A UNE PERCHE SANS FIN


A UNE PERCHE SANS FIN

Henri Michaux

 

Je vois là-bas un être sans tête qui grimpe à une perche sans fin.

Tandis que je me promène, tentant de me délasser, d’atteindre ce fond de délassement qu’il est si difficile d’atteindre, qu’il est improbable, quoique ayant tellement
soupiré après, que je l’atteigne jamais, tandis que je me promène, je le sais là, je le sens, qui infatigablement (oh non il est terriblement fatigué), qui incessamment
grimpe, et s’en va grimpant sur son terrible chemin vertical.

Souvent il me paraît comme un amas de loques, où se trahissent deux bras, une sorte de jambe, et ce monstre qui devrait tomber de par sa position même (car elle n’a rien d’une
position d’équilibre) et plus encore par l’incessation de son dur exercice, grimpe toujours.

Pourtant de cette montée aussi je dois douter, car il échappe assez souvent à mon attention, à cause des soucis de toutes sortes que la vie a toujours su me présenter
et je me demande lorsque je le revois, les repères manquant complètement, s’il est plus haut ou, si loin d’avoir accompli des progrès, il ne serait pas plus bas.

Parfois je le vois comme un vrai fou, presque sans appui, grotesquement écarté le plus possible de cette perche qu’il hait peut-être et il y aurait de quoi, encore que l’espace
lui doive être plus haïssable encore.

Henri Michaux

 

La raison d’être fou, j’ai fini par la trouver dans l’équilibre de mon Moi respectueux et irrévérencieux. La société n’est pas franche elle est fourbe sans le moindre scrupule. Je dis les mots les plus crus avec une pudeur totale. Je n’exhibe pas une attitude de faire croire à tous les passants. Je ne me cache pas derrière mon doigts pou mettre la vérité à s place. Et pourtant je suis celui qu’on traitera de perverti, d’infréquentable, de malsain, tout sauf bourge…

Alors comment pourrais-je être autrement que lucide et fou à la fois ?

 

C’est comme l’intelligence, la folie, tu sais. On ne peut pas l’expliquer. Tout comme l’intelligence. Elle vous arrive dessus, elle vous remplit et alors on la comprend. Mais, quand elle vous quitte, on ne peut plus la comprendre du tout.

Hiroshima mon amour – Marguerite Duras

Niala-Loisobleu – 28 Mars 2018

« Le sommeil de la raison engendre des monstres » Francisco Goya


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« Le sommeil de la raison

engendre des monstres » Francisco Goya

 

IL N’Y A PLUS RIEN

Écoute, écoute… Dans le silence de la mer, il y a comme un balancement maudit qui vous met le cœur à l´heure, avec le sable qui se remonte un peu, comme les vieilles putes qui remontent leur peau, qui tirent la couverture.

Immobile… L´immobilité, ça dérange le siècle.
C´est un peu le sourire de la vitesse, et ça sourit pas lerche, la vitesse, en ces temps.
Les amants de la mer s´en vont en Bretagne ou à Tahiti.
C´est vraiment con, les amants.

Il n´y a plus rien

Camarade maudit, camarade misère…
Misère, c´était le nom de ma chienne qui n´avait que trois pattes.
L´autre, le destin la lui avait mise de côté pour les olympiades de la bouffe et des culs semestriels qu´elle accrochait dans les buissons pour y aller de sa progéniture.
Elle est partie, Misère, dans des cahots, quelque part dans la nuit des chiens.

Camarade tranquille, camarade prospère
Quand tu rentreras chez toi
Pourquoi chez toi?
Quand tu rentreras dans ta boîte, rue d´Alésia ou du Faubourg
Si tu trouves quelqu´un dans ton lit
Si tu y trouves quelqu´un qui dort
Alors va-t´en, dans le matin clairet
Seul
Te marie pas
Si c´est ta femme qui est là, réveille-la de sa mort imagée
Fous-lui une baffe, comme à une qui aurait une syncope ou une crise de nerfs…
Tu pourras lui dire : « Dis, t´as pas honte de t´assumer comme ça dans ta liquide sénescence?
Dis, t´as pas honte? Alors qu´il y a quatre-vingt-dix mille espèces de fleurs?
Espèce de conne! »
Et barre-toi!
Divorce-la
Te marie pas!
Tu peux tout faire
T´empaqueter dans le désordre, pour l´honneur, pour la conservation du titre…

Le désordre, c´est l´ordre moins le pouvoir!

