La vérité du drame est dans ce pur espace qui règne entre la stance heureuse et l'abîme qu'elle côtoie : cet inapaisement total, ou cette ambiguïté suprême. Saint-john Perse
Un enfant marche en rêvant son rêve le poursuit en
souriant Pas un rêve de plus tard quand je serai grand non
un rêve de tout de suite marrant proche et vivant Et l’enfant glisse et tombe et son rêve se brise et l’enfant
s’éloigne en boitant laissant sur le trottoir une
petite flaque de sang Arrive alors le vieux colonial que tout le monde encore
appelle le Commandant Figé devant la flaque il vitupère ostensiblement Osang sang d’enfant sang perdu
et inutilement répandu tu ne devrais couler qu’à ton heure et pour le salut de l’Empire Mais son sang à lui se fâche son sang aigri délavé desséché blanchi sous le harnais
Et
passant réglementairement par la voie hérarchique artérielle sclérosée et tricolorisée
lui donne un mauvais goût avant de s’abîmer
définitivement
La terre tourne brutalement et le rebord du trottoir où s’étale encore la petite flaque de sang arrive exactement à la hauteur de la tête du Commandant
Un monsieur qui sans aucun doute est quelqu’un survient bientôt avec quelques plaques de verre et à son tour se penohe sur le trottoir mais très délicatement
Un peu plus tard devant un public de choix il démontre amphithéâtralement l’éternelle beauté de la race qui permet à un vieux militaire âgé de soixante-neuf ans de rendre son âme à Dieu en ne versant en fin de compte qu’un peu de sang en tout semblable et ceci démontré scientifiquement à celui d’un petit enfant
Alors dans un inoubliable et chaleureux élan de légitime fierté congratulatoire tout le monde ému souriant pleurant s’embrassant s’applaudissant se dresse debout comme un seul homme en entonnant Allons enfants
Et comme un seul homme lui aussi un homme seul est resté assis
un garçon de laboratoire venu là par désœuvrement
Il est immédiatement et unanimement montré du doigt et foudroyé du regard
Excusez-moi je sommeillais
la guerre moi je trouve cela d’un ennui mortel
alors vous comprenez
Mais ne vous gênez pas
poursuivez vos ébats
allez allez
allez enfants marchez marchez
qu’un sang impur abreuve vos sillons et que vos trompettes de Jéricho par la même et grande occasion renversent la muraille du son
Enfin pardonnez-moi d’avoir troublé innocemment vos grandes effusions de sang
Et comme il est jeté dehors ignominieusement
Dehors
la guerre et la mort ont beau se rappeler à son meilleur souvenir
dehors et déjà comme tous les jours
il court à son rendez-vous d’amour
Pour lui
le sang c’est toujours
l’amant de cœur de la vie
Aussi vrai qu’il y a une barrique de vin rouge dans
l’arrière-boutique de la lune Aussi vrai qu’il y a une carafe d’eau fraîche à la
terrasse du soleil Aussi vrai qu’il y a une fanfare de poissons dans
chaque vague de la mer
Aussi vrai
que la fille inquiète et debout devant le calendrier
La pensée humaine dans Fleurs et couronnes Après la Seconde Guerre mondiale beaucoup de personnes se sont demandées comment la destruction et la brutalité de la guerre étaient arrivées. Des pays entiers étaient détruits, des familles étaient désunies, et des millions de juifs étaient morts. Dans le poème Fleurs et couronnes, il s’agit de la réponse de Prévert à cette question. Il déclare que le problème principal dans notre monde est que l’homme n’a pas l’esprit critique. La description des fleurs et des hommes dans la boue sert à exprimer cette idée. Dans les premiers trente vers du poème, Prévert utilise les fleurs pour décrire comment l’homme traite sa capacité de pensée. Il commence par s’adresser à « Homme », l’humanité. « Tu as regardé la plus triste la plus morne des fleurs de la terre… Tu l’as appelé Pensée. » continue Prévert. « Pensée » est écrit avec des lettres majuscules parce que le mot ne représente pas seulement une fleur mais aussi la capacité humaine de penser. C’est une qualité dont l’homme est très fier et il se félicite de pouvoir le faire : « Pensée / C’était comme on dit bien observé / Bien pensé. » Lorsque les vers sur les fleurs continuent, on voit les défauts de l’homme qui pense et comment il le fait. L’homme s’est presque inextricablement attaché aux idées dangereuses qui ne tiennent pas sous une analyse rigoureuse. Elles sont les « sales fleurs qui ne vivent ni se ne se fanent jamais. » Ces fleurs qui s’appellent « immortelles » sont les idées défectueuses qui existent toujours dans la société : par exemple, le racisme, la xénophobie, et la haine des personnes différentes. Elles ne vivent pas parce qu’elles manquent de validité mais elles ne se fanent pas parce qu’elles ne disparaissent jamais. Cette contradiction montre comment elles persistent pour toujours. Prévert déteste ce fait et répond avec un sarcasme amer : « C’était bien fait pour elles… ». L’homme décrit par Prévert manque totalement d’esprit critique. Sa manière de penser est la même que sa manière de donner des noms aux fleurs : il se préoccupe de se « [faire] plaisir ». Quelques fois, ses pensées sont simplement superficielles et peu importantes, comme quand il s’occupe de nommer les fleurs : «Mais le lilas tu l’as appelé lilas / Lilas c’était tout à fait ça / Lilas…Lilas ». Ces mécanismes de la pensée sont vraiment superficiels et quand on lit ces vers et les répétitions du mot « lilas » on se moque de l’homme – il est dépeint comme un bouffon. Pour l’homme, les idées sont comme les femmes : il en veut des belles. La plupart du temps l’idiotie de cette pensée est anodine, mais d’autres fois elle est dangereuse. L’homme peut ignorer la raison et accepter des idées attirantes et horribles, les « immortelles », sans vraiment examiner leur validité. A l’époque où Prévert a écrit ce poème il venait de connaître les idéologies populaires pendant les années trente et quarante comme l’antisémitisme. Blâmer les juifs pour la dépression économique et d’autres problèmes en Europe était facile et commode (une belle idée) mais ce n’était pas soutenu par l’évidence. Pourquoi est-ce que l’homme n’a pas d’esprit critique ? Prévert donne la réponse dans les prochains vers : l’avoir est difficile et ne lui convient pas. Pour Prévert, l’esprit critique a la possibilité de sauver l’humanité des idées destructrices. C’est la fleur « la plus grande la plus belle / Celle qui pousse toute droite sur le fumier de la misère ». L’homme appelle cette fleur « soleil » et « les savants [l’]appellent Hélianthe ». Ces noms expriment les deux aspects de cette fleur. Elle est jaune comme le soleil – une source de lumière et de l’espoir qui chasse le noir et le mal, une force « vivante » et « brillante ». Elle est quelque chose d’énormément bon qui surgit de quelque chose de très mauvais et de répugnant : le fumier de la misère. Le vers suivant a un double sens qui introduit l’autre aspect de cette fleur : « Celle qui se dresse à côté des vieux ressorts rouillés. » « Se dresser » peut signifier s’opposer contre quelque chose d’injuste et le mot « ressort » peut signifier la force morale. Alors, la fleur sert à représenter une bonne force humaine. Mais aussi, ce vers a une interprétation beaucoup moins favorable : approcher cette bonne force n’est pas agréable parce que les obstacles autour d’elle qu’on doit surmonter ne sont pas beaux. La force morale de l’homme est « rouillé[e] », dégradée. Dans ce vers et les prochains, Prévert transmet l’idée du caractère désagréable de l’esprit critique : Celle qui se dresse à côté des vieux ressorts rouillésÀ côté des vieux chiens mouillésÀ côté des vieux matelas éventrésÀ côté des baraques de planches où vivent les sous-alimentés Dans ce passage, on écoute et voit une image de laideur qui fait que l’homme soit mal à l’aise. L’allitération d’une consonne discordante, le r, dans « ressort rouillés » donne une idée de dureté. La répétition de la phrase « à côté des » suivi par des choses laides et la rime à la fin de chaque vers renforcent comment atteindre l’idéal de l’analyse rigoureuse qui est très pénible pour l’homme. Et cela est le vrai problème de l’homme : pour avoir l’esprit critique et s’approcher de la vérité, l’homme doit faire un choix très difficile. Il doit se débarrasser de ces conceptions simplistes du monde et s’efforcer de penser pour lui-même aux questions plus importantes que comment on doit appeler une fleur. Un petit groupe de personnes, « les savants », prend la décision difficile de s’efforcer d’achever cet idéal. Le fait qu’ils appellent la fleur jaune Hélianthe indique la distinction entre eux et l’homme. Pendant qu’ils poursuivent le raisonnement rigoureux, l’homme l’évite. Pour l’homme cette fleur s’appelle « soleil », une force puissante, une source de lumière qu’on ne regarde pas. C’est-à-dire que l’homme reconnaît les bénéfices de cette fleur, mais il la traite comme quelque chose de trop pénible à regarder. Prévert donne une critique puissante de cette attitude : Toi tu l’as appelée soleil…Soleil…Hélas ! hélas ! hélas ! et beaucoup de fois hélas !Qui regarde le soleil hein ?Qui regarde le soleil ?Personne ne regarde plus le soleil Dans ce passage, il commence par parler à l’homme comme on parlerait à un enfant qui a fait un acte vraiment imprudent sans penser. Il est fâché et découragé par les actions de l’homme. Dans le denier vers la colère finit et il existe un sentiment de résignation : Prévert répond à sa question de rhétorique. Il comprend que l’homme, comme un enfant obstiné, n’a aucune intention de changer son attitude. L’homme, alors, continue de s’attacher aux mauvaises idées. En continuant, Prévert tourne son attention de l’homme à un groupe d’hommes, les « hommes intelligents ». Ce sont les personnes qui sont faites pour avoir de l’esprit critique mais, contrairement aux savants, ne l’ont pas. Au lieu d’utiliser leur intellect, ils portent des idées immortelles dans leurs têtes comme « une fleur cancéreuse tubéreuse et méticuleuse à leur boutonnière ». Ces adjectifs créent une image des immortelles qui attaquent et vainquent les têtes humaines comme un cancer le ferait – méthodiquement et entièrement. Les hommes intelligents se persuadent qu’ils ont l’esprit critique mais ils ne l’ont pas vraiment. : « Ils se promènent en regardant par terre / Et ils pensent au ciel ». Ils imaginent qu’ils prennent le bien du ciel mais ils prennent réellement les sales idées immortelles. Leur pensée est vide et Prévert écrit d’un ton dédaigneux : « Ils pensent…Ils pensent…ils n’arrêtent pas de penser… ». Ces hommes se baignent dans le mal de leurs simples conceptions et des idées immortelles. Elles sont comme la boue qui s’accroche à eux et d’où ils ne peuvent pas s’échapper : « Et ils marchent dans la boue des souvenirs dans la boue des regrets. » Ils se sont enlisés « dans les marécages du passé » d’où viennent les idées comme blâmer les juifs pour les difficultés du monde. Quand ces hommes avancent, ils ne le font pas vite mais « à grande peine ». La poésie de Prévert décrit de façon très vivante cette avance : « Et ils se traînent…ils traînent leurs chaînes / Et ils traînent les pieds au pas cadencé… » La répétition du mot « traînent » et les rimes entre « traînent » et « chaînes » et « pieds » et « cadencé » donnent une impression de mouvement lent et méthodique. Les hommes ne bougent pas vite parce qu’ils sont encore enchaînés aux idées du passé. Ils habitent leur propre ciel, « leurs champs-élysées », où ils croient aux idées immortelles. Ces idées sont « la chanson mortuaire … [qu’] ils chantent à tue-tête », comme les idéologies qui recommandent de tuer les juifs. Mais il existe une contradiction là : ces hommes croient au raisonnement qu’on doit tuer les juifs parce qu’ils sont la cause des difficultés, mais ils ne veulent pas se débarrasser de leurs propres idées mortes. Ils exaltent leur propre capacité de penser – c’est « la fleur sacrée…La pensée ». Cette fleur est vraiment en mauvaise condition : « La sale maigre petite fleur / La fleur malade / La fleur aigre / La fleur toujours fanée ». Ils adorent le fait qu’ils peuvent raisonner mais ils ne reconnaissent pas qu’ils n’ont pas vraiment l’esprit critique. En conclusion, Prévert utilise la métaphore de la fleur pour donner un aperçu de la pensée humaine. Ce n’est pas une belle description : l’homme choisit la piste la plus facile dans la vie. Il ne soumet pas les idées qu’il écoute à une analyse rigoureuse. Au lieu de faire cela, presque tous, même les intelligents, choisissent les idées les plus attirantes sans vraiment considérer leurs mérites. Le seul rayon d’espoir est que les intelligents – les personnes qui peuvent peut-être convaincre les autres de changer d’avis – avancent peu à peu, « à grand-peine. » Avec de la chance, un jour ils arriveront à pouvoir finalement abandonner les immortelles.
