« LES CHEVAUCHEES DU PEINTRE »- NIALA 2022 – ACRYLIQUE S/TOILE 73X60


« LES CHEVAUCHEES

DU PEINTRE »

NIALA 2022

ACRYLIQUE S/TOILE 73X60

Depuis la traversée des nuits plaines

les chariots ont ramenés de la récolte

les rêves de l’oiseau

confiés au Peintre

tirés avec l’éléphant et au buffle des espaliers de la rizière

Etalon de flammes sans l’orgueil de Pégase

prenant la Muse dans toutes les positions

écrites avec l’alphabet d’un temple érotique

pour atteindre le but nietzschéen

du soleil faisant durer le rêve plus loin que ses nuits

Aujourd’hui ce cheval blanc

est plus miraculeux qu’un Messie se montrant arlésien

pour franchir l’éboulis d’un monde émasculé de ses couleurs franches.

Niala-Loisobleu.

9 Décembre 2022

SOURCIER DE ROSEE


SOURCIER DE ROSEE

Au chant des coqs polyglottes que traduit le point du jour

la première marée hâle à elle le germe de l’oeuf sur l’écume de la rosée neuve

du creux de l’aisselle au renversé du sein

alors que du coeur de l’yeuse sort le premier roucoulement du pigeon sauvage

Que sortira-t-il des coquillages quand la vague se retroussera ?

D’abord cette fleur de sel qui tourne de ta langue à la mienne dans l’émoi

les tableaux que j’ai mis entre des rubans dans l’armoire sous le tissé de lin des draps unissent le mouvement de mon présent sans que le passé case les elfes dans l’allée des pierres tombales

Bâtisseur quand je brasse la mer, des maisons-blanches en naissent sans qu’un Titanic se prenne pour une croisière

à part les enfants d’aujourd’hui qui renient leur père, le bon-oeil du fronton garde pour moi son symbole

Ta peau ravale ce tant qui vieillit

les poubelles ne cernent pas ton regard sur le jardin

à l’estuaire où tu m’écluses, cette baie de mouillage lève toujours ma vieille coque pour l’extrême.

Niala-Loisobleu.

8 Décembre 2022

ACROBATE PAR LOUIS ARAGON


ACROBATE

PAR

LOUIS ARAGON

Bras en sang

Gai comme les sainfoins
L’hyperbole retombe Les mains

Les oiseaux sont des nombres
L’algèbre est dans les arbres
C’est Rousseau qui peignit sur la portée du ciel
Cette musique à vocalises

Cent À Cent pour la vie

Qui tatoue

Je fais la roue sur les remparts.

Louis Aragon

Recueil: Feu de Joie

MOBILITE PICTURALE


MOBILITE PICTURALE

Arrivé au bout et pas d’accord pour arrêter malgré la déception de l’époque où tout n’est que plus rien du tout au sens des valeurs et qu’à part le grossissement des richesses du riche et l’appauvrissement inquiétant du pauvre, il ne se passe rien chaque jour

Pinceaux, tubes, toiles augmentent, s’en munir n’a aucune compensation financière par la vente qui est sortie de mon marché

ALORS JE REPEINS LES TABLEAUX QUE J’AI SIGNE POUR SATISFAIRE MON BESOIN D’EXPRIMER QUE JE CROIS VOULOIR VIVRE

Je reste ainsi ce mouvement qui me caractérise.

Niala-Loisobleu – 8 Décembre 2022

« JARDIN D’AUTOMNE » – NIALA 2022 – ACRYLIQUE S/TOILE 73X60


« JARDIN D’AUTOMNE »

NIALA 2022

ACRYLIQUE S/TOILE 73X60

Au plus loin d’un sol que les feuilles recouvrent

un temps d’arrêt s’étale

Tuileries, Luxembourg ou encore Roseraie de Madrid ?

Tant m’ont prêté leur bac à sable ou encore leurs bassins que ça importe peu

il y a toujours eu un cheval à monter pour l’enfant qui ne demande qu’à partir ailleurs

Le loueur de chaises pisté pour une assise de marronnier gratos

j’ai posé la femme qui m’accompagne quelque soit l’heure et le lieu

robe à fleurs

fruits juteux, les mains de bonne-aventure battant les cartes

dans le fauve d’automne où le pelage à le feu au cul du champignon qui fait surface

Les oiseaux autochtones saluent les migrateurs en recommandant d’éviter les marchés de Noël pour éviter les pièges d’attraction loin du céleste

Sur la paille où un âne aurait chauffé le nouveau-né de son haleine bien des maternités sont passées

alors mes histoires de ventre n’ont rien connu qui vaille de célébrer

il paraît que tout augmente sauf la générosité

Au point que la gendarmerie s’est vue pondre une brigade de protection ostréicole

quelle décadence

Mes oranges de la rue de Verneuil cueillies par Marthe, demeurent la vitrine animée la plus émouvante que je remets dans la cheminée sans compter les années.

Niala-Loisobleu.

7 Décembre 2022

LE SOUFFLE ET LA SEVE PAR BRUNO ODILE


LE SOUFFLE ET LA SEVE

PAR

BRUNO ODILE

Je suis dans un épanchement à la jointure du passé. Des bouffées de sève reprennent place dans l’égorgement de mes pensées où, excisées, elles s’épuisent sous la lame affûtée de l’écrasement.

Je ne me retournerai plus, c’est inutile et ça fait mal. Alors, j’oublie, doucement. Je taris les souvenirs trop encombrants comme on pipe de vulgaires fumées oisives. Et je bois aux flaques de l’averse printanière qui a laissé son empreinte sur le sol ému par sa nourrice providentielle.

