Jacques Bertin – La Non-Supplique


« C’était les Années 70 » – Niala – (Huile s/toile)

 Jacques Bertin – La Non-Supplique


Je meurs avec humour, je meurs modestement
Je n’ai même pas mis mes habits du dimanche
Je ne suis pas de ces pépés grincheux aigris
Je meurs sans prétention, je regarde la Loire
Couler devant chez moi avec des enfants nus
Le ciel avec dans l’œil son ultime hirondelle
Ainsi s’en va ma vie et mon sang qui s’endort
Restent les grands oiseaux qui dorment sous les feuilles
Restent vos longs cheveux et le soleil dans l’eau
La la la…

On vit on ne sait quoi, on ne sait pas comment
Je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas encore
J’ai eu mon âge d’homme, un matin par hasard
J’ai vendu ma jeunesse à un jongleur de foire
Je sentais tous mes jours percés d’air et d’oiseaux
Ma vie en moi, mon sang comme une certitude
Ma vie comme une dent qui mangeait de la mort
Un grand bonheur idiot qui s’emmêlait les ailes
Voilà le pont qui claque et la drague qui geint
La la la…

J’ai tant aimé la vie, je m’en voudrais un peu
De me mettre à genoux pour lui lécher les bottes
Je m’éloigne de l’eau, je m’en vais, tout est bien
J’oublie même d’organiser mes chrysanthèmes
À mon mariage aussi j’ai été en retard
Et en cachette je te caressais les fesses
Elle est morte avant moi, c’est tant pis, c’est très bien
Je m’efface à mon tour, sans discours, sans supplique
Laissons les immortelles nous parler de la mort
La la la…

Je m’en fous de ma mort, du marbre et des fleurs
Je vis encore et je ne veux pas qu’on en parle
J’entends le pas pointu des femmes sur le quai
Je les suis, je les veux, c’est toi et je t’épouse
Il fait chaud et la Loire s’étire et s’étend
J’ai bien roulé à gauche aussi du temps des fraises
La bouche ensalivée je vais où je m’endors
J’ai vécu ma vie pleine comme une écriture
Et la dernière phrase n’est pas écrite encore
Il est très tard ce soir et je suis seul, je rêve

Jacques Bertin

DANS LA PLUIE


DANS LA PLUIE

Malgré tout le mal que je pense

je la regarde tomber du fond des yeux

Je t’aime humide assez pour refuser la sécheresse

et avoir faim d’estuaire de pré salé

émoi frisons d’herbe

du marais

quand la barrière est tout verte

et que la coque se lève du platin pour prendre la mer

en arrangement avec la lune rêvant de connaître le soleil.

Niala-Loisobleu.

15 Décembre 2022

DRAPES DE LAQUES PAR MICHEL BUTOR


DRAPES DE LAQUES

PAR

MICHEL BUTOR

C’est l’enveloppement d’un ciel du soir

autour des épaules de l’horizon

puis l’ombre se cristallise en braises

d’où germe un rosier de flammes

qui lèchent et carbonisent la forêt

C’est une agitation de bannières

devant les sillons qui se tordent

sous la fumée des feuilles mortes

roulement de vagues mouillées

dans le chuchotement de l’automne

C’est une rafale de neige

douce comme une caresse

au long des jambes du paysage

qui se blottit au creux du lac

entre les portes des glaciers

C’est une étole de cristaux

taillés en écailles si fines

qu’elles ruissellent sur les yeux

au moindre pas le long des falaises

dans le vertige des embruns

C’est une coulée de métaux

qui rejaillit sur les rocs

pour s’engouffrer dans les ravins

en grappes et lianes

entre les seins des cariatides

C’est un collier de lessive

sur le torse du torrent

entre les berges d’anthracite

aux noeuds d’acajou

dans la gifle de l’ail et du benjoin

Ce sont des bras qui se referment

autour du cou des choses

palpant leur fuite

et s’entrouvrant pour les lâcher

vers un siècle d’essor

Michel Butor

FIGURE DE PROUE


FIGURE DE PROUE

On garde des dauphins une impression de sérénité que la navigation présente pousse au fond du saut

Le large ouvert à la proue, durant des siècles a gardé une infinité des possibles que la possibilité de tempête ne retenait pas à l’amarre comme un prétendu navire encré à St-Tropez ou Marbella

L’école de la mer forme sans passe-droit ni manche à galons le mousse au contenu de son caleçon

Tu rêves d’Espagne à la poussée des ailes du moulin de Don Quichotte ou de Mexique en sortant du lit de Frida pour peindre un bleu tiré de l’injustice corporelle

Et l’aube tirait de sa blancheur une autre espèce de communion qu’un succédané de dragées

Moi le vétéran revenu pas par miracle, mais parce pas héros pour un brin, grâce à l’assiette de mon cheval seul dans la rue vide

Cognant aux portes comme dans la gueule d’Halloween pour trouver la survivante

La Femme conforme à son genre

Celle qui a des seins à mettre à la bouche de la vie

La source claire dans un buisson d’algues où l’alevin gîte

Cette nature à pas vouloir perdre sa féminité pour battre le macho et prendre sa place

Tout tenon et mortaise

pour emboîtage de vie solide où s’asseoir.

Niala-Loisobleu.

15 Décembre 2022

Densité


Densité

À plonger ses mains sous la peau on attrape un palpable qui s’est enfui de l’air libre

L’amour boite d’être devenu unijambiste

Ces mots qui souriaient au devant de moi se sont noyés en tentant le passage du Cap de Bonne Espérance

Pourtant accroché à l’épave je nage en corps.

Niala-Loisobleu – 15 Décembre 2022