La vérité du drame est dans ce pur espace qui règne entre la stance heureuse et l'abîme qu'elle côtoie : cet inapaisement total, ou cette ambiguïté suprême. Saint-john Perse
Quand les pleurs du veau tombent sur l’alêne du cordonnier têtu le soir des bourreaux près de l’abattoir où glt le héros de cette fête bovine et vache ou moutonnière
alors fondent les ceintures des culottés les sacs les plus souasouas les godasses parfaites alors sur les rayons coulent les maroquins les vélins la basane et tous les parchemins
tout cela ne vaut pas un repas d’herbes crues au bord d’une rivière où coule seule l’eau ah brouter ah brouter et puis vivre tout nu en respirant de l’air par les trous des naseaux.
Depuis les seins libérés à l’inspiration nasale le rut monte sans s’occuper de Sisyphe, la pierre est à faire polir
En ces temps précaires remettre sa vie à demain est d’une lâcheté sans pareil, certes l’amour se garde à jamais, mais mettre son corps à jeun de son vivant est le déclarer mort à l’arrondissement
La vague secoue le tronc les fruits tombent
Polyphonie de l’écorce sort de la peau au grain futur du noyau.
J’entends la douce pluie d’été dans les cheveux mouillés des saules Le vent qui fait un bruit d’argent m’endort m’éveille à tour de rôle Je rêve au cœur de la maison qu’entoure le cri des oiseaux
Je mêle au passé le présent comme à mes bras le linge lourd
Et cette nuit pour moi la mémoire fait patte de velours
Tout prend cette clarté des choses dans la profondeur des eaux
On dirait que de la semaine il n’est resté que les dimanches Tous les jardins de mon enfance écartent l’été de leurs branches
La mer ouvre son émeraude à ce jeune homme que je fus
Te voilà quelque part au mois d’août par une chaleur torride Allongé dans l’herbe et tu lis Gœthe Iphigénie en Tauride Par le temps qu’il fait un verre d’eau ne serait pas de refus
Ailleurs tu marchais le long d’un canal sous des châtaigniers verts De ce long jour écrasant les bogues sur les chemins déserts Personne excepté les haleurs qui buvaient du vin d’Algérie
Dans un village perdu les gens à ton passage se taisent Ô l’auberge de farine et de bière où tu mangeas des fraises Et la toile rêche des draps qui sentaient la buanderie
Cette vie avait-elle un sens Où t’en vas-tu croquant des guignes Jamais le soir les filles de Soliès ne te feront plus signe Reverras-tu jamais le cheval qui tournait la noria
Il y avait une fois dans le Wiltshire une dame en jaune Elle se balança longtemps dans un rocking-chair sur le loan Et quand tu pris sa main comme une ville une bague y brilla
De temps en temps tu te souviens de la jeune morte d’Auteuil Pâle sur son oreiller Son père la regarde assis dans un fauteuil Et toi tu n’as qu’à sortir de la chambre comme un étranger
Cette vie avait-elle un sens En a-t-elle un pour les lézards Et même alors dans le Salzkammcrgut on jouait du Mozart On peut dépayser son cœur mais non pas vraiment le changer
Les Naturfrcunde t’ont menacé du geste et de la parole Passant des neiges sans rien voir toi qui traversais le Tyrol Le ciel était si déraisonnablement rose à l’horizon
Mais des nuages de corbeaux couvraient l’Autriche des suicides Un beau jour tu es parti pour Berlin la poche et le cœur vides Spittelmarkt tu habites chez un marchand de quatre-saisons
Ah cette ville était une île au cœur même des eaux mortelles Toutes les îles de la mer leurs merveilles que seraient-elles Sans le péril qui les entoure et la tempête et les requins
Septembre de Charîottenbourg les longs soirs assis aux terrasses Et l’on s’en revenait parlant tard sous les arbres de Kantstrasse Vous en souvenez-vous toujours mes frère et sœur américains
Est-ce Jérusalem à l’heure où sur Samson le Temple croule Devant l’U-Bahnhof Nollendorf Platz chaussée et trottoirs la foule
D’une bière amère à pleins murs emplit la coupe des maisons
Et comme un feu dans les fourmis dans le poulailler le renard Soudain voici qu’en tous les sens la charge des Schupos démarre Et ce n’est pas ce coup-ci que l’homme de chair aura raison
Il y a quelque chose de pourri dans cette vie humaine Quelque chose par quoi l’esprit voit se rétrécir son domaine L’on ne sait de quel côté se tourner pour chasser ce tourment
Rentrer chez soi Qu’est-ce que c’est chez soi Mais il faut bien qu’on parte
Place Blanche on ira retrouver ses amis jouer aux cartes