« Jacques d’Hondt, qui a écrit deux livres remarquables sur la philosophie de Hegel, vient d’en publier deux autres qui constituent une sorte d’enquête sur sa vie, ses amitiés, ses lectures, sur ses « fréquentations « , au sens complet du terme : Hegel secret et Hegel en son temps. // ne cherche aucunement â expliquer, mais â éclairer ses œuvres par son existence. Hegel a souffert d’une grande injustice. On a vu en lui le type du professeur, du fonctionnaire discipliné, l’admirateur sans réserve de l’État prussien. Avec autant de perspicacité que d’érudition d’Hondt fait connaître l’homme anxieux, le citoyen rétif, l’ami des persécutés. Certes, quand il s’agit d’un philosophe, on ne saurait se fier à l’adage : dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es! Mais en changeant l’éclairage sur l’homme, on éclaire aussi différemment l’œuvre. La » vie cachée » de Hegel fut celle d’un libéral fiché par la police. Il a dialogué avec les girondins français, les illuminés allemands et les francs-maçons internationalistes. Sans vouloir en tirer plus qu’il ne convient, l’auteur montre que la Phénoménologie retrace un itinéraire de la conscience qui rappelle les séances d’initiation maçonnique, un parcours de néophyte dans la loge théâtralement aménagée – comparaison qui est de Hegel lui-même. » Raison et liberté restent notre mot d’ordre, et notre point de ralliement l’Église universelle « , écrivait-il à Schelling. Toute la pensée hégélienne, jusque dans sa maturité, enfonce des racines nombreuses et vigoureuses dans la Révolution française.
Tel n’est aucunement l’objet de l’ouvrage dense et clair de Châtelet. En moins de 200 pages, il réussit la gageure de nous faire participer à la construction comprékensive du système hégélien.
La conscience se faisant esprit, c’est la Phénoménologie.
L’esprit enfin s’exprime essentiellement dans la création artistique, la vie religieuse et la réflexion philosophique. L’art est son premier moment. Cest l’esprit dans son expression sensible, donnant des idées les plus élevées une représentation concrète qui nous les rend accessibles. La religion est la vérité de l’art. Le devenir des religions est le devenir même de l’esprit en son immédiateté. La mutation décisive s’opère lorsqu’on passe des religions déterminées, » ethniques « , au christianisme. Avec l’incarnation, l’opposition abstraite de la finitude et de l’infini s’abolit. La philosophie est la vérité de la religion comme la religion est la vérité de l’art. Toutes les productions humaines sont ainsi situées, rendues intelligibles, transparentes. La philosophie, d’ailleurs, n’a pu se réaliser comme savoir absolu, c’est-à-dire prendre pleine conscience d’elle-même comme dit de l’esprit qu’au moment où l’esprit se réalise objectivement, si l’on peut dire. Cette réalisation c’est l’État. Certes l’État moderne, napoléonien ou prussien, n’est pas encore l’État mondial qui clôt l’histoire. L’État universel est à venir. Mais on connaît son essence, ce qui permet â la philosophie de s’achever. Avec la fondation de l’État, dit Châtelet, le savoir absolu sait de quoi au fond il est savoir : de la formation de l’humanité par ellemême, du cheminement dramatique de l’esprit se construisant dans le fracas des guerres et les tragédies quotidiennes du travail. L’État moderne achève l’histoire universelle comme la science conclut la pensée. »
Je peux bien le dire maintenant, tout s’efface avec le temps.
C’était si simple, vraiment.
J’étais allé passer la soirée chez des amis mais il y avait beaucoup de monde et je m’ennuyais. A cette époque j’étais un peu triste et j’avais facilement mal à la tête.
Cette atmosphère de fête m’irritait et me fatiguait. Je pris congé. La maîtresse de maison me prévint que la minuterie était détraquée et que l’ascenseur était en panne lui aussi.
— Je peux vous faire un peu de lumière, attendez.
— De la lumière, vous plaisantez, lui dis-je, je suis
comme les chats, moi, je vois clair la nuit.
— Vous entendez, dit-elle à ses amis, il est comme les
chats, c’est merveilleux, il voit clair la nuit. Pourquoi avais-je dit cela, une façon de parler, une
phrase polie et qui se voulait spirituelle, dégagée. Je commençais à descendre péniblement les premières
marches de l’escalier et les petites barres de cuivre du tapis faisaient un bruit curieux sous mes pas qui glissaient.
J’étais dans une si noire obscurité que j’eus d’abord envie de remonter et d’appeler.
Je fouillais d’abord mes poches, mais vainement, pas d’allumettes.
