PASSAGE DES HEURES


Fernando Pessoa

PASSAGE DES HEURES

Ou la réponse de l’Oiseau via Pessoa aux ????

L’allure nord-africaine quasiment de Zanzibar au soleil…
Dar es-Salam (la sortie est difficile…)
Majunga, Nossi-Bé, Madagascar et ses verdures…
Tempêtes à l’entour de Guardafui…
Et le cap de Bonne-Espérance, net dans le soleil du matin…
Et la ville du Cap avec la Montagne de la Table au fond…
J’ai voyagé en plus de pays que ceux où j’ai touché,
vu plus de paysages que ceux sur lesquels j’ai posé les yeux,
expérimenté plus de sensations que toutes les sensations que j’ai
éprouvées,
car, plus j’éprouvais, plus il me manquait à éprouver,
et toujours la vie m’a meurtri, toujours elle fut mesquine, et moi
malheureux
A certains moments de la journée il me souvient de tout cela, dans
l’épouvante,
je pense à ce qui me restera de cette vie fragmentée, de cet apogée,
de cette route dans les tournants, de cette automobile au bord du
chemin, de ce signal,
de cette tranquille turbulence de sensations contradictoires,
de cette transfusion, de cet insubstanciel, de cette convergence diaprée,
de cette fièvre au fond de toutes les coupes,
de cette angoisse au fond de tous les plaisirs,
de cette satiété anticipée à l’anse de toutes les tasses,
de cette partie de cartes fastidieuse entre le Cap de Bonne-Espérance et
les Canaries
La vie me donne-t-elle trop ou bien trop peu ?
Je ne sais si je sens trop ou bien trop peu, je ne sais
s’il me manque un scrupule spirituel, un point d’appui sur l’intelligence,
une consanguinité avec le mystère des choses, un choc
à tous les contacts, du sang sous les coups, un ébranlement sous l’effet
des bruits,
ou bien s’il est à cela une autre explication plus commode et plus heureuse.
Quoi qu’il en soit, mieux valait ne pas être né,
parce que, toute intéressante qu’elle est à chaque instant,
la vie finit par faire mal, par donner la nausée, par blesser, par frotter,
par craquer,
par donner envie de pousser des cris, de bondir, de rester à terre, de sortir
de toutes les maisons, de toutes les logiques et de tous les balcons,
de bondir sauvagement vers l a mort parmi les arbres et les oublis,
parmi culbutes, périls et absence de lendemain,
et tout cela aurait dû être quelque chose d’autre, plus semblable à ce que
je pense,
avec ce que je pense ou éprouve, sans que je sache même quoi, ô vie.
On a chassé le bouffon du palais à coups de fouets, sans raison,
on a fait lever le mendiant de la marche où il était tombé.
On a battu l’enfant abandonné, on lui a arraché le pain des mains.
Oh, douleur immense du monde, où l’action se dérobe…
Si décadent, si décadent, si décadent…
Je ne suis bien que lorsque j’entends de la musique – et encore…
Jardins du dix-huitième siècle avant 89
où êtes-vous, moi qui n’importe comment voudrais pleurer ?
Tel un baume qui ne réconforte que par l’idée que c’est un baume,
Le soir d’aujourd’hui et de tous les jours, peu à peu, monotone, tombe.
On a allumé les lumières, la nuit tombe, la vie se métamorphose,
N’importe comment, il faut continuer à vivre.
Mon âme brûle comme si c’était une main, physiquement.
Je me cogne à tous les passants sur le chemin.
Ma propriété de campagne,
dire qu’il est entre toi et moi moins qu’un train, qu’une diligence
et que la décision de partir
si bien que je reste sur place, je reste… Je suis celui qui veut toujours partir
et qui toujours reste, toujours reste, toujours reste –
jusqu’à la mort physique il reste, même s’il part, il reste, reste, reste…
Rends-moi humain, ô nuit, rends-moi fraternel et empressé,
ce n’est que de façon humanitaire qu’on peut vivre.
Ce n’est qu’en aimant les hommes, les actions, la banalité des travaux
ce n’est qu’ainsi – pauvre de moi ! – ce n’est qu’ainsi que l’on peut vivre.
Ce n’est qu’ainsi, ô nuit, et moi qui jamais ne pourrai vivre dans ce style !
J’ai tout vu, et de tout je me suis émerveillé,
mais ce tout ou bien fut en excès ou bien ne suffit pas, je ne saurais le dire –
et j’ai souffert.
J’ai vécu toutes les émotions, toutes les pensées, tous les gestes,
et il m’en est resté une tristesse comme si j’avais voulu les vivre sans y parvenir.
J’ai aimé et haï comme tout le monde,
mais pour tout le monde cela a été normal et instinctif,
et pour moi ce fut toujours l’exception, le choc, la soupape, le spasme.
Viens, ô nuit, apaise-moi, et noie mon être en tes eaux.
Affectueuse de l’Au-Delà, maîtresse du deuil infini,
Mère suave et antique des émotions non démonstratives,
sœur aînée, vierge et triste aux pensées décousues,
fiancée dans l’éternelle attente de nos desseins inachevés,
avec la direction constamment abandonnée de notre destin,
notre incertitude païenne et sans joie,
notre faiblesse chrétienne sans foi,
notre bouddhisme inerte, sans amour pour les choses et sans extases,
notre fièvre, notre pâleur, notre impatience de faibles,
notre vie, ô mère, notre vie perdue…
Je ne sais pas sentir, je ne sais pas être humain, vivre en bonne
intelligence
au sein de mon âme triste avec les hommes mes frères sur la terre.
Je ne sais pas être utile fût-ce dans mes sensations, être pratique,
être quotidien, net
avoir un poste dans la vie, avoir un destin parmi les hommes,
avoir une œuvre, une force, une envie, un jardin,
une raison de me reposer, un besoin de me distraire,
une chose qui me vienne directement de la nature.
Pour cette raison sois-moi maternelle, ô nuit tranquille…
Toi qui ravis le monde au monde, toi qui est la paix,
toi qui n’existes pas, qui n’est que l’absence de la lumière,
toi qui n’est pas une chose, un lieu, une essence, une vie,
Pénélope à la toile, demain défaite, de ton obscurité,
Circé irréelle des fébriles, des angoissés sans cause,
viens à moi, ô nuit, tends-moi les mains,
et sur mon front, ô nuit, sois fraîcheur et soulagement.
Toi, dont la venue est si douce qu’elle paraît un éloignement,
dont le flux et le reflux des ténèbres, quand la lune respire doucement,
ont des vagues de tendresse morte, un froid de mers de songe,
des brises de paysages irréels pour l’excès de notre angoisse…
Toi, et ta pâleur, toi, plaintive, toi, toute liquidité,
arôme de mort parmi les fleurs, haleine de fièvre sur les bords,
toi, reine, toi, châtelaine, toi, femme pâle, viens…