J’efface toutes déceptions au profit de la grâce du jour. C’est douloureux mais l’effroi de mes renoncements n’a rien à envier aux mouvements qui peu à peu mènent l’esprit vers son propre impensé.

Le printemps revient toujours,

chassant l’hiver et balayant l’automne.

Alors je partirai.

Je m’en retournerai dans mon terrier,

dans mon lit enchevêtré de mille sommeils.

J’y gagnerai ma liberté comme l’on gagne sa vie à ne savoir qu’en faire et j’irai me promener dans le désert comme une puce sur le dos d’un chameau.

J’ai appris la douleur en apprenant à respirer. Très tôt, j’ai su que l’abandon et la résignation pouvaient être fatals. J’ai dû frotter la patience sur le long fusil de la réalité avant de pouvoir ressusciter dans la cartouche de trop.

Grave et ribaude,

la vie accompagne le délabrement des mots tendres.

Le temps est de la terre,

il la remplit d’air comme un ballon que l’on gonfle.

Partout, le leurre est persistant. Dessinant des ombres plus lentes sur les bas-côtés, il clame la rouille sous la main rêveuse.

Je ne sais pas écrire joli ni beau, c’est une défaite. Ou pas. J’ai peur de lâcher prise, je sens le vide qui rôde. Nul doute, l’effondrement viendra. Il faudra fuir les lettres stigmatisées qui fanent sur la pointe du crayon.

Il faut échapper à l’écriture qui n’est qu’un précipice.

L’écriture est comme moi,

elle marche vers l’effacement.

Elle se momifie puis cède à la poussière.

Je touche la vie et ressens la mort.

Je touche à la sève maternelle et me replie sous la trame chaude de ma peau. J’aimerais bien pour une fois percevoir le senti de l’extérieur de ma chair. Mais la contrainte de l’arrachement ne parvient pas à me soumettre au premier chiffre du jour.

Dans mon atelier d’écriture,

l’expression se maintient

à l’extérieur du monde qui m’infiltre.

Mon corps se réduit au toucher des mots,

à l’aspect tactile de la pensée.

Ma main et ma langue

puisent aux signes récurrents.

Tous les codes s’entremêlent et s’interfèrent.

Dans ce délabrement, il ne s’agit plus de faire le vide mais de l’être. Le mouvement de l’histoire est fugitif. Il braconne aux douces noces qui exauçaient nos rêves les plus intimes.

La fiction omniprésente chute dans l’illisibilité et dans une mutité forcée. Le mot n’est alors qu’un résidu défait de sa trace originelle, étouffé de son sens premier. La parole avale le bruit des gares traversées, absorbe la substance ferreuse et choit comme une popeline de soie.

Notre corps transite par la matière puis nos peaux se lavent à la fenêtre du ciel et de la mer. Seuls, nos os conservent le secret de la poudre. La poussière s’empale aux muscles de la lumière. L’air nous agite et nos frissons tombent comme des feuilles séchées. La marche du monde s’aguerrie des marches funèbres.

Je voltige à des altitudes où il n’y a plus d’air. L’apesanteur est une fausse sensation. Ce qui est lourd demeure un corset de plomb.

Les yeux, les mains et la bouche restent des enclumes et je ne sais pas dire le poids qui me plaque au sol.

Je respire les scories embourbées sous la passion et mon cœur invente d’autres allégories plus légères.

Mais rien ne se dissipe vraiment. La présence en ce monde demeure une buée que rien ne fait disparaître.

Bruno Odile

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A COEUR D’ELLE


A COEUR D’ELLE

Des chemins glissent de l’épaule du parapet

l’élastique distendu a relâché le ré de chaussée

couac qui ya

Les trottoirs y en a qu’un côté soleil et ton pied a écrasé la merde

dans la montée si la voie s’enroue

en danseuse appuie jusqu’au bout

L’hirondelle des maisons fil au téléphone refaire provision de chansons des rues

aujourd’hui j’ai trempé les yeux dans des peintures d’hier pour rosir les façades d’un sourire

en secouant l’échine

du cheval de mer

sur la levée d’encre

d’un visage collé en figure de proue

d’où sortait cette vérité qui la fait tout simplement aimante.

Niala-Loisobleu.

6 Décembre 2022

Depuis cette gare où ne s’arrête que l’attente


Depuis cette gare où ne s’arrête

que l’attente

La ville a retiré ses immeubles pour laisser place aux usines

au virage du champ de courses j’ai vu la rivière mais pas de chevaux

Les enfants qui sont venus au monde dans la nuit n’allumeront pas les lumières mortes

Tout est blanc sous le givre

qui parle d’un dieu ne fait pas monter la température pour autant..

Niala-Loisobleu – 6 Décembre 2022

BRUMA PAR CRISTINA CASTELLO


BRUMA

PAR

CRISTINA CASTELLO

La planète est une fillette outragée

Avec des jours sans poupées et des yeux sans pupilles

Son balluchon attend sur quelque quai de gare

À côté de millions de douleurs sans écho

Un train qui mettra au tombeau son cœur sans gants

Un bourgeon effeuillé sur ma poitrine, c’est le monde

Trou de pierre, brèche de vide

Tous les calices convergent vers mon sang

Je suis une fontaine en position d’offrande

Mais la blessure traverse la bouche du poème

L’abandon défie le ciel

Et secoue l’âme de la terre.

Ou alors, Dieu serait-il mort ?