Pour se persuader qu’il est avec l’enfer des accommodements
Cette vie avait-elle un sens et de quel côté sont les torts Ce n’est qu’un décor pour toi Kurfurstcndamm Brandenburger Tor
On y dévaluait d’un même coup le mark et les idées
Paris On a bouleversé Paris ses parcs et ses passages
Où donc est la Cité des Eaux palissades et fleurs sauvages
Ce sentier secret dans la ville où nous nous sommes attardés
C) femme notre cœur en lambeaux si quelque chose en doit survivre
Faut-il que cela soit comme une fleur séchée au fond d’un livre Cette lueur de coupe-gorge aux jardins de Cagliostro
Vraiment faut-il que de tous les instants cet instant-là demeure Odeur des acacias descendant vers la Seine où se meurt
Dans Grenelle endormi la toux intermittente du métro
Si longtemps entre nous deux un autre homme avait jeté son ombre
Il nous semblait qu’aucune nuit pour nous joindre fût assez sombre Assez profonde aucune mer sous le rideau des goémons
Trois ans nous nous sommes cherchés mon Amie éclatante et brune Aux soirs d’éclipsé elle m’était le soleil ensemble et la lune Et son parfum m’est demeuré longtemps dans les Buttes-Chau-mont
À reculons j’ai regardé s’enfuir ma reine blanche et noire Elle est partie à tout jamais nonchalamment dans le miroir Et je ne l’ai pas appelée et je ne l’ai pas retenue
C’est étrange un amour qui finit sans même un soupçon de plainte
Ce silence établi soudain quand la musique s’est éteinte
Et ce n’est que beaucoup plus tard que l’on saura le mal qu’on eut
Cette vie avait-elle un sens ou tout est-il contradictoire L’expression des gens parfois que l’on croise sur les trottoirs C’est comme un cinéma permanent quand on entre au beau milieu
Nous avions parlé notre nuit Je l’ai mené jusqu’à la gare Paul Éluard quittait Paris et sa vie un matin hagard On ne connaîtra jamais du film que la scène des adieux
Adieu tu ne retourneras jamais à Sarcelles-Saint-Brice Paul une maison peinte dans Ithaque attendait-elle Ulysse Tandis qu’autour de son esquif la mer se faisait mélopée
À toi de t’en aller par les atolls hantés de la Sirène
Tu ne monteras plus ici dans les balançoires foraines
Tu ne reverras plus les Gertrud Hoffman Girls croisant l’épée
L’aurore tous les jours se lèvera sans toi rue des Martyrs Ne te retourne pas sur cette ville en feu Tu peux partir Comme un faucheur derrière lui qui laisse les foins et la faux
Tu m’as dit en dernier je ne veux pour rien au monde qu’on brode Sur les raisons de mon départ Va-t’en tranquille aux antipodes C’est juré Je rirai de tout Je t’injurierai s’il le faut
O mes amis tombe à jamais le rideau rouge à la Cigale Un à un sur les ponts j’ai vu s’éteindre les feux de Bengale Et gémissante vers la mer une péniche au loin fuyait
Desnos c’était un bal dans ce quartier où l’on mange koscher Qui se souvient des amants dérangés sous la porte cochère Nous allions parlant de Nerval un soir de quatorze juillet
Il disait que l’amour est une plaie en travers de la gorge Et d’Amérique ces jours-là s’en revenait Yvonne George Avec ce chant brisé des oiseaux qui volèrent trop longtemps
Nous passions déjà le seuil tragique d’une nouvelle époque
Le drapeau d’Abd-el-Krim s’était levé déjà sur le Maroc
On entendait dans l’ombre énorme un énorme cœur palpitant
Cette vie avait-elle un sens ou n’était-elle qu’une danse
Quel est ce chien noir qui me suit Tout n’est-il que nuit et silence
N’est pas miroir tout ce qui luit ce que j’aime et ce que je suis
Ce monde est comme une Hollande et peint ses volets de couleurs Car l’hiver la terre demande à se reposer de ses fleurs Et je m’efforce à mieux comprendre hier de mes yeux d’aujourd’hui
Je ne récrirai pas ma vie Elle est devant moi sur la table Elle est comme un cœur de chair arraché pantelant lamentable Un macchabée aux carabins jeté pour la dissection Pourquoi refaire au jour le jour le chemin des illusions Filles des vents de la soif et des sables
La lumière de la mémoire hésite devant les plaies Soulevant comme une noire draperie au seuil des palais Le farouche et bruyant essaim que font toutes sortes de mouches Ah sans doute les souvenirs ne sortent pas tous de la bouche Il en est qu’une main d’ombre balaie
Le monde qu’on se fait de tout Les perpétuelles blessures Propos surpris Rires des gens Baisser les yeux sur ses chaussures Se sentir une marchandise en solde une fin de série Comme un interminable dimanche aux environs de Paris Dans ces chemins sans fin bordés de murs
