L’ATELIER A QUAI 1


L’ATELIER A QUAI 1

Odilon la balise se balance , feu vert, à la sortie du chenal

Dans la cale les jours-baromètres avec différentes couleurs à la canne

L’humeur vous vient plus facilement d’un choix qui n’est pas le vôtre. La bête rave mise dans la canne à sucre, ça brouille la droiture des routes. Au moment de lâcher l’amarre, voir bouger le brise-bise de l’hublot où se tient ton coeur, éduque mieux qu’une annonce en prévision du temps à venir

J’ai de quoi aimer depuis le premier départ, que jamais j’ai vidé la cale. Il y a toujours des oiseaux pour accompagner chaque escale. Seuls les lieux de mouillage changent de tenue vestimentaire. Quand aux maisons, ça varie de la paillotte au cinq étoiles. La langue embrassée pour espéranto c’est polie glotte.

J’ai vu se renouveler des raisons d’y croire malgré des échouages incompréhensibles. Ce qui est sûr c’est que les facteurs qui nous sont extérieurs mettent des faux-plis dans nos boîtes alors que l’adresse était recommandée

J’ai étendu mon rire asséché

La pluie le rince et lui donne plus d’éclat qu’une ombre au coin du bois

M’aime que le chien sautait déjà derrière la porte avant que ton odeur entre . Le sixième sens informe sans besoin de notice d’emploi. Rien qu’à voir l’oiseau il est aisé de lire les choses non-écrites comme le message envoyé.

Niala-Loisobleu – 14 Janvier 2021

CONFECTIONS


Paul Eluard

CONFECTIONS

La simplicité même écrire
Pour aujourd’hui la main est là.

Il est extrêmement touchant

De ne pas savoir s’exprimer

D’être trop évidemment responsable

Des erreurs d’un inconnu

Qui parle une langue étrangère

D’être au jour et dans les yeux fermés

D’un autre qui ne croit qu’à son existence.

Les merveilles des ténèbres à gagner
D’être invisibles mais libératrices
Tout entières dans chaque tête
Folles de solitude

Au déclin de la force et de la forme humaine

Et tout est dans la tête

Aussi bien la force mortelle que la forme humaine

Et tout ce qui sépare un homme de lui-même

La solitude de tous les êtres.

Il faut voir de près
Les curieux
Quand on s’ennuie.

La violence des vents du large
Des navires de vieux visages
Une demeure permanente
Et des armes pour se défendre
Une plage peu fréquentée
Un coup de feu un seul
Stupéfaction du père
Mort depuis longtemps.

Sans en être très fier en évitant mes yeux
Cet abandon sans découvrir un grief oublié

En évitant mes yeux il abaisse
Les verres sur ses yeux
L’animal abandonne sa proie
Sa tête remue comme une jambe
Elle avance elle recule
Elle fixe les limites du rire
Dégrafe les parterres de la dérision
Toutes les choses semblables.

Par-dessus les chapeaux

Un régiment d’orfraies passe au galop

C’est un régiment de chaussures

Toutes les collections des fétichistes déçus

Allant au diable.

Des cataclysmes d’or bien acquis
Et d’argent mal acquis.

Tous ces gens mangent

Ils sont gourmands ils sont contents

Et s’ils rient ils mangent plus.

Je dénonce un avocat je lui servirai d’accusé
Je règne à tout jamais dans un tunnel.

Alors

L’eau naturelle

Elle se meurt près des villas

Le patron pourrait parler à son fils qui se tait
Il ne parle pas tous les jours

Le tout valable pour vingt minutes
Et pour quatre personnes
Vous enlève l’envie de rire

Le fils passe pour un ivrogne.

Les oiseaux parfument les bois

Les rochers leurs grands lacs nocturnes.

Gagner au jeu du profil
Qu’un oiseau reste dans ses ailes.

A l’abri des tempêtes une vague fume dans le soir.

Une barre de fer rougie à blanc attise l’aubépine.

Par leur intelligence et leur adresse
Une existence normale

Par leur étrange goût du risque
Un chemin mystérieux

A ce jeu dangereux
L’amertume meurt à leurs pieds.

Pourquoi les fait-on courir
On ne les lait pas courir
L’arrivée en avance
Le départ en retard

Quel chemin en arrière
Quand la lenteur s’en mêle

Les preuves du contraire
Et l’inutilité.

Une limaille d’or un trésor une flaque
De platine au fond d’une vallée abominable
Dont les habitants n’ont plus de mains
Entraîne les joueurs à sortir d’eux-mêmes.

Immobile

J’habite cette épine et ma griffe se pose

Sur les seins délicieux de la misère et du crime.