Abandonnés, tous

Abandonnée

Pourquoi mes yeux regardent-ils les êtres en dedans ?

Et pourquoi l’en-dedans des êtres regarde-t-il mes yeux ?

Nul ne répond sauf l’Absolu.

Cristal et acier je suis, mais tous voient l’épée

Et nul n’imagine mes cristaux en éclats

Je résisterai en armure de poésie

Je résisterai accrochée au murmure des astres

Je résisterai juchée au sommet d’un brin d’herbe

Attachée à cette lune de neige navigante des brumes

Qui me regarde depuis la ramure de l’arbre qui la berce.

Je puis encore ouvrir les mains pour mes Autres

Je ne mourrai pas sans voir que dans le baluchon le Christ chante

Je ne mourrai pas sans que la boussole présage une épiphanie.

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El planeta es una niña ultrajada
Con días sin muñecas y ojos sin pupilas
Su valijita espera en un andén cualquiera
Junto a millones de dolores sin eco
Un tren que portará a la tumba su corazón sin guantes

Un brote deshojado en mi pecho es el mundo
Agujero de piedra, brecha de vacío
Todos los cálices convergen en mi sangre
Soy una fuente en actitud de entrega
Pero la herida atraviesa la boca del poema
El desamparo reta al cielo
Y sacude el alma de la tierra
¿O acaso Dios ha muerto?
Desamparados todos
Desamparada

¿Por qué mis ojos miran los adentros
¿Y por qué a mis ojos los miran los adentros?
Nadie responde sino el Absoluto.
Cristal y acero soy pero todos ven la espada
Y nadie imagina mi astilla de cristales

Resistiré blindada en poesía
Resistiré asida al murmullo de los astros
Resistiré encaramada en la cima de una hierba
Prendida a esta luna de nieve navegante de brumas
Que me mira desde el follaje del árbol que la mece

Todavía puedo abrir las manos a mis otros
No moriré sin ver que Cristo tañe en la valijita
No moriré sin que la brújula presagie una epifanía.