Il y a des sentiments d’enfance ainsi qui se perpétuent La honte d’un costume ou d’un mot de travers T’en souviens-tu Les autres demeuraient entre eux Ça te faisait tout misérable Et tu comprenais bien que pour eux tu n’étais guère montrable Même aujourd’hui d’y penser ça me tue
J’allais toujours à ce qui brille à ce qui fait que c’est la fête Je préférais ne prendre rien à prendre une chose imparfaite C’est très joli mais l’existence en attendant ne t’attend pas C’est très joli mais l’existence en attendant te met au pas Ton histoire est celle de tes défaites
Avec ça tu sais bien que tu avais l’amour-propre mal placé Tu ne serais pas revenu sur une phrase prononcée Tu t’embarquais dans Dieu sait quoi pour camoufler tes ignorances
Tu te faisais couper en quatre pour sauver les apparences Tu haletais comme un gibier forcé
Probablement qu’il y a dans toi quelque chose du sauvage Peut-être confusément crains-tu d’être réduit au servage Peut-être étais-tu fait pour guetter seul au travers des roseaux Le flamant rose et lent qu’on voit posément sur les eaux Dans le soir avancer du fond des âges
Peut-être étais-tu fait pour lutter contre les autres éléments Non pas contre l’homme et la femme avec qui l’on ruse et l’on ment
Mais les volcans pour leur voler le feu premier qu’ils allumèrent Et nager comme on dort les yeux au ciel sur le dos de la mer Lourde de sel et de chuchotements
Tu n’as pas eu le choix entre l’âge d’or et l’âge de pierre Tu habitais au quatrième étage à Neuilly rue Saint-Pierre De temps en temps sur le Grand Lac tu faisais un peu de canot Tu prenais le tramway jaune pour aller au Lycée Carnot Plus tard Beaujon Broussais Lariboisière
Laisse-moi rire un peu de toi mon pauvre double mon sosie Tu n’as pas le coffre crois-moi qu’il faut à ta Polynésie
Mais regarde-toi donc N’importe quel miroir ferait l’affaire Ce chapeau mou ce pardessus dont c’est bien le troisième hiver Ça va comme un gant à ta poésie
Il y a les choses qu’on fait parce qu’il faut pourtant qu’on mange Et les soleils qu’on porte en soi comme une charrette d’oranges Il ne faut pas trop en parler c’est très mal vu dans le quartier Après tout je vous le concède il y a métier et métier La littérature en est un d’étrange
Ma mère a pleuré d’abord et trouvé cela bien affligeant Comprends mon petit quand on écrit pour eux on dépend des gens
Tant que ce n’est pas sérieux tu peux en agir à ta guise
Mais il faut songer à l’avenir que veux-tu que je te dise
Tiens moi j’en frémis rien qu’en y songeant
Chacun se bâtit un destin comme un tombeau sur la colline Il n’est plus de chemin privé si l’histoire un jour y chemine Et dans la rumeur de l’exode où sont nos calculs hasardeux Maman la chambre d’hôpital à Cahors en quarante-deux Comment se peut-il qu’on se l’imagine
Même au-dessus du cimetière il y a toujours les cieux À celui qui vit assez longtemps pour cela devant ses yeux Il n’y a pas de malheur si grand qu’au bout du compte il n’arrive Ce serait vivre pour bien peu s’il fallait pour soi que l’on vive Et même pour ceux qu’on aime le mieux
Où donc se sont évanouis tous les gens de ma connaissance La famille il n’y en a plus C’est vrai j’en avais peu le sens Et les amis n’en parlons pas Ce sont chansons d’une saison Pour nous séparer comme un fruit il ne manquait pas de raisons Un amour d’un jour creuse pire absence
Au-dessus d’un monde mort il continue à traîner des cerfs-volants Poignées de main de Castelnaudary Bons baisers du Mont Blanc Un bonjour de Saint-Jean-de-Luz Salutations de La Baule Je suis depuis trois jours ici C’est plein de Parisiens très drôles Nous avons fait un voyage excellent
Ô la nostalgie à retrouver de vieilles cartes-postales Où le ciel est toujours bleu l’arbre toujours vert la mer étale Sans doute on ne les met dans l’album que pour les photographies Je suis seul à savoir ce que l’écriture au dos signifie Les diminutifs les phrases banales
Je me souviens de nuits qui n’ont été rien d’autre que des nuits Je me souviens de jours où rien d’important ne s’était produit Un café dans le bois près de la gare à Saint-Nom-la-Bretèche Le bonheur extraordinaire en été d’un verre d’eau fraîche Les Champs-Elysées un soir sous la pluie.
