La vérité du drame est dans ce pur espace qui règne entre la stance heureuse et l'abîme qu'elle côtoie : cet inapaisement total, ou cette ambiguïté suprême. Saint-john Perse
Mon Dieu, mon Dieu, cela ne s’éteint pas Toute ma forêt, je suis là qui brûle J’avais pris ce feu pour le crépuscule Je croyais mon cœur à son dernier pas. J’attendais toujours le jour d’être cendre Je lisais vieillir où brise l’osier Je guettais l’instant d’après le brasier J’écoutais le chant des cendres, descendre.
J’étais du couteau, de l’âge égorgé Je portais mes doigts où vivre me saigne Mesurant ainsi la fin de mon règne Le peu qu’il me reste et le rien que j’ai. Mais puisqu’il faut bien que douleur s’achève Parfois j’y prenais mon contentement Pariant sur l’ombre et sur le moment Où la porte ouvrant, déchire le rêve.
Mais j’ai beau vouloir en avoir fini Chercher dans ce corps l’alarme et l’alerte L’absence et la nuit, l’abîme et la perte J’en porte dans moi le profond déni. Il s’y lève un vent qui tient du prodige L’approche de toi qui me fait printemps Je n’ai jamais eu de ma vie autant Même entre tes bras, aujourd’hui vertige. Le souffrir d’aimer flamme perpétue En moi l’incendie étend ses ravages A rien n’a servi, ni le temps, ni l’âge Mon âme, mon âme, où m’entraînes-tu ? Où m’entraînes-tu ?
Où faut-il qu’on aille Pour changer de paille Si l’on est le feu
À moins qu’il ne faille Si l’on est la paille Fuir avec le feu
La paille est si tendre Mais vouloir l’étendre Étendra le feu Qu’on tente d’étreindre
Or il faut l’éteindre
Le long pour l’un pour l’autre est court II y a deux sortes de gens L’une est pour l’eau comme un barrage et l’autre fuit comme l’argent
Le mot-à-mot du mot amour à quoi bon courir à sa suite Il est resté dans la Dordogne avec le bruit prompt de la truite Au détour des arbres profonds devant une maison perchée Nous avions rêvé tout un jour d’une vie au bord d’un rocher
La barque à l’amarre Dort au mort des mares Dans l’ombre qui mue
Feuillards et ramures La fraîcheur murmure Et rien ne remue
Sauf qu’une main lasse Un instant déplace Un instant pas plus
La rame qui glisse
Sur les cailloux lisses Comme un roman lu
Si jamais plus tard tu reviens par ce pays jonché de pierres Si jamais tu revois un soir les îles que fait la rivière Si tu retrouves dans l’été les bras noirs qu’ont ici les nuits Et si tu n’es pas seule alors dis-lui de s’écarter dis-lui De s’é-car-ter le temps de renouer ce vieux songe illusoire Puis fais porter le mot amour et le reste au brisoir
On a beau changer d’horizon Le cœur garde ses désaccords Des gens des gens des gens encore De toute cette déraison Il n’est resté que les décors
Elle amenait à la maison Des paltoquets et des pécores Je feignais lire YInprekor Comme un jour fuit une saison Il n’est resté que les décors
On a beau changer de poison Tous les breuvages s’édulcorent Toutes les larmes s’évaporent Des fièvres et des guérisons Il n’est resté que les décors
On a beau changer de prison On traîne son âme et son corps Les mois passent marquant le score
De tant d’atroces trahisons II n’est resté que les décors
Le cœur ce pain que nous brisons Que les sansonnets le picorent J’aurais dû partir j’avais tort Aux lueurs des derniers tisons Il n’est resté que les décors
À chaque gare de poussière les buffles de cuir bouilli
Les gardes qui font un remuement d’armes et bottes noires
Devant les buffets de piments et d’orgeat
Des femmes sur leurs ballots sombres
Yeux d’olive visages d’huile
Quel est donc ce pays de soif et de bucrânes
Nous roulons sur la terre cuite. Où sommes-nous
Il n’y a sur la toile énorme qu’un âne et qu’un homme
Une cruche d’ombre un pain bis un oignon
Et le vallonnement uniforme où nous nous éloignons
Le train s’en va comme un caniche Sous le couchant drapeau de Catalogne
Primo de Rivera
En ce temps-là dans les hôtels les domestiques
Surveillaient les voyageurs par le trou de la serrure
Afin que tout fût bien selon l’Église
Dans les premiers froids de Madrid J’habitais la Puerta del Sol Cette place comme un grand vide Attendait quelque nouveau Cid Dont le manteau jonchât le sol Et recouvrît ces gueux sordides Qu’on jette aux mendiants l’obole Montrez-moi le peuple espagnol
Primo de Rivera
Il y avait au Prado ce qui ne se montrait pas dans J’ai reconnu le garçon d’hôtel espionnant à la porte Dans un dessin de Goya
Ce peintre apprend mieux que personne L’Espagne et son colin-maillard Mais par-dessus tout il m’étonne Me serre le cœur et lui donne Le secret de ce cauchemar Par cette épouvante d’automne
Dans un tableau fait sur le tard Le grand goudron de Gibraltar
Primo de Rivera
J’ai parcouru les sierras Où la procession des villes se lamente Tolède Ségovie Avila Salamanque Alcala de Henarès
Passant les bourgs de terre cuite Les labours perchés dans les airs Sur un chemin qui fait des huit Comme aux doigts maigres des jésuites Leur interminable rosaire Le vent qui met les rois en fuite Fouette un bourricot de misère Vers l’Escorial-au-Désert
Primo de Rivera
Une halte de chemin de fer à mi-route entre l’hiver et l’été