Cristina Castello

PASSAGE DES HEURES – FERNANDO PESSOA


PASSAGE DES HEURES

FERNANDO PESSOA

L’allure nord-africaine quasiment de Zanzibar au soleil…
Dar es-Salam (la sortie est difficile…)
Majunga, Nossi-Bé, Madagascar et ses verdures…
Tempêtes à l’entour de Guardafui…
Et le cap de Bonne-Espérance, net dans le soleil du matin…
Et la ville du Cap avec la Montagne de la Table au fond…
J’ai voyagé en plus de pays que ceux où j’ai touché,
vu plus de paysages que ceux sur lesquels j’ai posé les yeux,
expérimenté plus de sensations que toutes les sensations que j’ai
éprouvées,
car, plus j’éprouvais, plus il me manquait à éprouver,
et toujours la vie m’a meurtri, toujours elle fut mesquine, et moi
malheureux
A certains moments de la journée il me souvient de tout cela, dans
l’épouvante,
je pense à ce qui me restera de cette vie fragmentée, de cet apogée,
de cette route dans les tournants, de cette automobile au bord du
chemin, de ce signal,
de cette tranquille turbulence de sensations contradictoires,
de cette transfusion, de cet insubstanciel, de cette convergence diaprée,
de cette fièvre au fond de toutes les coupes,
de cette angoisse au fond de tous les plaisirs,
de cette satiété anticipée à l’anse de toutes les tasses,
de cette partie de cartes fastidieuse entre le Cap de Bonne-Espérance et
les Canaries
La vie me donne-t-elle trop ou bien trop peu ?
Je ne sais si je sens trop ou bien trop peu, je ne sais
s’il me manque un scrupule spirituel, un point d’appui sur l’intelligence,
une consanguinité avec le mystère des choses, un choc
à tous les contacts, du sang sous les coups, un ébranlement sous l’effet
des bruits,
ou bien s’il est à cela une autre explication plus commode et plus heureuse.
Quoi qu’il en soit, mieux valait ne pas être né,
parce que, toute intéressante qu’elle est à chaque instant,
la vie finit par faire mal, par donner la nausée, par blesser, par frotter,
par craquer,
par donner envie de pousser des cris, de bondir, de rester à terre, de sortir
de toutes les maisons, de toutes les logiques et de tous les balcons,
de bondir sauvagement vers l a mort parmi les arbres et les oublis,
parmi culbutes, périls et absence de lendemain,
et tout cela aurait dû être quelque chose d’autre, plus semblable à ce que
je pense,
avec ce que je pense ou éprouve, sans que je sache même quoi, ô vie.
On a chassé le bouffon du palais à coups de fouets, sans raison,
on a fait lever le mendiant de la marche où il était tombé.
On a battu l’enfant abandonné, on lui a arraché le pain des mains.
Oh, douleur immense du monde, où l’action se dérobe…
Si décadent, si décadent, si décadent…
Je ne suis bien que lorsque j’entends de la musique – et encore…
Jardins du dix-huitième siècle avant 89
où êtes-vous, moi qui n’importe comment voudrais pleurer ?
Tel un baume qui ne réconforte que par l’idée que c’est un baume,
Le soir d’aujourd’hui et de tous les jours, peu à peu, monotone, tombe.
On a allumé les lumières, la nuit tombe, la vie se métamorphose,
N’importe comment, il faut continuer à vivre.
Mon âme brûle comme si c’était une main, physiquement.
Je me cogne à tous les passants sur le chemin.
Ma propriété de campagne,
dire qu’il est entre toi et moi moins qu’un train, qu’une diligence
et que la décision de partir
si bien que je reste sur place, je reste… Je suis celui qui veut toujours partir
et qui toujours reste, toujours reste, toujours reste –
jusqu’à la mort physique il reste, même s’il part, il reste, reste, reste…
Rends-moi humain, ô nuit, rends-moi fraternel et empressé,
ce n’est que de façon humanitaire qu’on peut vivre.
Ce n’est qu’en aimant les hommes, les actions, la banalité des travaux
ce n’est qu’ainsi – pauvre de moi ! – ce n’est qu’ainsi que l’on peut vivre.
Ce n’est qu’ainsi, ô nuit, et moi qui jamais ne pourrai vivre dans ce style !
J’ai tout vu, et de tout je me suis émerveillé,
mais ce tout ou bien fut en excès ou bien ne suffit pas, je ne saurais le dire –
et j’ai souffert.
J’ai vécu toutes les émotions, toutes les pensées, tous les gestes,
et il m’en est resté une tristesse comme si j’avais voulu les vivre sans y parvenir.
J’ai aimé et haï comme tout le monde,
mais pour tout le monde cela a été normal et instinctif,
et pour moi ce fut toujours l’exception, le choc, la soupape, le spasme.
Viens, ô nuit, apaise-moi, et noie mon être en tes eaux.
Affectueuse de l’Au-Delà, maîtresse du deuil infini,
Mère suave et antique des émotions non démonstratives,
sœur aînée, vierge et triste aux pensées décousues,
fiancée dans l’éternelle attente de nos desseins inachevés,
avec la direction constamment abandonnée de notre destin,
notre incertitude païenne et sans joie,
notre faiblesse chrétienne sans foi,
notre bouddhisme inerte, sans amour pour les choses et sans extases,
notre fièvre, notre pâleur, notre impatience de faibles,
notre vie, ô mère, notre vie perdue…
Je ne sais pas sentir, je ne sais pas être humain, vivre en bonne
intelligence
au sein de mon âme triste avec les hommes mes frères sur la terre.
Je ne sais pas être utile fût-ce dans mes sensations, être pratique,
être quotidien, net
avoir un poste dans la vie, avoir un destin parmi les hommes,
avoir une œuvre, une force, une envie, un jardin,
une raison de me reposer, un besoin de me distraire,
une chose qui me vienne directement de la nature.
Pour cette raison sois-moi maternelle, ô nuit tranquille…
Toi qui ravis le monde au monde, toi qui est la paix,
toi qui n’existes pas, qui n’est que l’absence de la lumière,
toi qui n’est pas une chose, un lieu, une essence, une vie,
Pénélope à la toile, demain défaite, de ton obscurité,
Circé irréelle des fébriles, des angoissés sans cause,
viens à moi, ô nuit, tends-moi les mains,
et sur mon front, ô nuit, sois fraîcheur et soulagement.
Toi, dont la venue est si douce qu’elle paraît un éloignement,
dont le flux et le reflux des ténèbres, quand la lune respire doucement,
ont des vagues de tendresse morte, un froid de mers de songe,
des brises de paysages irréels pour l’excès de notre angoisse…
Toi, et ta pâleur, toi, plaintive, toi, toute liquidité,
arôme de mort parmi les fleurs, haleine de fièvre sur les bords,
toi, reine, toi, châtelaine, toi, femme pâle, viens…