Louis Aragon
ET COMME CE QUE JE PEINS
Ma vie sort de la boîte de couleurs à cheval rejoindre son corbillard
laqué bleu
retrouver une fraîcheur de vivre dans l’écume d’amour
Volets clos dans la chambre de l’heure dépassée le coeur a cessé de sonner
seule une odeur de taire remué gerce les sauts du chien derrière la porte du matin
l’usine à marées continue d’embaucher alors qu’on ne trouve plus le sel dans les ingrédients d’une cuisine
Un oiseau de passage signe la fiche d’hôtel sans ouvrir sa valise comme s’il voulait revisiter l’étape en prenant son tant
Il n’existe pas de missel pour dire la messe funèbre d’un trou sur la route intime
plus les mots s’abstiennent plus le beau du parcours se bouscule sans liens d »état-civil
J’ai vécu des grandes douleurs avec des êtres que je n’avais vus que dans mon âme, plus loin que dans mon sang
J’en déduis que le sentiment a des résidences totalement étrangères à son domicile
la peinture m’a fondé l’esprit à cette certitude
par la beauté de ce genre de tristesse qui en découle à l’abri du décorum de cérémonie
très tôt ce matin mon père m’attendait à l’atelier, j’ai peint sa pensée, je vous assure qu’elle courrait comme un enfant qui a envie de connaître sa mère pour découvrir la joie.
Marc Ogeret MAINTENANT QUE LA JEUNESSE Louis Aragon, musique: Lino Leonardi, 1948
Maintenant que la jeunesse S’éteint au carreau bleui Maintenant que la jeunesse Machinale m’a trahi Maintenant que la jeunesse T’en souviens tu souviens-t’en Maintenant que la jeunesse Chante à d’autres le printemps Maintenant que la jeunesse Détourne ses yeux lilas
Maintenant que la jeunesse N’est plus ici n’est plus là Maintenant que la jeunesse Vers d’autres chemins légers Maintenant que la jeunesse Suit un nuage étranger Maintenant que la jeunesse A fui, voleur généreux Me laissant mon droit d’aînesse Et l’argent de mes cheveux
Il fait beau à n’y pas croire Il fait beau comme jamais Quel temps quel temps sans mémoire On ne sait plus comment voir Ni se lever ni s’asseoir Il fait beau comme jamais C’est un temps contre nature Comme le ciel des peintures Comme l’oubli des tortures Il fait beau comme jamais
Frais comme l’eau sous la rame Un temps fort comme une femme Un temps à damner son âme Il fait beau comme jamais Un temps à rire et courir Un temps à ne pas mourir Un temps à craindre le pire Il fait beau comme jamais.
Les mots sont de Michel Deguy, la peinture elle, est de moi
De connivence…
Niala-Loisobleu.