Tout sentir de toutes les manières,
tout vivre de toutes parts,
être la même chose de toutes les façons possibles en même temps,
réaliser en soi l’humanité de tous les moments
en un seul moment diffus, profus, complet et lointain…
J’ai toujours envie de m’identifier à ce avec quoi je sympathise
et toujours je me mue, tôt ou tard,
en l’objet de ma sympathie, pierre ou désir,
fleur ou idée abstraite,
foule ou façon de comprendre Dieu.
Et je sympathise avec tout, je vis de tout en tout.
Les hommes supérieurs me sont sympathiques parce qu’ils sont
supérieurs,
et sympathiques les hommes inférieurs parce qu’ils sont supérieurs
aussi
parce que le fait d’être inférieur est autre chose qu’être supérieur,
et partant c’est une supériorité à certains moments de la vision.
Je sympathise avec certains hommes pour leurs qualités de caractère,
et avec d’autres je sympathise pour leur manque de ces qualités,
et avec d’autres encore je sympathise par sympathie pure
et il y a des moments absolument organiques qui embrassent toute l’humanité.
Oui, comme je suis monarque absolu dans ma sympathie,
il suffit qu’elle existe pour qu’elle ait sa raison d’être
Je presse contre mon sein haletant, en une étreinte émue
(dans la même étreinte émue),
l’homme qui donne sa chemise au pauvre qu’il ne connaît pas,
le soldat qui meurt pour sa patrie sans savoir ce qu’est la patrie,
et le matricide, le fratricide, l’incestueux, le suborneur d’enfants,
le voleur de grand chemin, le corsaire des mers,
le pickpocket, l’ombre aux aguets dans les venelles –
ils sont tous ma maîtresse favorite au moins un instant dans ma vie.
Je baise sur les lèvres de toutes les prostituées,
sur les yeux je baise tous les souteneurs,
aux pieds de tous les assassins gît ma passivité,
et ma cape à l’espagnole couvre la retraite de tous les voleurs.
Tout être est la raison de ma vie.
J’ai connu tous les crimes,
j’ai vécu à l’intérieur de tous les crimes
(je fus moi-même, ni tel ou tel dans le vice,
mais le propre vice incarné qu’entre eux ils pratiquèrent,
et de ces heures j’ai fait l’arc de triomphe suprême de ma vie).
Je me suis multiplié pour m’éprouver,
pour m’éprouver moi-même il m’a fallu tout éprouver.
j’ai débordé, je n’ai fait que m’extravaser,
je me suis dévêtu, je me suis livré,
et il est en chaque coin de mon âme un autel à un dieu différent.
Les bras de tous les athlètes m’ont étreint subitement féminin,
et à cette seule pensée j’ai défailli entre des muscles virtuels.
Ma bouche a reçu les baisers de toutes les rencontres,
dans mon cœur se sont agités les mouchoirs de tous les adieux,
tous les appels obscènes du geste et des regards
me fouillent tout le corps avec leur centre dans les organes sexuels
J’ai été tous les ascètes, tous les parias, tous les oubliés
et tous les pédérastes – absolument tous (il n’en manquait pas un)
rendez-vous noir et vermeil dans les bas-fonds infernaux de mon âme !
(Freddie, je t’appelais Baby, car tu étais blond et blanc, et je t’aimais,
de combien d’impératrices présomptives et de princesses détrônées tu
me tins lieu !)
Mary, avec qui je lisais Burns en des jours tristes comme la sensation
d’être vivant,
Tu ne sais guère combien d’honnêtes ménages, combien de familles
heureuses
ont vécu en toi mes yeux mon bras autour de ta taille et ma conscience
flottante,
leur vie paisible, leurs maisons de banlieue avec jardin, leurs half-holidays
inopinés…
Mary, je suis malheureux…
Freddie, je suis malheureux…
Oh, vous tous, tant que vous êtes, fortuits, attardés,
combien de fois avez-vous pu penser à penser à moi, mais sans le faire ?
Ah, comme j’ai peu compté dans votre vie profonde,
si peu en vérité – et ce que j’ai été, moi, ô mon univers subjectif,
ô mon soleil, mon clair de lune, mes étoiles, mon moment,
ô part externe de moi perdue dans les labyrinthes de Dieu !
Tout passe, toutes les choses en un défilé qui m’est intérieur,
et toutes les cité du monde en moi font leur rumeur…
Mon cœur tribunal, mon cœur marché, mon cœur salle de Bourse,
mon cœur comptoir de banque,
mon cœur rendez-vous de toute l’humanité,
Mon cœur banc de jardin public, auberge, hôtellerie, cachot numéroté
(Aqui estuvo el Manolo en visperas de ira ao patibulo) (1)
mon cœur club, salon, parterre, paillasson, guichet, coupée,
pont, grille, excursion, marche, voyage, vente aux enchères, foire
kermesse,
mon cœur œil-de-bœuf,
mon cœur colis,
mon cœur papier, bagage, satisfaction, livraison
mon cœur marge, limite, abrégé, index,
eh là, eh là, eh là, mon cœur bazar.
Tous les amants se sont baisés dans mon âme,
tous les clochards ont dormi un moment sur mon corps,
tous les méprisés se sont appuyés un moment à mon épaule,
ils ont traversé la rue à mon bras, tous les vieux et tous les malades,
et il y eut un secret que me dirent tous les assassins.
(Celle dont le sourire suggère la paix que je n’ai pas
et don la façon de baisser les yeux fait un paysage de Hollande
avec les femmes coiffées de lin
et tout l’effort quotidien d’un peuple pacifique et propre…
Celle qui est la bague laissée sur la commode
et la faveur coincée en refermant le tiroir,
faveur rose, ce n’est pas la couleur que j’aime, mais la faveur coincée
tout de même que je n’aime pas la vie, mais c’est la sentir que j’aime…
Dormir ainsi qu’un chien errant sur la route, au soleil,
définitivement étranger au restant de l’univers,
et que les voitures me passent sur le corps.)
J’ai couché avec tous les sentiments,
j’ai été souteneur de toutes les émotions,
tous les hasards des sensations m’ont payé à boire,
j’ai fait de l’œil à toutes les raisons d’agir,
j’ai été la main dans la main avec toutes les velléités de départ,
fièvre immense des heures !
Angoisse de la forge des émotions !
Rage, écume, l’immensité qui ne tient pas dans mon mouchoir,
la chienne qui hurle la nuit,
la mare de la métairie qui hante mon insomnie,
le bois comme il était le soir, quand nous nous y promenions, la rose,
la broussaille indifférente, la mousse, les pins,
la rage de ne pas contenir tout cela, de ne pas suspendre tout cela
ô faim abstraite des chose, rut impuissant des minutes qui passent
orgie intellectuelle de sentir la vie !
Tout obtenir par suffisance divine –
les veilles, les consentements, les avis,