Le salon à la langue noire lèche son maître
Il rembaume il lui tient lieu d’éternité.

Le passage de la
Bérésina par une femme rousse à grandes mamelles.

Il la prend dans ses bras
Lueurs brillantes un instant entrevues
Aux omoplates aux épaules aux sems
Puis cachées par un nuage.

Elle porte la main à son cœur
Elle pâlit elle frissonne
Qui donc a crié?

Mais l’autre s’il est encore vivant

On le retrouvera

Dans une ville inconnue.

Le sang coulant sur les dalles

Me fait des sandales

Sur une chaise au milieu de la rue

J’observe les petites filles créoles

Qui sortent de l’école en fumant la pipe.

Par retraites il faut que le béguinage aille au feu.

Il ne faut pas voir la réalité telle que je suis.

Par exception la calcédoine se laisse prendre
A la féerie de la gueule des chiens.

Toute la vie a coulé dans mes rides

Comme une agate pour modelez

Le plus beau des masques funèbres.

Demain le loup fuira vers les sombres étoffes de ta

peur
Et d’emblée le corbeau renaîtra plus rouge que jamais
Pour orner le bâton du maître de la tribu.

Les arbres blancs les arbres noirs

Sont plus jeunes que la nature

Il faut pour retrouver ce hasard de naissance

Vieillir.

Soleil fatal du nombre des vivants
On ne conserve pas ton coeur.

Peut-il se reposer celui qui dort

II ne voit pas la nuit ne voit pas l’invisible

II a de grandes couvertures

Et des coussins de sang sur des coussins de boue

Sa tête est sous les toits et ses mains sont fermées

Sur les outils de la fatigue

Il dort pour éprouver sa force

La honte d’être aveugle dans un si grand silence.

Aux rivages que la mer rejette

Il ne voit pas les poses silencieuses

Du vent qui fait entrer l’homme dans ses statues

Quand il s’apaise.

Bonne volonté du sommeil
D’un bout à l’autre de la mort.

Paul Eluard

LE VENT FROID DE LA NUIT


LE VENT FROID DE LA NUIT

Je l’attendais le soir dans le pavillon de chasse, près de la Rivière Morte. Les sapins dans le vent hasardeux de la nuit secouaient des froissements de suaire et des craquements
d’incendie. La nuit noire était doublée de gel, comme le satin blanc sous un habit de soirée, — au-dehors, des mains frisées couraient de toutes parts sur la neige.
Les murs étaient de grands rideaux sombres, et sur les steppes de neige des nappes blanches, à perte de vue, comme des feux se décollent des étangs gelés, se levait la
lumière mystique des bougies. J’étais le roi d’un peuple de forêts bleues, comme un pèlerinage avec ses bannières se range immobile sur les bords d’un lac de glace. Au
plafond de la caverne bougeait par instants, immobile comme la moire d’une étoffe, le cyclone des pensées noires.

En habit de soirée, accoudé à la cheminée et maniant un revolver dans un geste de théâtre, j’interrogeais par désœuvrement l’eau verte et dormante de ces
glaces très anciennes; une rafale plus forte parfois l’embuait d’une sueur fine comme celle des carafes, mais j’émergeais de nouveau, spectral et fixe, comme un marié sur la
plaque du photographe qui se dégage des remous de plantes vertes. Ah ! les heures creuses de la nuit, pareilles à un qui voyage sur les os légers et pneumatiques d’un rapide
— mais soudain elle était là, assise toute droite dans ses longues étoffes blanches.

Julien Gracq

RUISSEAU SONNANT DANS UN ARBRE


RUISSEAU SONNANT DANS UN ARBRE

Paris Le 10-01-2021

RUISSEAU SONNANT DANS UN ARBRE

Des pioupious au flanc de rue lancent gazouillis
C’est au flux et reflux des vagues de la ville
Qu’en sioux amadoué je cueille l’âme habile
Du p’tit brouillamini qui là leur est saillie

Ce doux et charmant chœur – ruisseau de liberté
En cet arbrisseau roux – tend à prendre racine –
Cette brassée des corps – ce sont brins de beauté
Où l’antre de l’âme doucement se ravine

Dans le gel du matin : ce murmure en fontaine :
Sel d’amour de mutins – défait murs qui enchaînent.

Alain Minod

JE MARCHE AU DEVANT


JE MARCHE AU DEVANT

La pluie éparse

a laissé passer un endroit que je connais pour me retenir aux rives

si les canards ne nageaient pas à la godille, la gêne du moteur viendraient troubler cette retraite abritée

et comme mon père aimait je peins, mais en dehors du motif, des frissons de couleur

Tu sauras trouver la vieille cabane mangée par la végétation au milieu du gros des pierres

Le chien me dira en premier que tu es à peu de distance

alors sur la toile je mettrais ce qui me fait en vie de toi.

