La vérité du drame est dans ce pur espace qui règne entre la stance heureuse et l'abîme qu'elle côtoie : cet inapaisement total, ou cette ambiguïté suprême. Saint-john Perse
Le mur d’une maison à l’entrée d’un village, un paysan avec un fagot
un autre paysan à cheval sur un cheval blanc le ciel dans les branches d’un arbre Des chèvres en fête heureuse se dressant vers les fleurs
Des Moutons,
avec leur faim, leur soif, leur sommeil, leur soleil
et leur regard ingénu et loin
Un petit monde familier, saisonnier dans la lumière de l’automne ou de l’été.
Quelque chose qui bat quelque part avec une bouleversante une mystérieuse simplicité.
Jacques Prévert
Jacques si tu savais, comme je pense à toi
Je remets mon dernier tableau pour chauffer l’atelier, il y fait si froid
Si peu de lecture est accordée à la peinture
que l’artiste se demande pourquoi
Je me souviens de Prévert quand j’avais besoin d’apprendre
il m’a toujours dessiné la réponse
d’un arbre, du bassin des Tuileries, d’un bistro de St-Germain, d’un quai de Seine, un bouquiniste, ou encore du cheval qui allait emporter les boulets du bougnât chez quelqu’un qui avait froid
Florelle éternelle Les Sables-d’Olonne Vendée. La Chaume: FLORELLE éternelle
FLORELE : « A LA BELLE ETOILE »
À la belle étoile (1935) est la première d’une longue série de chansons délicieuses, parmi lesquelles plusieurs chefs d’œuvre (Les feuilles mortes, Les enfants qui s’aiment,…), composées par Joseph Kosma sur des poèmes de Jacques Prévert.
Joseph Kosma (1905-1969) – Kozma József de son nom de naissance –, compositeur juif hongrois, né à Budapest, s’installe à Paris en 1933 après un séjour de plusieurs années à Berlin dont l’atmosphère est devenue irrespirable. D’abord contraint d’accepter des petits boulots, il fréquente les studios de cinéma pour tenter de s’y faire engager. C’est là que, début 1935, il rencontre Jacques Prévert (1900-1977) qui est, quant à lui, bien introduit dans ce milieu. Prévert lui propose deux poèmes, dont À la belle étoile, qu’il met en musique. Aucun chanteur n’en veut, mais Prévert montre la chanson à Jean Renoir, qui, en octobre et novembre de cette même année, tourne Le crime de Monsieur Lange. À la belle étoile plaît à Renoir, à qui il manque précisément pour son film une chanson destinée au personnage de Valentine Cardès, joué par Florelle (1898-1974), chanteuse et actrice de théâtre et de cinéma très active entre les deux guerres.
………
Le Crime de monsieur Lange (1936). Extrait. Jean Renoir, réalisation ; Jacques Prévert & Jean Renoir, scénario ; Jacques Prévert, dialogues ; René Lefèvre (Amédée Lange) ; Jules Berry (Paul Batala) ; Florelle (Valentine Cardès) ; Nadia Sibirskaïa (Estelle)…, acteurs ; Jean Wiener & Joseph Kosma, musique. Production : France, Films Obéron, 1936. Sortie : France, 1936. Chanson : Florelle (1898-1974) • À la belle étoile. Jacques Prévert, paroles ; Joseph Kosma, musique. Florelle, chant ; accompagnement d’orchestre ; Roger Désormière, direction. France, ℗ 1936.
………
Boulevard de la Chapelle où passe le métro aérien Il y a des filles très belles et beaucoup de vauriens Des clochards affamés s’endorment sur les bancs Et de vieilles poupées font encore le tapin à soixante-cinq ans.
Au jour le jour À la nuit la nuit À la belle étoile C’est comme ça que je vis Où est-elle l’étoile Moi je n’l’ai jamais vue Pourtant la nuit je traîne Dans les quartiers perdus Au jour le jour À la nuit la nuit À la belle étoile C’est comme ça que je vis C’est une drôle d’étoile, C’est une triste vie. Jacques Prévert (1900-1977). À la belle étoile (1935). Version chantée dans le film Le crime de monsieur Lange (1936), de Jean Renoir.
………
Florelle, dans Le crime de Monsieur Lange, ne chante qu’un seul des couplets du poème de Prévert. En 1951 Juliette Gréco publie une version plus longue de À la belle étoile, à laquelle manque toutefois le dernier couplet du poème – et aussi, je trouve, le charme de l’interprétation de Florelle.
1933 …Label étoile
c’est le moins que je puisse dire
de ma chapelle
Jacques et Joseph la constellation
de mon année !
