FACE A FACE PAR GABRIELLE ALTHEN


Photo Niala

FACE A FACE PAR GABRIELLE ALTHEN

Avec son grand visage vide
La beauté me fait face
Mon instinct s’intimide
Ô cette basse continue de la peine
Et le creux martelé du face à face !
Un cheval broute
Les routes sont arides
Je possède un regard et deux mains
Et même un centre dit de gravité
Le jour est lourd
Dire qu’il y aurait là-bas des rires
Et des actes sans poids…
Mon Dieu, mon Dieu !
Sauvez-nous de l’informe.

Gabrielle Althen

LA RUMEUR DU NEANT – GABRIELLE ALTHEN


EGON SCHIELE

La Rumeur du Néant

Gabrielle Althen

Rien, rien, rien, la litanie du rien, mais le néant ne veut pas commencer et l’air brille.
Je n’étais pas concernée, bien que je sache que je manque de chic, puisque je manque de néant. Du reste, ma terreur, qui n’est pas du néant, s’assortissait d’épines.
On se parlait. C’est toujours la vie qui parle à la vie. Les oiseaux et le vent le savent, qui lui bredouillent en leur langue un amen.
Et l’on cajolait l’ennui et trouvait intelligent de le porter sur soi. Je répondais parfois, mais c’était sans avoir beaucoup à dire, parce que je m’appliquais surtout à continuer de marcher en collectant des miettes, dans les faubourgs qu’il me fallait traverser.

Gabrielle Althen

LES MAINS JUSTES PAR GABRIELLE ALTHEN


PIERRE BONNARD

LES MAINS JUSTES PAR GABRIELLE ALTHEN

Les Mains justes

Mais pourquoi notre terre, dans le manteau du soleil, était-elle si petite, notre terre et ses routes exquises, avec cyprès, châteaux et amandiers sur les terrasses ? Et notre peur de perdre et de mourir convoitait ces douceurs de façon si féroce que la fleur fut fauchée et le fruit se rompit.
On dit que, par le passé, aurait existé un bel amour qui laissait tout en place en caressant l’instant de ses mains toujours lisses.

Gabrielle Althen

GABRIELLE ALTHEN – LE PELERIN SENTINELLE (EXTRAIT)


L’heure s’attarde…L’heure s’attarde au bout des soirs, page lisse, or fluide,
sourire vaste, le tout peut-être décentré. Elle est venue,
l’Ange s’incline. Puis c’est le tour du temps distrait qui lui
aussi s’incline, tandis qu’un autre plus vivant veut atten-
dre debout. Nous sommes cernés, car c’est l’annonciation
de la naissance du temps de ce qui pourra naître.Comme on allait à l’eau, toi, tu iras au temps. Ce qui pré-
cède était rencontre et ne cessera plus.

Gabrielle Althen

        

La fête de l’écriture automatique


La fête de l’écriture automatique

par Gérard Noiret

19 juin 2021

«La lumière est certaine, mais elle est en voyage et le soleil oublie de nous donner raison. » Entre les deux aphorismes qui ouvrent et ferment ce recueil, La fête invisible, Gabrielle Althen nous donne à lire une œuvre totalement aboutie.


Gabrielle Althen, La fête invisible. Gallimard, 128 p., 14,50 €


Ses quatre-vingt-quatorze poèmes mêlent avec beaucoup d’inventivité les différentes formes élaborées au cours d’un parcours de quinze titres (en dehors des romans, des nouvelles et des essais), commencé en 1979 aux éditions Rougerie. À l’évidence, la chance d’avoir collaboré avec de très nombreux peintres a nourri le sens de la composition de Gabrielle Althen qui, sous un autre nom, a poursuivi une carrière de professeur de littérature comparée à l’université.

« Et te reste à baiser la main continuelle de la lumière, qui pourtant se dérobe. »

Cent ans après Les champs magnétiquesLa fête invisible nous rappelle que l’écriture automatique conserve ses pouvoirs. Refusant les diktats d’André Breton sur cette pratique, devant selon lui révéler le fonctionnement du cerveau et rester vierge de toute réécriture, Gabrielle Althen tourne délibérément les yeux du côté  de René Char. Si les poèmes de La fête invisible enchantent la lecture, leur visée n’est pas uniquement d’ordre esthétique. Elle est aussi de libérer les forces d’émancipation de l’imaginaire. En rupture avec les conceptions instrumentalistes de la langue, ses proses et ses vers offrent leurs jaillissements pour ce qu’ils sont, non pour ce qu’ils traduiraient. Chaque poème est libéré de la fatalité d’être la mise en mots d’une réalité censée le précéder. Chacun reprend à son compte la déclaration de Rimbaud : « ça dit ce que ça dit, littéralement et dans tous les sens ». Que ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, Gabrielle Althen l’admet volontiers. Mais ce qui ne se conçoit pas ou ne se conçoit pas encore, ou ne se concevra jamais ?