Je m’assis et réfléchis, à quoi, je ne sais plus, j’attendais peut-être que quelqu’un vînt à mon secours sans, bien entendu, savoir ou deviner que j’avais besoin d’aide.
Me relevant péniblement et ne trouvant pas la rampe, je me heurtais violemment contre un mur et me mis à saigner du nez.
Cherchant dans mes poches un mouchoir, je mis enfin la main sur une boîte d’allumettes avec, fort malencontreusement, une seule allumette dedans.
Je rallumai avec d’infinies précautions et, cherchant une nouvelle fois la rampe, j’aperçus d’abord dans un miroir, sur le palier de l’étage où je m’étais arrêté, mon visage couvert de sang.
Et ce fut à nouveau l’obscurité.
Je me trouvais de plus en plus désemparé.
Soudain, étendant au hasard, à tâtons, la main, je touchai un serpent qui se mit à glisser.
Charmante soirée.
Ce serpent, c’était tout simplement la rampe que par bonheur j’avais retrouvée et qui rampait doucement sous ma main qui venait d’essuyer mon visage si stupidement ensanglanté.
Je me mis alors à rire : j’étais sauvé.
Et comme je descendais allègrement mais prudemment, je fus tout à coup renversé par quelqu’un ou quelque chose qui, à toute vitesse, lui ou elle aussi, descendait en même temps qu’une petite flamme, sans aucun doute celle d’un briquet.
Me relevant encore une fois, je marchai à nouveau dans le noir, mes deux mains devant moi.
Ces deux mains rencontrèrent le mur et le mur céda…
Ce n’était pas le mur mais une porte entrouverte.
Soudain de la musique et de la lumière venant des étages supérieurs !
Sans aucun doute des invités qui, à leur tour, descendaient et que la maîtresse de maison accompagnait, un flambeau à la main.
Vraiment, je ne savais où me mettre et ce n’était pas une façon de parler; aussi, profitant de cette porte pour me dissimuler, je pénétrai plus avant, quand tout à coup, dans la lumière qui grandissait, je découvris un corps étendu à mes pieds.
C’était le corps d’Antoinette.
Elle était là, couchée, les yeux ouverts, la gorge aussi.
Antoinette avec qui j’avais vécu si longtemps et qui, le mois dernier, m’avait abandonné.
Antoinette que j’avais suppliée, que j’avais même menacée.
Je ne pus retenir un cri.
De terreur, ce cri et de stupeur aussi.
La maîtresse de maison, les invités se précipitent, des portes s’ouvrent, d’autres lumières bientôt se mêlent à la leur, portées par d’autres locataires déshabillés, terrorisés et blêmes.
Beaucoup de temps déjà s’était écoulé depuis que j’avais pris congé et j’étais là, muet et couvert de sang, hagard comme dans les pires histoires.
Près du oorps de mon amie perdue et — en quel état — retrouvée, sur le parquet, une lame luisait comme un morceau de lune dans un ciel étoile.
Dans chaque main tremblante une lumière bougeait.
Présence inexplicable ou bien trop expliquée.
Vous voyez d’ici le procès : le pourvoi rejeté, le petit verre, le crucifix à embrasser et encore comme une lune, le couperet d’acier.
Que voulez-vous, mettez-vous à ma place. Que pouvais-je dire, que pouvais-je raconter? J’avais passé un trop mauvais quart d’heure dans les mornes ténèbres de ce noir escalier et j’avais eu la folle imprudence d’affirmer : je vois clair la nuit, moi, je suis comme les chats.
Qui m’aurait cru alors et sans me rire au nez ?
Oui, j’en suis sûr, on m’aurait ri au nez pendant de longues, de trop longues années à mon gré.
J’ai préféré me taire plutôt que d’être ridiculisé.
tombe dans l’eau de vaisselle du baquet d’un couvent
Enfin quelqu’un de propre
à qui je puis parler
dit l’eau de vaisselle
Mais au lieu de parler voilà qu’elle sanglote
et le ramoneur fait comme elle
Homme compatissant tu comprends ma douleur dit
l’eau Mais en réalité ce n’est pas à cause d’elle que le
ramoneur sanglote mais à cause de sa marmotte elle aussi enlevée par le
vent du nord
et dans un sens diamétralement opposé à celui du pauvre ramoneur
emporté par le vent du sud comme un pauvre sujet de pendule dépareillé par un déménageur qui met la bergère dans une boîte à savons et le berger dans une boîte à biscuits sans se soucier le moins du monde s’ils sont des parents des amis
ou d’inséparables amants
Petits couteaux de gel et de sel
petits tambours de grêle petits sifflets de glace petites
trompettes d’argent douce tempête de neige merveilleux mauvais temps
Tu ne peux pas t’imaginer
dit l’eau de vaisselle au ramoneur
Ici c’est tout rempli de filles de triste vie
qui ruminent toute cette vie une haineuse mort
et avec ça toujours à table
Ah mauvais coups du mauvais sort
Et ça s’appelle ma mère et ça s’appelle ma sœur
et ça n’arrête pas de mettre le couvert
et c’est toujours de mauvaise humeur
O mauvais sang et mauvais os
eau grasse chez les ogresses
voilà mon lot…
Elle dormait tout l’hiver elle souriait au printemps et je ne vous mens pas
on aurait dit vraiment
qu’elle éclatait de rire quand arrivait l’été
La plus belle la plus étonnante et la plus charmante
marmotte de la terre et de tous les temps et le premier qui me dit le oontraire… Et puis sans elle qu’est-ce que je vais foutre maintenant
J’aurais préféré geler de froid
dans la cruche cassée d’une prison
et même grelotter de fièvre dans la gorge du prisonnier
dit l’eau de vaisselle
qui n’a prêté aucune attention aux confidences du ramoneur
J’aurais mieux aimé faire tourner les moulins
j’aurais mieux aimé me lever de bonne heure le dimanche matin
et dans les grands bains douches asperger les enfants
Et j’aurais tant aimé laver de jeunes corps amoureux
dans les maisons de rendez-vous de la rue des Petits-Champs
J’aurais tant aimé me marier avec le vin rouge