Merci « Je pleure sans raison que je pourrais vous dire »…
mais toi tu connais beaucoup de choses tu as le vrai savoir-vivre
ce qu’il faut faire tu le fais quand il faut le faire tu le fais
tu n’en fais pas un plat tu le fais et puis tu t’en vas tu entres dans la chambre quand les êtres souffrent
la nuit tu les caresses avec ton énorme patte et puis tu t’en vas avec ton copain le nain
83 centimètres il porte une grande pèlerine et il a de grands projets le nain
très souvent vous partez tous les deux en canoë autour des îles dans le golfe du Morbihan et quelquefois vous emmenez Crocodile qui est tellement élégant
avec ses chansons en peau de crocodile
et ses gants
le nain est debout dans le canoë
mais ceux qui le voient de loin
croient qu’il est assis
parce qu’il est petit…
…il parle en désignant les îles de sa petite main
et toi Raoutas tu écoutes ce qu’il dit
tu es de son avis
et Crocodile aussi…
… un jour dit le nain
un jour tous les nains seront là comme chez eux
et personne ne viendra plus jamais dire aux nains
les injures qu’ils ont dit toujours aux nains
les injures
nains… nabots… bas de cul
haut comme trois pommes… mal finis… lilliputiens
personne
et il a un grand rire de nain
mais il est trop petit pour un si grand rire
ça le fatigue et il s’endort…
le nain endormi au fond du canoë
tu continues à pagayer
Raoutas
à pagayer autour des îles
avec Crocodile
et de très loin
de ville en ville
on vous entend rigoler
Crocodile a un petit rire discret
mais toi quand le fou rire te prend
ça fait un drôle de boucan
et il n’en faut pas beaucoup pour te faire rire
un monsieur avec une barbe il salue un enterrement et tout de suite le fou rire te prend et ça fait un drôle de boucan l’archevêque de Paris dans sa chambre chez lui il se promène tout nu
toi tu le vois par la fenêtre et ton fou rire continue un général-un juge… le roi d’Espagne… une bouse de vache… Saint Joseph… Dieu le père…
un salsifis… pas grand-chose… n’importe quoi de risible et tout de suite tu te marres tout de suite tu te fends la pipe tout de suite tu éclates de rire et tout ce qu’il y a de vivant dans le monde éclate de rire en même temps que toi… et puis
quand tu as assez ri tu t’endors et tu rêves que tu ris encore tu te réveilles tu recommences à rire les jours se suivent
et tu sais bien qu’ils ne se ressemblent pas… les fameuses journées pour toi elles sont très courtes puisque tu n’as pas le temps de les trouver longues tu as autre chose à faire Raoutas autre chose tu ne sais peut-être pas exactement ce que tu as à
Tous les yeux d’une femme joués sur le même tableau Les traits de l’être aimé traqué par le destin sous la
fleur immobile d’un sordide papier peint L’herbe blanche du meurtre dans une forêt de chaises Un mendiant de carton éventré sur une table de marbre Les cendres d’un cigare sur le quai d’une gare Le portrait d’un portrait Le mystère d’un enfant
La splendeur indéniable d’un buffet de cuisine La beauté immédiate d’un chiffon dans le vent La folle terreur du piège dans un regard d’oiseau L’absurde hennissement d’un cheval décousu La musique impossible des mules à grelots Le taureau mis à mort couronné de chapeaux La jambe jamais pareille d’une rousse endormie et la
très grande oreille de ses moindres soucis Le mouvement perpétuel attrapé à la main L’immense statue de pierre d’un grain de sel marin La joie de chaque jour et l’incertitude de mourir et le fer
de l’amour dans la plaie d’un sourire La plus lointaine étoile du plus humble des chiens Et salé sur une vitre le tendre goût du pain La ligne de chance perdue et retrouvée brisée et redressée parée des haillons bleus de la nécessité
L’étourdissante apparition d’un raisin de Malaga sur
un gâteau de riz Un homme dans un bouge assommant à coups de rouge
le mal du pays Et la lueur aveuglante d’un paquet de bougies Une fenêtre sur la mer ouverte comme une huître Le sabot d’un cheval le pied nu d’une ombrelle La grâce incomparable d’une tourterelle toute seule
dans une maison très froide Le poids mort d’une pendule et ses moments perdus Le soleil somnambule qui réveille en sursaut au milieu de la nuit la Beauté somnolente et soudain éblouie qui jette sur ses épaules le manteau de la cheminée et l’entraîne avec lui dans le noir de fumée masquée de blanc d’Espagne et vêtue de papiers collés Et tant de choses encore
Une guitare de bois vert berçant l’enfance de l’art Un ticket de chemin de fer avec tous ses bagages La main qui dépayse un visage qui dévisage un paysage L’écureuil caressant d’une fille neuve et nue Splendide souriante heureuse et impudique Surgissant à l’improviste d’un casier à bouteilles ou d’un casier à musique comme une panoplie de plantes vertes vivaces et phalliques Surgissant elle aussi à l’improviste du tronc pourrissant D’un palmier académique nostalgique et désespérément vieux beau comme l’antique Et les cloches à melon du matin brisées par le cri d’un
journal du soir Les terrifiantes pinces d’un crabe émergeant des dessous d’un panier La dernière fleur d’un arbre avec les deux gouttes
d’eau du condamné Et la mariée trop belle seule et abandonnée sur le diva
cramoisi de la jalousie par la blême frayeur de ses premiers maris
Et puis dans un jardin d’hiver sur le dossier d’un trône une chatte en émoi et la moustache de sa queue sous les narines d’un roi
La chaux vive d’un regard dans le visage de pierre d’une vieille femme assise près d’un panier d’osier
Et crispées sur le minium tout frais du garde-fou d’un phare tout blanc les deux mains bleues de froid d’un Arlequin errant qui regarde la mer et ses grands chevaux dormant dans le soleil couchant et puis qui se réveillent les naseaux écu-mants les yeux phosphorescents affolés par la lueur du phare et ses épouvantables feux tournants
Et l’alouette toute rôtie dans la bouche d’un mendiant
Une jeune infirme folle dans un jardin public qui souriant d’un sourire déchiré mécanique en berçant dans ses bras un enfant léthargique trace dans la poussière de son pied sale et nu la silhouette du père et ses profils perdus et présente aux passants son nouveau-né en loques Regardez donc mon beau regardez donc ma belle ma merveille des merveilles mon enfant naturel d’un côté c’est un garçon et de l’autre c’est une fille tous les matins il pleure mais tous les soirs je la console et je les remonte comme une pendule
Et aussi le gardien du square fasciné par le crépuscule
La vie d’une araignée suspendue à un fil
L’insomnie d’une poupée au balancier cassé et ses grands yeux ouverts à tout jamais
La mort d’un cheval blanc la jeunesse d’un moineau
La porte d’une école rue du Pont-de-Lodi
Et les Grands Augustins empalés sur la grille d’une maison dans une petite rue dont ils portent le nom
Tous les pêcheurs d’Antibes autour d’un seul poisson
La violence d’un œuf la détresse d’un soldat
La présence obsédante d’une clef cachée sous un paillasson
Et la ligne de mire et la ligne de mort dans la main autoritaire et potelée d’un simulacre d’homme obèse et délirant camouflant soigneusement derrière les bannières exemplaires et les crucifix gammés drapés et dressés spectaculairement sur le grand balcon mortuaire du musée des horreurs et des honneurs de la guerre la ridicule statue vivante de ses petites jambes courtes et de son buste long mais ne parvenant pas malgré son beau sourire de Caudillo grandiose et magnanime à cacher les irrémédiables et pitoyables signes de la peur de l’ennui de la haine et de la connerie gravés sur son masque de viande fauve et blême comme les graffiti obscènes de la mégalomanie gravés par les lamentables tortionnaires de l’ordre nouveau dans les urinoirs de la nuit.
