La vérité du drame est dans ce pur espace qui règne entre la stance heureuse et l'abîme qu'elle côtoie : cet inapaisement total, ou cette ambiguïté suprême. Saint-john Perse
Niala – La Mémoire des Muses 7 – Acrylique s/toile 80×80
L’alphabet de la mort – René Guy Cadou
René Guy Cadou – (1920-1951)
Bruits du coeur (1941)
O mort parle plus bas on pourrait nous entendre Approche-toi encore et parle avec les doigts Le geste que tu fais dénoue les liens de cendres Et ces larmes qui font la force de ma voix
Je te reconnais bien. C’est ton même langage Les mains que tu croisais sur le front de mon père Pour toi j’ai délaissé les riches équipages Et les grands chemins bleus sur le versant des mers.
Nous allons enlacés dans les brumes d’automne Au fond des rues éteintes où tourne le poignard Et jusqu’aux étangs noirs où ne viendra personne O mort pressons le pas le ciel est en retard
C’est à tous les amis que j’offre ma poitrine A tous ceux qui font l’air et la bonne chaleur Après ça laissez-moi rouler sous les collines L’ombre des animaux ne m’a jamais fait peur.
Flamme qui me retiens je souffle ta lumière Et ces joues colorées qui rallument ma faim Je glisse lentement. c’est assez douces pierres Soulevez mes poumons que je respire enfin
Telle tu m’apparais que mon amour figure Un arbre descendu dans le chaud de l’été Comme une tentation adorable qui dure Le temps d’une seconde et d’une éternité
Comme un fleuve s’est mis À aimer son voyage Un jour tu t’es trouvée Dévêtue dans mes bras
Et je n’ai plus songé Qu’à te couvrir de feuilles De mains nues et de feuilles Pour que tu n’aies point froid
Car t’aimais-je autrement Qu’à travers tes eaux vives Corps de femme un instant Suspendu à mes doigts
Et pouvais-je poser Sur tant de pierres chaudes Un regard qui n’aurait Été que du désir ?
Vierge tu réponds mieux À l’obscure sentence Que mon coeur fait peser Doucement sur ton coeur
Et si j’ai le tourment De ta métamorphose C’est qu’il me faut aimer Ton amour avant toi.
II
Je t’attendais ainsi qu’on attend les navires Dans les années de sécheresse quand le blé Ne monte pas plus haut qu’une oreille dans l’herbe Qui écoute apeurée la grande voix du temps
Je t’attendais et tous les quais toutes les routes Ont retenti du pas brûlant qui s’en allait Vers toi que je portais déjà sur mes épaules Comme une douce pluie qui ne sèche jamais
Tu ne remuais encor que par quelques paupières Quelques pattes d’oiseaux dans les vitres gelées Je ne voyais en toi que cette solitude Qui posait ses deux mains de feuille sur mon cou
Et pourtant c’était toi dans le clair de ma vie Ce grand tapage matinal qui m’éveillait Tous mes oiseaux tous mes vaisseaux tous mes pays Ces astres ces millions d’astres qui se levaient
Ah que tu parlais bien quand toutes les fenêtres Pétillaient dans le soir ainsi qu’un vin nouveau Quand les portes s’ouvraient sur des villes légères Où nous allions tous deux enlacés par les rues
Tu venais de si loin derrière ton visage Que je ne savais plus à chaque battement Si mon cœur durerait jusqu’au temps de toi-même Où tu serais en moi plus forte que mon sang.
III
Les chevaux de l’amour me parlent de rencontres Qu’ils font en revenant par des chemins déserts Une femme inconnue les arrête et les baigne D’un regard douloureux tout chargé de forêts
Méfie-toi disent-ils sa tristesse est la nôtre Et pour avoir aimé une telle douleur Tu ne marcheras plus tête nue sous les branches Sans savoir que le poids de la vie est sur toi
Mais je marche et je sais que tes mains me répondent Ô femme dans le clair prétexte des bourgeons Et que tu n’attends pas que les fibres se soudent Pour amoureusement y graver nos prénoms
Tu roules sous tes doigts comme des pommes vertes De soleil en soleil les joues grises du temps Et poses sur les yeux fatigués des villages La bonne taie d’un long sommeil de bois dormant
Montre tes seins que je voie vivre en pleine neige La bête des glaciers qui porte sur le front Le double anneau du jour et la douceur de n’être Qu’une bête aux yeux doux dont on touche le fond
Telle tu m’apparais que mon amour figure Un arbre descendu dans le chaud de l’été Comme une tentation adorable qui dure Le temps d’une seconde et d’une éternité.
IV
Derrière les rideaux et l’épaisseur du temps Sans toi comme les nuits sont froides mon enfant
Le sommeil et la rue sont pleins de gens d’hôtel Qui parlent haut et brisent tout quand je t’appelle
Et je t’appelle malgré tout et je sais bien Que dans ces battements de cœur tu me reviens
Que tu recrées de douces mains à ton usage Et que le vent léger rallume ton visage
Afin que je le voie dans l’épaisseur du temps Comme une flamme toujours vive mon enfant.
René-Guy CADOU, Quatre poèmes d’amour à Hélène, (Hélène ou le règne végétal, 1945)
Avec une feuille tombée Avec le trop plein d’un seau Avec cette lampe aux œufs d’or Sur la desserte de la neige Quand il a bien fait froid dehors Avec une route où s’avance Un cheval qui n’est pas d’ici Avec l’enfant glacé tout seul Dans un autocar de rêve Avec des villes consumées Dans le désert de ma mémoire Un ciel d’épines et de craie Où le soleil ne vient plus boire Avec l’idiot désemparé Devant ses mains qui le prolongent Et dont le cœur comme une oronge Suscite un désir de forêt Avec toi qui me dissimules Sous les tentures de ta chair Je recommence le monde.
Une lampe naquit sous la mer Un oiseau chanta Alors dans un village reculé Une petite fille se mit à écrire Pour elle seule Le plus beau poème Elle n’avait pas appris l’orthographe Elle dessinait dans le sable Des locomotives Et des wagons pleins de soleil Elle affrontait les arbres gauchement Avec des majuscules enlacées et des cœurs Elle ne disait rien de l’amour Pour ne pas mentir Et quand le soir descendait en elle Par ses joues Elle appelait son chien doucement Et disait « Et maintenant cherche ta vie ».
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