j’aurais tant aimé me marier avec le vin blanc
j’aurais tant aimé…
Mais le ramoneur l’interrompt
sans même se rendre compte que c’est là faire preuve
d’un manque total d’éducation Or ça ne vaut plus la peine de respirer pour vivre autant crever la gueule ouverte
comme le chien qu’on empoisonne
avec un vieux morceau d’épongé grillée
Quand je pense que je la réveillais au milieu de l’hiver
pour lui raconter mes rêves
et qu’elle m’écoutait les yeux grands ouverts
absolument comme une personne
Et maintenant où est-elle je vous le demande
ma petite clé des songes
Peut-être avec un rémouleur un cocher de fiacre ou bien un vitrier
Ou bien qu’elle est tombée du ciel comme ça sans crier gare chez des gens affamés à jeun mal élevés et puis qu’ils l’ont fait cuire sur un réchaud à gaz et qu’ils l’ont tuée sans même lui dire au revoir
qu’ils l’ont mangée sans même savoir qui c’est
Et dire qu’on appelle ça le monde qu’on appelle ça la société
Oh je voudrais être les quatre fers du cheval
dans la gueule du cocher
ou dans le dos du rémouleur
son dernier couteau affûté
et morceau de verre brisé dans l’œil du vitrier
Et il aura bonne mine avec son œil de verre
pour faire sa tournée
le vitrier
Et à tous ça leur fera les pieds
ils avaient qu’à pas la toucher
Maintenant je suis foutu le sel est renversé
mon petit monde heureux a cessé de tourner
8an8 elle je suis plus seul
que trente-six veuves de guerre
plus désolé qu’un rat tout neuf dans une sale vieille ratière rouillée
Petits couteaux du rêve petits violons du sang Petites trompettes de glace petits ciseaux du vent Radieuse tourmente de neige magnifique mauvais temps
Et avec cela
comme si Dieu lui-même en bon directeur du Théâtre de la Nature avait décidé débonnai rement d’offrir à ses fidèles abonnés une attraction supplémentaire et de qualité voilà qu’un corbillard de première avec tous ses pompons arrive à toutes pompes funèbres et franchit la grille du couvent le cocher sur le siège les chevaux harnachés le mors d’argent aux dents
Mais toute réflexion faite
aucun miracle de la sorte
simplement la mère supérieure qui est morte
Et voilà toutes les sœurs sur le seuil de la porte en grande tenue de cimetière et en rangs d’oignons pour pleurer et la famille qui s’avance à son tour dans ses plus beaux atours crêpés
avec un certain nombre de personnalités et puis les petites gens la domesticité avec les chrysanthèmes les croix de porcelaine et les couronnes perlées
Et l’évêque à son tour sous le porche apparaît soutenu par un lieutenant de garde mobile avec un long profil de mouton arriéré et une si énorme croupe qu’on le dirait à cheval alors qu’il est à pied
Et l’évêque ne pleure qu’une seule larme mais d’une telle qualité que l’on comprend alors qu’en créant la vallée des larmes Dieu qui n’est point une bête Bavait ce qu’il faisait mais en même temps qu’il verse cette larme unique le très digne prélat tout en donnant le ton à l’affliction générale contemple à la dérobée d’un voluptueux regard de chèvre humide la croupe mouvementée de son garde du corps sanglé dans sa tunique et il avance innocemment une main frémissante avec le geste machinal et familier qu’on a pour chasser la poussière du vêtement de quelqu’un qu’on connaît Ouais
dit à voix très basse comme on fait à la messe une dame patronnesse à une autre lui parlant comme on parle à confesse La poussière a bon dos surtout qu’il pleut comme mérinos qui pisse un vrai scandale je vous dis et de la pire espèce et comme toute question mérite une réponse si vous voulez savoir ce qui se passe je vous dis qu’ils en pincent et je vous dis comme je le pense ils ont de mauvaises mœurs c’est des efféminés des équivoques des hors nature des Henri m des statues de sel des sodomes et des zigomars un vrai petit ménage de cape et d’épée et même qu’ils font les statues équestres dans le grand salon de l’évêché sans seulement se donner la peine de fermer la fenêtre l’été et dans le costume d’Adam complètement s’il vous plaît sauf le beau lieutenant qui garde ses éperons et c’est pas par pudeur mais pour corser le califourchon et l’autre l’appelle mon petit Lucifer à cheval mais lui l’évêque dans la maison tout le monde l’appelle Monseigneur Canasson
Quelle misère dit l’eau de vaisselle
Si belle tellement belle
répond le ramoneur
et quelquefois en rêve je me croyais heureux
Mais le singe du malheur s’est accroupi sur mon épaule
et il m’a planté dans le cœur la manivelle du souvenir
et je tourne ma ritournelle
la déchirante mélodie de l’ennui et de la douleur
Ça ne sert à rien dit l’eau de vaisselle
qui commence à en avoir assez
ça ne sert à rien ramoneur
de se faire du mal exprès
et puisque tu parles du malheur
regarde un peu ce que c’est
Regarde Ramoneur
si tu as encore des yeux pour voir au lieu de pour
pleurer Regarde de tous tes yeux Ramoneur des Cheminées homme de sueur et de suie de rires et de lueurs Regarde le malheur avec ses invités Le Destin a tiré la sonnette d’alarme et chacun a quitté
le train-train de la vie ordinaire pour aller tous en
chœur rendre visite à la Mort Regarde la famille en pleurs avec son long visage de
parapluie retourné
Regarde le capucin avec ses pieds terribles et l’admirable parent pauvre en demi-loques fier comme un paon poussant dans son horrible voiturette l’ar-rière-grand-père en miettes et la tête en breloque Regarde l’Héréditaire avec tous ses pieds bots Regarde l’Héritière avec ses lécheurs de museau Regarde le Salutaire avec tous ses grands coups de
chapeau Regarde Ramoneur homme de tout et de rien