Et derrière lui dans le charnier d’une valise diplomatique entrouverte le cadavre tout simple d’un paysan pauvre assailli dans son champ à coups de lingots d’or par d’impeccables hommes d’argent
Et tout à côté sur une table une grenade ouverte avec toute une ville dedans
Et toute la douleur de cette ville rasée et saignée à blanc
Et toute la garde civile caracolant tout autour d’une civière
Où rêve encore un gitan mort
Et toute la colère d’un peuple amoureux travailleur insouciant et charmant qui soudain éclate brusquement comme le cri rouge d’un coq égorgé publiquement
Et le spectre solaire des hommes aux bas salaires qui surgit tout sanglant des sanglantes entrailles d’une maison ouvrière tenant à bout de bras la pauvre lueur de la misère la lampe sanglante de Guernica et découvre au grand jour de sa lumière crue et vraie les épouvantables fausses teintes d’un monde décoloré usé jusqu’à la corde vidé jusqu’à la moelle
D’un monde mort sur pied
D’un monde condamné
Et déjà oublié
Noyé carbonisé aux mille feux de l’eau courante du ruisseau populaire
Où le sang populaire court inlassablement
Intarissablement
Dans les artères et dans les veines de la terre et dans les artères et dans les veines de ses véritables enfants
Et le visage de n’importe lequel de ses enfants dessiné simplement sur une feuille de papier blanc
Le visage d’André Breton le visage de Paul Éluard
Le visage d’un charretier aperçu dans la rue
La lueur du clin d’œil d’un marchand de mouron
Le sourire épanoui d’un sculpteur de marrons
Et sculpté dans le plâtre un mouton de plâtre frisé bêlant de vérité dans la main d’un berger de plâtre debout près d’un fer à repasser
A côté d’une boîte à cigares vide
A côté d’un crayon oublié
A côté des Métamorphoses d’Ovide
A côté d’un lacet de soulier
A côté d’un fauteuil aux jambes coupées par la fatigue des années
A côté d’un bouton de porte
A côté d’une nature morte où les rêves enfantins d’une femme de ménage agonisent sur la pierre froide d’un évier comme des poissons suffoquant et crevant sur des galets brûlants
Et la maison remuée de fond en comble par les pauvres cris de poisson mort de la femme de ménage désespérée tout à coup qui fait naufrage soulevée par les lames de fond du parquet et va s’échouer lamentablement sur les bords de la Seine dans les jardins du Vert-Galant Et là désemparée elle s’assoit sur le banc Et elle fait ses comptes Et elle ne se voit pas blanche pourrie par les souvenirs
et fauchée comme les blés Une seule pièce lui reste une chambre à coucher Et comme elle va la jouer à pile ou face avec le vain
espoir de gagner un peu de temps Un grand orage éclate dans la glace à trois faces Avec toutes les flammes de la joie de vivre Tous les éclairs de la chaleur animale Toutes les lueurs de la bonne humeur Et donnant le coup de grâce à la maison désorientée Incendie les rideaux de la chambre à coucher Et roulant en boule de feu les draps au pied du lit Découvre en souriant devant le monde entier Le puzzle de l’amour avec tous ses morceaux Tous ses morceaux choisis choisis par Picasso Un amant sa maîtresse et ses jambes à son cou Et les yeux sur les fesses les mains un peu partout Les pieds levés au ciel et les seins sens dessus dessous Les deux corps enlacés échangés caressés L’amour décapité délivré et ravi La tête abandonnée roulant sur le tapis Les idées délaissées oubliées égarées Mises hors d’état de nuire par la joie et le plaisir Les idées en colère bafouées par l’amour en couleur Les idées terrées et atterrées comme les pauvres rats de la mort sentant venir le bouleversant naufrage de l’Amour Les idées remises à leur place à la porte de la chambre à côté du pain à côté des souliers
Les idées calcinées escamotées volatilisées désidéali-
sées Les idées pétrifiées devant la merveilleuse indifférence
d’un monde passionné D’un monde retrouvé D’un monde indiscutable et inexpliqué D’un monde sans savoir-vivre mais plein de joie de
vivre D’un monde sobre et ivre D’un monde triste et gai Tendre et cruel Réel et surréel Terrifiant et marrant Nocturne et diurne Solite et insolite Beau comme tout.
Au cheval broutant la prochaine lame atlantique, le fond de l’arbre déglutit la parure d’une coupe de saison
Prévert est en guérite, assurant la garde, on se passera d’un Rembrandt pour la Ronde de Nuit
L’accordéon ça minaude pas, c’est franco de pores, jupe fendue plus que le nécessaire attendu d’une posture yoga
Juliette tu vas perdre ta crinière, restera l’os, une putain de moelle de dents
Quand pris de quinte j’irai à la Rhumerie ce sera pour répondre à l’appel et venir tremper Quai Malaquais, la fanfare, le Boris et Sartre en succession de Michèle, Castor l’aqueux bien trempé, sans doute à l’Ecluse, Barbara dans la grande équinoxe d’automne
Rue Bonaparte, mon art colle, la mue Mars et y’aise !
Au coin d’la rue du Jour et d’la rue Paradis j’ai vu passer un homme y a que moi qui l’ai vu j’ai vu passer un homme tout nu en plein midi y a que moi qui l’ai vu pourtant c’est moi Y plus petit les grands y savent pas voir surtout quand c’est marrant surtout quand c’est joli Il avait des ch’veux d’ange une barbe de fleuve
une grande queue de sirène
une taille de guêpe
deux pieds de chaise Louis treize
un tronc de peuplier et puis un doigt de vin et deux mains de papier une toute petite tête d’ail une gTande bouche d’incendie et puis un œil de bœuf et un œil de perdrix
Au coin d’la rue du Jour
et d’la rue Paradis
c’est par là que je l’ai vu
un jour en plein midi
c’est pas le même quartier mais les rues se promènent partout où ça leur plaît.