Tout sentir de toutes les manières,
tout vivre de toutes parts,
être la même chose de toutes les façons possibles en même temps,
réaliser en soi l’humanité de tous les moments
en un seul moment diffus, profus, complet et lointain…
J’ai toujours envie de m’identifier à ce avec quoi je sympathise
et toujours je me mue, tôt ou tard,
en l’objet de ma sympathie, pierre ou désir,
fleur ou idée abstraite,
foule ou façon de comprendre Dieu.
Et je sympathise avec tout, je vis de tout en tout.
Les hommes supérieurs me sont sympathiques parce qu’ils sont
supérieurs,
et sympathiques les hommes inférieurs parce qu’ils sont supérieurs
aussi
parce que le fait d’être inférieur est autre chose qu’être supérieur,
et partant c’est une supériorité à certains moments de la vision.
Je sympathise avec certains hommes pour leurs qualités de caractère,
et avec d’autres je sympathise pour leur manque de ces qualités,
et avec d’autres encore je sympathise par sympathie pure
et il y a des moments absolument organiques qui embrassent toute l’humanité.
Oui, comme je suis monarque absolu dans ma sympathie,
il suffit qu’elle existe pour qu’elle ait sa raison d’être
Je presse contre mon sein haletant, en une étreinte émue
(dans la même étreinte émue),
l’homme qui donne sa chemise au pauvre qu’il ne connaît pas,
le soldat qui meurt pour sa patrie sans savoir ce qu’est la patrie,
et le matricide, le fratricide, l’incestueux, le suborneur d’enfants,
le voleur de grand chemin, le corsaire des mers,
le pickpocket, l’ombre aux aguets dans les venelles –
ils sont tous ma maîtresse favorite au moins un instant dans ma vie.
Je baise sur les lèvres de toutes les prostituées,
sur les yeux je baise tous les souteneurs,
aux pieds de tous les assassins gît ma passivité,
et ma cape à l’espagnole couvre la retraite de tous les voleurs.
Tout être est la raison de ma vie.
J’ai connu tous les crimes,
j’ai vécu à l’intérieur de tous les crimes
(je fus moi-même, ni tel ou tel dans le vice,
mais le propre vice incarné qu’entre eux ils pratiquèrent,
et de ces heures j’ai fait l’arc de triomphe suprême de ma vie).
Je me suis multiplié pour m’éprouver,
pour m’éprouver moi-même il m’a fallu tout éprouver.
j’ai débordé, je n’ai fait que m’extravaser,
je me suis dévêtu, je me suis livré,
et il est en chaque coin de mon âme un autel à un dieu différent.
Les bras de tous les athlètes m’ont étreint subitement féminin,
et à cette seule pensée j’ai défailli entre des muscles virtuels.
Ma bouche a reçu les baisers de toutes les rencontres,
dans mon cœur se sont agités les mouchoirs de tous les adieux,
tous les appels obscènes du geste et des regards
me fouillent tout le corps avec leur centre dans les organes sexuels
J’ai été tous les ascètes, tous les parias, tous les oubliés
et tous les pédérastes – absolument tous (il n’en manquait pas un)
rendez-vous noir et vermeil dans les bas-fonds infernaux de mon âme !
(Freddie, je t’appelais Baby, car tu étais blond et blanc, et je t’aimais,
de combien d’impératrices présomptives et de princesses détrônées tu
me tins lieu !)
Mary, avec qui je lisais Burns en des jours tristes comme la sensation
d’être vivant,
Tu ne sais guère combien d’honnêtes ménages, combien de familles
heureuses
ont vécu en toi mes yeux mon bras autour de ta taille et ma conscience
flottante,
leur vie paisible, leurs maisons de banlieue avec jardin, leurs half-holidays
inopinés…
Mary, je suis malheureux…
Freddie, je suis malheureux…
Oh, vous tous, tant que vous êtes, fortuits, attardés,
combien de fois avez-vous pu penser à penser à moi, mais sans le faire ?
Ah, comme j’ai peu compté dans votre vie profonde,
si peu en vérité – et ce que j’ai été, moi, ô mon univers subjectif,
ô mon soleil, mon clair de lune, mes étoiles, mon moment,
ô part externe de moi perdue dans les labyrinthes de Dieu !
Tout passe, toutes les choses en un défilé qui m’est intérieur,
et toutes les cité du monde en moi font leur rumeur…
Mon cœur tribunal, mon cœur marché, mon cœur salle de Bourse,
mon cœur comptoir de banque,
mon cœur rendez-vous de toute l’humanité,
Mon cœur banc de jardin public, auberge, hôtellerie, cachot numéroté
(Aqui estuvo el Manolo en visperas de ira ao patibulo) (1)
mon cœur club, salon, parterre, paillasson, guichet, coupée,
pont, grille, excursion, marche, voyage, vente aux enchères, foire
kermesse,
mon cœur œil-de-bœuf,
mon cœur colis,
mon cœur papier, bagage, satisfaction, livraison
mon cœur marge, limite, abrégé, index,
eh là, eh là, eh là, mon cœur bazar.
Tous les amants se sont baisés dans mon âme,
tous les clochards ont dormi un moment sur mon corps,
tous les méprisés se sont appuyés un moment à mon épaule,
ils ont traversé la rue à mon bras, tous les vieux et tous les malades,
et il y eut un secret que me dirent tous les assassins.
(Celle dont le sourire suggère la paix que je n’ai pas
et don la façon de baisser les yeux fait un paysage de Hollande
avec les femmes coiffées de lin
et tout l’effort quotidien d’un peuple pacifique et propre…
Celle qui est la bague laissée sur la commode
et la faveur coincée en refermant le tiroir,
faveur rose, ce n’est pas la couleur que j’aime, mais la faveur coincée
tout de même que je n’aime pas la vie, mais c’est la sentir que j’aime…
Dormir ainsi qu’un chien errant sur la route, au soleil,
définitivement étranger au restant de l’univers,
et que les voitures me passent sur le corps.)
J’ai couché avec tous les sentiments,
j’ai été souteneur de toutes les émotions,
tous les hasards des sensations m’ont payé à boire,
j’ai fait de l’œil à toutes les raisons d’agir,
j’ai été la main dans la main avec toutes les velléités de départ,
fièvre immense des heures !
Angoisse de la forge des émotions !
Rage, écume, l’immensité qui ne tient pas dans mon mouchoir,
la chienne qui hurle la nuit,
la mare de la métairie qui hante mon insomnie,
le bois comme il était le soir, quand nous nous y promenions, la rose,
la broussaille indifférente, la mousse, les pins,
la rage de ne pas contenir tout cela, de ne pas suspendre tout cela
ô faim abstraite des chose, rut impuissant des minutes qui passent
orgie intellectuelle de sentir la vie !
Tout obtenir par suffisance divine –
les veilles, les consentements, les avis,
