L’ATTACHE DE BLEU


PABLO PICASSO

L’ATTACHE DE BLEU

Semblable au chant de l’oiseau qu’on entend

mais que l’arbre cache

Regard dans l’orbite des tripes

Qui gaze ouille

l’attache reste main-courante

pancarte au carrefour du chemin

Niala-Loisobleu – 13 Octobre 2022

SUR LE BANC DE L’ARROSE


SUR LE BANC DE L’ARROSE

Plus loin qu’on puisse

Un convoi part à l’arrêt depuis la station

Sur la grève, quelques privilégiés

refusent de négocier le droit d’en profiter

Niala-Loisobleu – 13 Octobre 2022

TERMINUS


EDWARD MUNCH

TERMINUS

Au virage de la corniche

le cri de Munch bute face à l’éboulis

Le peintre ébahi

vois son motif quitter le cadre

A quoi bon dire

quand l’art n’éclaire

que du sans commentaire…

Niala-Loisobleu – 13 Octobre 2022

L’ordre plumitif


L’ordre plumitif

par Gérard Cartier

21 septembre 2022

La poésie, pour Étienne Faure, est d’abord une opération d’incarnation. S’il est à lui-même son principal objet (chaque recueil est une collection d’ego-portraits), ses poèmes sont loin de se réduire à la matière intime. Les lieux où ils naissent, par exemple, y sont essentiels, comme le montre son dernier recueil, Vol en V. 


Étienne Faure, Vol en V. Gallimard, 144 p., 16 €


Ici, hormis une vingtaine de pages ancrées dans le « plein sud », il s’agit essentiellement des quartiers populaires de Paris qui lui sont familiers. Étienne Faure évoque un paysage urbain dense et fourmillant, tantôt vu d’une fenêtre, dans une attitude quasi baudelairienne, où l’anecdote (« La livraison d’un piano par les airs / Au septième de la rue ») cède bientôt le pas à la rêverie, tantôt vécu sur le motif, dans une déambulation qui met en mouvement la pensée et fait fond sur le hasard.

Ce qui frappe surtout, quant aux thèmes, c’est la forte présence du passé, qui sourd à chaque instant du présent, ombrant ses pages d’une mélancolie légère, qui peut le conduire à hanter les cimetières (une section du recueil est intitulée « Jours de repos » : on comprend bientôt que ce repos est éternel) mais à laquelle il ne s’attarde pas, échappant à la tentation élégiaque par un moyen quelque peu délaissé, en élargissant la vision au vaste mouvement des sociétés : des poèmes d’aujourd’hui qui se souviennent de l’Histoire. Elle est parfois leur substance même, appelée par un mot – la traversée de la rue de Prague, à Paris, le précipite tout à coup dans « un temps où l’Europe était muette, / cousue en un grand damassé de langues… » – ou par une image mentale :

Hier soir enfoncé le soleil – adieu –
n’est pas réapparu ; nulle extraction
du sol gelé en demi-roue ni promesse
d’avenir radieux, rayons peints
au-dessus des labours en neige
à l’antique façon soviétique
quand la foule se levant plus tôt à l’est
la lumière elle aussi travaille à vivre.

à l’est radieux

Le plus souvent, une brève incise suffit à arracher les vers à la banalité du lieu et à l’étroitesse de l’expérience individuelle, à leur donner profondeur temporelle et puissance émotionnelle, comme dans cette entame : « Je dors dans un quartier raflé en Quarante-deux… » On aura remarqué, par le poème cité plus haut, que les titres sont placés à la fin : à la deuxième lecture (toujours fructueuse, et même nécessaire pour la plupart des poètes français d’aujourd’hui), il arrive qu’ils éclairent des allusions d’abord inaperçues ; ainsi de ce « soleil est d’Allemagne » que, le titre atteint (« au soleil réunifié »), on peut relire : « soleil Est d’Allemagne ».

Vol en V, d'Étienne Faure : l'ordre plumitif

Sur les quais de la Seine, à Paris (2012) © Jean-Luc Bertini

L’un des traits formels de ces poèmes est de s’inscrire sur une page et d’être faits d’une seule phrase, scandée par des virgules, au long de laquelle la pensée vagabonde, passant sans rupture syntaxique d’une réalité à une autre, assez voisine pour ne pas irriter la raison, assez éloignée pour la troubler un peu. Le poème n’épuise jamais le sens qui naît : il se prend à une image, à un mot de rencontre, se fixe un instant, puis dévie et se métamorphose. S’il semble parfois battre au vent, avec de brusques sauts du présent au passé et du proche (« les amants comme suicidés / l’un dans l’autre ») au lointain (« les passants / […] portant leurs peines »), il ne quitte jamais tout à fait son objet et, assez souvent, après avoir erré à l’aventure, se referme sur lui-même.

Il faudrait entrouvrir la boîte aux secrets, parler de l’écriture. Disons seulement qu’Étienne Faure fait montre d’un goût des mots (« de quelle / nippe affriole et s’attife la maîtresse / de maison »), d’une invention dans les images (ainsi de cette « machine / à dénoyauter les crânes », à propos d’un mauser) et dans les détails (celui-ci, rapporté de l’hémisphère sud : « tout le boucan des oiseaux recommence / en plume et en perruque »), en un mot d’une exigence de langue qui réjouit et séduit presque continûment. Ses poèmes, bien que dépourvus de mesure, sont d’une grande justesse sonore ; on ne saurait souvent y ajouter ou en retrancher rien sans les altérer. Il faut donc les faire vivre à l’oreille – il n’est pas inutile de rappeler cette évidence de temps à autre.