Encore une fois sur le fleuve le remorqueur de l’aube a poussé son cri
Et encore une fois
le soleil se lève
le soleil libre et vagabond
qui aime à dormir au bord des rivières
sur la pierre
sous les ponts
Et comme la nuit au doux visage de lune
tente de s’esquiver
furtivement
le prodigieux clochard au réveil triomphant
le grand soleil paillard bon enfant et souriant
plonge sa grande main chaude dans le décolleté de la
nuit et d’un coup lui arrache sa belle robe du soir Alors les réverbères
les misérables astres des pauvres chiens errants
s’éteignent brusquement
Et c’est encore une fois le viol de la nuit
les étoiles filantes tombant sur le trottoir
s’éteignent à leur tour
et dans les lambeaux du satin sanglant et noir
surgit le petit jour
le petit jour mort-né fébrile et blême
et qui promène éperdument
son petit corps de revenant
empêtré dans son linceul gris
dans le placenta de la nuit
Alors arrive son grand’frère
le Grand jour
qui le balance à la Seine
Quelle famille
Et avec ça le père dénaturé
le père soleil indifférent
qui
sans se soucier le moins du monde
des avatars de ses enfants
se mire complaisamment dans les glaces
du métro aérien
qui traverse le pont d’Austerlitz
comme chaque matin
emportant approximativement
le même nombre de créatures humaines
de la rive droite à la rive gauche
et de la rive gauche à la rive droite
de la Seine
Il a tant de choses à faire le soleil
et certaines de ces choses
tout de même lui font beaucoup de peine
par exemple
réveiller la lionne du Jardin des Plantes
quelle sale besogne
et comme il est désespéré et beau
et déchirant
inoubliable
le regard qu’elle a en découvrant
comme chaque matin
à son réveil
les épouvantables barreaux de l’épouvantable bêtise humaine
les barreaux de sa cage oubliés dans son sommeil
Et le soleil traverse à nouveau la Seine
sur un pont dont il ne sera pas question ici
à cause d’une invraisemblable statue de sainte Geneviève
veillant sur Paris
Et le soleil se promène dans l’île Saint-Louis
et il a beaucoup de belles et tendres choses
à dire sur elle
mais ce sont des choses secrètes entre l’ile et lui
Et le voilà dans le Quatrième
ça c’est un coin qu’il aime
un quartier qu’il a à la bonne
et comme il était triste le soleil
quand l’étoile jaune de la cruelle connerie humaine
jetait son ombre paraît-il inhumaine
sur la plus belle rose de la rue des Rosiers
Elle s’appelait Sarah
ou Rachel
et son père était casquettier
ou fourreur
et il aimait beaucoup les harengs salés
Et tout ce qu’on sait d’elle
c’est que le roi de Sicile l’aimait
Quand il sifflait dans ses doigts
la fenêtre s’ouvrait là où elle habitait
mais jamais plus elle n’ouvrira la fenêtre
la porte d’un wagon plombé
une fois pour toutes s’est refermée sur elle
Et le soleil vainement
essaye d’oublier ces choses
et il poursuit sa route
à nouveau attiré par la Seine
Mais il s’arrête un instant rue de Jouy
pour briller un peu
tout près de la rue François-Miron
là où il y a une très sordide boutique
de vêtements d’occasion
et puis un coiffeur et un restaurant algérien
et puis en face
des ruines des plâtras des démolitions
Et le coiffeur sur le pas de sa porte
contemple avec stupeur
ce paysage ébréché
et il jette un coup d’ceil désespéré
vers la rue Geoffroy-l’Asnier
qui apparaît maintenant dans le soleil
intacte et neuve
avec ses maisons des siècles passés
parce que le soleil
il y a de cela des siècles
était au mieux avec Geoffroy-l’Asnier
Tu es un ami lui disait-il
et jamais je ne te laisserai tomber
Et c’est pourquoi
l’ombre heureuse et ensoleillée
l’ombre de Geoffroy-l’Asnier
qui aimait le soleil et que le soleil aimait
s’en va chaque jour
que ce soit l’hiver ou l’été
par la rue du Grenier-sur-1’Eau
et par la rue des Barres
jusqu’à la Seine
et là les ombres de ses tendres animaux
broutent les doux chardons de l’au-delà
et boivent l’eau paisible
du souvenir heureux
Cependant qu’au-dessus d’eux
accoudé au parapet du pont Louis-Philippe
le loqueteux absurde et magnifique
qu’on appelle
le Roi des Ponts
crache dans l’eau pour faire des ronds
Fasciné par la monotone splendeur
de l’eau courante
de l’eau vivante
sans se soucier du qu’en-dira-t-on
il ne cesse de cracher
et
jusqu’à ce que la salive lui manque
offrant ainsi en hommage
à sa vieille amie la Seine
quelque chose de sa vie
quelque chose de lui-même
et il dit
La Seine est ma sœur
et comme je suis sorti un jour
des entrailles de ma mère
elle elle jaillit chaque jour
et sans arrêt
des entrailles de la terre
et la terre c’est la mère de ma mère
et la mort c’est la mère de la terre
Et il s’arrête de cracher un instant
et il pense que la Seine va se jeter dans la mer
et il trouve ça beau
et il est content
et son cœur bat comme autrefois
et il se retrouve comme autrefois
tout jeune avec une chemise propre
qu’il enlevait pour faire l’amour
et il regarde la Seine
et il pense à elle à la vie et à la mort et à l’amour et il crie
et il pense à elle à la vie et à la mort et à l’amour et il crie
Oh! Seine
ne m’en veux pas
si je me jette dans ton lit
c’est pas des choses à faire
puisque je suis ton frère
mais pas d’histoires
je t’aime alors tu m’emmènes
Mais attention
quand nous arriverons là-bas
tous les deux
là-bas à l’instant même
qu’on ne connaît pas
là où l’eau déjà n’est plus douce
mais pas encore salée
n’oublie pas le Roi des Ponts
n’oublie pas ton vieil ami noyé
n’oublie pas le pauvre enfant de l’amour