2 Août 2022
GRILLE
PAR MICHEL DEGUY
Parler —
Art de laisser filer la sonde dans la profondeur que ne peut soupçonner l’homme de surface, l’homme actif, psychique. Car nous, riverains ou nageurs, toujours nous péririons dans l’ignorance de l’altitude sous nous, sans la parole qui opère à tout instant le sondage pour nous, et qui ainsi est notre profondeur,
Ecrire, c’est écrire malgré tout. Comme une barque assemblée contre l’Océan sans mesure — et la barque tire sa forme de l’Enorme qu’elle affronte en craignant la défaite, et différents sont les esquifs autant que les ports d’un pôle à l’autre — ainsi le style est ajointement malgré tout, manière de se jeter à
cœur perdu mesure de l’immense; et chacun reçoit figure de l’aspect que montre l’Elément où de son côté il se trouve jeté, de la terreur déterminée que lui inspire l’indéterminé.
Faire front dans le tumulte pour m’y lenir à flot, quelque temps, sur l’inconnaissable. —La phrase, ligne de flottaison.
Poésie —
Se convertir à l’origine, irrécupérable pourtant, dont notre langage quotidien en sa demi-lucidité est la métaphore. Elle renverse la métaphore. Elle restitue le mouvement premier de venue du sens, elle tente de coïncider avec le premier transport de l’être au cerveau. Elle aime à prendre à rebrousse-pente les inclinations de notre langue, les tendresses premières venues, les familiarités enfouies avec les choses, celte première habitude qu’est la nature, les privautés inconscientes parce qu’elles « vont de soi » ; tout le simple est reconsidéré comme dérivé lointain d’une aube où il fut contracté — sans contrat.
Cette folle croyance : qu’ici, lové dans la matrice du monde, attentif, il pourra naître ; que cela va sourdre ; et que la vérité en mots simples viendra.
Les modes profonds de l’être qui se muent pour nous incessamment en tout ce qui est, en ce spectacle, en cette rencontre : toute l’ésoté-rique liturgie de puissances non visibles mais promises à l’aimante vue mi-close de la pensée, cela va se dérouler… Toute la hiérarchie se révèle maintenant — trop tard.
Car entre-temps tout est devenu apparence, et toute différence insupportable, provoquant l’insurrection. On a décidé alors de rapporter cette différence, la différence en général, à l’accident historique, à un désordre humain : étant bien entendu que tout est une affaire humaine, que tout cela se passe entre hommes ! Ainsi le début, c’était le temps du non-sens, le pas-encore-humain, un désordre vraiment considérable et pas mal résorbé aujourd’hui ! Toute l’Histoire serait alors mouvement de revenir sur ces différences pour les dénoncer, les désarmer ; et ce dont nous souffrons encore aujourd’hui, malgré nos beaux efforts, rien d’autre que l’urgence soudaine de « problèmes » en moratoire depuis des millénaires, en souffrance trop longtemps, qu’il va falloir liquider. Exemple : les enfants, les femmes, les races… Ils se pressent aux guichets de la Raison Dialectique Politique, conscients de leur horrible état de sujétion, affamés. « Attendez, attendez, votre tour va venir… »
L’ordinaire c’est l’auberge ; l’ordre c’est la halte. Tout était conçu comme logis où rentrer ; femme, famille, paumes des enfants, c’était organisé comme chez soi, pour y reposer. Or elles se sont impatientées de ce chemin des hommes qui se perd au-dehors, et de leur visage hagard. Elles se lassèrent du devoir de ne pas les empêcher de repartir ; elles entendent sortir aussi. La halte se délabre.
Il cherche origine en l’instance des autres ; il devient façade, « recommence a zéro » pour les prendre à témoin de sa naissance. Il cherche assistance, Anadyomène du Léthé. Irascible.
Originalité du langage ; c’est l’être ajouté ; le supplément, le verbe être le marque. Dès le langage tout se met à Etre… séparé de soi et ré-uni à soi par le langage qui dit l’être. « À est A ».
Il multiplie le monde par lui-même. Il est le pouvoir de séparer de soi à l’infini toute chose pour pouvoir la rassembler et ainsi la reconfier à son être.
La parole est langage. Le langage s’embarrasse dans sa propre contingence ; miroir introduit dans le monde, au cœur de chaque être, il introduit le problème supplémentaire de sa faclicité, de son propre reflet en lui-même. Puissance du langage qui culmine aujourd’hui jusqu’à la destruction du monde.
Une analyse scientifique du langage peut sans doute rapporter les mots comme phénomènes à la biologie de la phonation, car le langage s’incarne dans la matérialité phonétique ; mais en quoi est-ce l’origine du langage ?
