La vérité du drame est dans ce pur espace qui règne entre la stance heureuse et l'abîme qu'elle côtoie : cet inapaisement total, ou cette ambiguïté suprême. Saint-john Perse
Depuis les seins libérés à l’inspiration nasale le rut monte sans s’occuper de Sisyphe, la pierre est à faire polir
En ces temps précaires remettre sa vie à demain est d’une lâcheté sans pareil, certes l’amour se garde à jamais, mais mettre son corps à jeun de son vivant est le déclarer mort à l’arrondissement
La vague secoue le tronc les fruits tombent
Polyphonie de l’écorce sort de la peau au grain futur du noyau.
J’entends la douce pluie d’été dans les cheveux mouillés des saules Le vent qui fait un bruit d’argent m’endort m’éveille à tour de rôle Je rêve au cœur de la maison qu’entoure le cri des oiseaux
Je mêle au passé le présent comme à mes bras le linge lourd
Et cette nuit pour moi la mémoire fait patte de velours
Tout prend cette clarté des choses dans la profondeur des eaux
On dirait que de la semaine il n’est resté que les dimanches Tous les jardins de mon enfance écartent l’été de leurs branches
La mer ouvre son émeraude à ce jeune homme que je fus
Te voilà quelque part au mois d’août par une chaleur torride Allongé dans l’herbe et tu lis Gœthe Iphigénie en Tauride Par le temps qu’il fait un verre d’eau ne serait pas de refus
Ailleurs tu marchais le long d’un canal sous des châtaigniers verts De ce long jour écrasant les bogues sur les chemins déserts Personne excepté les haleurs qui buvaient du vin d’Algérie
Dans un village perdu les gens à ton passage se taisent Ô l’auberge de farine et de bière où tu mangeas des fraises Et la toile rêche des draps qui sentaient la buanderie
Cette vie avait-elle un sens Où t’en vas-tu croquant des guignes Jamais le soir les filles de Soliès ne te feront plus signe Reverras-tu jamais le cheval qui tournait la noria
Il y avait une fois dans le Wiltshire une dame en jaune Elle se balança longtemps dans un rocking-chair sur le loan Et quand tu pris sa main comme une ville une bague y brilla
De temps en temps tu te souviens de la jeune morte d’Auteuil Pâle sur son oreiller Son père la regarde assis dans un fauteuil Et toi tu n’as qu’à sortir de la chambre comme un étranger
Cette vie avait-elle un sens En a-t-elle un pour les lézards Et même alors dans le Salzkammcrgut on jouait du Mozart On peut dépayser son cœur mais non pas vraiment le changer
Les Naturfrcunde t’ont menacé du geste et de la parole Passant des neiges sans rien voir toi qui traversais le Tyrol Le ciel était si déraisonnablement rose à l’horizon
Mais des nuages de corbeaux couvraient l’Autriche des suicides Un beau jour tu es parti pour Berlin la poche et le cœur vides Spittelmarkt tu habites chez un marchand de quatre-saisons
Ah cette ville était une île au cœur même des eaux mortelles Toutes les îles de la mer leurs merveilles que seraient-elles Sans le péril qui les entoure et la tempête et les requins
Septembre de Charîottenbourg les longs soirs assis aux terrasses Et l’on s’en revenait parlant tard sous les arbres de Kantstrasse Vous en souvenez-vous toujours mes frère et sœur américains
Est-ce Jérusalem à l’heure où sur Samson le Temple croule Devant l’U-Bahnhof Nollendorf Platz chaussée et trottoirs la foule
D’une bière amère à pleins murs emplit la coupe des maisons
Et comme un feu dans les fourmis dans le poulailler le renard Soudain voici qu’en tous les sens la charge des Schupos démarre Et ce n’est pas ce coup-ci que l’homme de chair aura raison
Il y a quelque chose de pourri dans cette vie humaine Quelque chose par quoi l’esprit voit se rétrécir son domaine L’on ne sait de quel côté se tourner pour chasser ce tourment
Rentrer chez soi Qu’est-ce que c’est chez soi Mais il faut bien qu’on parte
Place Blanche on ira retrouver ses amis jouer aux cartes
Pour se persuader qu’il est avec l’enfer des accommodements
Cette vie avait-elle un sens et de quel côté sont les torts Ce n’est qu’un décor pour toi Kurfurstcndamm Brandenburger Tor
On y dévaluait d’un même coup le mark et les idées
Paris On a bouleversé Paris ses parcs et ses passages
Où donc est la Cité des Eaux palissades et fleurs sauvages