avili et abîmé
et dans les clameurs neuves de la mer
garde un instant ta tendre et douce voix
pour me dire que tu penses à moi
Et il se jette à la flotte et les pompiers s’amènent
enfin voilà pour lui
comme on dit ai simplement dans les Mille et Une Nuits
Et la Seine continue son chemin
et passe sous le pont Saint-Michel
d’où l’on peut voir de loin
l’archange et le démon et le bassin
avec qui passent devant eux
une vieille faiseuse d’anges un boy-scout malheureux
et un triste et gros vieux monsieur qui a fait une misérable fortune dans les beurres et dans les œufs Et celui-là s’avance d’un pas lent vers la Seine en regardant les tours de Notre-Dame Et cependant
ni l’église ni le fleuve ne l’intéressent mais seulement la vieille boîte d’un bouquiniste Et il s’arrête figé et fasciné devant l’image d’une petite fille couverte de papier glacé
Elle est en tablier noir et son tablier est relevé une religieuse aux yeux cernés la fouette
Et la cornette de la sœur est aussi blanche que les dessous de la fillette Mais comme le bouquiniste regarde le vieux monsieur congestionné celui-ci gêné détourne les yeux et laissant là le pauvre livre obscène
jette un coup d’oeil innocent détaché
vers l’autre rive de la Seine
vers le quai des Orfèvres dorés
là où la justice qui habite un Palais
gardé par de terrifiants poulets gris
juge et condamne la misère
qui ose sortir de ses taudis
Dérisoire et déplaisante parodie
où le mensonge assermenté
intime à la misère l’ordre de dire la vérité
toute la vérité rien que la vérité
Et avec ça dit la misère
faut-il vous l’envelopper
Et voilà qu’elle jette dans la balance truquée
la vérité de la misère
toute nue ensanglantée
C’est ma fille dit la misère
c’est ma petite dernière
c’est mon enfant trouvée
Elle est morte pendant les fêtes de Noël
après avoir longtemps erré
au pied des marronniers glacés
sur le quai
là
à deux pas de Chez Vous
Messieurs de la magistrature assise
levez-vous
et vous
Messieurs de la magistrature debout
approchez-vous
Voyez cette enfant de quinze ans
Voyez ces genoux maigres ces tristes petits seins
ces pauvres cheveux roux
ces engelures aux pieds et ces crevasses aux mains
Voyez comme la douleur a ravagé ce visage enfantin
Et vous Messieurs de la magistrature couchée et bien
bordée réveillez-vous
D ne s’agit pas d’une berceuse d’une romance
Ne comptez pas sur moi pour chanter dans votre
Cour D ne s’agit pas d’un feuilleton d’un mélodrame
rien de sentimental aucune histoire d’amour D s’agit simplement de la terreur et de la stupeur qui se peint sur le visage de l’enfant et qui serre atrocement le cœur de l’enfant à l’instant où l’enfant comprend qu’elle va avoir un petit enfant et qu’elle ne peut le dire à personne pas même à sa mère qui ne l’aime plus depuis longtemps et surtout pas à son père puisque malencontreusement c’est le père qui très précisément est le père de cet enfant d’enfant
Sur un matelas elle rêvait
et autour d’elle ses frères et sœurs
remuaient en dormant
et la mère contre le mur
ronflait désespérément Enfin toute la lyre comme on dit en poésie
Le père qui travaille aux Halles et qui s’en retourne
chez lui après avoir poussé son diable dans tous les courants
d’air de la nuit et qui s’arrête un instant en poussant un soupir
navré devant la porte d’un bordel fermé pour cause de Haute Moralité Et qui s’éloigne
avec dans ses yeux bleus et délavés la titubante petite lueur de l’Appellation Contrôlée Et le voilà soudain ancien colonial si ça vous intéresse et réformé pour débilité mentale le voilà plongé d’un seul coup
dans la bienfaisante chaleur animale et tropicale de la misérable promiscuité familiale Et le lampion rouge de l’inceste en un instant prend feu dans la tête du géniteur il s’avance à tâtons vers sa fille et sa fille prend peur… Vous imaginez hommes honnêtes ce qu’on appelle le Reste et pourquoi un soir deux amoureux enlacés sur un banc
dans les jardins du Vert-Galant ont entendu un cri d’enfant si déchirant
J’étais là quand la chose s’est passée
à côté du Pont-Neuf
non loin du monument qu’on appelle
la Monnaie
J’étais là quand elle s’est penchée
et c’est moi qui l’ai poussée
Il n’y avait rien d’autre à faire
Je suis la Misère
j’ai fait mon métier
et la Seine a fait de même
quand elle a refermé sur elle
son bras fraternel
Fraternel parfaitement
Fraternité Égalité Liberté c’est parfait
Oh bienveillante Misère
si tu n’existais pas il faudrait t’inventer
Et le Ministère public qui vient de se lever
la main sur le cœur l’autre bras aux cieux le cornet
acoustique à l’oreille et toutes les larmes de son corps aux yeux réclame avec une émotion non dissimulée l’Élargissement de la Misère
c’est-à-dire en langage clair et vu le cas d’urgente
urgence et de nécessaire nécessité sa mise en liberté provisoire pour une durée illimitée
Et ainsi messieurs Justioe sera Fête attendu que…
A ces mots l’enthousiasme est unanime
et la tenue de soirée est de rigueur
et le grand édifice judiciaire s’embrase d’un magnanime feu d’artifice
et il y a beaucoup de monde aux drapeaux
et les balcons volent dans le vent
et le grand orchestre f rancophilharmonique des gardiens de la paix
rivalise d’ardeur et de virtuosité avec le gros bourdon de Notre-Dame des Lavabos de la Buvette du Palais
Et la Misère ahurie affamée abrutie résignée
entourée de tous ses avocats d’office
et de tous ses indicateurs de police