et vois la grande douleur de ces hommes de bien Regarde l’Inspecteur avec le Receleur regarde le Donneur avec le Receveur regarde le Surineur avec sa croix d’Honneur regarde le Lésineur avec sa lessiveuse regarde la Blanchisseuse avec ses Salis-seurs le Professeur de Vive la France et le Grand Fronceur de sourcils le Sauveur d’apparences et le Gardeur de Sérieux Regarde le Péticheur le Confesseur le Marchand de Douleurs le Grand Directeur d’inconscience le Grand Vivisecteur de Dieu Regarde le Géniteur avec sa Séquestrée et la Demi-portion avecque sa Moitié et le Grand Cul-de-jatte de Chasse vingt et une fois palmé et l’Ancienne Sous-Maîtresse du grand 7 avec son fils à Stanislas sa fille à Bouffémont et son édredon en vison et sa pauvre petite bonne en cloque de son vieux maquereau en mou de veau Regarde Ramoneur
debout dans la gadoue tout près du Procureur rÉquarrisseur
Regarde comme il caresse du doux coup d’œil du connaisseur
le plus gras des chevaux de la voiture à morts
Et s’il hoche la tête avec attendrissement c’est parce qu’en lui-même
il pense tout bonnement
Si la bête par bonheur tout à l’heure en glissant se cassait gentiment une bonne patte du devant j’en connais un qui n’attendrait pas longtemps pour enlever l’affaire illico sur-le-champ
Et soupirant d’aise il s’imagine la ohose s’accomplis-sant d’elle-même
le plus simplement du monde
la bête qui glisse qui bute qui culbute et qui tombe et lui au téléphone sans perdre une minute et son camion qu’arrive en trombe et la bête abattue sans perdre une seconde le palan qui la hisse le camion qui démarre en quatrième vitesse et le retour à la maison les compliments de l’entourage et puis la belle ouvrage l’ébouillantage le fignolage et puisque tout est cuit passons au dépeçage proprement dit
Mais le Procureur l’entendant soupirer lui frappe sur l’épaule
pour le réconforter croyant qu’il a la mort dans l’âme à cause des fins dernières de l’homme
Allons voyons ne vous laissez pas abattre
Tout le monde y passe un jour ou l’autre mon bon ami qu’est-ce que vous voulez c’est la vie
Et il ajoute parce que c’est sa phrase préférée en pareille occasion
Mais il faut bien reconnaître qu’hélas
c’est le plus souvent les mauvais qui restent et les bons
qui s’en vont Il n’y a pas de mauvais restes répond l’Équarrisseur quand la bête est bonne tout est bon et idem pour la carne et pour la bête à cornes Mais reconnaissant dans l’assistance une personne de la plus haute importance il se précipite pour les condoléances Regarde Ramoneur dit l’eau de vaisselle cette personne importante
avec sa gabardine de deuil et sa boutonnière en ruban c’est un homme supérieur Il s’appelle Monsieur Bran
Un homme supérieur indéniablement et qui a de qui tenir puisque petit-neveu de la défunte Mère Supérieure née Scaferlati et sœur cadette de feu le lieutenant-colonel Alexis Scaferlati Supérieur également du couvent de Saint-Sauveur-les-Hurlu par Berlue Haute-Loire-Supérieure et nettoyeur de tranchées à ses derniers moments perdus pendant la grande conflagration de quatorze dix-huit bon vivant avec ça pas bigot pour un sou se mettant en quatre pour ses hommes et coupé hélas en deux en dix-sept par un obus de soixante-quinze au mois de novembre le onze funeste erreur de balistique juste un an avant l’armistice Et un homme qui s’est fait lui-même gros bagage universitaire ce qui ne gâte rien un novateur un homme qui voit de l’avant et qui va loin et naturellement comme tous les novateurs jalousé et envié critiqué attaqué diffamé et la proie d’odieuses manœuvres politiques bassement démagogiques ses détraoteurs l’accusant notamment d’avoir réalisé une fortune scandaleuse avec ses bétonneuses pendant l’occupation mais sorti la tête haute blanc comme neige du jugement
Ayant lui-même présenté sa défense avec une telle hauteur de pensée jointe à une telle élévation de sentiment qu’une interminable ovation en salua la péroraison
… Messieurs déjà avant la guerre j’étais dans le sucre dans les aciers dans les pétroles les cuirs et peaux et laines et cotons mais également et surtout j’étais dans le béton et la guerre déclarée j’ai fait comme Mac-Mahon la brèche étant ouverte messieurs j’y suis resté et à ceux qui ont le triste courage de ramasser aujourd’hui les pierres de la calomnie sur le chantier dévasté de notre sol national et héréditaire à peine cicatrisé des blessures de cette guerre affreuse et nécessaire pour oser les jeter avec une aigre frénésie contre le mur inattaquable de ma vie privée j’oppose paraphrasant si j’ose dire un homme au-dessus de tout éloge un vrai symbole vivant j’ai nommé avec le plus grand respect et entre parenthèses le général de Brabalant j’oppose disais-je un mépris de bétonnière et de tôle ondulée mais pour ceux qui comprennent parce qu’ils sont les héritiers d’une culture millénaire et non pas les ilotes d’une idéologie machinatoire et simiesque autant qu’utilitaire je me contenterai d’évoquer ici également respectueusement la présence historique et symbolique d’un homme qui fut comme moi toute proportion nonobstant gardée attaqué vilipendé dénigré bassement lui aussi en son temps Je veux parler de Monsieur Thiers et rappeler très simplement les très simples paroles prononcées par ce grand homme d’État alors qu’il posait lui-même en personne et en soixante et onze la première pierre du Mur des Fédérés Paris ne se détruit pas en huit jours quand le Bâtiment va tout va et quand il ne va pas il faut le faire aller Voilà mon crime Messieurs quand aux heures sombres de la défaite beaucoup d’entre nous