Entre la Castille et l’Andalousie
À l’échiné des monts à la charnière sarrasine
Un jeune aveugle a chanté
D’où se peut-il qu’un enfant tire Ce terrible et long crescendo C’est la plainte qu’on ne peut dire Qui des entrailles doit sortir La nuit arrachant son bandeau C’est le cri du peuple martyr Qui vous enfonce dans le dos Le poignard du cante jondo
Primo de Rivera Primo de Rivera Primo de Rivera
ô bruit des wagons dans la montagne bruit des roues Et tout à coup c’est le mois d’août Un souffle sort on ne sait d’où L’odeur douce des fleurs d’orange
Le grand soir maure de Cordoue
Qu’au son des guitares nomades La gitane mime l’amour Les cheveux bleuis de pommade L’œil fendu de Schéhérazade Et le pied de Boudroulboudour
Il se fait soudain dans Grenade Que saoule une nuit de vin lourd Un silence profond et sourd
Primo de Rivera
Le verre est par terre Un sang coule coule Dommage le vin Du bon vin Lorca Lorquito Lorca c’était du vin rouge Du bon vin gitan
Qui vivra verra le temps roule roule Qui vivra verra quel sang coulera Quand il sera temps Sans parler du verre Qui vivra verra
Il se fait soudain dans Grenade Que saoule une nuit de sang lourd Une terrible promenade
Il se fait soudain dans Grenade Un grand silence de tambours
Louis Aragon
EL MUNDO AMPLIO POR LOUIS ARAGON
A donde vamos Para cambiar la pajita Si somos fuego
A menos que haya una necesidad Si somos la paja Huye con fuego
La pajita es tan tierna Pero querer esparcirlo esparcirá el fuego Que intentamos abrazar
Pero debe estar apagado
El largo el uno para el otro es corto Hay dos tipos de personas Uno es para agua como una presa y el otro gotea como dinero
La palabra por palabra de la palabra amor, ¿de qué sirve correr tras ella? Se quedó en el Dordoña con el rápido sonido de la trucha Alrededor de los árboles profundos frente a una casa encaramada Habíamos soñado todo un día con una vida al borde de una roca
El barco en el amarre Duerme en la muerte de los estanques En la sombra que cambia
Correas y astas La frescura susurra Y nada se mueve
Excepto que una mano cansada Un momento se mueve Un momento no mas
El remo que se desliza
Sobre guijarros lisos Como una novela leída
Si alguna vez más tarde vuelves por esta tierra sembrada de piedras Si alguna vez vuelves a ver las islas que el río hace una noche Si encuentras en verano los brazos negros que aquí tienen las noches Y si no estás solo, dile que se haga a un lado, dile Para tomarse el tiempo para renovar este viejo sueño ilusorio Entonces lleva la palabra amor y el resto al breaker
Podemos cambiar nuestro horizonte El corazón guarda sus desacuerdos Gente, gente, gente, todavía De toda esta sinrazón Solo quedaron las decoraciones
Ella trajo a casa Paltoquets y pecores Fingí leer YInprekor Como un día huye de una estación Solo quedaron las decoraciones
Podemos cambiar el veneno Todas las bebidas están endulzadas. Todas las lagrimas se evaporan Fiebres y curas Solo quedaron las decoraciones
Podemos cambiar las cárceles Arrastramos nuestra alma y nuestro cuerpo Pasan los meses anotando el puntaje
De tantas traiciones atroces Solo quedaron las decoraciones
El corazón este pan que partimos Que le picoteen los estorninos Debí haberme ido, estaba equivocado A la luz de las últimas brasas Solo quedaron las decoraciones
Búfalos de cuero hervidos en cada estación de polvo
Los guardias que mueven brazos y botas negras
Frente a los bufés de chile y cebada
Mujeres en sus bultos oscuros
Rostros de aceite de ojos de oliva
¿Qué es este país de sed y bucrânes?
Estamos rodando sobre terracota. Dónde estamos
Solo hay un burro y un hombre en el enorme lienzo
Una jarra de sombra, un pan moreno y una cebolla.
Y el uniforme ondulando donde nos alejamos
El tren va como un caniche Bajo la bandera del atardecer de Cataluña
Primero de Rivera
A esa hora en los hoteles los criados
Viajeros observados a través del ojo de la cerradura
Para que todo salga bien según la Iglesia
En el primer resfriado de Madrid Yo viví ahí Puerta del Suelo Este lugar como un gran vacío Estaba esperando algo nuevo Cid Cuyo manto esparcido por el suelo Y cubrió a estos sórdidos mendigos Que arrojamos a los mendigos el obol Muéstrame a los españoles
Primero de Rivera
Había en Prado lo que no se mostró en Reconocí al chico del hotel espiando en la puerta En un dibujo de Goya
Este pintor aprende mejor que nadie España y su encuesta de ciegos Pero sobre todo me asombra Sostén mi corazón y dalo El secreto de esta pesadilla Por este terror de otoño
En una pintura hecha tarde El gran alquitrán de Gibraltar
Primero de Rivera
He recorrido las sierras Donde la procesión de las ciudades llora Toledo Segovia Ávila Salamanca Alcalá de Henares
Pasando los pueblos de terracota Arando encaramado en el aire En un camino que hace ocho Como los delgados dedos de los jesuitas Su rosario interminable El viento que hace volar a los reyes Batir un burro de la miseria Hacia Escorial-au-Désert
Primero de Rivera
Una parada de tren a medio camino entre el invierno y el verano.