On sait très vite ce qu’il en est d’un livre. La première page lue, notre jugement est fait – lequel, évidemment, en dit autant sur nous que sur lui. On ouvre Vol en V, on lit « le cœur est dans la gorge » :

Souvent les dieux vivent en soupente, jeunes et vieux
mansardés par l’amour et le temps qui passe,
à boire un glass le soir aux fenêtres rousses,
y approfondir la connaissance d’un nu encore
inconnu, corps à corps qui gîte ici, croît, décroît,
aspire à l’émotion avec des mots qui se hâtent
dans la bouche en désordre, les sons empruntant
toutes sortes d’accents, d’anacoluthes, chaos anciens
– je t’aime – ou bien rien, le cœur est dans la gorge
au bord des toits semblablement anthracites,
ne roucoule plus, voix recluse à hauteur du zinc
où perchent les oiseaux voisins entre noir et blanc,
cris de corneilles, pies et corbeaux qui peinent
à dire leur peine, eux aussi enroués,
d’inouïes déclarations remontées du cou.
On entend d’ici leur cœur battre.

On sait déjà qu’on s’y plaira ; et, en effet, on vole sans effort jusqu’aux passereaux « rassemblés en ordre / plumitif » qui babillent à la dernière page.


Annihilation – Hubert-Félix Thiéfaine


Annihilation – Hubert-Félix Thiéfaine

Annihilation – Hubert-Félix Thiéfaine

Qu’en est-il de ces heures troubles et désabusées
Où les dieux impuissants fixent la voie lactée?
Où les diet nazi(e)s s’installent au Pentagone
Où Marilyn revêt son treillis d’Antigone?
On n’en finit jamais de r’faire la même chanson
Avec les mêmes discours les mêmes connotations
On n’en finit jamais de rejouer Guignol
Chez les Torquemada chez les Savonarole

Qui donc pourra faire taire les grondements de bête
Les hurlements furieux de la nuit dans nos têtes?
Qui donc pourra faire taire les grondements de bête?

Lassé de grimacer sur l’écran des vigiles
Je revisite l’Enfer de Dante et de Virgile
Je chante des cantiques mécaniques et barbares
A des poupées Barbie barbouillées de brouillard
C’est l’heure où les esprits dansent le pogo nuptial
L’heure où les vieux kapos changent ma pile corticale
C’est l’heure où les morts pleurent sous leur dalle de granit
Lorsque leur double astral percute un satellite

Qui donc pourra faire taire les grondements de bête
Les hurlements furieux de la nuit dans nos têtes?
Qui donc pourra faire taire les grondements de bête?

Crucifixion avec la Vierge et dix-sept saints
Fra Angelico met des larmes dans mon vin
La piété phagocyte mes prières et mes gammes
Quand les tarots s’éclairent sur la treizième lame
On meurt tous de stupeur et de bonheur tragique
Au coeur de nos centrales de rêves analgésiques
On joue les trapézistes de l’antimatière
Cherchant des étoiles noires au fond de nos déserts

Qui donc pourra faire taire les grondements de bête
Les hurlements furieux de la nuit dans nos têtes?
Qui donc pourra faire taire les grondements de bête?

Je dérègle mes sens et j’affûte ma schizo
Vous est un autre je et j’aime jouer mélo
Anéantissement tranquille et délicieux
Dans un décor d’absinthe aux tableaux véroleux
Memento remember je tremble et me souviens
Des moments familiers des labos clandestins
Où le vieil alchimiste me répétait tout bas:
Si tu veux pas noircir, tu ne blanchiras pas

Qui donc pourra faire taire les grondements de bête
Les hurlements furieux de la nuit dans nos têtes?
Qui donc pourra faire taire les grondements de bête?

Je calcule mes efforts et mesure la distance
Qui me reste à blêmir avant ma transhumance
Je fais des inventaires dans mon Pandémonium
Cerveau sous cellophane coeur dans l’aluminium
J’écoute la nuit danser derrière les persiennes
Les grillons résonner dans ma mémoire indienne
J’attends le zippo du diable pour cramer
La toile d’araignée où mon âme est piégée
J’attends le zippo du diable pour cramer
La toile d’araignée où mon âme est piégée

Qui donc pourra faire taire les grondements de bête
Les hurlements furieux de la nuit dans nos têtes?
Qui donc pourra faire taire les grondements de bête?
Qui donc pourra faire taire les grondements de bête
Les hurlements furieux de la nuit dans nos têtes?
Qui donc pourra faire taire les grondements de bête?
Qui donc?

REGARD


REGARD

Que les yeux sortent des façades du décor et s’arrêtent sur la pierre de construction sans sculpture factice au fronton

Souffrir d’un manque pose question

Est-ce ressenti sur du fond ou sur une fausse impression ?

Les voix silencieuses ne sont pas celles qui ont forcément rien à dire

Les bavardages sont de loin les plus menteurs.

Niala-Loisobleu – 13 Octobre 2022