et parmi les meilleurs car je n’incrimine personne se laissaient envahir par les fallacieuses lames de fond de l’invasion et de l’adversité j’ai oompris du fond du cœur que le Bâtiment était en danger alors Fluctuât messieurs et Nec mergitur j’ai pris la barre en main et je l’ai fait aller et j’ajouterai pour répondre à mes dénigrateurs qu’on ne bâtit pas un mur avec des préjugés surtout au bord de l’Atlantique face à face avec les éléments déchaînés… Porté en triomphe sur-le-champ radiodiffusé aux flambeaux monté en exemple et montré en épingle aux actualités nommé par la suite grand Bétonnier du bord de la mer honoraire et développant chaque jour le vaste réseau de ses prodigieuses activités balnéaires industrielles synthétiques et fiduciaires il est aujourd’hui à la tête du Bran Trust qui porte son nom et qui groupe dans ie monde entier toutes les entreprises de Merde Préfabriquée destinée à remplacer dans le plus bref délai les ersatz de poussière de sciure de simili contreplaqué et les culs et tessons de bouteille piles entrant jusqu’alors avec les poudres de raclures de guano façon maïs dévitalisé et les viscères de chien contingentés et désodorisés dans la composition des Phospharines d’après-guerre employées rationnellement dans la fabrication du Pain
Et regarde Ramoneur de mon coeur comme cet homme n’est pas fier et surtout c’est quelqu’un qui entre déjà tout vivant dans l’Histoire grâce à son impérissable slogan
Bon comme le Bon Pain Bran
Vois comme il ne dédaigne pas de mettre lui-même la main à la pâte et comme il profite de la circonstance pour s’assurer de nouveaux débouchés parmi les nombreuses familles et personnalités venues aux funérailles de la femme au grand cœur morte en odeur de sainteté glissant avec une discrète insistance des petits sachets d’échantillon de Bran sélectionné dans la main moite de la Condoléance venue pour le condoléer
Et chaque sachet est enveloppé dans une feuille volante et ronéotypée reproduisant les principaux passages de sa fameuse allocution au grand Congrès International du Bran Trust chez Dupont de Nemours dans la grande salle du fond là où le grand Dupont accoudé sans façon à son comptoir d’acier reçoit son aimable et fidèle clientèle avec une inlassable générosité.
Un canon c’est ma tournée
une Tournée générale une grande Tournée mondiale
encore un canon pour un général
encore un canon pour un amiral
encore un canon pour la Société…
Mais le ramoneur de tout cela s’en fout éperdument
Il est arrivé là au beau milieu de cet enterrement
comme un cheveu de folle sur la soupe d’un mourant
Petits tambours de gTêle petits sifflets d’argent petites épines de glace de la Rose des Vents
Et bientôt le voilà errant dans la Ville Lumière et dirigeant ses pas vers la Porte des Lilas
Elle est peut-être derrière cette porte au nom si joli celle qu’il appelait Printemps de l’Hiver de ma vie
Rue de la Roquette
Là où il y un square collé au mur d’une prison et fusillé chaque jour par la mélancolie
Une fillette le regarde passer et lui sourit
Les ramoneurs portent bonheur toute petite on me l’a dit
Trop ébloui pour dire merci
la fleur de ce sourire il l’emporte avec lui
et longeant une rue longeant elle aussi la prison il lève
machinalement la tête pour connaître son nom Cette rue s’appelle la rue Merlin et comme ce nom ne lui dit rien
il ne répond rien à ce nom
Et c’est pourtant celui de l’enchanteur Merlin qui donna son nom à la Merline ce petit orgue portatif qui serinait jadis aux merles par trop rustiques les plus difficultueux accords du délicat système métrique de la musique académique
et qui généreusement plus tard fit gracieusement don aux tueurs des abattoirs du Merlin son marteau magique
Et comme le ramoneur poursuit son chemin avec entre les lèvres la fleur de la jeunesse couleur de cri du cœur il ne peut voir derrière lui l’ombre de l’enchanteur qui pas à pas le suit ulcérée et déçue de n’avoir réveillé aucun souvenir notoire glorieux ou exaltant dans l’ingrate mémoire de ce passant indifférent
En sourdine la Merline de l’ombre a l’air de jouer un petit air de soleil et de fête
Le ramoneur ralentit le pas
Ingénument il croit que c’est la fillette de la Petite-Roquette qui court après lui et qui lui pose doucement sur l’oreille sur son oreille tout endeuillée de chagrin et de suie
les cerises du printemps
signe d’espoir tout neuf
signe de gai oubli
Mais l’ombre de l’enchanteur rompant le charme enfantin file un grand coup de merlin sur la tête du passant frappé à l’endroit même où sa peine d’amour s’endormait en rêvant comme un chagrin d’enfant s’enfuit en chantonnant
Demande le temps au baromètre
ne frappe pae chez l’horloger
autant demander au mouchard
l’heure du plaisir pour le routier
Sur notre pauvre cadran salaire
l’ombre du profit s’est vautrée
mais elle n’a pas les moyens de rêver
Le vrai bien-être n’a rien à voir
avec le somptueux mal-avoir
Et le Tout-Paris ohaque soir
tire la chaîne sur le Tout-à-1’égout
Chaque nuit la chanson de chacun est jetée aux
ordures de la chanson de tous La baguette du chiffonnier dirige l’opéra du matin et les gens du monde font encadrer les bas-reliefs de leur festin Nous autres économiquement faibles notre joie c’est de dépenser notre force c’est de partager N’ajoute pas d’heures supplémentaires au mauvais turbin du chagrin Mets-lui au cou tes derniers sous et noie-le dans le vin 8i tu n’as plus tes derniers sous prends les miens Le travail comme le vin a besoin de se reposer et quand le vin est reposé il recommence à travailler