Il n´y a plus rien

Je suis un nègre blanc qui mange du cirage
Parce qu´il se fait chier à être blanc, ce nègre,
Il en a marre qu´on lui dise:  » Sale blanc! »

A Marseille, la Sardine qui bouche le port
Était bourrée d´héroïne
Et les hommes-grenouilles n´en sont pas revenus…
Libérez les sardines
Et y aura plus de mareyeurs!

Si tu savais ce que je sais
On te montrerait du doigt dans la rue
Alors, il vaut mieux que tu ne saches rien
Comme ça, au moins, tu es peinard, anonyme, citoyen!

Tu as droit, citoyen, au minimum décent
A la publicité des enzymes et du charme
Au trafic des dollars et aux trafiquants d´armes
Qui traînent les journaux dans la boue et le sang

Tu as droit à ce bruit de la mer qui descend
Et si tu veux la prendre, elle te fera du charme
Avec le vent au cul et des sextants d´alarme
Et la mer reviendra sans toi, si tu es méchant

Les mots… toujours les mots, bien sûr!
Citoyens! Aux armes!
Aux pépées, citoyens! A l´amour, citoyens!
Nous entrerons dans la carrière quand nous aurons cassé la gueule à nos aînés!
Les préfectures sont des monuments en airain
Un coup d´aile d´oiseau ne les entame même pas, c´est vous dire!

Nous ne sommes même plus des Juifs allemands
Nous ne sommes plus rien
Il n´y a plus rien

Des futals bien coupés sur lesquels lorgnent les gosses, certes!
Des poitrines occupées
Des ventres vacants
Arrange-toi avec ça!

Le sourire de ceux qui font chauffer leur gamelle
Sur les plages reconverties et démoustiquées
C´est-à-dire en enfer, là où Dieu met ses lunettes noires pour ne pas risquer d´être reconnu par ses admirateurs
Dieu est une idole, aussi!
Sous les pavés, il n´y a plus la plage
Il y a l´enfer et la sécurité
Notre vraie vie n´est pas ailleurs, elle est ici
Nous sommes au monde, on nous l´a assez dit
N´en déplaise à la littérature

Les mots, nous leur mettons des masques, un bâillon sur la tronche
A l´encyclopédie, les mots!
Et nous partons avec nos cris!
Et voilà!

Il n´y a plus rien…plus, plus rien

Je suis un chien?
Perhaps!
Je suis un rat
Rien
Avec le cœur battant jusqu´à la dernière battue

Nous arrivons avec nos accessoires pour faire le ménage dans la tête des gens
Apprends donc à te coucher tout nu!
Fous en l´air tes pantoufles!
Renverse tes chaises!
Mange debout!
Assois-toi sur des tonnes d´inconvenances et montre-toi à la fenêtre en gueulant des gueulantes de principe

Si jamais tu t´aperçois que ta révolte s´encroûte et devient une habituelle révolte, alors
Sors
Marche
Crève
Baise
Aime enfin les arbres, les bêtes et détourne-toi du conforme et de l´inconforme
Lâche ces notions, si ce sont des notions
Rien ne vaut la peine de rien

Il n´y a plus rien…plus, plus rien

Invente des formules de nuit. CLN : C´est la nuit!
Même au soleil, surtout au soleil, c´est la nuit

Tu peux crever. Les gens ne retiendront même pas une de leurs inspirations
Ils canaliseront sur toi leur air vicié en des regrets éternels puant le certificat d´études et le catéchisme ombilical
C´est vraiment dégueulasse!
Ils te tairont, les gens
Les gens taisent l´autre, toujours
Regarde, à table, quand ils mangent
Ils s´engouffrent dans l´innommé
Ils se dépassent eux-mêmes et s´en vont vers l´ordure et le rot ponctuel!