Entre aquí Castilla y andalucía
En la parte posterior de las montañas en la bisagra sarracena
Un joven ciego cantó
¿De dónde puede sacar un niño? Este terrible y largo crescendo Esta es la denuncia que no se puede decir Quien de las entrañas debe salir La noche se arranca la venda de los ojos Es el grito del pueblo martirizado Que te empuja por la espalda La daga del cante jondo
Primero de Rivera Primero de Rivera Primero de Rivera
oh sonido de los carros en la montaña sonido de las ruedas Y de repente es agosto Un aliento sale de quien sabe de donde El dulce olor de los azahares
La gran velada morisca de Córdoba
Que al son de las guitarras nómadas La gitana imita el amor Cabello azulado con pomada El ojo de hendidura de Scheherazade Y el pie de Boudroulboudour
De repente sucede en Granada Que bebió una noche de vino pesado Un silencio profundo y amortiguado
Primero de Rivera
El vaso esta en el piso La sangre esta fluyendo Que mal el vino Buen vino Lorca Lorquito Lorca era vino tinto Buen vino gitano
Quién vivirá verá rollos de tiempo Quién vivirá verá qué sangre fluirá Cuando es el momento Sin mencionar el vaso El tiempo lo dirá
De repente sucede en Granada Ese borracho una noche
Vous direz que les mots éperdument me grisent Et que j’y crois goûter le vin de l’infini Et que la voix me manque et que mon chant se brise A ces sortes de litanies
C’est possible après tout que les rimes m’entraînent Et que mon chapelet soit de grains de pavot Car tyranniquement si la musique est reine Qu’est-ce que la parole vaut
C’est possible après tout qu’à parler politique Sur le rythme royal du vers alexandrin Le poème se meure et tout soit rhétorique Dans le langage souverain
C’est possible après tout que j’aie perdu le sens Qu’au soleil comparer le Parti soit dément Qu’il y ait de ma part simplement indécence A donner ça pour argument
Pourquoi doux Lucifer en ce siècle où nous sommes Où la Vierge et les Saints ont des habits dorés Le chant nouveau déjà qui s’élève des hommes N’aurait-il pas l’accent sacré
J’ai souvent envié le vers de Paul Claudel Quand sur nos fusillés se levait le destin Pourquoi n’auraient-ils pas à leurs épaules d’ailes Les Martyrs couleur de malin
Ainsi que des oiseaux je clouerai sur nos porches Pour que l’amour du peuple y soit de flamme écrit Tes mots ensanglantés comme un cœur qu’on écor Thérèse d’Avila tes cris
Nous aurons des métros comme des basiliques Des gloires flamberont sur les toits ouvriers Et le bonheur de tous sur les places publiques Psalmodiera son Kyrie
Mais non cette espérance énorme cette aurore N’a pas comme le ciel des Adorations Droit à tout le bazar de l’ode aux métaphores Droit à la disproportion
Elle n’a pas le droit à ces apothéoses Aux Mages à ses pieds posant l’or et l’encens Elle n’a pas le droit au parfum de la rose Aux sanglots de l’orgue puissant
Cependant on lui tend comme au Christ des peintures Cette éponge de fiel dont les soldats riaient Cependant elle montre au milieu des tortures Un Beloyannis à l’œillet
Si les premiers Chrétiens aux murs des Catacombes Dessinaient d’une main malhabile un poisson Nous portons dans la rue à nos pas des palombes Comme on en voit dans les chansons
Nous avons devant nous des voûtes cathédrales Voyez voyez déjà le seuil et le parvis Et serve à l’avenir la langue magistrale Qui Dieu si bien servit
Le travail et l’amour changent le chant mystique Et tout dépend vers qui s’élève l’hosanna Je ne crains pas les mots dont on fit des cantiques On boit dans le verre qu’on a
Tu marches devant toi sur la route des princes Avenir à qui rien n’est lointain paradis Tu construiras ta vie aussi belle que Reims Quand Jeanne y vint un samedi
La nouvelle parole et les anciens poèmes Marieront la lumière à travers leurs vitraux Voici tout ce que j’ai voici tout ce que j’aime C’est peu mais l’on dit que c’est trop
Qu’importe ce qu’on dit lorsque l’avenir sonne Prends tout ce que tu veux Avenir sous mon toit Ouvre cette poitrine et prends Je te le donne
Cela s’appelle un cœur c’est rouge et c’est à toi
Elle rêvait Rêver est souvent une étude Je la voyais aller venir dans la maison Dans la maison tout se faisait à l’habitude L’habitude aux rêveurs est seconde raison
Elle rêvait allait venait mettait la table S’inquiétait de tout avec des mots absents Semblait comme toujours de tout être comptable Et sa main caressait les chiens noirs en passant
Elle rêvait Je lui connais cet air du rêve On ne fait que la voir alors qu’elle est partie Et quand le hasard veut que son regard se lève Elle a ses yeux d’enfant pour un jour de sortie
Elle a ses plus grands yeux elle a ses yeux du soir Elle a ses yeux du soir quand personne n’est là Ceux que comme un voleur je surprends au miroir Et dont m’apercevant elle voile l’éclat
Elle rêvait secrète et c’était par excuse Qu’elle parlait d’un cœur indifférent à soi Elle avait à me fuir l’invention des ruses Et sa robe n’était qu’un murmure de soie
Elle rêvait Son rêve est parfois une fièvre Une aventure un drame un roman jamais lu Et qui devinerait au tremblement des lèvres La musique muette et dont je suis exclu
Et donc elle rêvait Je ne sais quelle image Habitait sa semblance et l’anima soudain Où t’en vas-tu mon âme où t’en vas-tu sauvage Je l’ai prise à pleurer dans le fond du jardin
Et donc elle rêvait de quelque histoire triste Le ciel traîtreusement fraîchissait sur ses pas Tu n’as pas mis ton châle II faut rentrer J’insiste Où donc es-tu mon cœur que tu ne m’entends pas
Elle rêvait d’ailleurs mais préféra prétendre Qu’elle était allée voir comment vont les semis Elle rêvait des lendemains couleur de cendres Et parlait des châssis qu’on n’ouvre qu’à demi
Elle a pris à regret ma main pour revenir Un ver luisant brilla dans l’herbe devant nous Je rêvais dit Eisa tantôt de l’avenir C’était qu’elle écrivait tout bas Le Cheval Roux
Rêver de l’avenir est chose singulière Il fallait qu’y rêvât cette main qui tissait Y rêvait-il aussi quand s’attacha le lierre L’avenir mais qu’est-ce que c’est
Tout rêve d’avenir est un rêve de vivre La Belle au Bois dormant s’éveille après cent ans Au bas des feuilletons toujours on lit A suivre L’homme croit régner sur le temps
Il va parfois pourtant chez la cartomancienne Une lettre un voyage et nous nous étonnons Que l’avenir ressemble à la fortune ancienne Qui n’a fait que changer de nom
Ton avenir rêve éveillé rêve qui dort On jugerait tout simplement que tu l’oublies Est-ce que ce n’est pas tout simplement toi mort Mort dans la rue ou dans ton lit
Sans doute et que veut-on qu’à gémir on y fasse Oui tout le monde meurt un jour et puis après L’avenir justement c’est ce qui nou6 dépasse C’e6t ce qui vit quand je mourrai