les choses belles de la vie –
le talent, la vertu, l’impunité,
la tendance à reconduire les autres chez eux,
la situation de passager,
la commodité d’embarquer tôt pour trouver une place,
et toujours il manque quelque chose, un verre, une brise, une phrase,
et la vie fait d’autant plus mal qu’on a plus de plaisir et qu’on
invente d’avantage.
Pouvoir rire, rire, rire, effrontément,
rire comme un verre renversé,
fou absolument du seul fait de sentir,
rompu absolument de me frotter contre les choses,
blessé à la bouche pour avoir mordu aux choses,
les ongles en sang pour m’être cramponné aux choses,
et qu’ensuite on me donne la cellule qu’on voudra et
j’aurai des souvenirs de la vie.
Tout sentir de toutes les manières,
avoir toutes les opinions ,
être sincère en se contredisant chaque minute,
se déplaire à soi-même en toute liberté d’esprit,
et aimer les choses comme Dieu.
Moi, qui suis plus frère d’un arbre que d’un ouvrier,
moi, qui sens davantage la feinte douleur de la mer qui bat
sur la grève
que la douleur réelle des enfants que l’on bat
(ah, comme cela doit sonner faux ; pauvres enfants que l’on bat,
mais aussi pourquoi faut-il que mes sensations se bousculent à
si vive allure ?)
Moi, enfin, qui suis un dialogue continu
à haute voix, incompréhensible, au cœur de la nuit dans la tour,
lorsque les cloches oscillent vaguement sans que nul ne les touche
et qu’on souffre de savoir que la vie se poursuivra demain.
Moi, enfin, littéralement moi,
et moi métaphoriquement aussi,
moi, le poète sensationniste, envoyé du Hasard
aux lois irrépréhensibles de la Vie
moi, le fumeur de cigarettes par adéquate profession,
l’individu qui fume l’opium, qui prend de l’absinthe, mais qui, enfin,
aime mieux penser à fumer de l’opium plutôt que d’en fumer
et qui trouve que de lorgner l’absinthe à boire a plus de goût que de
la boire…
Moi, ce dégénéré supérieur sans archives dans l’âme,
sans personnalité avec valeur déclarée,
moi, l’investigateur solennel des chose futiles,
moi qui serais capable d’aller vivre en Sibérie pour le seul plaisir de
prendre cette idée en aversion,
et qui trouve indifférent de ne pas attacher d’importance à la patrie,
parce que je n’ai pas de racine, comme un arbre, et que par conséquent
je suis déraciné…
moi, qui si souvent me sens aussi réel qu’une métaphore,
qu’une phrase écrite par un malade dans le livre de la jeune fille qu’il
a trouvé sur la terrasse,
ou qu’une partie d’échecs sur le pont d’un transatlantique,
moi, la bonne d’enfants qui pousse les perambulators dans
tous les jardins publics,
moi, le sergent de ville qui l’observe, arrêté derrière elle,
dans l’allée,
moi, l’enfant dans la poussette, qui fait des signaux à son
inconscience lucide avec un hocher à grelots.
Moi, le paysage au fond de tout cela, la paix citadine
fondue à travers les arbres du jardin public,
moi, ce qui les attend tous au logis,
moi, ce qu’ils trouvent dans la rue,
moi, ce qu’ils ne savent pas d’eux-mêmes,
moi, cette chose à quoi tu penses – et ton sourire te trahit –
moi, le contradictoire, l’illusionnisme, la kyrielle, l’écume,
l’affiche fraîche encore, les hanches de la Française, le regard du curé,
le rond-point où les rues se croisent et où les chauffeurs dorment contre
les voitures,
la cicatrice du sergent à mine patibulaire,
la crasse sur le collet du répétiteur malade qui rentre à la maison,
la tasse dans laquelle buvait toujours le tout-petit qui est mort,
celle dont l’anse est fêlée (et tout cela tient dans un cœur de mère
et l’emplit)…
moi, la dictée de français de la petite qui tripote ses jarretelles,
moi, les pieds qui se touchent sous la table de bridge avec le
lustre au plafond,
moi, la lettre cachée, la chaleur du fichu, le balcon avec la
fenêtre entrouverte,
la porte de service où la bonne avoue son faible pour un cousin,
ce coquin de José qui avait promis de venir et qui a fait faux bond,
alors qu’on avait préparé un bon tour à lui jouer…
Moi, tout cela, et, en sus de cela, tout le reste du monde…
Tant de choses, les portes qui s’ouvrent, et la raison pour
laquelle elles s’ouvrent,
et les choses qu’ont faites les mains qui ouvrent les portes…
Moi, le malheur – crème de toutes les expressions,
l’impossibilité d’exprimer tous les sentiments,
sans qu’il y ait une pierre au cimetière pour le frère de cette foule,
et ce qui semble ne rien vouloir dire veut toujours dire quelque chose…
Oui, moi, l’officier mécanicien de la marine qui suis superstitieux
comme une brave campagnarde,
et qui porte monocle afin de ne pas ressembler à l’idée réelle que je
me fais de moi,
qui mets parfois trois heures à m’habiller sans d’ailleurs trouver
cela naturel,
mais je le trouve métaphysique et si l’on frappe à ma porte je
me fâche,
pas tellement parce qu’on interrompt mon nœud de cravate que pour
le fait de constater que la vie passe…
Oui, enfin, moi le destinataire des lettres cachetées,
la malle aux initiales détériorées,
l’intonation des voix que l’on entendrait plus –
Dieu garde tout cela en son Mystère, et parfois nous l’éprouvons
et la vie tout à coup se fait pesante et il fait très froid plus près que
le corps.
Brigitte, la cousine de ma tante,
le général dont elles parlaient – général au temps où elles étaient petites –
et la vie était guerre civile à tous les tournants…
Vive le mélodrame où Margot a pleuré !
Les feuilles sèches tombent à terre régulièrement
Mais le fait est que c’est toujours l’automne à l’automne,
après quoi vient l’hiver fatalement
et il n’est pour conduire la vie qu’un chemin, la vie même…
Ce vieillard insignifiant, mais qui pourtant a connu les romantiques,
cet opuscule politique du temps des révolutions constitutionnelles,
et la douleur que laisse tout cela, sans qu’on en sache la raison,
ni qu’il y ait pour tout pleurer d’autre raison que de le sentir.
Je tourne tous les jours à l’angle de toutes les rues,
et dès que je pense à une autre chose, c’est à une autre que je pense.
Je ne me soumets que par atavisme
et il y a toujours des raisons d’émigrer pour qui n’est pas alité.
Des terrasses de tous les cafés de toutes les villes
accessibles à l’imagination,
j’observe la vie qui passe, sans bouger je la suis,
je lui appartiens sans tirer un geste de ma poche