est acquittée à l’unanimité plus une voix
celle de la conscience tranquille et de l’opinion publique réunies
Et solennellement triomphalement reconnue d’Utilité publique
elle est immédiatement
libéralement légalement et fraternellement
rejetée sur le pavé
avec de grands coups de pied dans le ventre
et de bons coups de poing sur le nez
Alors elle se relève péniblement
excitant la douce hilarité de la foule
qui la prend pour une vieille femme saoule
et se dirige en titubant aveuglément
vers le calme
vers la paix
vers le lieu d’asile
vers la Seine
vers les quais
Tiens te voilà qu’es belle et qui m’ plais
Et la Misère tressaille dans sa vieille robe
couverte d’ordures ménagères
en entendant cette voix de porcelaine brisée
et elle reconnaît Chariot le Téméraire
dit la Fuite dit Perd son Temps
un de ses plus vieux amis un de ses plus fidèles
amants et elle se laisse tomber sur la pierre près de lui en sanglotant Si tu savais dit-elle Je sais
dit le raccommodeur de faïences Je sais
dit le laveur de chiens Et ce que je ne sais pas je le devine et ce que je ne
devine pas je l’invente
Et ce que j’invente je l’oublie Alors fais comme moi ma jolie regarde couler la Seine et raconte pas ta vie
Ou bien alors
parle seulement des choses heureuses
des choses merveilleuses rêvées et arrivées
Enfin je veux dire des choses qui valent la peine
mais pour la peine pas la peine d’en parler
Tout en parlant il trempe dans la rivière
un vieux mouchoir aux carreaux déchirés
et il efface sur le visage de la Misère
les pauvres traces de sang coagulé
et elle oublie un instant sa détresse
en écoutant sa voix éraillée et usée
qui tendrement lui parle de sa jeunesse
et de sa beauté
Rappelle-toi je t’appelais Miraculeuse
parce que tu habitais au sixième
sur la Cour des Miracles
près du Ut il y avait des jacinthes bleues
et jamais je n’ai oublié
une seule boucle de tes cheveux
Rappelle-toi je t’appelais Frileuse
quand tu avais froid
et je t’appelais Fragile
en me couchant sur toi
Rappelle-toi la première nuit
la première fois
les nuages noirs de Billancourt
rodaient au-dessus des usines
et derrière eux
les derniers feux du Point-du-jour
jetaient sur le fleuve
de pauvres lueurs tremblantes et rouges
C’était l’hiver
et tu tremblais comme ces pauvres lueurs
mais dans le velours vert de tes yeux
flambaient les dix-sept printemps de l’amour
Et je n’osais pas encore te toucher
simplement je regardais
le souffle de ton joli corps
qui dansait devant ta bouche
Rappelle-toi
comme nous avons marché doucement
sur le pont de Grenelle
sans rien dire
Et n’oublie pas non plus l’île des Cygnes
ma belle
avec ses inquiétants clapotis
ni la statue de la Liberté
surgissant des brouillards du fleuve
qui drapaient autour d’elle
un triste voile de veuve
Rappelle-toi les clameurs du Vel’dTDv*
n’oublie pas la grande voix de la foule dispersée par
le vent et le pont Alexandre avec ses femmes nues et leurs grands chevaux d’or immobiles cabrés et aveuglés par les phares du Salon de l’Automobile
les feux tournants du Grand Palais
Et de l’autre côté
les Invalides gelés
braquant leurs canons morts
sur l’esplanade déserte
Et comme nous sommes restés longtemps
serrés l’un contre l’autre
tout près du Pont de la Concorde
Rappelle-toi
nous écoutions ensemble
résonner dans la nuit
le doux souvenir des marteaux de l’été
quand l’été matinal
se hâte d’assembler les charpentes flottantes
du décor oriental des Grands Bains Deligny
Rappelle-toi
nous évoquions ensemble
le fou rire des filles
franchissant la passerelle leur maillot à la main
et les ogres obèses sortant des ministères
à midi
et qui tentent désespérément d’apercevoir
entre les toiles flottantes verticalement tendues
un peu de chair fraîche
et nue
Nue
Et ma main a serré davantage ton bras
Rappelle-toi
Je me rappelle
dit la Misère
Deux heures sonnaient
à la grande horloge de la gare d’Orsay
et quand tu m’as entraînée vers la berge
il n’y avait pas d’autre lumière
que celle d’un bec de gaz abandonné
devant le Palais de la Légion d’Honneur
Mais le sang pâle et ruisselant
du dernier quartier de la lune
blessée par un trop rude hiver
éclaboussait le paysage désert
où se dressaient
ensoleillées dans la clarté lunaire
d’immenses pyramides de sable
et de pierres
Tu te rappelles
Comme si c’était hier
dit le vieux réfractaire
et même que tu as dit en souriant
Comme c’est beau
on se croirait en Egypte maintenant
Et c’est vrai
que c’était beau ma belle
beaucoup trop beau pour ne pas être vrai
Et c’était vraiment l’Egypte
et c’était aussi vraiment les eaux chaudes et calmes du Nil qui roulaient silencieusement entre les rives de la Seine
Et le sang ardent de l’amour coulait dans nos veines
Rappelle-toi
Tu étais couchée sur un sac de ciment
dans un coin à l’abri du vent
et quand j’ai posé ma main glacée
sur la douce chaleur de ton cœur
ton jeune sein soudain s’est dressé
comme une éclatante fleur
au milieu des jardins secrets
de ton jeune corps couché
caché
Et n’oublie pas la belle étoile ma belle
celle que tu sais
N’oublie pas l’astre de ceux qui s’aiment
l’astre de l’instant même de l’éternité
l’étourdissante étoile du plaisir partagé
Qui pourrait jamais l’oublier
Et la Misère
souriante et presque consolée
regarde la lumière qui baigne la Cité
Près d’elle
un vieux chien mouillé tressaille
en entendant le cri d’un remorqueur
saluant encore une fois
la fin d’un nouveau jour
Et là-haut