La ponctuation de l´absurde, c´est bien ce renversement des réacteurs abdominaux, comme à l´atterrissage : on rote et on arrête le massacre
Sur les pistes de l´inconscient, il y a des balises baveuses toujours un peu se souvenant du frichti, de l´organe, du repu

Mes plus beaux souvenirs sont d´une autre planète
Où les bouchers vendaient de l´homme à la criée

Moi, je suis de la race ferroviaire qui regarde passer les vaches
Si on ne mangeait pas les vaches, les moutons et les restes
Nous ne connaîtrions ni les vaches, ni les moutons, ni les restes
Au bout du compte, on nous élève pour nous becqueter
Alors, becquetons!
Côte à l´os pour deux personnes, tu connais?

Heureusement il y a le lit : un parking!
Tu viens, mon amour?
Et puis, c´est comme à la roulette : on mise, on mise
Si la roulette n´avait qu´un trou, on nous ferait miser quand même
D´ailleurs, c´est ce qu´on fait!
Je comprends les joueurs : ils ont trente-cinq chances de ne pas se faire mettre
Et ils mettent, ils mettent
Le drame, dans le couple, c´est qu´on est deux
Et qu´il n´y a qu´un trou dans la roulette

Quand je vois un couple dans la rue, je change de trottoir!
Te marie pas
Ne vote pas
Sinon t´es coincé

Elle était belle comme la révolte
Nous l´avions dans les yeux
Dans les bras, dans nos futals
Elle s´appelait l´imagination
Elle dormait comme une morte, elle était comme morte
Elle sommeillait
On l´enterra de mémoire

Dans le cocktail Molotov, il faut mettre du Martini, mon petit!

Transbahutez vos idées comme de la drogue. Tu risques rien à la frontière
Rien dans les mains
Rien dans les poches

Tout dans la tronche!

– Vous n´avez rien à déclarer?
– Non
– Comment vous nommez-vous?
– Karl Marx
– Allez, passez

Nous partîmes. Nous étions une poignée…

Nous nous retrouverons bientôt démunis, seuls, avec nos projets dans le passé
Écoutez-les…écoutez-les…
Ça râpe comme le vin nouveau
Nous partîmes…Nous étions une poignée
Bientôt ça débordera sur les trottoirs
La parlote, ça n´est pas un détonateur suffisant
Le silence armé, c´est bien, mais il faut bien fermer sa gueule
Toutes des concierges!
Écoutez-les…

Il n´y a plus rien

Si les morts se levaient?
Hein?

Nous étions combien?
Ça ira!

La tristesse, toujours la tristesse

Ils chantaient, ils chantaient
Dans les rues

Te marie pas
Ceux de San Francisco, de Paris, de Milan
Et ceux de Mexico
Bras dessus bras dessous
Bien accrochés au rêve

Ne vote pas

Ô DC-8 des pélicans
Cigognes qui partent à l´heure
Labrador, lèvres des bisons
J´invente en bas des rennes bleus
En habit rouge du couchant
Je vais à l´ouest de ma mémoire
Vers la clarté, vers la clarté

Je m´éclaire la nuit dans le noir de mes nerfs
Dans l´or de mes cheveux j´ai mis cent mille watts
Des circuits sont en panne dans le fond de ma viande
J´imagine le téléphone dans une lande
Celle où nous nous voyons moi et moi
Dans cette brume obscène au crépuscule teint
Je ne suis qu´un voyant embarrassé de signes
Mes circuits déconnectent
Je ne suis qu´un binaire

Mon fils, il faut lever le camp comme lève la pâte
Il est tôt. Lève-toi. Prends du vin pour la route
Dégaine-toi du rêve anxieux des bien-assis
Roule, roule, mon fils, vers l´étoile idéale
Tu te rencontreras, tu te reconnaîtras
Ton dessin devant toi, tu rentreras dedans
La mue ça se fait à l´envers dans ce monde inventif
Tu reprendras ta voix de fille et chanteras demain
Retourne tes yeux au-dedans de toi
Quand tu auras passé le mur du mur
Quand tu auras outrepassé ta vision
Alors tu verras… rien!