ni noter ce que j’ai vu pour ensuite faire semblant de l’avoir vu.
Dans l’automobile jaune passe la femme définitive de quelqu’un,
auprès d’elle je vais à son insu.
Sur le premier trottoir ils se rencontrent par un hasard prémédité,
mais dès avant leur rencontre j’étais déjà la avec eux.
Il n’est moyen pour eux de m’esquiver, pas moyen que je me trouve
pas en tout lieu.
Mon privilège est un tout
(brevetée, sans garantie de Dieu, mon Âme).
J’assiste à tout et définitivement.
Il n’est bijou de femme qui ne soit acheté par moi et pour moi,
il n’est d’intention d’espérer qui ne soit mienne de quelque façon,
il n’est de résultat de conversation qui ne soit mien par hasard.
Il n’est son de cloche à Lisbonne il y a trente ans, il n’est soirée
du Théatre San Carlos il y en a cinquante,
qui ne soit mien par gentillesse déposée.
J’ai été élevé par l’Imagination,
j’ai toujours cheminé avec elle la main dans la main,
j’ai toujours aimé, haï, parlé et pensé dans cette perspective,
et tous mes jours s’encadrent à cette croisée,
et toutes les heures paraissent miennes de cette façon.
Chevauchée explosive, explosée, comme une bombe qui éclate,
Chevauchée éclatant de tous côtés en même temps,
Chevauchée au-dessus de l’espace, saut par-dessus le temps,
bondis, cheval électron-ion, système solaire en raccourci,
au sein de l’action des pistons, hors de la rotation des volants.
Dans les pistons, converti en une vitesse abstraite et folle,
je ne suis que fer et vitesse, va-et-vient, folie, rage contenue,
lié à la piste de tous les volants je tournoie des heures fabuleuses
et tout l’univers grince, craque et en moi s’estompe.
Ho-ho-ho-ho-ho!
De plus en plus avec l’esprit en avant du corps,
en avant de la propre idée rapide du corps projeté,
avec l’esprit qui suit en avant du corps, ombre, étincelle,
hé-là-ho-ho…Hélàhoho…
Toute l’énergie est la même et toute la nature est identique…
La sève de la sève des arbres est la même énergie que celle qui
met en branle
les roues de la locomotive, les roues du tramway, les volants des diésels,
et une voiture tirée par des mules ou marchant à l’essence obéit à
une même force.
Fureur panthéiste de sentir en moi formidablement,
avec tous mes sens en ébullition, tous mes pores fumants,
que tout n’est qu’une unique vitesse, qu’une unique énergie, qu’une
unique ligne divine
de soi à soi, chuchotant dans la fixité des violences de vitesse démente…
Ave, salve, vive la véloce unité de toute chose !
Ave, salve, vive l’égalité de tout en flèche !
Ave, salve, vive la grande machine de l’univers !
Ave, vous qui ne faites qu’un, arbres, machines, lois !
Ave, vous qui ne faites qu’un, vers de terre, pistons, idées abstraites,
la même sève vous emplit, la même sève vous transforme,
la même chose vous êtes, et le reste est extérieur et faux,
le reste, tout le statique qui demeure dans les yeux fixes,
mais non dans mes nerfs moteur à explosion à huiles lourdes ou
légères,
non dans mes nerfs qui sont toutes les machines, tous les systèmes
d’engrenage,
non dans mes nerfs locomotive, tram, automobile, batteuse à vapeur,
dans mes nerfs machine maritime, diésel, semi-diesel, Campbell,
dans mes nerfs installation absolue à la vapeur, au gaz, à l’huile,
à l’électricité,
machine universelle actionnée par les courroies de tous les moments !
Tous les matins sont le matin et la vie.
Toutes les aurores brillent au même endroit :
l’Infini…
Toutes les joies d’oiseaux viennent du même gosier,
tous les tremblements de feuille sont du même arbre,
et tous ceux qui se lèvent tôt pour aller travailler
vont de la même maison à la même usine par le même chemin…
Roule, grande boule, fourmilière de consciences, terre
roule, teintée d’aurore, chapée de crépuscule, d’aplomb sous les
soleils , nocturne
roule dans l’espace abstrait, dans la nuit à peine éclairée, roule…
Dans ma tête je sens la vitesse de la rotation de la terre,
et tous les pays et tous les vivants tournent en moi,
envie centrifuge, fureur d’escalader le ciel jusqu’aux astres,
bats à coups redoublés contre les parois internes de mon crâne,
parsème d’aiguilles aveugles toute la conscience de mon corps,
mille fois fais-moi lever et me diriger vers l’Abstrait,
vers l’introuvable, et là sans restrictions aucunes,
vers l’invisible But – tous les point où je ne suis pas – et simultanément…
Ah, n’être ni arrêté ni en mouvement,
ah, n’être ni debout ni couché,
ni éveillé ni endormi,
ni ici ni en un autre point quelconque,
résoudre l’équation de cette prolixe inquiétude,
savoir où me coucher afin de me promener dans toutes les rues…
Ho-ho-ho-ho-ho-ho-ho
Chevauchée ailée de moi par-dessus toutes les choses,
chevauchée brisée de moi par-dessous toutes les choses,
chevauchée ailée et brisée de moi à cause de toutes les choses…
Hop ! là, plus haut que les arbres, hop !là plus bas que les étangs,
hop ! là contre les murs, hop, là que je m’écorche contre les troncs,
hop ! là dans l’air, hop ! là, dans le vent, hop ! là, hop ! là, sur
les plages,
avec une vitesse croissante, insistante, violente,
hop ! là[U2] , hop ! là, hop ! là, hop ! là…
Chevauchée panthéiste de moi à l’intérieur de toutes les choses,
chevauchée énergétique à l’intérieur de toutes les énergies,
chevauchée de moi à l’intérieur du charbon qui se consume, de
la lampe qui brûle,
clairon clair du matin au fond
du demi-cercle froid de l’horizon,
clairon ténu, lointain comme des drapeaux vagues
éployés au-delà du point où sont visibles les couleurs…
Clairon tremblant, poussière en suspens, où la nuit cesse,
poudre d’or en suspens au fond de la visibilité…
Chariot qui grince limpidement, vapeur qui siffle,
grue qui commence à tourner, sensible à mon oreille,
toux sèche, écho des intimités de la maison,
léger frisson matinal dans la joie de vivre,
éclat de rire soudain voilé par la brume extérieure je ne sais comme
midinette vouée à un plus grand malheur que le matin qu’elle sent,
ouvrier tuberculeux touché de l’illusion du bonheur
à cette heure inévitablement vitale
où le relief des choses est doux, net et sympathique,
où les murs sont frais au contact de la main, et où les maisons
ouvrent çà et là des yeux aux rideaux blancs.
Tout le matin est une colline qui oscille,