Mais si la vie un jour l’homme et la primerose Et tout ce qui palpite et l’oiseau que l’on voit Si tout allait mourir de cette mort des choses Tout allait mourir à la fois
Certains hommes diront que ça leur indiffère Et que tout se termine avec leur propre vin J’entends leur qu’est-ce que cela peut bien me faire Rome brûle quand c’est ma fin
Faut-il que cela soit gens de mince nature Qui n’aiment pas la vie assez pour s’oublier Comme si celui-là qui dort sous la toiture En était toujours l’ouvrier
Ce cœur recommencé qui bat dans les apôtres Ou comme le héros s’appellera pour vous Il sait que plus que lui l’avenir c’est les autres D aime On dit qu’il se dévoue
C’est affaire du sang que l’on a dans les veines Rien n’e6t plus naturel que ne pas le compter Ou restez tout le jour à regarder vos peines Petite et pâle humanité
Ceux qui n’y rêvent pas sont des briseurs de grève Ils sont les ennemis de l’avenir nombreux Comment se pourrait-il qu’à l’avenir ils rêvent Puisque l’avenir est contre eux
Ils sont le loup de l’homme et l’assassin vulgaire Comme ils misent toujours sur le mauvais tableau Ils jouent à quitte ou double et vont de guerre en guerre Retarder demain c’est leur lot
Un jour viendra bien sûr dans leur peur légitime Qu’ils abattront l’atout monstrueux préférant Au triomphe du bien l’énormité du crime
A l’homme heureux la mort en grand
Un Autre menaçait d’une ombre millénaire D’un linceul collectif pour s’y envelopper Et dans son trou de rat il se passait les nerfs Sur les tronçons de son épée
Ah s’il avait connu le secret de l’atome Il aurait fait beau voir le monde où nous vivons Mais il n’est pas besoin d’évoquer les fantômes Voyez comme on meurt au Japon
L’avenir est l’enjeu de cette banqueroute Qui commence et qu’on croit arrêter dans le sang Mais les hommes parqués dans la nuit sur les routes Parlent entre eux du jour naissant
Rien pourtant n’est si simple et poussez chaque porte Et vous y trouverez des problèmes nouveaux Les visages humains sont de diverses sortes Et celui que l’on aime est un souci plus haut
Il régnait un parfum de grillons et de menthes Un silence d’oiseaux frôlait les eaux dormantes
Où près des fauchaisons montrant leur sol secret L’iris jaune trahit l’avance des marais
Du cœur profond de l’herbe impénétrable au jour Les roseaux élevaient leurs épis de velours
C’était à la fin mai quand rougit l’ancolie
La terre était mouillée au pied des fleurs cueillies
Et mes doigts s’enfonçaient plus bas que le soleil Et je songeais qu’il y aura des temps pareils
Et je songeais qu’un jour pareil dans pas longtemps Je ne reviendrai plus vers toi le cœur battant
Portant de longs bouquets pâles aux tiges vertes Je ne te verrai plus prenant les fleurs offertes
Et le bleu de ta robe et le bleu de tes yeux Et la banalité d’y comparer les cieux
Je n’irai plus criant ton nom sous les fenêtres
Je ne chercherai plus tes pas sous les grands hêtres
Ni tout le long du bief sous les saules pleurant Ni dans la cour pavée à tout indifférent
Les miroirs n’auront plus l’accent de ton visage Je ne trouverai plus ton ombre et ton sillage
Un jour dans pas longtemps par l’escalier étroit Et je ne craindrai plus jamais que tu aies froid
Je ne toucherai plus ta chevelure au soir Je ne souffrirai pas de ne jamais te voir
Je ne sentirai plus le cœur me palpiter
Pour un mot de ta voix dans la chambre à côté
J’ignorerai toujours ma profonde misère Et je ne dirai pas que le monde est désert
Sans l’anneau de tes bras dormant au grand jamais J’ignorerai toujours combien je les aimais
Vois-tu comme la vie et la mort sont bien faites L’enfant pleure au retour que s’achève la fête
L’homme a sur lui cet avantage merveilleux De ne pas emporter ses regrets dans ses yeux
Par un effacement immense et raisonnable Et béni soit le vent qui balayera le sable
Et béni soit le feu brûlant la lettre lue
Mon amour mon amour que voulais-tu de plus
Il est des mots que ne peut suivre qu’un silence Et quel autre bonheur aurait ta violence
O nuage changeant nuage échevelé Qui se disperse enfin sur le ciel étoile
Décrochez mes amis ces tentures funèbres Qu’un autre à sa douleur abandonne sa main Le parfum de la vie est au fond des ténèbres Où sans voir on la suit à ses pas de jasmin Sion n’est plus assise au milieu des concombres Sion ne ronge plus veuve plaintive et sombre Son cœur comme un grain de cumin
Nos ancêtres géants avaient peur de leur ombre Ds craignaient que le ciel sur leur tête tombât La nue humiliait leur échine et les nombres Les entrailles d’oiseaux les faisaient parler bas Les superstitions ont fini par se taire Et rien ne glace plus le sang de nos artères Que la tombe au bout du combat
Je ne suis pas de ceux qu’affolent ses mystères Je ne suis pas de ceux que rend tristes la pluie Je l’entends pénétrer avidement la terre J’aime le vent j’aime le gel j’aime la nuit La lueur de l’orage et le bruit de la grêle J’aime le changement des choses naturelles Comme le grain aime le muid
A quoi 6ert de chercher aux saisons des querelles
Que mûrir et mourir soient la même chanson
En pleurons-nous la fleur quand nous cueillons l’airelle
Pourquoi mener partout ce deuil où nous passons
Au rougir de l’automne on lit le printemps vert
Et la nécessité neigeuse des hivers
Est déjà grosse des moissons
Poètes dispersez vos symboles pervers A la camarde ôtez l’usage bleu des faux Cessez de sangloter tout le long de vos vers Dont chaque pied semble monter à l’échafaud Par le chemin de croix de vos épithalames Je vous dis que celui qui brûle aime la flamme Et que c’est le feu qu’il lui faut
Et le noyé qui part emporté par les lames Comme pour une fête entend le carillon A la poubelle enfin flanquez le vague-à-l’âme On va nous prendre pour des chiens si nous crions A la mort Fût-ce avec l’excuse de la rime Par le soleil des dents nul que nous ne s’exprime La bête pleure et nous rions
Nous rions seuls au monde et notre rire prime Sur la peur animale et le cœur accablé Nous rions de parler De ce que nous apprîmes De l’auroch dessiné De cultiver le blé Nous rions de compter d’écrire et la victoire Est plus d’avoir ouvert le livre de l’Histoire Qu’au firmament savoir voler
La vitesse du train non le heurt au butoir Voilà qui fait l’ivresse à la masse lancée Et ce n’est pas le cri du bœuf à l’abattoir Qui s’échappe de l’homme et qu’il nomme pensée Qu’est notre vie au prix de tout ce qu’elle est elle Vienne ou ne vienne pas le temps des immortels C’est le sépulcre dépassé
Mourir n’est plus mourir à ceux-là qui s’attellent Au grand rêve de tous qui ne peut avorter Ils sont hommes d’avoir secoué la tutelle D’une vie à soi seul chichement limitée Et le héros d’hier lui donnant sa mesure Chaque jour plus nombreuse à l’assaut de l’azur C’est la nouvelle humanité.