Il n´y a plus rien

Que les pères et les mères
Que ceux qui t´ont fait
Que ceux qui ont fait tous les autres
Que les « Monsieur »
Que les « Madame »
Que les assis dans les velours glacés, soumis, mollasses
Que ces horribles magasins roulants
Qui portent tout en devanture
Tous ceux à qui tu pourras dire :

Monsieur!
Madame!

Laissez donc ces gens-là tranquilles
Ces courbettes imaginées que vous leur inventez
Ces désespoirs soumis
Toute cette tristesse qui se lève le matin à heure fixe pour aller gagner vos sous
Avec les poumons resserrés
Les mains grandies par l´outrage et les bonnes mœurs
Les yeux défaits par les veilles soucieuses
Et vous comptez vos sous?
Pardon, leurs sous!

Ce qui vous déshonore
C´est la propreté administrative, écologique, dont vous tirez orgueil
Dans vos salles de bains climatisées
Dans vos bidets déserts
En vos miroirs menteurs

Vous faites mentir les miroirs!
Vous êtes puissants au point de vous refléter tels que vous êtes
Cravatés
Envisonnés
Empapaoutés de morgue et d´ennui dans l´eau verte qui descend
des montagnes et que vous vous êtes arrangés pour soumettre
A un point donné
A heure fixe

Pour vos narcissiques partouzes
Vous vous regardez et vous ne pouvez même plus vous reconnaître
Tellement vous êtes beaux
Et vous comptez vos sous
En long
En large
En marge
De ces salaires que vous lâchez avec précision
Avec parcimonie
J´allais dire « en douce », comme ces aquilons avant-coureurs et qui racontent les exploits du bol alimentaire, avec cet apparat vengeur et nivellateur qui empêche toute identification
Je veux dire que pour exploiter votre prochain, vous êtes les champions de l´anonymat

Les révolutions? Parlons-en!
Je veux parler des révolutions qu´on peut encore montrer
Parce qu´elles vous servent
Parce qu´elles vous ont toujours servis
Ces révolutions qui sont de « l´Histoire »
Parce que les « histoires » ça vous amuse, avant de vous intéresser
Et quand ça vous intéresse, il est trop tard, on vous dit qu´il s´en prépare une autre
Lorsque quelque chose d´inédit vous choque et vous gêne
Vous vous arrangez la veille, toujours la veille, pour retenir une place
Dans un palace d´exilés, dans un pays sûr, entouré du prestige des déracinés
Les racines profondes de ce pays, c´est vous, paraît-il
Et quand on vous transbahute d´un désordre de la rue, comme vous dites, à un ordre nouveau, vous vous faites greffer au retour et on vous salue

Depuis deux cents ans, vous prenez des billets pour les révolutions.
Vous seriez même tentés d´y apporter votre petit panier
Pour n´en pas perdre une miette, n´est-ce-pas?
Et les vauriens qui vous amusent, ces vauriens qui vous dérangent aussi, on les enveloppe dans un fait divers pendant que vous enveloppez les vôtres dans un drapeau

Vous vous croyez toujours, vous autres, dans un haras
La race ça vous tient debout dans ce monde que vous avez assis
Vous avez le style du pouvoir
Vous en arrivez même à vous parler à vous-mêmes
Comme si vous parliez à vos subordonnés
De peur de quitter votre stature, vos boursouflures, de peur qu´on vous montre du doigt, dans les corridors de l´ennui, et qu´on se dise: « Tiens, il baisse, il va finir par se plier, par ramper »
Soyez tranquilles! Pour la reptation, vous êtes imbattables
Seulement, vous ne vous la concédez que dans la métaphore
Vous voulez bien vous allonger, mais avec de l´allure
Cette « allure » que vous portez, Monsieur, à votre boutonnière
Et quand on sait ce qu´a pu vous coûter de silences aigres
De renvois mal aiguillés
De demi-sourires séchés comme des larmes
Ce ruban malheureux et rouge comme la honte, dont vous ne vous êtes jamais décidé à empourprer votre visage
Je me demande pourquoi la nature met
Tant d´entêtement
Tant d´adresse
Et tant d´indifférence biologique
A faire que vos fils ressemblent à ce point à leurs pères
Depuis les jupes de vos femmes matrimoniaires
Jusqu´aux salonnardes équivoques où vous les dressez à boire
Dans votre grand monde
A la coupe des bien-pensants