***
Et tout s’achemine
vers l’heure pleine de lumière où les nuages baissent les paupières
et rumeur trafic charrette train moi je sens soleil retentit
Vertige de midi aux moulures à vertige –
soleil des cimes et nous…de ma maison striée,
du tournoiement figé de ma mémoire à sec,
de la brumeuse lueur fixe de ma conscience de vivre.
Rumeurs trafic charrette train autos je sens soleil rue,
feuillards cageots trolley boutique rue vitrines jupes yeux
rapidement caniveaux charrettes cageots rue traverser rue
promenades boutiquiers « pardon » rue
rue en promenade à travers moi qui me promène à travers la rue
en moi
tout miroir ces boutiques -ci dans les boutiques dans ces boutiques-là
la vitesse des autos à l’envers dans les glaces obliques des vitrines,
le sol en l’air le soleil sous les pieds rue rigoles fleurs en corbeille rue
mon passé rue frissonne camion rue je ne me souviens pas rue
Moi tête baissée au centre de ma conscience de moi
rue sans pouvoir trouver une seule sensation à chaque fois
rue
rue en arrière et en avant sous mes pieds
rue en x en Y en Z au creux de mes bras
rue à travers mon monocle en cercles de petit cinématographe,
kaléidoscope en nettes courbes brisées rue.
Ivresse de la rue et de tout sentir voir entendre en même temps.
Battement des tempes au rythme des allées et venues simultanées.
Train brise-toi en heurtant le parapet de la voie de garage !
Navire cingle droit au quai et contre lui fends-toi !
Automobile conduite par la folie de tout l’univers précipite-toi
au fond de tous les précipices
et dans un grand choc, trz, au fond de mon cœur déchire-toi !
A moi, tous les objets projectiles !
A moi, tous les objets directions !
A moi, tous les objets invisibles à force de vitesse !
Battez-moi, transpercez-moi, dépasser-moi !
C’est moi qui me bats, qui me transperce, qui me dépasse !
La rage de tous les élans se referme en cercle-moi !
Hélà-hoho, train, automobile, aéroplane, mes désirs maladifs,
vitesse, incorpore-toi à toutes les idées,
cramponne tous les songes et broie-les,
roussis tous les idéaux humanitaires et utiles,
renverse tous les sentiments normaux, convenables, concordants,
empoigne dans la rotation de ton volant vertigineux et lourd
les corps de toutes les philosophies, les tropes de tous les poèmes
écharpille-les et demeure seule, volant abstrait dans les airs,
rue métallique, seigneur suprême de l’heure européenne.
Allons, et que la chevauchée n’ait point de fin, fût-ce en Dieu !

