
Saint-Denis c’est un saint au derrière doublé
La fièvre est descendue ce soir dans un bordel
Et fallait voir comment ça soufflait dans la cale
Il y a partout des cons bordés d’oiseaux
Comme des lettres cheminant en parchemin
Nightingale Ô chansons crevées à minuit trente
J’ai le concile dans la main qui se lamente
Devant le mur à faire un peu des oraisons
La Folie m’a tenu la main à sa culotte
On eût dit de la mer s’en allant pour de bon
Viens petit dévêts-toi prends du large et jouis
Je sais des paravents comme un zoom d’espérance
Que font-ils? Qui sont-ils?
Ces gens qu’on tient en laisse
Dans les ports au shopping

Au bordel à la messe?
Et ces mÔmes qu’on pourrait
Se carrer entre deux trains
Histoire de leur montrer
Qu’on a du face-à-main
Ils ont voté Ils ont voté
Comme on prend un barbiturique
Et ils ont mis la République
Au fond d’un vase à reposer
Les experts ont analysé
Ce qu’il y avait au fond du vase

Il n’y avait rien qu’un peu de vase Et qu’ont-ils à rentrer chaque année les Artistes?
J’avais sur le futur des mains de cordonnier
Chaussant les astres de mes peaux ensemellées
La conscience dans le spider je mets les voiles…
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Shakespeare aussi était un terroriste

« words… words… words… » disait-il

Videla ?
En français: budelle tripes
En italien: budella tripes
En argentin?
Allez-y voir!

De quoi dégueuler, vraiment !