Niala-Loisobleu – 12 Janvier 2021

PENSÉE MIGRATOIRE


À la remonte de ta falaise l’oiseau mange la composition organique de l’air salin

Dans le creux de l’échine au confluent des reins

Jusqu’au promontoire des seins

Avant de descendre à la criée au retour de pêche rose à l’arête

Entrer sur la grand-plage au-dessus du ventre sans fin…

Niala-Loisobleu – 12 Janvier 2021

AUTOUR DE L’ARBRE ET SOUS L’ECORCE


AUTOUR DE L’ARBRE ET SOUS L’ECORCE

A peine levé le monde se replie dans une attitude de sommeil artificiel sous l’avalanche de circonstances que l’effet domino déclenche

Au coulissant de ce qu’il faut préserver j’entre

Là ce que j’entends, ce que je vois, ce que je sens sors de tes lettres tenues dans l’ouïe sans mots gardés par un ruban et libres d’armoire.

Voilà le signe qui fait chanter l’oiseau sans signal de mise en route automatique, naturellement mis en mouvement par la force réelle du symbole vivant. Tout arrive du rien, il ne reste que ce qui est twoo.

Niala-Loisobleu – 12 Janvier 2021

DEPUIS LA PREMIERE GOUTTE


DEPUIS LA PREMIERE GOUTTE

Le dernier éclat de phare dépassé, le large ramène ses campagnes au vallon de la haute-vague avec l’image qu’Odilon a recensé pour ses Barques Mystiques. Il faut s’attacher au surnaturel, l’autre devenant plus qu’ordinaire qu’on finit par ne plus en sentir de présence. Les bois se courbent de l’étrave à la poupe. Quille verticale en plongée. La clairière et son remous d’abreuvoir tient l’équin par l’aqueux. Granit incisé pour préserver le limon de semailles. A la sortie du virage, les premières maisons-blanches, épaules contre épaules, se tiennent au caniveaux, à l’intérieur desquels les enfants routent leurs billes. Du rire ramené de voyages, ils mettent aux filles cette alchimie qui dresse le poil et rameute les loups, l’oeil comme un diamant allumé de souffleur de verre. Souviens-toi du sens pigmentaire, l’écorce, la feuille ou le caillou en ont le secret. La peinture sautille au chevalet, cette odeur de chair jointe sur la palette. On ne voit que le rêve en grand-format. Sorte de plafond d’opéra lâché du rez-de-chaussée par un poète fou totalement concentré sur l’amour, au milieu du jardin de vie.

Niala-Loisobleu – 11 Janvier 2021

LA QUATORZIÈME POÉSIE VERTICALE


LA QUATORZIÈME POÉSIE VERTICALE

101

Seule la lézarde de la privation
nous rapproche de la rencontre.
Et si la rencontre se produit
peu importe qu’elle soit une autre lézarde.

Seulement ici trouverons-nous
le secret de la première.
Pourquoi ressentons-nous ce qui n’est pas
comme une privation ?
Est-ce la seule façon
de le faire exister ?

104

Certaines fois la musique occupe la première place,
mais d’autres elle se retire au second plan
et laisse courir en nous
quelque chose de plus cher qu’elle-même.

Or y a-t-il quelque chose de plus cher que la musique,
quelque chose qui coure comme elle
et qui comme elle nous sauve ?
Quelque chose qui puisse nous envelopper
sans que l’on sache si elle le fait
du dehors en dedans
ou du dedans en dehors ?

Tout ce qui sauve
doit pour un moment se retirer
afin qu’une autre chose nous sauve.

La liberté de l’homme est si grande
qu’elle ne peut même pas se borner
à un seul degré de salut.

110

Les réponses ont pris fin.
Peut-être n’ont-elles jamais existé
et elles ne furent que miroirs
confrontés avec le vide.

Mais à présent les questions ont pris fin aussi.
Les miroirs se sont brisés,
même ceux qui ne reflétaient rien.
Et il n’y a pas moyen de les refaire.

Pourtant,
Peut-être reste-t-il quelque part une question.
Le silence est aussi une question.

Il reste un miroir qui ne peut pas se briser
parce qu’il ne se confronte avec rien,
parce qu’il est à l’intérieur de tout.

Nous avons trouvé une question.
Le silence sera-t-il une réponse aussi ?
Peut-être, à un moment déterminé,
les questions et les réponses sont exactement pareilles.

Extrait de:  1997, Quatorzieme Poesie Verticale, (José Corti Editeur)

Roberto Juarroz