SONT CONCILIANTS

LES DERNIERS FEUX DU SOIR

Soir, beautés diverses, étrave heureuse, et je m’en suis allé parmi tous ces miroirs. J’avais déjà marché longtemps en quête de fossiles et de projets criards ; c’est que j’ai la soif âpre et ne sais pas où aller boire. Origine ? Futur ? Est-ce que le saurait pour moi mon corps qui murmure et respire si près

Sont conciliants les derniers feux du soir. C’était comme si l’air n’était plus aussi nu et qu’il fallait accepter de se rasseoir.

La fête invisible, de Gabrielle Althen : la fête de l'écriture automatique

Gabrielle Althen © Francesca Mantovani

Qu’on ne s’y trompe pas. Une telle réussite n’est pas à la portée du premier poète venu, à qui il suffirait d’écrire sans le contrôle de la volonté pour se faire une place parmi ceux qui comptent en poésie. L’écriture automatique a très peu été utilisée, passé l’émerveillement premier. Ses formulations, qui reposent sur quelques modèles vite identifiables, se ressemblent trop, et ses beautés sont quasiment incompatibles avec le développement d’une pensée ou d’une émotion. Il faut une grande sûreté de relecture à Gabrielle Althen pour repérer les filons à extraire des paragraphes ; une attention très fine aux associations pour « monter » en bijoux des affirmations surprenantes ; des capacités d’invention renouvelées pour trouver des titres éclairants ; une connaissance très large des poètes susceptibles d’établir des correspondances avec son travail (les trois chapitres sont placés successivement sous le signe d’Alain Breton et d’Antoine Emaz, de János Pilinszky et de Tomas Tranströmer, de Paul Claudel, de W.B. Yeats et de Lionel Ray). En un mot, il lui faut un art poétique très élaboré pour que la fête du titre soit une fête de l’écriture.

Une fenêtre se prononce

Le paysage est sur ses gardes

Mais la porte, que ferai-je de la porte ?

Une brise s’est levée

Les feuilles s’amusent bien ensemble

Je ne sais où tu vas

Dans l’air indifférent

Et mon cœur qui s’écoute

Laisse doucement pleurer sa route

Dehors, le peuplier palpite

et des anges fleurissent

Source EaN En attendant Nadeau

JE ME LEVE AUJOURD’HUI – GABRIELLE ALTHEN


JE ME LÈVE AUJOURD’HUI

GABRIELLE ALTHEN

Trois cyprès sont vigiles

Où le pardon fera la porte

Les plantes simples qui s’étreignent

Habitent

On ouvrira bientôt le cran de nos désirs

Ce paysage est admirable mais que lui ôte sa beauté ?

Parfois je me demande où l’on y bêche encore

Le terreau de la faute

D’introuvables pans de ciel baignent la terre

La mort aura juste un peu traversé le plancher

Pour offrir à chacun sa grappe de baies noires

J’entends toujours le bourdon de l’orgueil

Et je ne sais si je rattraperai mon nom

Mon pauvre nom de tête rebâtie sur le cœur

Le recours se prononce et la vigile insiste

Moi je me tiens où le roseau se penche

Attention donc le ciel commence ici

Les choses sont pourtant bien étroites sous l’aplomb

Je fixe avec effort le sol entre la vigne et la maison

Mais le ciel trop léger commence à s’en aller

Est-ce que l’histoire en a parlé ?

Il a déjà quitté nos pieds

Sans doute le pardon est-il comme le ciel

Route et couronne partout avec portes ouvertes

Qui donnent à manger leur fruit manquant et vert

La chose est à la fois absente et colossale —

Tu pleures, je pense, ô mon désir…

La sentinelle heureuse près du bord qui chavire

Ne touche rien

N’a rien à nous ôter

J’ai pris sur l’arbre une amicale baie

La route est brève je me suis levée.

