La vérité du drame est dans ce pur espace qui règne entre la stance heureuse et l'abîme qu'elle côtoie : cet inapaisement total, ou cette ambiguïté suprême. Saint-john Perse
Il est des femmes parentes du sol humide, Et chacun de leurs pas est comme un grand sanglot : Escorter les défunts, et ceux qui ressuscitent, Les accueillir les premières — tel est leur lot. C’est un crime d’en exiger de la tendresse, Mais à l’envie de les quitter nul ne succombe. Ange aujourd’hui, demain ver de la tombe, Et puis après-demain, simple trace qu’on laisse… Le pas qui nous porte sera hors de portée. Immortelles les fleurs. Le ciel demeure entier. Et ce qui adviendra n’est rien qu’une promesse.
Dans une île branlante, et de sable mouvant, Qui suit le cours des flots, et roule au gré du vent, Il se voit un Palais, sans règle et sans mesure, Mais d’une extravagante et bizarre structure, Dont l’ouvrage subit, sans le secours de l’art, S’éleva de morceaux assemblés au hasard.
On n’y consulta point le niveau ni l’équerre, Pour aligner le plan, pour ajuster la pierre; Et les appartements en tumulte dressés Sur les pieds du compas n’y furent point tracés. La boue, en tel endroit, étalée en parade, Y fait une corniche, y couronne une arcade; En tel autre le chaume et le plâtre mêlés S’élèvent sur la porte, au porphyre égalés. Des bois demi-pourris y régnent sur la face, D’autres bois vermoulus sur le faîte ont leur place; Et des marbres de prix, loin des yeux, loin du jour, Sont laissés sans honneur dans une basse-cour.
La plus grande merveille et la plus étonnante Est que tout l’édifice a la face changeante; Et sans autres ressorts que le souffle des vents, Par des conduits secrets du sable s’élevant, Il reçoit tous les jours différentes figures, Mais toutes sans dessein, sans ordre et sans mesures.
Là règne la Fortune; elle tient là sa cour; Et de tous les climats que voit l’astre du jour Les humains à la foule à ce Palais accourent, Au travers des écueils et des mers qui l’entourent.
De là, portant les yeux, par un balcon ouvert, Au dehors balustré d’un jaspe noir et vert, Je découvre un jardin sans ordre et sans figure, Où le hasard fait plus que ne fait la nature.
Des arbres qu’on y voit, ou venus, ou plantés, Les uns chargés de fruit et parés de feuillage
Étendent alentour un agréable ombrage; Du faîte jusqu’au pied les autres écorchés En vain lèvent au ciel leurs bras nus et séchés. Mais les plus enrichis de fruit et de verdure N’ont ni durable bien, ni durable parure; Et pour les dépouiller, il ne leur faut souvent, Quelque élevés qu’ils soient, qu’un coup de mauvais vent.
J’en vis qui, grands jadis, alors couchés à terre, De leurs troncs noirs encore, et brûlés du tonnerre, Apprenaient aux passants qu’il règne dans les deux Un esprit qui partout bat les ambitieux. Et comme j’admirais qu’une flamme légère, Qui ne fait qu’ouvrir l’air d’une aile passagère,
Eût assez de vertu pour détruire des corps Fournis de bras si longs, munis de pieds si forts, Un soudain tourbillon descendu d’un nuage Sur un pin qui semblait vouloir braver l’orage L’enlève en ma présence, et poussant avec bruit L’écorce et les rameaux, les feuilles et le fruit, Lui fait en l’abattant, malgré sa lourde masse, Perdre jusqu’à son ombre, et jusques à sa place.
Enfin, sortant de là, par une fausse issue, Qui des plus éclairés à peine est aperçue, J’entrai dans un désert, où d’une et d’autre part Des rochers escarpés effrayaient le regard. C’est à cette tragique et pitoyable scène Qu’aboutissent les jeux de la Fortune humaine. Là, de ses vains amants, si chéris autrefois, Les uns étaient cloués à de funestes bois; Les autres pourrissaient sur des roches affreuses, De leur sang, de leurs os, de leurs cendres boueuses ; Et d’autres se voyaient d’en haut précipités Et moulus des cailloux qu’on leur avait jetés. J’en vis qui, depuis peu chassés par la Fortune, Errant de jour au hâle, et de nuit à la lune, Déchirés, demi-nus, affamés, languissants, Le désespoir au cœur, le trouble dans le sens, Cherchaient sur les torrents et sur les précipices Le chemin qui conduit à la fin des supplices, Et faisaient retentir de pitoyables tons Le ventre des rochers et le sein des vallons.
Je plaignis leur malheur, je regrettai la peine Qui suit les prétendants de la grandeur humaine, Et revins confirmé dans le juste mépris De tout ce que le monde a mis à si haut prix.
J’ai écrit mon identité A la face du vent Et j’ai oublié d’écrire mon nom.Le temps ne s’arrête pas sur l’écriture Mais il signe avec les doigts de l’eau
Les arbres de mon village sont poètes Ils trempent leur pied Dans les encriers du ciel.
Se fatigue le vent Et le ciel déroule une natte pour s’y étendre.
La mémoire est ton ultime demeure Mais tu ne peux l’y habiter Qu’avec un corps devenu lui-même mémoire.
Dans le désert de la langue L’écriture est une ombre Où l’on s’y abrite.
Le plus beau tombeau pour un poète C’est le vide de ses mots.
Peut-être que la lumière T’induira en erreur Si cela arrive Ne craint rien, la faute est au soleil
Je m’en irai par une des fenêtres que j’ai ouverte
chercher cet autre boisseau de folle avoine dans le plus grand silence.
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Niala-Loisobleu.
11 Avril 2023
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Jacques Bertin – Le Voyage
J’ai retrouvé dans la coque la vieille fêlure L’humidité qui suinte comme l’éternel poison Et j’ai pleuré, assis la tête contre la cloison De l’autre côté le moteur battait son chant profond Celui qui vient de l’enfance Et dont les basses fréquences Toujours ont raison Où tu vas poser ton sac Fais un lit avec tes larmes Il flottait dans cet endroit une odeur de goudron et d’urine Gravé dans le travers de la blessure on distinguait un nom Une illusion ou un message ou une marque de fabrique Le monde passait contre les hublots lentement comme un monde Les façades prétentieuses croulaient dans les angles morts On voyait des visages de femmes glacées et pensives Marquant la brume comme d’immatures soleils d’hiver Je ne sais pourquoi je me bats le bateau me conduit dans l’aube Ah vers la haute mer, bien sûr, comme chaque matin Je me retrouve faisant mon méchant trafic dans un port incertain Il faut payer cash, en devises fortes et avec le sourire Je ne sais pourquoi je me bats. J’ai pleuré dans la chaleur torride Le monde est beau ! Les femmes se donnent avec des airs de s’oublier ! Nos victoires sont devant nous qui nous tendent la main ! Où tu vas poser ton sac Fais un lit avec tes larmes
Un rose mauve dans les hautes herbes, un gris soumis, la vigne alignée … Mais au-dessus des pentes, la superbe d’un ciel qui reçoit, d’un ciel princier. Ardent pays qui noblement s’étage vers ce grand ciel qui noblement comprend qu’un dur passé à tout jamais s’engage à être vigoureux et vigilant.
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