dans le doux fracas de la vie coutumière
la Samar et la Belle Jardinière
descendent en grinçant des dents
leurs lourds rideaux de fer
Sur le quai de la Mégisserie
les petits patrons des oiselleries
parquent déjà dans leur arrière-boutique
les perruches les rats blancs les poissons exotique
Tous les yeux d’une femme joués sur le même tableau Les traits de l’être aimé traqué par le destin sous la
fleur immobile d’un sordide papier peint L’herbe blanche du meurtre dans une forêt de chaises Un mendiant de carton éventré sur une table de marbre Les cendres d’un cigare sur le
quai d’une gare Le portrait d’un portrait Le mystère d’un enfant
La splendeur indéniable d’un buffet de cuisine La beauté immédiate d’un chiffon dans le vent La folle terreur du piège dans un regard d’oiseau L’absurde hennissement d’un
cheval décousu La musique impossible des mules à grelots Le taureau mis à mort couronné de chapeaux La jambe jamais pareille d’une rousse endormie et la
très grande oreille de ses moindres soucis Le mouvement perpétuel attrapé à la main L’immense statue de pierre d’un grain de sel marin La joie de chaque jour et
l’incertitude de mourir et le fer
de l’amour dans la plaie d’un sourire La plus lointaine étoile du plus humble des chiens Et salé sur une vitre le tendre goût du pain La ligne de chance perdue et retrouvée
brisée et redressée parée des haillons bleus de la nécessité
L’étourdissante apparition d’un raisin de Malaga sur
un gâteau de riz Un homme dans un bouge assommant à coups de rouge
le mal du pays Et la lueur aveuglante d’un paquet de bougies Une fenêtre sur la mer ouverte comme une huître Le sabot d’un cheval le pied nu d’une ombrelle La grâce incomparable
d’une tourterelle toute seule
dans une maison très froide Le poids mort d’une pendule et ses moments perdus Le soleil somnambule qui réveille en sursaut au milieu de la nuit la Beauté somnolente et soudain
éblouie qui jette sur ses épaules le manteau de la cheminée et l’entraîne avec lui dans le noir de fumée masquée de blanc d’Espagne et vêtue de papiers
collés Et tant de choses encore
Une guitare de bois vert berçant l’enfance de l’art Un ticket de chemin de fer avec tous ses bagages La main qui dépayse un visage qui dévisage un paysage L’écureuil
caressant d’une fille neuve et nue Splendide souriante heureuse et impudique Surgissant à l’improviste d’un casier à bouteilles ou d’un casier à musique comme une panoplie de
plantes vertes vivaces et phalliques Surgissant elle aussi à l’improviste du tronc pourrissant D’un palmier académique nostalgique et désespérément vieux beau comme
l’antique Et les cloches à melon du matin brisées par le cri d’un
journal du soir Les terrifiantes pinces d’un crabe émergeant des dessous d’un panier La dernière fleur d’un arbre avec les deux gouttes
d’eau du condamné Et la mariée trop belle seule et abandonnée sur le diva
cramoisi de la jalousie par la blême frayeur de ses premiers maris
Et puis dans un jardin d’hiver sur le dossier d’un trône une chatte en émoi et la moustache de sa queue sous les narines d’un roi
La chaux vive d’un regard dans le visage de pierre d’une vieille femme assise près d’un panier d’osier
Et crispées sur le minium tout frais du garde-fou d’un phare tout blanc les deux mains bleues de froid d’un Arlequin errant qui regarde la mer et ses grands chevaux dormant dans le soleil
couchant et puis qui se réveillent les naseaux écu-mants les yeux phosphorescents affolés par la lueur du phare et ses épouvantables feux tournants
Et l’alouette toute rôtie dans la bouche d’un mendiant
Une jeune infirme folle dans un jardin public qui souriant d’un sourire déchiré mécanique en berçant dans ses bras un enfant léthargique trace dans la poussière de
son pied sale et nu la silhouette du père et ses profils perdus et présente aux passants son nouveau-né en loques Regardez donc mon beau regardez donc ma belle ma merveille des
merveilles mon enfant naturel d’un côté c’est un garçon et de l’autre c’est une fille tous les matins il pleure mais tous les soirs je la console et je les remonte comme une
pendule
Et aussi le gardien du square fasciné par le crépuscule
La vie d’une araignée suspendue à un fil
L’insomnie d’une poupée au balancier cassé et ses grands yeux ouverts à tout jamais
La mort d’un cheval blanc la jeunesse d’un moineau
La porte d’une école rue du Pont-de-Lodi
Et les Grands Augustins empalés sur la grille d’une maison dans une petite rue dont ils portent le nom
Tous les pêcheurs d’Antibes autour d’un seul poisson
La violence d’un œuf la détresse d’un soldat
La présence obsédante d’une clef cachée sous un paillasson
Et la ligne de mire et la ligne de mort dans la main autoritaire et potelée d’un simulacre d’homme obèse et délirant camouflant soigneusement derrière les bannières
exemplaires et les crucifix gammés drapés et dressés spectaculairement sur le grand balcon mortuaire du musée des horreurs et des honneurs de la guerre la ridicule statue
vivante de ses petites jambes courtes et de son buste long mais ne parvenant pas malgré son beau sourire de Caudillo grandiose et magnanime à cacher les irrémédiables et
pitoyables signes de la peur de l’ennui de la haine et de la connerie gravés sur son masque de viande fauve et blême comme les graffiti obscènes de la mégalomanie
gravés par les lamentables tortionnaires de l’ordre nouveau dans les urinoirs de la nuit.