***

J’ai mal, je ne sais comme, à l’imagination, mais c’est là que j’ai mal,
en moi décline le soleil au haut du ciel.
Le soir a tendance à tomber dans l’azur et sur mes nerfs.
Allons, ô chevauchée, qui d’autres vas-tu devenir ?
Moi qui, véloce, vorace, glouton de l’énergie abstraite,
voudrais manger, boire, égratigner et écorcher le monde,
moi à qui suffirait de fouler l’univers aux pieds,
de le fouler, le fouler, le fouler jusqu’à l’insensibilité…
je sens, moi, que tout ce que j’ai désiré est resté en deçà de mon
imagination
que tout s’est dérobé à moi, bien que j’ai tout désiré.
Chevauchée à bride abattue par-dessus toutes les cimes,
chevauchée désarticulée plus bas que tous les puits,
chevauchée au vol, chevauchée flèche, chevauchée pensée-éclair,
chevauchée moi, chevauchée moi, chevauchée l’univers-moi.
Hélàhoho-o-o-o-o-o-o-o…
Mon être élastique, ressort, aiguille, trépidation…

Fernando Pessoa

Garder l’espoir m’aime en illusion pour ne rien salir c’est tout ce qui est du à l’enfant . Surtout quand l’Epoque en se voulant sincère a été d’une santé éblouissante, je veux lui laisser sa vérité de santé. N’être plus fait partie intégrante du courant de la vie Elle restera, surtout pas ternir sa couleur

Niala-Loisobleu – 23 Février 2021

CHANSON DES JOIES


CHANSON DES JOIES

Car je veux écrire le plus jubilatoire des poèmes!
Un poème tout en musique – tout en virilité, tout en féminité, tout en puérilité!
Plénitude d’usages communs – foultitude d’arbres et de graines.

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J’y veux la voix des animaux – la balance vivace des poissons!
Je veux qu’y tombent les gouttes de pluie musicalement!
Je veux qu’y brille le soleil que s’y meuve les vagues musicalement!

Sortie de ses cages la joie de mon esprit, filant comme une langue de foudre!
Posséder tel globe précis ou telle portion mesurée du temps ne me comblera pas,
Ce sont mille globes c’est l’ensemble complet du temps qu’il me faut!

J’envie la joie de l’ingénieur, je veux m’en aller sur la locomotive,
Entendre la compression de la vapeur, quel plaisir le hurlement de son sifflet, une locomotive qui rit!
Irrésistible la pression de la vitesse qui nous emporte à l’horizon.

Ce délice aussi de flâner par les collines et les prairies!
Feuilles et fleurs des humbles herbes communes, fraîcheur d’humidité des sous-bois,
Enivrant parfum de terre dans la prime aube, aux jeunes heures de l’après-midi.