St-Trojan-les-Bains, le cheval bride au peint, m’asseoir sur une vague prise de sel avec de quoi dans les fontes, sentant à défaut d’odeur la dynamique du mimosa cerner la plage sans idée de piège. Les horloges dans le journal de bord avec des hanches pleines à la vie pour se tenir. Puis mon cul-nul d’enfant de six-ans demeuré dans les dunes , souviens-toi comme on lance à l’eau le bateau sans qu’il coule. Le vent porte, l’immobilité emporte, Nous hûmes , il faut s’aimer pour en remplir le sac et le mener au moulin. Tourne le sureau au fil de l’eau. Un hérisson brosse la ligne jaune pour unir le contre-sens hors du fossé. Sur les bornes l’ânée défile. La crevette grise au point de rosir l’horizon de mes lunettes quand Côtinière tu me dis que ta grandeur n’a jamais eu d’âge à cause du bénéfice de l’âme . A Chassiron entre noir-et-blanc se découpe l’Atlantique sur fond d’ô séant. Toujours une place pour nager sans bouée ailleurs qu’en baïne.
Niala-Loisoobleu – 27 Février 2021
UNE RESPIRATION PROFONDE
Je change ici de mètre pour dissiper en moi l’amertume Les choses sont comme elles sont le détail n’est pas l’important L’homme apprendra c’est sûr à faire à jamais régner le beau temps
Mais ne suis-je pas le maître de mes mots Qu’est-ce que j’attends Pour en chasser ce qui n’est pas cet immense bonheur posthume
Il fait un soleil si grand que de tous les côtés aujourd’hui Le lavis semble tout déteint dans les vents parlés d’un mah-jong Et la route n’est qu’un bourdon le ciel l’ébranlement d’un gong Il me plaît que mon vers se mette à la taille des chaises longues Et le cheval prenne ce pas où son cavalier le réduit
Il me plaît d’entendre un bras d’homme frapper sur le bois ou la pierre
Qui fabrique des pieux peut-être ou c’est quelque chose qu’il cloue
Il me plaît que le chien dans la colline aboie et que la roue Au fond du chemin bas grince et que les toits soient roux Que les serres sur les coteaux fassent poudroyer la lumière
Il y a des jarres de couleur au pied des hauts bouquets de joncs Des palissades que le jour rend aussi roses que le sol
Des demeures négligemment qui tiennent leur pin parasol Et sur la musique des murs étages do ré mi fa sol Dans le désordre végétal l’envol gris perle des pigeons
La mer la mer au loin dans les vallons où le regard s’enfonce Par les sentes là-bas vers des romans qu’on n’aura jamais lus L’automne a jalonné l’effacement des pas dans les talus Passants légers amants furtifs que rien ne dénoncera plus Une fois l’escalier de la maison recouvert par les ronces
Puis par les brumes des monts bleus que perce un regard d’éper-vier
On voit dans le feu blanc se soulever une épaule de glaces Tout au fond du paysage où la nue et la terre s’enlacent Et d’ici je contemple l’Alpc et sur mes cheveux ma main passe Car c’est la saison qu’à l’envers montre ses feuilles l’olivier
Et les platanes avec qui dans les feuilles jouent-ils aux cartes Est-ce avec vous beaux amoureux sur les bancs assis les premiers Le froid vers cinq heures qui vient fait-il moins que vous vous aimiez
De quoi peuvent bien vous parler dans l’ombre tout bas les palmiers
Et quels chiffres nous dit la vigne avec ses doigts nus qu’elle écarte
J’ai vu ce couple au déclin du jour je ne sais dans quel quartier Nous avions fait un détour au-dessus de Nice avec la voiture La ville mauve en bas allumait peu à peu ses devantures Ces enfants se tenaient par la main comme sur une peinture Histoire de les regarder je me serais arrêté volontiers
Il n’y avait dans ce spectacle rien que de très ordinaire
Ils étaient seuls ils ne se parlaient pas ne bougeaient pas rêvant
Ils écoutaient leur cœur à distance et n’allaient point au-devant
La place était vide autour d’eux il n’y remuait que le vent Et l’auto n’a pas ralenti Les phares sur les murs tournèrent
Tout le pêle-mêle de la Côte et les femmes qui parlent haut Les motos dans la rue étroite et les œillets chez les fleuristes Les postes blancs d’essence au bord des routes remplaçant les Christs
L’agence immobilière avec son triste assortiment lettriste Dans le va-et-vient le tohu-bohu le boucan le chaos
Les fruits confits et les tea-rooms les autocars les antiquaires
Des gens d’ici des gens d’ailleurs qu’escomptent-ils qu’est-ce qu’ils croient
Ces trop beaux garçons des trottoirs ont l’œil rond des oiseaux de proie
Qu’a fui ce gros homme blafard qu’il ait toujours l’air d’avoir froid
Ô modernes Robert Macaire entre Rotterdam et Le Caire
Miramars et Bellavistas ce langage au goût des putains Palais Louis Quinze Immeubles peints Balcons d’azur à colon-nettes
Beau monde où si tout est à vendre à des conditions honnêtes C’est toujours service compris pour cet univers à sonnettes Il suffit de deux enfants rencontrés et tout cela s’éteint
S’éteint s’efface et perd avec la nuit son semblant d’insolence Il ne reste à mes yeux que ce lieu banal que cette avenue Ce banc près des maisons blanches au soir tombant Deux inconnus
Il ne reste à mon cœur que l’entrelacs de ces mains ingénues
