Les pas de Paul Valéry, chantés par James Ollivier


Les pas de Paul Valéry, chantés par James Ollivier

Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.

Personne pure, ombre divine,
Qu’ils sont doux, tes pas retenus !
Dieux !… tous les dons que je devine
Viennent à moi sur ces pieds nus !

Si, de tes lèvres avancées,
Tu prépares pour l’apaiser,
A l’habitant de mes pensées
La nourriture d’un baiser,

Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d’être et de n’être pas,
Car j’ai vécu de vous attendre,
Et mon coeur n’était que vos pas.

Paul Valéry

L’UN DIT


L’UN DIT

Il n’en de meurt pas moins vrai

que des idées demeurent plus sûrement à côté que fondées

Un peu comme un été qui reste embourbé dans ses lises

une semaine d’artifice mouillé à tirer

sans que ça me dit.

Niala-Loisobleu – 12 Juillet 2021

TOUJOURS UN PEU AILLEURS


TOUJOURS UN PEU AILLEURS

Détestable l’image, imparfaite voisine
De corps anéantis, de sombres canots dans
Une mer adossée à cette chamoisine
Absorbant de ses plis l’écume de nos dents.

Un tesson de bouteille est mon drap ; Je naufrage
Comme un froid lit de fer sur des plages de lin.
Quelle mère oubliée achèvera l’ouvrage
Au coton de l’azur où mon être orphelin

Va de fil en aiguille… Immaculée lumière,
Les néons sont un cloitre égale à ce fado
Qui m’irise le corps de béantes ornières
Où tombent mes os comme un jeu de mikado.

Une mer de silence et des arêtes vives
Tranchent le cou des mots et des choses aussi
Amères que les dents de cruelles convives
Mordent mes lèvres aux morsures du souci.

L’amertume du soir qui sommeille, tranquille,
Berce le hamac des longues après-midis
Somnambules au bras d’une calme presqu’ile
Tenant à presque rien dans mon être affadi.

Villar Garcia Célédonio

Extrait de:  Les poètes des jonquilles (Edilivre)

LA PHILOSOPHIE PAR JACQUES PRÉVERT


LA PHILOSOPHIE PAR JACQUES PRÉVERT

À propos de Hegel.

« Jacques d’Hondt, qui a écrit deux livres remarquables sur la philosophie de Hegel, vient d’en publier deux autres qui constituent une sorte d’enquête sur sa vie, ses
amitiés, ses lectures, sur ses « fréquentations « , au sens complet du terme : Hegel secret et Hegel en son temps. // ne cherche aucunement â expliquer, mais â éclairer
ses œuvres par son existence. Hegel a souffert d’une grande injustice. On a vu en lui le type du professeur, du fonctionnaire discipliné, l’admirateur sans réserve de l’État
prussien. Avec autant de perspicacité que d’érudition d’Hondt fait connaître l’homme anxieux, le citoyen rétif, l’ami des persécutés. Certes, quand il s’agit d’un
philosophe, on ne saurait se fier à l’adage : dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es! Mais en changeant l’éclairage sur l’homme, on éclaire aussi différemment
l’œuvre. La  » vie cachée  » de Hegel fut celle d’un libéral fiché par la police. Il a dialogué avec les girondins français, les illuminés allemands et les
francs-maçons internationalistes. Sans vouloir en tirer plus qu’il ne convient, l’auteur montre que la Phénoménologie retrace un itinéraire de la conscience qui rappelle les
séances d’initiation maçonnique, un parcours de néophyte dans la loge théâtralement aménagée – comparaison qui est de Hegel lui-même.  » Raison et
liberté restent notre mot d’ordre, et notre point de ralliement l’Église universelle « , écrivait-il à Schelling. Toute la pensée hégélienne, jusque dans sa
maturité, enfonce des racines nombreuses et vigoureuses dans la Révolution française.

Tel n’est aucunement l’objet de l’ouvrage dense et clair de Châtelet. En moins de 200 pages, il réussit la gageure de nous faire participer à la construction comprékensive
du système hégélien.

La conscience se faisant esprit, c’est la Phénoménologie.

L’esprit enfin s’exprime essentiellement dans la création artistique, la vie religieuse et la réflexion philosophique. L’art est son premier moment. Cest l’esprit dans son expression
sensible, donnant des idées les plus élevées une représentation concrète qui nous les rend accessibles. La religion est la vérité de l’art. Le devenir des
religions est le devenir même de l’esprit en son immédiateté. La mutation décisive s’opère lorsqu’on passe des religions déterminées,  » ethniques « , au
christianisme. Avec l’incarnation, l’opposition abstraite de la finitude et de l’infini s’abolit. La philosophie est la vérité de la religion comme la religion est la vérité
de l’art. Toutes les productions humaines sont ainsi situées, rendues intelligibles, transparentes. La philosophie, d’ailleurs, n’a pu se réaliser comme savoir absolu,
c’est-à-dire prendre pleine conscience d’elle-même comme dit de l’esprit qu’au moment où l’esprit se réalise objectivement, si l’on peut dire. Cette réalisation c’est
l’État. Certes l’État moderne, napoléonien ou prussien, n’est pas encore l’État mondial qui clôt l’histoire. L’État universel est à venir. Mais on
connaît son essence, ce qui permet â la philosophie de s’achever. Avec la fondation de l’État, dit Châtelet, le savoir absolu sait de quoi au fond il est savoir : de la
formation de l’humanité par ellemême, du cheminement dramatique de l’esprit se construisant dans le fracas des guerres et les tragédies quotidiennes du travail. L’État
moderne achève l’histoire universelle comme la science conclut la pensée. »