Ce sentier secret dans la ville où nous nous sommes attardés
C) femme notre cœur en lambeaux si quelque chose en doit survivre
Faut-il que cela soit comme une fleur séchée au fond d’un livre Cette lueur de coupe-gorge aux jardins de Cagliostro
Vraiment faut-il que de tous les instants cet instant-là demeure Odeur des acacias descendant vers la Seine où se meurt
Dans Grenelle endormi la toux intermittente du métro
Si longtemps entre nous deux un autre homme avait jeté son ombre
Il nous semblait qu’aucune nuit pour nous joindre fût assez sombre Assez profonde aucune mer sous le rideau des goémons
Trois ans nous nous sommes cherchés mon Amie éclatante et brune Aux soirs d’éclipsé elle m’était le soleil ensemble et la lune Et son parfum m’est demeuré longtemps dans les Buttes-Chau-mont
À reculons j’ai regardé s’enfuir ma reine blanche et noire Elle est partie à tout jamais nonchalamment dans le miroir Et je ne l’ai pas appelée et je ne l’ai pas retenue
C’est étrange un amour qui finit sans même un soupçon de plainte
Ce silence établi soudain quand la musique s’est éteinte
Et ce n’est que beaucoup plus tard que l’on saura le mal qu’on eut
Cette vie avait-elle un sens ou tout est-il contradictoire L’expression des gens parfois que l’on croise sur les trottoirs C’est comme un cinéma permanent quand on entre au beau milieu
Nous avions parlé notre nuit Je l’ai mené jusqu’à la gare Paul Éluard quittait Paris et sa vie un matin hagard On ne connaîtra jamais du film que la scène des adieux
Adieu tu ne retourneras jamais à Sarcelles-Saint-Brice Paul une maison peinte dans Ithaque attendait-elle Ulysse Tandis qu’autour de son esquif la mer se faisait mélopée
À toi de t’en aller par les atolls hantés de la Sirène
Tu ne monteras plus ici dans les balançoires foraines
Tu ne reverras plus les Gertrud Hoffman Girls croisant l’épée
L’aurore tous les jours se lèvera sans toi rue des Martyrs Ne te retourne pas sur cette ville en feu Tu peux partir Comme un faucheur derrière lui qui laisse les foins et la faux
Tu m’as dit en dernier je ne veux pour rien au monde qu’on brode Sur les raisons de mon départ Va-t’en tranquille aux antipodes C’est juré Je rirai de tout Je t’injurierai s’il le faut
O mes amis tombe à jamais le rideau rouge à la Cigale Un à un sur les ponts j’ai vu s’éteindre les feux de Bengale Et gémissante vers la mer une péniche au loin fuyait
Desnos c’était un bal dans ce quartier où l’on mange koscher Qui se souvient des amants dérangés sous la porte cochère Nous allions parlant de Nerval un soir de quatorze juillet
Il disait que l’amour est une plaie en travers de la gorge Et d’Amérique ces jours-là s’en revenait Yvonne George Avec ce chant brisé des oiseaux qui volèrent trop longtemps
Nous passions déjà le seuil tragique d’une nouvelle époque
Le drapeau d’Abd-el-Krim s’était levé déjà sur le Maroc
On entendait dans l’ombre énorme un énorme cœur palpitant
Cette vie avait-elle un sens ou n’était-elle qu’une danse
Quel est ce chien noir qui me suit Tout n’est-il que nuit et silence
N’est pas miroir tout ce qui luit ce que j’aime et ce que je suis
Ce monde est comme une Hollande et peint ses volets de couleurs Car l’hiver la terre demande à se reposer de ses fleurs Et je m’efforce à mieux comprendre hier de mes yeux d’aujourd’hui
Je ne récrirai pas ma vie Elle est devant moi sur la table Elle est comme un cœur de chair arraché pantelant lamentable Un macchabée aux carabins jeté pour la dissection Pourquoi refaire au jour le jour le chemin des illusions Filles des vents de la soif et des sables
La lumière de la mémoire hésite devant les plaies Soulevant comme une noire draperie au seuil des palais Le farouche et bruyant essaim que font toutes sortes de mouches Ah sans doute les souvenirs ne sortent pas tous de la bouche Il en est qu’une main d’ombre balaie
Le monde qu’on se fait de tout Les perpétuelles blessures Propos surpris Rires des gens Baisser les yeux sur ses chaussures Se sentir une marchandise en solde une fin de série Comme un interminable dimanche aux environs de Paris Dans ces chemins sans fin bordés de murs