Moi, je suis un bâtard
Nous sommes tous des bâtards
Ce qui nous sépare, aujourd´hui, c´est que votre bâtardise à vous est sanctionnée par le code civil
Sur lequel, avec votre permission, je me plais à cracher, avant de prendre congé

Soyez tranquilles, vous ne risquez rien!

Il n´y a plus rien

Et ce rien, on vous le laisse!
Foutez-vous-en jusque-là, si vous pouvez
Nous, on peut pas
Un jour, dans dix mille ans
Quand vous ne serez plus là
Nous aurons tout
Rien de vous
Tout de nous

Nous aurons eu le temps d´inventer la Vie, la Beauté, la Jeunesse
Les larmes qui brilleront comme des émeraudes dans les yeux des filles
Les bêtes enfin détraquées
La priorité à gauche, permettez!

Nous ne mourrons plus de rien
Nous vivrons de tout

Et les microbes de la connerie que nous n´aurez pas manqué de nous léguer
Montant
De vos fumures
De vos livres engrangés dans vos silothèques
De vos documents publics
De vos règlements d´administration pénitentiaire
De vos décrets
De vos prières, même
Tous ces microbes juridico-pantoufles
Soyez tranquilles!
Nous avons déjà des machines pour les révoquer

Nous aurons tout

Dans dix mille ans

Léo Ferré

 

LE BRUISSEMENT DES ARBRES, DANS LES PAGES DE GILLES BAUDRY – 2


LE BRUISSEMENT DES ARBRES, DANS LES PAGES DE GILLES BAUDRY – 2

« Gilles Baudry est-il ce poète « chrétien » dont on parle parfois ? Un homme tourné vers le Christ, sans doute aucun. Mais un « poète chrétien » ? Cela veut-il seulement dire quelque chose. Evidemment, non. Il n’existe aucun poète chrétien, cette façon de qualifier, si l’on ose employer un tel mot ainsi, est une hérésie, plus encore quand elle se veut regroupement « d’écrivains chrétiens ». On nous dit que cela existe et nous avons du mal à le croire. Comment une telle ânerie peut elle être ? Les temps sont bel et bien au règne de la quantité autrefois évoqué par René Guénon, en tous les domaines semble-t-il. Non, Gilles Baudry est un poète. C’est un état de l’être devenu ce qu’il est, on entendra cela en des lieux proches et je m’en réjouis. Que dit Baudry ? Des notes de vie prononcées dans ce « parler en langue des oiseaux ». La poésie, cela vient de loin, de l’origine même du Chant du monde, de ce monde renaissant de déluges en déluges. Et cela chante sans cesse. L’arbre de vie est une corde. Et cette corde nous enracine dans des univers de réalités dont nous peinons à avoir idée.

Ce parler fulgure souvent :

 

Le ciel est la moitié du paysage
l’autre moitié
 

la presqu’île cloîtrée
par les brumes d’opale
 

l’ombre portée de l’invisible
celle des choses à venir.

 

Fin de toutes les peurs, et ainsi de toutes les prétendues « protections » en forme de qualificatifs qui ne disent rien des êtres. Il y a des mondes qui viennent, et nous cheminons en dedans du présent. Nous sommes des mondes. Quoi d’autre ?

La poésie de Gilles Baudry en appelle au réel né de la « vraie mesure », ce que nous nommons ici Recours au Poème, et cela ne va pas sans cet « étonnement inouï d’être en vie ». Bien sûr, cela est évident, tellement il est absurde de ne pas vivre cette préoccupation à chaque instant.