les choses belles de la vie –
le talent, la vertu, l’impunité,
la tendance à reconduire les autres chez eux,
la situation de passager,
la commodité d’embarquer tôt pour trouver une place,
et toujours il manque quelque chose, un verre, une brise, une phrase,
et la vie fait d’autant plus mal qu’on a plus de plaisir et qu’on
invente d’avantage.
Pouvoir rire, rire, rire, effrontément,
rire comme un verre renversé,
fou absolument du seul fait de sentir,
rompu absolument de me frotter contre les choses,
blessé à la bouche pour avoir mordu aux choses,
les ongles en sang pour m’être cramponné aux choses,
et qu’ensuite on me donne la cellule qu’on voudra et
j’aurai des souvenirs de la vie.
Tout sentir de toutes les manières,
avoir toutes les opinions ,
être sincère en se contredisant chaque minute,
se déplaire à soi-même en toute liberté d’esprit,
et aimer les choses comme Dieu.
Moi, qui suis plus frère d’un arbre que d’un ouvrier,
moi, qui sens davantage la feinte douleur de la mer qui bat
sur la grève
que la douleur réelle des enfants que l’on bat
(ah, comme cela doit sonner faux ; pauvres enfants que l’on bat,
mais aussi pourquoi faut-il que mes sensations se bousculent à
si vive allure ?)
Moi, enfin, qui suis un dialogue continu
à haute voix, incompréhensible, au cœur de la nuit dans la tour,
lorsque les cloches oscillent vaguement sans que nul ne les touche
et qu’on souffre de savoir que la vie se poursuivra demain.
Moi, enfin, littéralement moi,
et moi métaphoriquement aussi,
moi, le poète sensationniste, envoyé du Hasard
aux lois irrépréhensibles de la Vie
moi, le fumeur de cigarettes par adéquate profession,
l’individu qui fume l’opium, qui prend de l’absinthe, mais qui, enfin,
aime mieux penser à fumer de l’opium plutôt que d’en fumer
et qui trouve que de lorgner l’absinthe à boire a plus de goût que de
la boire…
Moi, ce dégénéré supérieur sans archives dans l’âme,
sans personnalité avec valeur déclarée,
moi, l’investigateur solennel des chose futiles,
moi qui serais capable d’aller vivre en Sibérie pour le seul plaisir de
prendre cette idée en aversion,
et qui trouve indifférent de ne pas attacher d’importance à la patrie,
parce que je n’ai pas de racine, comme un arbre, et que par conséquent
je suis déraciné…
moi, qui si souvent me sens aussi réel qu’une métaphore,
qu’une phrase écrite par un malade dans le livre de la jeune fille qu’il
a trouvé sur la terrasse,
ou qu’une partie d’échecs sur le pont d’un transatlantique,
moi, la bonne d’enfants qui pousse les perambulators dans
tous les jardins publics,
moi, le sergent de ville qui l’observe, arrêté derrière elle,
dans l’allée,
moi, l’enfant dans la poussette, qui fait des signaux à son
inconscience lucide avec un hocher à grelots.
Moi, le paysage au fond de tout cela, la paix citadine
fondue à travers les arbres du jardin public,
moi, ce qui les attend tous au logis,
moi, ce qu’ils trouvent dans la rue,
moi, ce qu’ils ne savent pas d’eux-mêmes,
moi, cette chose à quoi tu penses – et ton sourire te trahit –
moi, le contradictoire, l’illusionnisme, la kyrielle, l’écume,
l’affiche fraîche encore, les hanches de la Française, le regard du curé,
le rond-point où les rues se croisent et où les chauffeurs dorment contre
les voitures,
la cicatrice du sergent à mine patibulaire,
la crasse sur le collet du répétiteur malade qui rentre à la maison,
la tasse dans laquelle buvait toujours le tout-petit qui est mort,
celle dont l’anse est fêlée (et tout cela tient dans un cœur de mère
et l’emplit)…
moi, la dictée de français de la petite qui tripote ses jarretelles,
moi, les pieds qui se touchent sous la table de bridge avec le
lustre au plafond,
moi, la lettre cachée, la chaleur du fichu, le balcon avec la
fenêtre entrouverte,
la porte de service où la bonne avoue son faible pour un cousin,
ce coquin de José qui avait promis de venir et qui a fait faux bond,
alors qu’on avait préparé un bon tour à lui jouer…
Moi, tout cela, et, en sus de cela, tout le reste du monde…
Tant de choses, les portes qui s’ouvrent, et la raison pour
laquelle elles s’ouvrent,
et les choses qu’ont faites les mains qui ouvrent les portes…
Moi, le malheur – crème de toutes les expressions,
l’impossibilité d’exprimer tous les sentiments,
sans qu’il y ait une pierre au cimetière pour le frère de cette foule,
et ce qui semble ne rien vouloir dire veut toujours dire quelque chose…
Oui, moi, l’officier mécanicien de la marine qui suis superstitieux
comme une brave campagnarde,
et qui porte monocle afin de ne pas ressembler à l’idée réelle que je
me fais de moi,
qui mets parfois trois heures à m’habiller sans d’ailleurs trouver
cela naturel,
mais je le trouve métaphysique et si l’on frappe à ma porte je
me fâche,
pas tellement parce qu’on interrompt mon nœud de cravate que pour
le fait de constater que la vie passe…
Oui, enfin, moi le destinataire des lettres cachetées,
la malle aux initiales détériorées,
l’intonation des voix que l’on entendrait plus –
Dieu garde tout cela en son Mystère, et parfois nous l’éprouvons
et la vie tout à coup se fait pesante et il fait très froid plus près que
le corps.
Brigitte, la cousine de ma tante,
le général dont elles parlaient – général au temps où elles étaient petites –
et la vie était guerre civile à tous les tournants…
Vive le mélodrame où Margot a pleuré !
Les feuilles sèches tombent à terre régulièrement
Mais le fait est que c’est toujours l’automne à l’automne,
après quoi vient l’hiver fatalement
et il n’est pour conduire la vie qu’un chemin, la vie même…
Ce vieillard insignifiant, mais qui pourtant a connu les romantiques,
cet opuscule politique du temps des révolutions constitutionnelles,
et la douleur que laisse tout cela, sans qu’on en sache la raison,
ni qu’il y ait pour tout pleurer d’autre raison que de le sentir.
Je tourne tous les jours à l’angle de toutes les rues,
et dès que je pense à une autre chose, c’est à une autre que je pense.
Je ne me soumets que par atavisme
et il y a toujours des raisons d’émigrer pour qui n’est pas alité.
Des terrasses de tous les cafés de toutes les villes
accessibles à l’imagination,
j’observe la vie qui passe, sans bouger je la suis,
je lui appartiens sans tirer un geste de ma poche