Il y a des sentiments d’enfance ainsi qui se perpétuent La honte d’un costume ou d’un mot de travers T’en souviens-tu Les autres demeuraient entre eux Ça te faisait tout misérable Et tu comprenais bien que pour eux tu n’étais guère montrable Même aujourd’hui d’y penser ça me tue
J’allais toujours à ce qui brille à ce qui fait que c’est la fête Je préférais ne prendre rien à prendre une chose imparfaite C’est très joli mais l’existence en attendant ne t’attend pas C’est très joli mais l’existence en attendant te met au pas Ton histoire est celle de tes défaites
Avec ça tu sais bien que tu avais l’amour-propre mal placé Tu ne serais pas revenu sur une phrase prononcée Tu t’embarquais dans Dieu sait quoi pour camoufler tes ignorances
Tu te faisais couper en quatre pour sauver les apparences Tu haletais comme un gibier forcé
Probablement qu’il y a dans toi quelque chose du sauvage Peut-être confusément crains-tu d’être réduit au servage Peut-être étais-tu fait pour guetter seul au travers des roseaux Le flamant rose et lent qu’on voit posément sur les eaux Dans le soir avancer du fond des âges
Peut-être étais-tu fait pour lutter contre les autres éléments Non pas contre l’homme et la femme avec qui l’on ruse et l’on ment
Mais les volcans pour leur voler le feu premier qu’ils allumèrent Et nager comme on dort les yeux au ciel sur le dos de la mer Lourde de sel et de chuchotements
Tu n’as pas eu le choix entre l’âge d’or et l’âge de pierre Tu habitais au quatrième étage à Neuilly rue Saint-Pierre De temps en temps sur le Grand Lac tu faisais un peu de canot Tu prenais le tramway jaune pour aller au Lycée Carnot Plus tard Beaujon Broussais Lariboisière
Laisse-moi rire un peu de toi mon pauvre double mon sosie Tu n’as pas le coffre crois-moi qu’il faut à ta Polynésie
Mais regarde-toi donc N’importe quel miroir ferait l’affaire Ce chapeau mou ce pardessus dont c’est bien le troisième hiver Ça va comme un gant à ta poésie
Il y a les choses qu’on fait parce qu’il faut pourtant qu’on mange Et les soleils qu’on porte en soi comme une charrette d’oranges Il ne faut pas trop en parler c’est très mal vu dans le quartier Après tout je vous le concède il y a métier et métier La littérature en est un d’étrange
Ma mère a pleuré d’abord et trouvé cela bien affligeant Comprends mon petit quand on écrit pour eux on dépend des gens
Tant que ce n’est pas sérieux tu peux en agir à ta guise
Mais il faut songer à l’avenir que veux-tu que je te dise
Tiens moi j’en frémis rien qu’en y songeant
Chacun se bâtit un destin comme un tombeau sur la colline Il n’est plus de chemin privé si l’histoire un jour y chemine Et dans la rumeur de l’exode où sont nos calculs hasardeux Maman la chambre d’hôpital à Cahors en quarante-deux Comment se peut-il qu’on se l’imagine
Même au-dessus du cimetière il y a toujours les cieux À celui qui vit assez longtemps pour cela devant ses yeux Il n’y a pas de malheur si grand qu’au bout du compte il n’arrive Ce serait vivre pour bien peu s’il fallait pour soi que l’on vive Et même pour ceux qu’on aime le mieux
Où donc se sont évanouis tous les gens de ma connaissance La famille il n’y en a plus C’est vrai j’en avais peu le sens Et les amis n’en parlons pas Ce sont chansons d’une saison Pour nous séparer comme un fruit il ne manquait pas de raisons Un amour d’un jour creuse pire absence
Au-dessus d’un monde mort il continue à traîner des cerfs-volants Poignées de main de Castelnaudary Bons baisers du Mont Blanc Un bonjour de Saint-Jean-de-Luz Salutations de La Baule Je suis depuis trois jours ici C’est plein de Parisiens très drôles Nous avons fait un voyage excellent
Ô la nostalgie à retrouver de vieilles cartes-postales Où le ciel est toujours bleu l’arbre toujours vert la mer étale Sans doute on ne les met dans l’album que pour les photographies Je suis seul à savoir ce que l’écriture au dos signifie Les diminutifs les phrases banales
Je me souviens de nuits qui n’ont été rien d’autre que des nuits Je me souviens de jours où rien d’important ne s’était produit Un café dans le bois près de la gare à Saint-Nom-la-Bretèche Le bonheur extraordinaire en été d’un verre d’eau fraîche Les Champs-Elysées un soir sous la pluie.