Et derrière lui dans le charnier d’une valise diplomatique entrouverte le cadavre tout simple d’un paysan pauvre assailli dans son champ à coups de lingots d’or par d’impeccables
hommes d’argent
Et tout à côté sur une table une grenade ouverte avec toute une ville dedans
Et toute la douleur de cette ville rasée et saignée à blanc
Et toute la garde civile caracolant tout autour d’une civière
Où rêve encore un gitan mort
Et toute la colère d’un peuple amoureux travailleur insouciant et charmant qui soudain éclate brusquement comme le cri rouge d’un coq égorgé publiquement
Et le spectre solaire des hommes aux bas salaires qui surgit tout sanglant des sanglantes entrailles d’une maison ouvrière tenant à bout de bras la pauvre lueur de la misère la
lampe sanglante de Guernica et découvre au grand jour de sa lumière crue et vraie les épouvantables fausses teintes d’un monde décoloré usé jusqu’à la corde
vidé jusqu’à la moelle
D’un monde mort sur pied
D’un monde condamné
Et déjà oublié
Noyé carbonisé aux mille feux de l’eau courante du ruisseau populaire
Où le sang populaire court inlassablement
Intarissablement
Dans les artères et dans les veines de la terre et dans les artères et dans les veines de ses véritables enfants
Et le visage de n’importe lequel de ses enfants dessiné simplement sur une feuille de papier blanc
Le visage d’André Breton le visage de Paul Éluard
Le visage d’un charretier aperçu dans la rue
La lueur du clin d’œil d’un marchand de mouron
Le sourire épanoui d’un sculpteur de marrons
Et sculpté dans le plâtre un mouton de plâtre frisé bêlant de vérité dans la main d’un berger de plâtre debout près d’un fer à repasser
A côté d’une boîte à cigares vide
A côté d’un crayon oublié
A côté des Métamorphoses d’Ovide
A côté d’un lacet de soulier
A côté d’un fauteuil aux jambes coupées par la fatigue des années
A côté d’un bouton de porte
A côté d’une nature morte où les rêves enfantins d’une femme de ménage agonisent sur la pierre froide d’un évier comme des poissons suffoquant et crevant sur des
galets brûlants
Et la maison remuée de fond en comble par les pauvres cris de poisson mort de la femme de ménage désespérée tout à coup qui fait naufrage soulevée par les
lames de fond du parquet et va s’échouer lamentablement sur les bords de la Seine dans les jardins du Vert-Galant Et là désemparée elle s’assoit sur le banc Et elle fait ses
comptes Et elle ne se voit pas blanche pourrie par les souvenirs
et fauchée comme les blés Une seule pièce lui reste une chambre à coucher Et comme elle va la jouer à pile ou face avec le vain
espoir de gagner un peu de temps Un grand orage éclate dans la glace à trois faces Avec toutes les flammes de la joie de vivre Tous les éclairs de la chaleur animale Toutes les
lueurs de la bonne humeur Et donnant le coup de grâce à la maison désorientée Incendie les rideaux de la chambre à coucher Et roulant en boule de feu les draps au pied
du lit Découvre en souriant devant le monde entier Le puzzle de l’amour avec tous ses morceaux Tous ses morceaux choisis choisis par Picasso Un amant sa maîtresse et ses jambes à
son cou Et les yeux sur les fesses les mains un peu partout Les pieds levés au ciel et les seins sens dessus dessous Les deux corps enlacés échangés caressés L’amour
décapité délivré et ravi La tête abandonnée roulant sur le tapis Les idées délaissées oubliées égarées Mises hors d’état de
nuire par la joie et le plaisir Les idées en colère bafouées par l’amour en couleur Les idées terrées et atterrées comme les pauvres rats de la mort sentant venir
le bouleversant naufrage de l’Amour Les idées remises à leur place à la porte de la chambre à côté du pain à côté des souliers
Les idées calcinées escamotées volatilisées désidéali-
sées Les idées pétrifiées devant la merveilleuse indifférence
d’un monde passionné D’un monde retrouvé D’un monde indiscutable et inexpliqué D’un monde sans savoir-vivre mais plein de joie de
vivre D’un monde sobre et ivre D’un monde triste et gai Tendre et cruel Réel et surréel Terrifiant et marrant Nocturne et diurne Solite et insolite Beau comme tout.
A New York ou ailleurs, assis dans son fauteuil de gloire, Lindbergh, l’aviateur, peut voir — comme si c’était lui — l’acteur qui joue le rôle qu’il a lui-même joué dans l’histoire.
Au cinéma du Moulin Rouge, aujourd’hui, par la porte entrouverte de la cabine de l’opérateur, on perçoit des clameurs, celles de la foule des porteurs en triomphe, à l’atterrissage au Bour-get en 1927.
Ailleurs encore, dans une cinémathèque, Védrines atterrit en 1919 sur le toit des Galeries Lafayette.
Mais en même temps dehors, c’est-à-dire aujourd’hui encore à Paris, le ciel du dimanche craque dans la tête des gens.
Festival au Bourget.
Comme jeu de cartes au cirque par deux mains tenaces et crispées, la tendre lumière du printemps est déchirée, jetée, éparpillée.
Les monte-en-1’air, les perceurs de muraille, les creveurs de plafond font leur exhibition.
Sabres et scies et bistouris stridente.
La fraise du dentiste singe le chant du grillon et de pauvres rats volants en combinaison Frankens-tein foncent à toute vitesse vers la ratière du temps.
Malheureux vagabonds.
Terrain vague du ciel et palissade du son.
L’écran des actualités toujours et de plus en plus bordé de noir est une obsédante lettre de faire-part où ponctuellement, hebdomadairement, Zorro, Tarzan et Robin des Bois sont terrassés par le mille-pattes atomique.
Pourtant, au studio, sur leurs passerelles, écrasés de lumière, les travailleurs du film, comme sur leurs bateaux les travailleurs de la mer, poursuivent leur labeur.
Et la ville, en extérieurs, poursuit comme eux le film de sa vie, le film de Paris.
Le long des quais, la Seine est calme comme un Ut bien fait.
Signe de vie verte, un brin d’herbe surgit entre deux pavés.
Une fille s’arrête et respire.
— Oh ! je respire, oui je respire et cela me fait autant plaisir que de fumer une cigarette. J’avais oublié que je respirais. C’est merveilleux, l’air de la vie n’est pas encore tout à fait empoisonné !
Elle sourit, la joie est dans ses yeux, la joie oubliée, retrouvée et remerciée.
Un garçon s’approche d’elle et lui demande de l’air, comme on demande du feu.
Le ciel recommence à grincer, mais le couple s’embrasse, l’herbe rare frémit, le film continue, le film de l’amour, le film de la vie.
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