Joie enviable de la cavalière, du cavalier en selle,
Petite pression avec les jambes pour le galop, et le coulis d’air murmurant aux oreilles, dans les cheveux.

J’envie la joie de l’homme du feu,
Dans le silence de la nuit l’alarme qui hurle,
Les cloches, les cris, vite je dépasse la foule, je cours!
Qui est fou de joie au spectacle des flammes qui brûlent? c’est moi!

La joie du boxeur aux muscles saillants condition physique impeccable qui surplombe l’arène dans la certitude de sa puissance et le désir irrépressible d’affronter son adversaire, ah! comme je l’envie!

Ah ! comme j’envie la sympathie élémentaire qu’émet à flots généreux et continus l’âme humaine et elle seule, vraiment oui comme je l’envie!

Et les joies de l’enfantement maternel!
La veille, la longue endurance, l’amour précieux, l’anxiété, le travail donneur de vie.

La croissance, l’accroissement, la compensation,
L’adoucissement, la pacification, la concorde, l’harmonie, non mais quelle joie!

Je voudrais tellement revenir au lieu de ma naissance
Tellement entendre chanter les petits oiseaux à nouveau
Tellement errer flâner dans la grange la maison à travers les champs à nouveau,
Tellement à travers le verger tellement sur les vieux chemins encore une fois.

Quel plaisir d’avoir grandi dans les baies, au bord des lagunes, des ruisseaux, des rivages,
Je voudrais continuer d’être employé là-bas toute ma vie
Ah ! cette odeur de sel et d’iode des molières, les algues parfumées à marée basse,
Le métier de la pêche, le travail du pêcheur d’anguilles, du pêcheur de palourdes,
Je suis venu avec mon râteau et ma bêche, suis venu avec mon trident à anguilles,
La mer a reflué au large ? Dans ce cas je m’agrège au groupe de palourdiers sur l’estran,
Plaisante, m’active avec eux, ironise sur mon efficacité avec la vitalité du jeune homme,
Prends mon panier à anguilles mon trident avec moi, quand c’est l’hiver, pour m’aventurer sur la glace – d’une hachette découpant des trous à la surface,
Regardez comme je suis chaudement vêtu, aller retour en une après-midi, regardez comme je suis joyeux, et cette ribambelle de jeunes costauds qui m’accompagne,
Adultes ou encore adolescents, aucun ne donnerait sa place pour rien au monde,
Ça leur plaît tellement d’être avec moi jour et nuit, au travail sur la plage, au sommeil dans ma chambre.

D’autres fois calme plat, on sort en canot pour aller relever les casiers à homards lestés de leurs lourdes pierres, je connais les repères,
Les balises, je rame dans leur direction, le soleil n’est pas encore levé mais ah ! cette douceur matinale de la lumière du cinquième Mois à la surface de l’eau autour de nous,
Je remonte obliquement les cages d’osier, carapaces vert sombre les bêtes traquées font assaut de toutes leurs pinces, j’insère une cheville en bois à l’articulation,
L’un après l’autre j’inspecte tous les casiers, puis à la rame retour au rivage,
Là où, dans une énorme marmite d’eau bouillante, seront jetés les homards jusqu’à ce que rougeur d’ensuive.

Un autre jour, pêche au maquereau,
Vorace lui, goulu du hameçon, nageant quasiment à la surface, on croirait voir l’eau couverte sur des milles;
Un autre jour encore, pêche à l’aiglefin dans la baie de Chesapeake, je fais partie de l’équipe, peau brune de lumière.
Une autre fois pêche au poisson bleu au large de Paumanok on laisse traîner une ligne derrière le bateau, c’est moi muscles en alertes,
Pied gauche calé sur le plat-bord, bras droit lançant très loin devant moi le serpentin de la fine corde,
À portée d’yeux d’une armada de cinquante esquifs, mes amis, qui filent et manœuvrent dans le vent.

Canoter sur les rivières, j’en rêve !
Descendre le Saint-Laurent, panorama grandiose, les vapeurs,
Les voiliers voiles claquantes, les Mille Îles, les trains de bois flottant qu’on rencontre avec leurs conducteurs aux longues perches-godilles recourbées,
Petit abri en bois, panache de fumée montant du feu où cuit le dîner.

(Et puis je veux du pernicieux, de l’horrible !
Je ne veux surtout pas d’une vie pieuse ni mesquine !
Je veux de l’inéprouvé, je veux de la transe !
Je veux échapper aux ancres, dériver en toute liberté !)

Je me vois mineur, forgeron,
Fondeur de fonte, fonderie même pas hautes toiture en tôle rugueuse, ampleur d’espace dans la pénombre,
Fourneau, versement du liquide en fusion.

Retrouver les joies du soldat, mais oui !
Sentir la présence à ses côtés d’un homme courageux, en sympathie avec soi, d’un commandant !
Quel admirable calme – se réchauffer au soleil de son sourire !
Monter au front – entendre le roulement de tambour, le clairon.
Les rafales de l’artillerie, voir l’étincellement des baïonnettes, des barillets dans la lumière jouant aux mousquets,
Voir tomber, mourir sans un cri des hommes !
Goûter au goût sauvage du sang – diaboliquement le désirer !
Plaisir gourmand de compter les plaies, les pertes infligées à l’ennemi.