Gabrielle Althen

L’ÉTERNITE EST DANS LA COUR


L’ÉTERNITE EST DANS LA COUR

L’homme a agrippé la femme

Et la femme murmure

«Ne t’écarte pas, nous tombons

Tu vois, c’est un voyage dans le vent de la chute

Et c’est si beau

Le vent s’enchante

Dans la maison trop claire qui tient sa paume ouverte

Comme une plaine

Sans turbulence malgré le vent »

Tous deux s’épousent et le moment ne tombe pas

La femme ne sait pas où ils vont

L’homme croit peut-être le savoir

Elle ferme simplement les yeux

Pour mieux sentir son cœur qui navigue vers lui

Et les vergers font des étoiles

On voit le vent qui s’énamoure

Et qui secoue les arbres fous

L’homme et la femme emportent pour repères

La satiété d’anciens châteaux du paysage

Qu’ils ont toujours connus arrimés dans le temps

«Ne t’écarte pas, nous tombons»

Nœud partageable fol appui

Le voyage et son point fixe

Et le moment ne tombe pas

Et c’est sans eux que le temps se décline

Toujours est incrédule la même plaie

La plaie de blé mêlé d’ivraie

Mode à l’impersonnel

Ocre terrible sur la rose du monde

La beauté se soutient et ne nous parle pas

Le temps mordille la peur et j’habite un devoir

Surgissement qui m’étreint et me chasse de moi

Tu ne voyais donc pas qu’aucun rempart ne divise le temps !

Tout se tient

Une guirlande bruisse

Le blé flambe à petits bruits d’insectes

Le blé flambe

Et ne me brûle pas

Qui ne suis plus en moi

Je ne sais pas qui je suis

Et j’habite un devoir

En attendant que la pure plaie de l’étendue

Sous sa broderie de feuilles et de temps libre

Tienne à l’étendue d’une parole

Où nous sachions entendre

Que nous tenons ensemble

Où tout se tient


Dépêchons-nous déjà une guêpe vient

Sucer la cigale malade tombée vive sur le balcon.

Gabrielle Althen

LE NU VIGILE – GABRIELLE ALTHEN


LE NU VIGILE – GABRIELLE ALTHEN

LENDEMAINS

L’heure qui passe après l’heure forte est visage qui se
sculpte dans l’air. Je me tiendrai au bord de la lumière
du sable plus étrange que la mer. Qui donc sera visible
après l’événement ?
Anges autour de l’œuvre pie, les lendemains sans lèvres
ont des étonnements de baisers clairs.

Gabrielle Althen

COULEURS DU MONDE – GABRIELLE ALTHEN


COULEURS DU MONDE – GABRIELLE ALTHEN









 
I
 
Fleur sèche et collée sur la vallée
L’allégresse à côté du pardon
Et tous deux étrangers à nos yeux
Il me semblait voir diminuer la beauté
Tel paysage est maison forte
Et le miracle est habité
Le vent respire
Un jonc écrit
Ce vieux cri mon espoir cesse enfin de s’étirer :
Un vrai carré de liberté !
Je suis là
Dieu regarde
Le papillon est jaune et l’hiver transparent
Et qu’il y faille regarder tant les êtres et les choses
Si ainsi se déplacent les monts
Sur leurs cordes de ciels verts et d’orages ordinaires
 
II
 
Merveille comme une larme qui s’isole
Sur une lame de l’hiver
Le beau geste de pleurer réinventé
La couleur devenue plus amère
Avec ce bleu qui se décharne
Mais comment se tenir sur le fil
Où le ciel baisera la montagne ?
Ce jour ne pleure pas
Le vent brille
La chose est sans contour
Un grand cyprès roussit
Pour que la mort ne soit pas dite absente
Mais les armures sont invisibles
Comme le jour dans le jour
Et le gibier qui court dans la musique

Gabrielle Althen

LA CAVALIERE INDEMNE – GABRIELLE ALTHEN


LA CAVALIERE INDEMNE – GABRIELLE ALTHEN

Et voici, sans ses orgues, et entre ciel et pierre blanche, le couteau de la magnificence et je ne sais pas m’en servir, avec mes doigts tout rouges de tiédeur, au moment où la serpe miniature de nos désirs ne fauche que de trop petits emblèmes.

Gabrielle Althen