Peut-être le charme d’une phrase exclamative qui commence par Oh…, ou invocative par 0…, vient-il de ce que le long frémissement encore inarticulé de l’apostrophe qui est son avant d’être sens répète, mais symboliquement, comme la naissance du langage en l’émotion, célébrant un rite d’origine où l’on assiste à la figure de ce qui se lève, aube nécessaire.
De même qu’il y a une syntaxe de la peinture, et qu’on peut demander ce que le peintre choisit de laisser paraître, de même… Mais le peintre est en présence du spectacle, tandis que la parole ? Le mystère du langage est que le rapport au monde est dérobé : d’où les hypothèses fantaisistes sur sa naissance — Langage ingénéré.
Il semble que nous n’ayons plus le terme de référence que nous avions pour la peinture. Car l’être, c’est cette dimension sans précédent qui vient à nous par le langage. Le langage peut se rapporter au monde grâce seulement à ce pouvoir de nomination de l’être, qui est sa propre essence. L’être est en le langage celé comme sa vocation au monde.
Tout style ne serait-il pas comme une grille sur un retrait premier, un dédit fondamental ? Ce qu’il laisse transparaître alors dépend de la manière dont l’écrivain s’y prend pour faire paraître — manière de discerner, de circonscrire l’invisible.
Or une parole organisée précède en fait la parole organisante, cherchante. Car la syntaxe commune, et enseignée, fut premier lieu d’intelligibilité à soi, avant l’asthme poétique.
La stylistique ne devrait-elle pas donc mesurer la différence, c’est-à-dire la manière dont la parole parlante malmène la parole parlée, la fait souffrir pour lui extorquer ce qu’elle peut dire. L’intention profonde, inconnue de l’écrivain lui-même, apparaîtrait peut-être. La stylistique jouerait le rôle d’un décryptage ontologique.
Pour comprendre un écrivain, réassister de l’intérieur, après des exercices d’entrée en résonance avec son rythme, à cet entraînement, cette fuite en avant qu’est le style, cette manière de tournoyer, de s’emporter autour d’une obscurité préférée ; le style lutte de vitesse avec la répulsion qui émane de ce centre, pour remonter vers lui à contre-tourbillons, et le circonscrire.
Parlant sous inspiration — on dira aussi bien : de nécessité ; ou : en toute liberté — l’écrivain en prend à son aise avec la langue ; prend ses aises ; c’est cette aise qu’il s’agit de mesurer en quelque sorte.
Le critique est celui qui parle un espéranto, mais assez intimement pour pouvoir apprécier la grâce qui a visité les autres, c’est-à-dire leur différence. Une reuvre est événement dans le langage — ensuite, ce sera peut-être un événement historique, sociologique ou autre.
Ecrivant, l’homme s’ingénie; lutte très intime, la plus intime peut-être, de la liberté (ingenium) et de la nécessité (langue) ; combat violent de la liberté avec soi-même, car elle est depuis toujours déjà confondue avec ce langage qui la lie en la douant de parole — toujours un oiseau dans les rets, qui les soulève à en mourir.
De la pensée au regard : sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? Sensible prétexte. La pensée se demande de quoi; cherchant « de quoi », elle improvise; mécontente des barreaux d’os.
La pensée est, astreinte à puiser au spectacle les mots de son dire. Les mots qui disent originalement le rapport des choses offert à la vue, l’agencement de choses, cette première syntaxe (du) visible est donc, transportée de toujours dans la parole comme la syntaxe même de celle-ci et sa propre étoffe, l’incontournable figure qui donne à notre pensée sa configuration ordonnée à son très profond désir de dire ce qui est : toute parole est figurée, parabole ; tout logos est topologie. La présence d’esprit, présence à soi-même, n’est ainsi possible que par une syntaxe, qui est agencement d’être des choses — ontologie.
Pourtant notre désir est de dire l’être sans figure !
La pensée est parole ; et y a-t-il quoi que ce soit dans le langage qui ne vienne pas du monde, qui ne recueille le primordial signe des choses ? Tout mot ne dit-il pas, par son sens premier, un moment ou un mouvement du monde, un fragment du spectacle ? La pensée scrute et veut rejoindre le sens du monde à partir d’une puissance sémantique qui doit tout au monde, car il est le premier sémaphore. Ainsi, la pensée est-elle, par ses yeux, frappée d’une lumière qui l’aveugle, vouée à une visibilité qui ne cesse de la décevoir.