Ils parlent entre eux comme ils écrivent

entre les lignes

les uns ont un abîme et les autres

un trou, un mur, un fossé, une impasse.

Jacques Prévert

CRISTAL DE VIVRE PAR ACHILLE CHAVÊE


CRISTAL DE VIVRE PAR ACHILLE CHAVÊE

J’aurais voulu écrire un livre

sur le bonheur de vivre

où la joie

éclatait en explosions successives

où le matin

était l’angoisse heureuse d’être

où le crépuscule du soir

était un apaisant baiser de l’inconnu

j’aurais voulu

être mangé comme un fruit de lumière

être bu comme une tisane de bonté

j’aurais voulu vous présenter

le merveilleux bouquet de roses sans épines

que je n’ai pas trouvé

Du temps que j’étais milliardaire

un éléphant vêtu de noir

près de moi vint s’asseoir

en me disant pardon confrère

Du temps que j’étais souris blanche

je suis sorti de souricière

au jour perdu de ma naissance

mais je n’ai pas gagné au change

Du temps que j’étais hanneton je fus aussi dans la prison

de l’allumette et dans celle des horizons

Du temps trouvé pour être un homme

et pour penser à moi aussi

je n’ai cueilli sur l’arbre que la pomme

pleine des vers de mon souci

à
Edouard
Faucon

O nuit horrible

aurore horrible

soleil horrible

mémoire horrible

ô dérisoire identité

universelle vacherie

Et si le
Jésus-Christ est
Dieu

tant mieux

et mieux vaut lui qu’un autre

crocodile spirituel

Vous le voyez

j’ai quelquefois la connerie de croire

en des instants d’immense lassitude

que je me ferais bien

à sa mâchoire

ainsi qu’un très petit oiseau du
Nil

Fusillez-moi je l’autorise

Et ne pas faire le dresseur de puces intellectuelles

et ne pas oublier lorsque je mange que mon petit chien me regarde

et penser quand je fais l’amour que c’est acte de dieu

et dévorer le monde en affame de vérité

à
Armand
Simon

N’importe quel homme peut bien m’assassiner

au tout premier tournant venu

et je dirai

adieu veaux vaches cochons couvées

très calmement

ainsi que se prononce

le mot dormir

dormir dans la voiture du néant

traînée

par quatre sauterelles sans mémoire

chacun sachant

ce que parler veut dire

Douce maman soyez heureuse auprès de
Dieu

ne pensez plus à moi

je vous en prie

oubliez-moi dans l’inconnu

dans
Pinescamotable aventure de vivre

dans son atrocité

autorisez que s’accomplissent

les derniers pas d’irréparable

à
Paul
Michel

Avoir tiré des dizaines de fois

à boulets rouges sur son âme

son cœur

et progresser

avec l’imprudence du sage

dans les ruines de son propre destin

c’est vivre

c’est modeler dans l’invisible

la matière indissoluble de son noyau

c’est graver

dans la muraille d’ombre

les traits secrets de son dernier visage

Hommes

vous m’entourez de toutes parts

hommes

ma bonne volonté vous cerne

hommes

vous torturez les étendues

les façades de l’incidence

les oripeaux de la saison

les sédiments spirituels

hommes

je suis en vous à votre insu

je suis la belle négation

de vos maîtresses prétendues

hommes je suis toujours en vous

comme un serment de contingence

d’étonnante fidélité

d’aromatique probité

hommes

vous ne pourrez jamais m’atteindre

que dans le sang que je vous donne

à
Albert
Snchelbaut

Un jour viendra sans doute où nous serons

en communication

avec le monde des insectes

avec les termites muets

avec les aveugles fourmis

Qu’est-ce que parler humain veut dire

au fond du gouffre de la pensée !

Et je me vois très bien

buvant un bock

avec un insecte asexué

à la table effrayante de l’éternité

Insecte

je bois à ta santé

à nos bonnes santés interminables

Écrire le poème unique qui a plus d’importance

que d’être né que d’être encore en vie

Écrire le poème unique

intraduisible

de survie

l’ayant porté en soi

humainement

comme a porté Marie


Achille Chavée

DESSIN A MAIN LEVEE PAR ROBERTO SOSA


DESSIN A MAIN LEVEE PAR ROBERTO SOSA

L’homme avance dans la vie qui fait de lui une pourriture,
Je dessine à main levée
L’ample pâleur de l’assassiné
Et je l’enferme dans l’infini.