Ces deux mains nues II ne reste à ma lèvre enfin que ce silence
On se refuse longuement De n’être rien pour qui l’on aime Pour autrui rien rien pour soi-même Ça vous prend on ne sait comment
On se met à mieux voir le monde Et peu à peu ça monte en vous Il fallait bien qu’on se l’avoue Ne serait-ce qu’une seconde
Une seconde et pour la vie Pour tout le temps qui vous demeure Plus n’importe qu’on vive ou meure Si vivre et mourir n’ont servi
Soudain la vapeur se renverse Toi qui croyais faire la loi
Tout existe et bouge sans toi Tes beaux nuages se dispersent
Tes monstres n’ont pas triomphé Le chant ne remue pas les pierres Il est la voix de la matière Il n’y a que de faux Orphées
L’effet qui formerait la cause Est pure imagination Renonce à la création Le mot ne vient qu’après la chose
Et pas plus l’amour ne se crée Et pas plus l’amour ne se force Aucun dieu n’est pris sous l’écorcc Qu’il t’appartienne délivrer
Ce ne sont pas les mots d’amour Qui détournent les tragédies Ce ne sont pas les mots qu’on dit Qui changent la face des jours
Le malheur où te voilà pris Ne se règle pas au détail Il est l’objet d’une bataille Dont tu ne peux payer le prix
Apprends qu’elle n’est pas la tienne Mais bien la peine de chacun Jette ton cœur au feu commun Qu’est-il de tel que tu y tiennes
Seulement qu’il donne une flamme Comme une rose du rosier Mêlée aux flammes du brasier Pour l’amour de l’homme et la femme
Va Prends leur main Prends le chemin
Qui te mène au bout du voyage
Et c’est la fin du moyen âge
Pour l’homme et la femme demain
Cela fait trop longtemps que dure Le Saint-Empire des nuées Ah sache au moins contribuer À rendre le ciel moins obscur
Qui sont ces gens sur les coteaux Qu’on voit tirer contre la grêle Mais va partager leur querelle Qu’il ne pleuve plus de couteaux
Peux-tu laisser le feu s’étendre Qui brûle dans les bois d’autrui Mais pour un arbre et pour un fruit Regarde-toi Tu n’es que cendres
Chaque douleur humaine sens-La pour toi comme une honte Et ce n’est vivre au bout du compte Qu’avoir le front couleur du sang
Chaque douleur humaine veut Que de tout ton sang tu l’éteignes Et celle-là pour qui tu saignes Ne sait que souffler sur le feu
Mais tout ceci n’est qu’un côté de cette histoire La mécanique la plus simple et qui se voit Une musique réduite au chant d’une voix
Il y manque ce qui dans l’homme est machinal Les gestes de tous les jours qui ne comptent pas Les pas perdus Les pas faits dans ses propres pas
Tout le silence et les colères pour soi seul Tout ce qu’on a sans jamais le dire pensé Les meurtres caressés les démences chassées
Il y manque tout ce que parler effarouche Il y manque l’accompagnement d’instruments Comme d’une barque barbare au loin ramant
Ce .qu’on peut tous les jours lire dans le journal Ce qui vient déranger les rêves à tout coup Ce qu’on n’a pas choisi qui soit et vous secoue
Il y manque avant tout les tremblements de terre Et comme on se sent jusqu’à l’os humilié Un jour à rencontrer un regard spolié
Il y manque le hasard au tournant des routes
Les passions les occupations qu’on a
Et l’art comme le vin des Noces de Cana
Tenez Qu’est-ce pour vous ce voyage en Hollande Où vous ne verrez pas ces étranges statues Devant la mer comme des fauves abattus
Qu’un trafiquant naguère apporta dans des caisses Avec cent autres merveilles des pays chauds Échafaudages peints d’encre d’ocre et de chaux
Mis à intervalles réguliers sur la terrasse
A tout jamais sur les steamers qui tourneront
Le coquillage vert et roux de leur ceil rond
Que comprenez-vous au jeune homme dont je parle Si vous ne connaissez chez lui ce goût profond Des sculptures qu’au bout du monde des gens font
Et comment s’expliquer son voyage à Genève Que fait-il à Cardiff dans la saison des pluies Au Caledonian Market est-ce encore lui
Qui cherche avidement des dieux dans la poussière
Vieux continent de rumeurs Promontoire hanté
Nous nous sommes fait d’autres idoles
Il y a des reposoirs dispersés à ces religions non écrites
Souvent comme une profanation secrète des autels apparents
J’ai traversé l’Europe
Je me suis assis un peu partout sur des pierres je me suis
Arrêté dans le pays des rêves
Combien de fois ai-je été voir à Anvers la braise d’or de tes cheveux ô Pécheresse
À Strasbourg la Synagogue aux yeux bandés comme dans la chanson de celui qui tua son capitaine
Le squelette de Saint-Mihiel le Portement de Croix à Gand
Le visage régulier de Bath qui semble une place Vendôme
Le Rhône comme un batelier fou débarquant les corps des tués aux Alyscamps
Et le beau Danube jaune
Quelque part entre Lausanne et Morges ces coteaux étayés de murs bleus où mûrissaient les vignes de Ramuz
Uzès Le jeune Racine s’y accoude à la terrasse des clairs de lune
Sospel à chaque fois les pins incendiés comme pour y mieux effacer les traces de l’exil et Buonarroti proscrit
Mais il y a des pays qui n’ont pas de nom dans ma mémoire
Des gares où j’ai perdu deux heures pour attendre un train
Des villes qui ne sont que passage d’arbres flottés sur leurs fleuves