Louis Aragon
ET COMME CE QUE JE PEINS
Ma vie sort de la boîte de couleurs à cheval rejoindre son corbillard
laqué bleu
retrouver une fraîcheur de vivre dans l’écume d’amour
Volets clos dans la chambre de l’heure dépassée le coeur a cessé de sonner
seule une odeur de taire remué gerce les sauts du chien derrière la porte du matin
l’usine à marées continue d’embaucher alors qu’on ne trouve plus le sel dans les ingrédients d’une cuisine
Un oiseau de passage signe la fiche d’hôtel sans ouvrir sa valise comme s’il voulait revisiter l’étape en prenant son tant
Il n’existe pas de missel pour dire la messe funèbre d’un trou sur la route intime
plus les mots s’abstiennent plus le beau du parcours se bouscule sans liens d »état-civil
J’ai vécu des grandes douleurs avec des êtres que je n’avais vus que dans mon âme, plus loin que dans mon sang
J’en déduis que le sentiment a des résidences totalement étrangères à son domicile
la peinture m’a fondé l’esprit à cette certitude
par la beauté de ce genre de tristesse qui en découle à l’abri du décorum de cérémonie
très tôt ce matin mon père m’attendait à l’atelier, j’ai peint sa pensée, je vous assure qu’elle courrait comme un enfant qui a envie de connaître sa mère pour découvrir la joie.
Au massacre retenu pour jeu, les gamelles face au quotidien s’inscrivent comme plat-du-jour…
Niala-Loisobleu – 1er Août 2022
LA LOGE MÈRE
PAR RUDYARD KIPLING
Il y avait Rundle, le chef de station, Beazeley, des voies et travaux, Ackman, de l’intendance, Dankin, de la prison, Et Blake, le sergent instructeur, Qui fut deux fois notre Vénérable, Et aussi le vieux Franjee Eduljee Qui tenait le magasin «Aux denrées Européennes».
Dehors, on se disait: «Sergent, Monsieur, Salut, Salam». Dedans c’était: « Mon frère », et c’était très bien ainsi. Nous nous réunissions sur le niveau et nous nous quittions sur l’équerre. Moi, j’étais second diacre dans ma Loge-mère, là-bas!
Il y avait encore Bola Nath, le comptable, Saül, le juif d’Aden, Din Mohamed, du bureau du cadastre, Le sieur Chucherbutty, Amir Singh le Sikh, Et Castro, des ateliers de réparation, Le Catholique romain.
Nos décors n’étaient pas riches, Notre Temple était vieux et dénudé, Mais nous connaissions les anciens Landmarks Et les observions scrupuleusement. Quand je jette un regard en arrière, Cette pensée, souvent me vient à l’esprit : « Au fond il n y a pas d’incrédules Si ce n’est peut-être nous-mêmes !
Car, tous les mois, après la tenue, Nous nous réunissions pour fumer. Nous n’osions pas faire de banquets De peur d’enfreindre la règle de caste de certains frères. Et nous causions à cœur ouvert de religion et d’autres choses, Chacun de nous se rapportant Au Dieu qu’il connaissait le mieux. L’un après l’autre, les frères prenaient la parole Et aucun ne s’agitait. L’on se séparait à l’aurore, quand s’éveillaient les perroquets Et le maudit oiseau porte-fièvre ;
Comme après tant de paroles Nous nous en revenions à cheval, Mahomet, Dieu et Shiva Jouaient étrangement à cache-cache dans nos têtes.
Bien souvent depuis lors, Mes pas errant au service du Gouvernement, Ont porté le salut fraternel De l’orient à l’Occident, Comme cela nous est recommandé, De Kohel à Singapour Mais combien je voudrais les revoir tous Ceux de la Loge-Mère, là-bas!.
et mange de ma mémoire ce que je n’arrive plus à penser ce que j’ai pu croire
Tu t’es renversée d’un arc de reins de walkyrie
au silence plus sonore qu’un passage de mur du son
Quand le bleu se déchaîne la libération part dans tous les sens
sans que ça trouble le moins du monde les moissons de regains qui en dépit des jambes tiennent ma main-gauche en soc
Ah labour…
Quelque part dans un coin du monde des grands fauves reviennent aux forêts du début, je ne partirai pas sans en avoir tailler ma pirogue
ni m’avoir versé des menthes dans un vert d’ô gazeuse
D’ocres surgissant le cheval aboie et le chien hennie, des tomates grosses comme un cul rougissent sans honte
l’abricotier colle tout autour de ma branche son écorce de velours humide
je vais jouir dans le capiton de ma cellule
Jamais comme depuis longtemps l’en vie de peindre ce besoin de vie ne m’avait coulé des pores, sans doute suis-je cerné par la mort. Ceux que je n’ai pas réussi à quitter bien que partis me rappellent ce type de stigmates qu’on peut sortir du fond de sa poche-restante
Dire que le feu me monte au moment où la canicule se repointe, c’est ma seule angoisse , je voudrai pas être interdit d’atelier sans pouvoir l’exprimer
Entasser mon oeuvre, toile lune contre l’autre, c’est briser la coque de l’indifférence.
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