J’ai décidé de construire
doucement
mortellement
Avec toutes mes chansons
Un pont sans fin à la dignité
De sorte que,
Un par un,
Les humiliés de la terre puissent passer.

Roberto Sosa

UNE ARÊTE DANS LA GORGE PEUT ÉVIDER LA VOIX PAR ROBERTO JUARROZ


UNE ARÊTE DANS LA GORGE PEUT ÉVIDER LA VOIX PAR ROBERTO JUARROZ

Une arête dans la gorge
peut évider la voix.

Mais la voix vide parle aussi.
Seule la voix vide
peut dire le saut immobile
vers nulle part,
le texte sans paroles,
les trous de l’histoire,
la crise de la rose,
le rêve de n’être personne,
l’amour le plus désert,
les cieux abolis,
les fêtes de l’abîme,
la conque brisée.

Seule la voix vide
peut parler du vide.
Ou de son ombre claire.

Roberto Juarroz

Extrait de:  1990, Onzième Poésie Verticale, (Lettres Vives)

TEMPS PERDU – MARCEL PROUST, ROBERTO KUNSLER, SERGIO CAMMARIERE, TEMPO PERDUTO (chanson)


Albergo del Tempo Perduto, Bagolino (province de Brescia, Lombardie, Italie), 2 juillet 2021
Albergo del Tempo Perduto, Bagolino (province de Brescia, Lombardie, Italie), 2 juillet 2021.

………

Je venais de comprendre pourquoi le duc de Guermantes, dont j’avais admiré, en le regardant assis sur une chaise, combien il avait peu vieilli bien qu’il eût tellement plus d’années que moi au-dessous de lui, dès qu’il s’était levé et avait voulu se tenir debout, avait vacillé sur des jambes flageolantes comme celles de ces vieux archevêques sur lesquels il n’y a de solide que leur croix métallique et vers lesquels s’empressent les jeunes séminaristes, et ne s’était avancé qu’en tremblant comme une feuille sur le sommet peu praticable de quatre-vingt-trois années, comme si les hommes étaient juchés sur de vivantes échasses grandissant sans cesse, parfois plus hautes que des clochers, finissant par leur rendre la marche difficile et périlleuse, et d’où tout d’un coup ils tombent. Je m’effrayais que les miennes fussent déjà si hautes sous mes pas, il ne me semblait pas que j’aurais encore la force de maintenir longtemps attaché à moi ce passé qui descendait déjà si loin, et que je portais si douloureusement en moi ! Si du moins il m’était laissé assez de temps pour accomplir mon œuvre, je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce Temps dont l’idée s’imposait à moi avec tant de force aujourd’hui, et j’y décrirais les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux, comme occupant dans le Temps une place autrement considérable que celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place, au contraire, prolongée sans mesure, puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants, plongés dans les années, à des époques vécues par eux, si distantes — entre lesquelles tant de jours sont venus se placer — dans le Temps.


Marcel Proust (1871-1922). Le temps retrouvé

, 7e partie de À la recherche du temps perdu (1927, première publication).

………

Sergio Cammariere • Tempo perduto. Roberto Kunstler, paroles ; Sergio Cammariere, musique.
Sergio Cammariere, chant & piano ; autres instrumentistes non identifiés.
Vidéo : Manetti Bros. (Marco Manetti & Antonio Manetti), réalisation. Rome, avril 1998.

………

« L’ETREINTE BLEUE »- NIALA 2021 – ACRYLIQUE S/TOILE 65X54


« L’ETREINTE BLEUE »

NIALA

2021

ACRYLIQUE S/TOILE 65X54

FACILE EST BIEN PAR PAUL ELUARD

Facile est beau sous tes paupières
Comme l’assemblée du plaisir
Danse et la suite

J’ai dit la fièvre

Le meilleur argument du feu
Que tu sois pâle et lumineuse

Mille attitudes profitables

Mille étreintes défaites

Répétées vont s’efïaçant

Tu t’obscurcis tu te dévoiles

Un masque tu l’apprivoises

Il te ressemble vivement

Et tu n’en parais que mieux nue

Nue dans l’ombre et nue éblouie
Comme un ciel frissonnant d’éclairs
Tu te livres à toi-même
Pour te livrer aux autres.

Nous avons fait la nuit je tiens ta main je veille

Je te soutiens de toutes mes forces

Je grave sur un roc l’étoile de tes forces

Sillons profonds où la bonté de ton corps germera

Je me répète ta voix cachée ta voix publique

Je ris encore de l’orgueilleuse

Que tu traites comme une mendiante

Des fous que tu respectes des simples où tu te baignes

Et dans ma tête qui se met doucement d’accord avec

la tienne avec la nuit
Je m’émerveille de l’inconnue que tu deviens
Une inconnue semblable à toi semblable à tout ce

que j’aime
Qui est toujours nouveau.

Paul Eluard