Un désert d’entrepôts dans un port qu’emplit une futaie l’hiver
De hauts réservoirs dans la montagne
Des villages de soleil et de froment
Une région de fontaines bruissantes je ne sais où sans carte en automobile et que je n’ai jamais retrouvée
Des chemins de crête poudroyants de lumière
Et dans l’à-pic des rocs cette chapelle d’ombre où Charles Quint s’humilia
J’ai voulu connaître mes limites
Et ce n’est pas assez de Brocéliande ou Dunsinane
De la Forêt-Noire et de l’Océan
Car j’ai dans mes veines l’Italie
Et dans mon nom le raisin d’Espagne
Est-ce que je ne suis pas sorti de ce domaine de cerises
Où est ma place Est-elle avec ce passé des miens
Femmes de chez nous le pied court et la jambe haute
Les petits cheveux bouclant sur la nuque dont vous étiez si fières
Avec sous la peau blonde et transparente ô lionne
Le sang lombard des Biglione
Et le goût des pleureuses à dramatiser la parole
Où roule cet écho profond de l’oraison funèbre
Cette voix d’hier douce et voilée
De Jean-Baptiste Massillon aux Salins-d’Hyères
Est-ce que j’appartiens encore à ce monde ancien
Où est la clef de tout cela Je vais je viens
Faut-il toujours se retourner
Toujours regarder en arrière
J’ai traversé retraversé l’Europe
Et je traînais dans mes bagages Quelques livres couverts de feu Qui venaient du Quai de Jemmapes
Comme c’était écrit dessus
Ils parlaient d’un pays la moitié de l’année enfoui dans la neige avec le vent qui siffle à travers les maisons de bois les péristyles à colonnes des demeures nobles
Les palissades des chantiers beiges grises dentelées
Tout un peuple dans les haillons d’un empire veillant coupant en deux ses cigarettes le fusil
Entre les mains de chaque homme
Les journaux muraux
Et la débâcle et les chansons
Mais tout ce qu’ils disaient ces bouquins au parfum d’interdit
Ils le disaient dans un langage austère et grisant comme un renoncement des poètes
Le vocabulaire abstrait d’une expérience inconnue
Moi je lisais tout cela sans bien comprendre
Comme devant l’obélisque à Louksor les soldats regardent les signes humains
D’idéogrammes indéchirTrés
Des choses pourtant toutes simples Sans entendre
Par la campagne le printemps détrempé Sans voir
Les villes de meetings pleines à déborder d’une passion qui recommence
Et la débâcle et les chansons
Qui a raison d’entre ces hommes
Avec leurs noms compliqués dans le mirage des Révolutions Je me perds dans les schismes
Qui a raison
Qu’ai-je besoin du sablier des Sabéens des Sabelliens Je demande ici la vérité des Évangiles
Or j’avais commencé Lénine à la façon de Raymond Lulle ou Saint Augustin
Je le tire de ma valise à La Ciotat
A Ustaritz ou à Saint-Pierre-des-Corps
Bien des choses me sont obscures
D’être écrites précisément dans le parler de chacun
Mon Dieu jusqu’au dernier moment Avec ce cœur débile et blême Quand on est l’ombre de soi-même Comment se pourrait-il comment Comment se pourrait-il qu’on aime Ou comment nommer ce tourment
Suffit-il donc que tu paraisses De l’air que te fait rattachant Tes cheveux ce geste touchant Que je renaisse et reconnaisse Un monde habité par le chant Eisa mon amour ma jeunesse
O forte et douce comme un vin Pareille au soleil des fenêtres Tu me rends la caresse d’être Tu me rends la soif et la faim De vivre encore et de connaître Notre histoire jusqu’à la fin
C’est miracle que d’être ensemble Que la lumière sur ta joue Qu’autour de toi le vent se joue Toujours si je te vois je tremble Comme à son premier rendez-vous Un jeune homme qui me ressemble
M’habituer m’habituer
Si je ne le puis qu’on m’en blâme
Peut-on s’habituer aux flammes
Elles vous ont avant tué
Ah crevez-moi les yeux de l’âme
S’ils s’habituaient aux nuées
Pour la première fois ta bouche Pour la première fois ta voix D’une aile à la cime des bois L’arbre frémit jusqu’à la souche C’est toujours la première fois Quand ta robe en passant me touche
Prends ce fruit lourd et palpitant Jette-z-en la moitié véreuse Tu peux mordre la part heureuse Trente ans perdus et puis trente ans Au moins que ta morsure creuse C’est ma vie et je te la tends
Ma vie en vérité commence Le jour que je t’ai rencontrée Toi dont les bras ont su barrer Sa route atroce à ma démence
Et qui m’as montré la contrée Que la bonté seule ensemence
Tu vins au cœur du désarroi Pour chasser les mauvaises fièvres Et j’ai flambé comme un genièvre À la Noël entre tes doigts Je suis né vraiment de ta lèvre Ma vie est à partir de toi.
L’ascenseur descendait toujours à perdre Halein Et l’escalier montait toujours Cette dame n’entend pas les discours Elle est postiche Moi qui déjà songeais à lui parler d’amour
Oh le commis Si comique avec sa moustache et ses sourcils Artificiels Il a crié quand je les ai tirés Étrange Qu’ai-je vu Cette noble étrangère Monsieur je ne suis pas une femme légère Hou la laide Par bonheur nous Avons des valises en peau de porc À toute épreuve Celle-ci Vingt dollars Elle en contient mille C’est toujours le même système Pas de mesure Ni de logique Mauvais thème.