Le monde se fait voir à la pensée en lui donnant comme langage les moyens de le voir, et cependant le langage ne cesse, à partir du désir foncier qui l’anime, de parler comme s’il occupait un point de vue hors du monde, comme s’il provenait d’ailleurs, comme s’il n’était pas dans son essence et sa texture un premier et fondamental transport du visible à la pensée, une originelle méta-phore, et ainsi seulement pouvoir de nomination. La tâche de la pensée est donc impossible. Le cercle de la métaphore, espace de la pensée, est tel que, transport du sensible au sens et retour du sens au sensible, il n’est pas possible de déterminer une origine, un sens premier, un sens de la rotation. C’est pourquoi le style est essentiellement métaphorique ; le langage est une symbolique qui renvoie au symbole du monde dont il provient ; ainsi, tout est symbole, mais de quoi ?
Mais une étymologie fondamentale nous renverrait-elle toujours aux choses comme à ce qui aurait eu le premier mot ? 11 se peut que tout ne puisse être dit grâce au spectacle ; que le figuratif des choses n’épuise pas tout le mystère. Si l’homme en effet n’est pas seulement un « repli dans l’être », il doit y avoir de la révélation, de l’historique non figurante, une Parole qui se soutient de sa propre autorité, et qui prend elle-même ses allégories dans les choses. Le langage ne peut dériver entièrement de rien de naturel.
Question : h quoi peut bien se montrer dans la texture du langage son irréductibilité foncière au naturalisme ?
Et le langage philosophique ? Ce qu’il vise n’est pas en dehors de lui ; il se recourbe donc sur soi ; attentif à une sorte de révélation incessante, au plus près de mon être, source de mon être, qu’il voudrait capter sans médiation, mais dont il est l’immédiate médiation.
Peut-être philosopher est-il l’inlassable endurance de l’absence de fondement, ou néant, qui se mue toujours en stupeur devant la présence de ce qui est ; expérience du néant qui se rejette toujours déjà à l’être ; qui devient en quelque sorte homme-aux-prises-avec-1’être. Philosopher doit demeurer fidèle au questionnement sans repos de cette origine, qui parle comme étonne-ment foncier devant ce qui est.
L’homme est philosophique; c’est dire qu’il est philosophé par le passage au travers de son être de ce jaillissement dont la trace va s’appeler tout de suite philosophie, — trace œuvre. La source se cache dans son propre flux ; elle disparaît dans la fécondité de son sourdre. Penser c’est consentir à ce désir, qui nous constitue, de remémorer le sourdre indicible ; c’est comme tenter de se convertir à la nuit d’où sort toute aube, et que les yeux, qui sont faits pour le lumineux, ne peuvent voir — tentative quasi suicidaire de gagner sur cette dérobade de l’originel pour le pressentir, recul de dos au plus près du foyer de notre être qui est abîme, perte d’être.
Mystique du visible ! Etre favorisé à l’égard du monde de ces très saintes visions dont les visionnaires nous ont rapporté qu’en elles ils ne voyaient plus rien, passant par-dessus le monde. Secoué par celte contradiction.
Car nous lisons distraitement ; ce que nous aimons c’est l’acte de naissance des paroles sous nos yeux, quand elles zèbrent, évanouies déjà, notre nuit.
La plus belle lecture vaut-elle la plus tremblotante de nos illuminations ? Nous écrivons parce que nous ne savons pas comprendre. Nous exigeons du monde ses éclairs. Il se révèle lui-même, car c’est encore de lui que provient la lumière qui le traverse, par où il se donne en spectacle. Il ne cesse de recommencer à naître pour nous ; il se reforme sous nos yeux, célébrant la liturgie de ses épiphanies pour quelques fidèles. Moments où paraît ce qu’il veut dire : il n’y a qu’à lire et l’éclair entoptique aveugle encore notre mémoire refermée. Profonde rêverie. Peut-être alors le juste récit est-il celui qui ne prétend pas nous livrer une peinture sincère, mais qui prend son parti plutôt, de connivence même avec l’inévitable déception du lecteur, de l’insuffisance de l’œuvre à combler un autre, et regagne ainsi notre attention.
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