Et le vin du Château-Tremblant monte à la tête du rêveur et lui ramone les idées
Fastueux comme un touriste qui découvre la capitale il
fait le tour de la salle et poursuit son rêve comme on suit une femme levant de temps en temps son verre à la santé de celle
qu’il aime et des amis de l’instant même Et je vous invite à la noce vous serez mes garçons d’honneur nous aurons un petit marmot et vous boirez à son bonheur
Laissez-le poursuivre sa complainte dit l’égoutier aux débardeurs laissons-le dévider son cocon Sur la petite échelle de soie qu’il déroule dans sa chanson il s’évade de sa prison La marotte du fou c’est le spectre du roi et sa marotte à lui c’est celle de l’amour le seul roi de la vie Ma petite reine de cœur ma petite sœur de lit
Le ramoneur parle de sa belle
chacun l’écoute tous sourient aucun ne rit de lui
Je suis son œillet
elle est ma boutonnière
Je suis son saisonnier elle est ma saisonnière Elle est ma cloche folle et je suis son battant Elle est mon piège roux je suis son oiseau fou Elle est mon cœur je suis son sang mêlé Je suis son arbre elle est mon cœur gravé Je suis son tenon elle est ma mortaise Je suis son âne elle est mon chardon ardent Elle est ma salamandre je suis son feu de cheminée Elle est ma chaleur d’hiver je suis son glaçon dans son verre l’été Je suis son ours elle son anneau dans mon nez
Je suis le cheveu que les couturières cachaient autrefois dans l’ourlet de la robe de mariée pour se marier elles aussi dans l’année
Petits tambours de grêle petits violons du sang petits cris de détresse petits sanglots du vent petite pluie de caresses petits rires du printemps
Bientôt les bougies de la lune sont soufflées par le vent du matin c’est l’anniversaire du jour
L’eau de vaisselle s’en va vers la mer le rêveur poursuit son rêve l’amoureux poursuit son amour et le ramoneur son chemin.
Soleil de novembre et déjà de décembre et bientôt de
janvier Fête de la Jeunesse et fête de la Pais Eaux claires de la lune dansez sur les galets Dans les filets du vent des sardines d’argent valsent sur l’olivier et des filles de Renoir dans les vignes du soir chantent la vie l’amour et le vin de l’espoir
Cagnes-sur-Mer
jolie tour de Babel aimée des étrangers
Pierre blanche sur la carte
des pays traversés et jamais oubliés
Danse danse jeunesse
danse danse pour la Paix
danse danse avec elle sans jamais l’oublier
Elle est si belle si frêle
et toujours menacée
et toujours vivante et toujours condamnée
Les plus savants docteurs du monde occis-mental
disent qu’une fois de plus
elle est encore perdue
enfin
qu’elle n’en a plus pour longtemps
et que la der des nerfs lui a tourné les sangs
Et qu’un vaccin
la guerre
pourrait à l’extrême rigueur
la remettre sur pied
et qu’à titre préventif et obligatoirement
tout le monde comme un seul homme avec femme et
enfants devra se faire piquer à bout portant providentiellement
Saisonnière horreur
sacrifices humains sacrifices enfantins
souhaités louanges fêtés
Les bourreaux trouvent toujours des aèdes
et en première ligne des journaux aussi bien qu’aux
avant-postes de radio des voix livides intrépides et autorisées donnent de source sûre
les nouvelles toutes fraîches des tout derniers charniers et des éleveurs de monuments aux morts racolent la clientèle pour l’Europe nouvelle
AHô allô ne quittez pas l’écoute
restez sur le qul-vive sans demander qui meurt
et ni pourquoi il meurt
Sa mort c’est notre affaire
c’est l’affaire du Pays
au revers de toutes nos médailles son nom
pieusement sera gravé
comme sur les premières timbales
du gentil nouveau-né
Allô allô ne quittez pas l’écoute
et que personne ne bouge
le drapeau dieu blanc rouge
flotte sur le chantier
que l’Europe nouvelle est en train de vous fabriquer
Allô allô laissez-nous travailler en paix
et bientôt l’Afrance et la Lemagne
amies héréditaires sœurs latines ignorées
trop longtemps divisées mais enfin retrouvées
marqueront le pas de l’oie du vaillant coq gaulois
sous l’Arc de Triomphe
du grand Napoléon trop longtemps oublié
et ranimeront le lance-flammes du héros inconnu
pour la grande revanche des retraites de Russie
Et toujours comme par le passé glorieux et non révolu
Épée sur la terre aux hommes de bonne volonté
Et à ceux qui bassement nous accusent
de nous ne savons quel trafic de piastres et de devises dans les contrées lointaines de notre empire français illimité avec le clair regard des rares honnêtes gens nous répondons très simplement Voyez nos mains sont pleines preuve que nous sommes innocents
Danse jeunesse de Cagnes-sur-Mer
danse jeunesse de tous les pays
et sans en excepter un seul
promise à la tuerie
danse danse avec la paix
On lui tire dans le dos
mais elle a les reins solides
quand tu la tiens dans tes bras
Elle est si belle si fragile si frêle
elle est aussi très vieille abîmée détraquée
Danse jeunesse du grand monde ouvrier et si tu ne veux pas la guerre Répare la paix.
Dans les vents, le bal haine, j’irais pu me disait mon père assis sur le trottoir dans coin de pré vert à faire la manche
Au moment venu, il y en toujours un, j’ai descendu l’idée de paraître pour demeurer enfant quelque soit la saison
Et suis devenu habitant de la lune, me disant tant que les hommes n’y habiteront pas, ça demeurera l’endroit rêvé pour traverser
Tout en rondeurs
comme j’aime pour garder les baignoires intactes dans l’Outre-Mère
Ce qui fait que de fil en aiguille comme tu l’écrivais ce matin et que j’ai ressenti rien ne se sépare dans notre histoire au point que je ne peins que du ton de PIENSA EN MI.
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