ni noter ce que j’ai vu pour ensuite faire semblant de l’avoir vu.
Dans l’automobile jaune passe la femme définitive de quelqu’un,
auprès d’elle je vais à son insu.
Sur le premier trottoir ils se rencontrent par un hasard prémédité,
mais dès avant leur rencontre j’étais déjà la avec eux.
Il n’est moyen pour eux de m’esquiver, pas moyen que je me trouve
pas en tout lieu.
Mon privilège est un tout
(brevetée, sans garantie de Dieu, mon Âme).
J’assiste à tout et définitivement.
Il n’est bijou de femme qui ne soit acheté par moi et pour moi,
il n’est d’intention d’espérer qui ne soit mienne de quelque façon,
il n’est de résultat de conversation qui ne soit mien par hasard.
Il n’est son de cloche à Lisbonne il y a trente ans, il n’est soirée
du Théatre San Carlos il y en a cinquante,
qui ne soit mien par gentillesse déposée.
J’ai été élevé par l’Imagination,
j’ai toujours cheminé avec elle la main dans la main,
j’ai toujours aimé, haï, parlé et pensé dans cette perspective,
et tous mes jours s’encadrent à cette croisée,
et toutes les heures paraissent miennes de cette façon.
Chevauchée explosive, explosée, comme une bombe qui éclate,
Chevauchée éclatant de tous côtés en même temps,
Chevauchée au-dessus de l’espace, saut par-dessus le temps,
bondis, cheval électron-ion, système solaire en raccourci,
au sein de l’action des pistons, hors de la rotation des volants.
Dans les pistons, converti en une vitesse abstraite et folle,
je ne suis que fer et vitesse, va-et-vient, folie, rage contenue,
lié à la piste de tous les volants je tournoie des heures fabuleuses
et tout l’univers grince, craque et en moi s’estompe.
Ho-ho-ho-ho-ho!
De plus en plus avec l’esprit en avant du corps,
en avant de la propre idée rapide du corps projeté,
avec l’esprit qui suit en avant du corps, ombre, étincelle,
hé-là-ho-ho…Hélàhoho…
Toute l’énergie est la même et toute la nature est identique…
La sève de la sève des arbres est la même énergie que celle qui
met en branle
les roues de la locomotive, les roues du tramway, les volants des diésels,
et une voiture tirée par des mules ou marchant à l’essence obéit à
une même force.
Fureur panthéiste de sentir en moi formidablement,
avec tous mes sens en ébullition, tous mes pores fumants,
que tout n’est qu’une unique vitesse, qu’une unique énergie, qu’une
unique ligne divine
de soi à soi, chuchotant dans la fixité des violences de vitesse démente…
Ave, salve, vive la véloce unité de toute chose !
Ave, salve, vive l’égalité de tout en flèche !
Ave, salve, vive la grande machine de l’univers !
Ave, vous qui ne faites qu’un, arbres, machines, lois !
Ave, vous qui ne faites qu’un, vers de terre, pistons, idées abstraites,
la même sève vous emplit, la même sève vous transforme,
la même chose vous êtes, et le reste est extérieur et faux,
le reste, tout le statique qui demeure dans les yeux fixes,
mais non dans mes nerfs moteur à explosion à huiles lourdes ou
légères,
non dans mes nerfs qui sont toutes les machines, tous les systèmes
d’engrenage,
non dans mes nerfs locomotive, tram, automobile, batteuse à vapeur,
dans mes nerfs machine maritime, diésel, semi-diesel, Campbell,
dans mes nerfs installation absolue à la vapeur, au gaz, à l’huile,
à l’électricité,
machine universelle actionnée par les courroies de tous les moments !
Tous les matins sont le matin et la vie.
Toutes les aurores brillent au même endroit :
l’Infini…
Toutes les joies d’oiseaux viennent du même gosier,
tous les tremblements de feuille sont du même arbre,
et tous ceux qui se lèvent tôt pour aller travailler
vont de la même maison à la même usine par le même chemin…
Roule, grande boule, fourmilière de consciences, terre
roule, teintée d’aurore, chapée de crépuscule, d’aplomb sous les
soleils , nocturne
roule dans l’espace abstrait, dans la nuit à peine éclairée, roule…
Dans ma tête je sens la vitesse de la rotation de la terre,
et tous les pays et tous les vivants tournent en moi,
envie centrifuge, fureur d’escalader le ciel jusqu’aux astres,
bats à coups redoublés contre les parois internes de mon crâne,
parsème d’aiguilles aveugles toute la conscience de mon corps,
mille fois fais-moi lever et me diriger vers l’Abstrait,
vers l’introuvable, et là sans restrictions aucunes,
vers l’invisible But – tous les point où je ne suis pas – et simultanément…
Ah, n’être ni arrêté ni en mouvement,
ah, n’être ni debout ni couché,
ni éveillé ni endormi,
ni ici ni en un autre point quelconque,
résoudre l’équation de cette prolixe inquiétude,
savoir où me coucher afin de me promener dans toutes les rues…
Ho-ho-ho-ho-ho-ho-ho
Chevauchée ailée de moi par-dessus toutes les choses,
chevauchée brisée de moi par-dessous toutes les choses,
chevauchée ailée et brisée de moi à cause de toutes les choses…
Hop ! là, plus haut que les arbres, hop !là plus bas que les étangs,
hop ! là contre les murs, hop, là que je m’écorche contre les troncs,
hop ! là dans l’air, hop ! là, dans le vent, hop ! là, hop ! là, sur
les plages,
avec une vitesse croissante, insistante, violente,
hop ! là[U2] , hop ! là, hop ! là, hop ! là…
Chevauchée panthéiste de moi à l’intérieur de toutes les choses,
chevauchée énergétique à l’intérieur de toutes les énergies,
chevauchée de moi à l’intérieur du charbon qui se consume, de
la lampe qui brûle,
clairon clair du matin au fond
du demi-cercle froid de l’horizon,
clairon ténu, lointain comme des drapeaux vagues
éployés au-delà du point où sont visibles les couleurs…
Clairon tremblant, poussière en suspens, où la nuit cesse,
poudre d’or en suspens au fond de la visibilité…
Chariot qui grince limpidement, vapeur qui siffle,
grue qui commence à tourner, sensible à mon oreille,
toux sèche, écho des intimités de la maison,
léger frisson matinal dans la joie de vivre,
éclat de rire soudain voilé par la brume extérieure je ne sais comme
midinette vouée à un plus grand malheur que le matin qu’elle sent,
ouvrier tuberculeux touché de l’illusion du bonheur
à cette heure inévitablement vitale
où le relief des choses est doux, net et sympathique,
où les murs sont frais au contact de la main, et où les maisons
ouvrent çà et là des yeux aux rideaux blancs.
Tout le matin est une colline qui oscille,