La poésie de Baudry nous remet à l’ordre, en permanence devant le miracle d’être. Car c’est bien de miracle dont il s’agit lorsque l’on évoque la vie. La question n’est pas religieuse. Elle est celle de l’extraordinaire beauté de la vie, et de la sagesse architecturale à l’origine de ce qui est. Nous, et tout ce qui est.

 

Sans la nuit la plus noire
que seraient à nos yeux les étoiles
 

qu’attendre de l’apparition
d’une aube miraculée ?

 

Le poète (je veux dire l’état de l’être que l’on nomme poète) a ceci « d’embêtant » qu’il pose en chaque moment d’authentiques questions. Cela pourrait être épuisant. Et ça l’est. Comment pourrait-il en aller autrement, depuis l’intérieur même du Poème ? La poésie et la conscience du Poème, c’est être vivant. Lire Baudry, ce peut être, pour peu que ses univers parlent à ceux de son lecteur, demeurer en vie. N’est-ce pas que :

 

Il n’y aurait que les étoiles
à rêver tout haut en plein jour
et nous veilleurs

 

Alors Gilles Baudry évoque Ce que peut le poème : « rendre au silence couleur et naissance ». Il y a tellement d’importance dans ces quelques mots, que les saisir en devient presque douloureux. Parfois, la musique dira ce qui est, comme dans cet Ostinato :

 

Las, le temps réduit sa voilure
et dans l’ostinato des vagues
toute la mer se ride, mais
que veut le vent, que veut le vent ?

 

Clignotent, pianotent les étoiles
le braille de nos insomnies
sur un clavier pour quel nocturne, mais
que nie la nuit, que nie la nuit ?

 

La nuit est au bout de ses yeux
et la forêt se cache
derrière ses paupières, mais
que sait la sève, que sait la sève ?
 

Neige pétale par pétale,
cloche s’embrume et s’enveloppe
d’un linceul de silence, mais
que tait la terre, que tait la terre ?

 

La terre ? Cette part féminine de ce qui est devant nos yeux. Que tait cette terre là ? Nous voilà plongés en plein mystère. Et toute pensée en cette direction ne peut être qu’extérieure à ce que nous continuons à nommer « raison », un concept douteux.

La poésie de Gilles Baudry, dédiée :

 

à ce qui fait chanter
la sève humaine
sur fond de matinale

 

Une poésie qui sait « la montre inutile / au poignet de l’agonisant ». Alors, le volume se termine nécessairement sur L’opulence du peu pour « donner aux mots une présence ». Le corps entièrement empli de ces mots, l’on se prend à croire en la possibilité de vivre chaque instant en lien avec cette présence. »

Philippe Bétin

La cause du bonheur présent je la dois à Gilles Baudry. Voilà le poète qui fait l’Homme Universel. Vide de parti pris. Oui c’est Joie pour moi mécréant déclaré et reconnu de sentir l’égalité sans réserve avec lui. Il croit, je ne crois pas en dieu, nous croyons tous deux à l’amour. Intelligence pure et simple, dépouillé de la raison, l’humilité qui fait aller mains tendues en remplacement de la joue pour les claques. Les sens aiguisés, tout se reçoit, se comprend, peut établir l’acte. « Langage des oiseaux » ô puissante métaphore qui conduit à beaucoup d’autre au grand bonheur de la compréhension. Le débarras de l’ombre au profit de la lumière ouvre en perspective autrement que les dangereux discours de prétendants à toute forme de pouvoir.  Avec cet esprit, nous sommes dans la volonté humaine de faire au lieu de dire. L’exact contraire du discours itéré des deux candidats à l’élection présidentielle actuelle. Lourds de rien, pesants d’envie personnelle, assommants de redites jamais tenues, pauvres de bêtise, dangereux sans coup férir de par les manoeuvres qu’ils contiennent pour un futur assuré d’être incertain.

Surtout détourner sa marche de la raison avancée par des intérêts qui ne sont pas à nous.

Niala-Loisobleu – 28 Avril 2017

Henri Julien F_lix Rousseau - Happy Quartet

(Joyeux quartet – Peinture d’Henri Rousseau)