Il ne reste à ma lèvre enfin que cette injure L’âge et la sécheresse à parler d’autrefois Il ne reste à mon cœur qu’à tenir sa gageure
Et laissant l’univers m’envahir de ses voix Être encore une fois sa lumière évidente Pour dire ce qui fut avec ce que je vois
Te tresserai l’enfer avec le vers du Dante
Je tresserai la soie ancienne des tercets
Et reprenant son pas et sa marche ascendante
Que brûle ce qui fut avec ce que je sais
Je tresserai ma vie et ma mort paille à paille
Je tresserai le ciel avec le vers français
Je suis ce Téméraire au soir de la bataille
Qui respire peut-être encore sur le pré
Mais l’air et les oiseaux voient déjà ses entrailles
Pour m’ouïr il n’est plus que soldats éventrés
Déjà mes yeux sont pleins de vermine et de mouches
La nuit emplit déjà mon corps défiguré
Lentement les fourmis ont habité ma bouche De mon armure noire envahi par le froid Pourrai-je murmurer mon histoire farouche
À qui les mots derniers où mon souffle décroît
Et de tout ce que j’ai vécu joui souffert
Que vais-je alors choisir que la douleur me broie
Qu’est-ce qui vaut la peine alors qu’on le profère Du profond de soi-même Enfin que signifie Ce râle prolongé qu’à tout chant je préfère
À ma prunelle obscure une image suffit
À ma gorge un sanglot une ombre à ma mémoire
Pour tous mes souvenirs cette photographie
Elle est jaune elle est pâle elle a comme des moires Ma mère y est assise un enfant à ses pieds Quelqu’un qu’on ne voit pas est trahi par l’armoire
Le flacon sur la table et le presse-papier Personne ne sait plus aujourd’hui ce qu’ils furent Ni qu’était ce roman Maman que vous coupiez
Vous veniez de changer tout juste de coiffure Je vous trouvais jolie et d’autres le disaient On n’en voit rien Le jour a viré les sulfures
Cette épreuve est mauvaise et l’on vous jalousait Pour une ombre d’épaule au biseau de la glace Vous aviez ce regard triste qui me plaisait
Je me souviens Je n’allais pas encore en classe Vous vous faisiez de la peinture et sagement Je restais près de vous à lire mon atlas
Et je vous voyais peindre et le voyais Maman Vous n’aviez pas l’esprit à ce bouquet de fleurs J’aurais voulu le dire et ne savais comment
À présent qui se rappellerait la couleur
De votre robe ce dimanche à Saint-Germain
Pas même vous à qui j’ai murmuré Tu pleures
Bah laisse donc Je n’y penserai plus demain Les larmes qu’on retient sont lourdes et petites Elles tombaient l’une après l’autre sur mes mains
Je n’oublierai jamais les mots que vous me dîtes Plus tard avec un sourire dans le tramway Ce sont des diamants que personne n’imite
C’était votre manière à vous de m’avouer
Tous les secrets d’un jeu que les enfants ignorent
Et plus tard à mon tour à pleurer j’ai joué
Mais que sont devenus les diamants d’alors Les gens qu’on connaissait que sont-ils devenus Tu n’as plus prononcé le nom de Monsieur Jorre
Nous l’avons rencontré J’ai vu que tu l’as vu Dans le métro C’était la station Dauphine On a laissé partir la rame et jamais plus
J’aurai caché toute ma vie en ma poitrine Ce diamant des pleurs que l’on n’imite pas Quand mon sang aura plu sa dernière églantine
Que le cri des corbeaux ouvrira le repas
Les maraudeurs viendront le chercher dans ma chair
J’entends leurs jurons sourds leurs colloques leur pas
Allez ne craignez rien d’autres doigts me touchèrent Et quand on me fait mal je sais ne pas crier Arrachez dispersez tout ce qui me fut cher
Disputez entre vous mes yeux dépariés
J’ai des sanglots En voulez-vous On se demande
Vous à ma place est-ce que vous les prendriez
Ces bijoux-là cela ne sent pas la lavande
Et vos nuits sans sommeil vos rangements de poings
Vos cris de bête à qui croyez-vous qu’on les vende
Les laver ça donne salement du tintouin Encore si vos trucs étaient mis en musique Le client ça ne répond pas à ses besoins
Ça ne peut pas lui tenir lieu d’analgésiques Gémir c’est démodé comme les loups-garous Il nous faut de l’abstrait et du métaphysique
Le siècle veut dormir et rêver à sa roue Donnez-lui le concert atonal de l’oubli Mettez vos souvenirs à pourrir dans un trou
Je retourne ma face au cri bleu des courlis Ah laissez-moi goûter la saveur de la terre Et que mon âme en soit à tout jamais emplie
Je suis le gisant noir que rien ne désaltère Détrousseurs laissez-moi mes ruisseaux ténébreux Pour m’abreuver encore une fois et me taire
Pour encore une fois revoir les jours nombreux Pour encore une fois à des bonheurs infimes Donner cet écho mort qui reparle pour eux
Suivre le mouvement que les rimes impriment Et qui ressemble à l’ahan dernier sur la croix Comme l’aveu ressemble au crime L’homme à sa proie
Marguerite Marie et Madeleine Il faut bien que les sœurs aillent par trois Aux vitres j’écris quand il fait bien froid Avec un doigt leur nom dans mon haleine
Pour le bal de Saint-Cyr elles ont mis Trois des plus belles robes de Peau d’Ane Celle couleur de la route océane Celle de vent celle d’astronomie
Comment dormir à moins qu’elles ne viennent Me faire voir leurs souliers de satin Qjii vont danser danser jusqu’au matin Pas des patineurs et valses de Vienne
Marguerite Madeleine et Marie La première est triste à quoi songe-t-elle La seconde est belle avec ses dentelles A tout ce qu’on dit la troisième rit
Je ferme les yeux je les accompagne
Que les Saint-Cyriens se montrent galants Ils offriront aux dames du Champagne
Chacune est un peu pour eux Cendrillon Tous ces fils de roi d’elles s’amourachent Si jeunes qu’ils n’ont barbe ni moustache Mais tout finira par un cotillon
La vie et le bal ont passé trop vite La nuit n’a jamais la longueur qu’on a Et dans le matin défont leurs cheveux Madeleine Marie et Marguerite.
Louis Aragon
S’agissant du portrait laissé
la différence, entre l’auto et celui laissé aux autres, donne un tel roulis que ma colonne s’agite au lieu de se reposer
et donne à réfléchir
Avoir peint en témoignage d’une admiration profonde, en dehors de ne pas l’avoir caché, me bouleverse en constatant qu’en vérité il n’en est rien
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