***
Et tout s’achemine
vers l’heure pleine de lumière où les nuages baissent les paupières
et rumeur trafic charrette train moi je sens soleil retentit
Vertige de midi aux moulures à vertige –
soleil des cimes et nous…de ma maison striée,
du tournoiement figé de ma mémoire à sec,
de la brumeuse lueur fixe de ma conscience de vivre.
Rumeurs trafic charrette train autos je sens soleil rue,
feuillards cageots trolley boutique rue vitrines jupes yeux
rapidement caniveaux charrettes cageots rue traverser rue
promenades boutiquiers « pardon » rue
rue en promenade à travers moi qui me promène à travers la rue
en moi
tout miroir ces boutiques -ci dans les boutiques dans ces boutiques-là
la vitesse des autos à l’envers dans les glaces obliques des vitrines,
le sol en l’air le soleil sous les pieds rue rigoles fleurs en corbeille rue
mon passé rue frissonne camion rue je ne me souviens pas rue
Moi tête baissée au centre de ma conscience de moi
rue sans pouvoir trouver une seule sensation à chaque fois
rue
rue en arrière et en avant sous mes pieds
rue en x en Y en Z au creux de mes bras
rue à travers mon monocle en cercles de petit cinématographe,
kaléidoscope en nettes courbes brisées rue.
Ivresse de la rue et de tout sentir voir entendre en même temps.
Battement des tempes au rythme des allées et venues simultanées.
Train brise-toi en heurtant le parapet de la voie de garage !
Navire cingle droit au quai et contre lui fends-toi !
Automobile conduite par la folie de tout l’univers précipite-toi
au fond de tous les précipices
et dans un grand choc, trz, au fond de mon cœur déchire-toi !
A moi, tous les objets projectiles !
A moi, tous les objets directions !
A moi, tous les objets invisibles à force de vitesse !
Battez-moi, transpercez-moi, dépasser-moi !
C’est moi qui me bats, qui me transperce, qui me dépasse !
La rage de tous les élans se referme en cercle-moi !
Hélà-hoho, train, automobile, aéroplane, mes désirs maladifs,
vitesse, incorpore-toi à toutes les idées,
cramponne tous les songes et broie-les,
roussis tous les idéaux humanitaires et utiles,
renverse tous les sentiments normaux, convenables, concordants,
empoigne dans la rotation de ton volant vertigineux et lourd
les corps de toutes les philosophies, les tropes de tous les poèmes
écharpille-les et demeure seule, volant abstrait dans les airs,
rue métallique, seigneur suprême de l’heure européenne.
Allons, et que la chevauchée n’ait point de fin, fût-ce en Dieu !

***

J’ai mal, je ne sais comme, à l’imagination, mais c’est là que j’ai mal,
en moi décline le soleil au haut du ciel.
Le soir a tendance à tomber dans l’azur et sur mes nerfs.
Allons, ô chevauchée, qui d’autres vas-tu devenir ?
Moi qui, véloce, vorace, glouton de l’énergie abstraite,
voudrais manger, boire, égratigner et écorcher le monde,
moi à qui suffirait de fouler l’univers aux pieds,
de le fouler, le fouler, le fouler jusqu’à l’insensibilité…
je sens, moi, que tout ce que j’ai désiré est resté en deçà de mon
imagination
que tout s’est dérobé à moi, bien que j’ai tout désiré.
Chevauchée à bride abattue par-dessus toutes les cimes,
chevauchée désarticulée plus bas que tous les puits,
chevauchée au vol, chevauchée flèche, chevauchée pensée-éclair,
chevauchée moi, chevauchée moi, chevauchée l’univers-moi.
Hélàhoho-o-o-o-o-o-o-o…
Mon être élastique, ressort, aiguille, trépidation…

Fernando Pessoa