Maintenant le baleinier, sa joie ! Me voici repartir de nouveau en expédition !
N’est-ce pas le mouvement du bateau sous mes pieds, n’est-ce pas la caresse des souffles atlantiques sur mon visage,
Dans mes oreilles n’est-ce pas soudain le cri de la vigie : There she blows !
Baleine à bâbord !
J’ai bondi dans le gréement, épiant avec les autres, nous voici fous d’excitation maintenant descendus de notre guet,
Je saute dans la baleinière, nous ramons vers notre proie,
Approche silencieuse, discrète, de la montagne massive, paresseusement léthargique,
Le harponneur s’est dressé, la flèche fuse à l’extrémité du bras puissant,
Rapide fuite au large de l’animal meurtri qui entraîne notre canot dans le vent, nous suivons la corde,
Et puis je le vois reprendre surface pour respirer, nous nous approchons,
Une lance va se ficher dans son flanc, de toute la force de la propulsion, qui sera tordue ensuite dans la plaie,
Nouveau recul, la bête repart, perdant son sang en abondance,
Jaillissement rouge comme elle reparaît, décrit des cercles de plus en plus courts, sillage hâtif dans l’eau – puis meurt, j’assiste à la scène,
Ultime cabrement convulsif au centre du cercle avant de retomber gisant immobile sur le dos dans l’écume sanglante.

Mais la joie la plus pure c’est ma vieillesse masculine qui me la donne !
Mes enfants, mes petits-enfants, mes cheveux blancs, ma barbe blanche,
Mon imposante stature, ma calme majesté, à la fin de cette longue perspective droite de la vie.

Mais la joie la plus mûre est celle de la féminité, du bonheur enfin atteint !
J’ai dépassé quatre-vingts ans, je suis l’aïeule la plus vénérable,
Clarté parfaite dans mon esprit – tout le monde, voyez, m’entoure d’attentions !
Quel est le secret de cette séduction plus forte que mes précédents charmes, quelle beauté s’épanouit en moi de parfum plus sucré que dans la fleur de ma jeunesse ?
D’où émane, d’où procède cette mystérieuse grâce qui est la mienne ?

Éprouver les joies de l’orateur !
Cette profonde inspiration qui soulève les côtes et gonfle la poitrine pour conduire à la gorge le roulement de tonnerre de la voix,
Faire communier avec soi-même le peuple, larmes ou rage, haines ou désirs,
Entraîner l’Amérique par sa langue, apaiser l’Amérique par ses mots !

Et puis la joie de mon âme aussi en son égale tempérance, prenant identité de toutes les matières, les aimant toutes, observant et absorbant chacune en leurs particularités,
Cependant qu’elles me la retournent en écho, toute vibrante des actes de la vue, de l’ouïe, du toucher, de l’entendement, de la consécution, de la comparaison, de la mémoire, et autres facultés,
Elle la vie profonde en moi de mes sens, qui transcende les sens comme mon corps incarné,
Mon moi au-delà de la matière, ma vue au-delà de mes yeux matériels,
La preuve indiscutable à la minute même, mais bien sûr ! que ce ne sont pas mes yeux matériels qui voient,
Ni non plus mon corps matériel, mais bien entendu ! qui aime, qui marche, qui rit, qui crie, qui embrasse, qui procrée.

Et le fermier, que de joies !
L’homme de l’Ohio, l’Illinoisien, le Wisconsinien, le Kanadien, l’Iowan, le Kansien, le Missourien, l’Orégonais,
Au petit jour ils sont déjà debout, actifs sans effort apparent,
Ce sont les labours d’automne pour les semailles d’hiver,
Ce sont les labours du printemps pour le maïs,
Ce sont les arbres du verger à greffer, la cueillette automnale des pommes.

Je veux me baigner dans une baignade, choisir un endroit idéal du rivage,
Et entrer dans un éclaboussement d’eau, ou bien tremper tout juste mes chevilles ou alors courir tout nu sur le sable.

Oh ! l’espace, saisir sa réalité !
Qu’elle n’a pas de frontières, l’universelle plénitude,
S’unir d’un jaillissement avec le ciel, le soleil, la lune, les nuages fuyants.

Joie de l’indépendance masculine !
N’être esclave de personne, comptable de personne, tyran connu ou tyran anonyme,
Marcher droit devant soi, port droit, foulée souple, élastique,
Regard calme ou coup d’œil de l’éclair, regarder,
S’exprimer d’une voix pleine et sonore, poitrine bien dégagée,
Faisant face en personne aux autres personnalités ici-bas.

La richesse des joies de l’adolescence, les connais-tu ?
Les compagnons chéris, les plaisanteries ensemble, le rire sur le visage ?
La journée illuminée d’une radieuse lumière, la joie des jeux de souffle ?
La joie de la musique, les lampes dans la salle de bal, les danseurs ?
Le dîner copieux, la succession des toasts verre en main ?

Mon âme, mon âme suprême, écoute !
Connais-tu les joies de la méditation ?
Connais-tu le coeur solitaire mais joyeusement libre, sa tendresse dans la nuit ?
Connais-tu le plaisir de suivre un route orgueilleusement seul, même lorsque pèsent à l’esprit souffrances et déchirements ?
Connais-tu le plaisir angoissant des débats intimes, les rêveries grandioses fertiles en extases ?
La pensée de la Mort, des sphères du Temps et de l’Espace ?
Les prophéties d’amours idéales, d’essence plus pure, l’épouse divine, la douceur du camarade à l’inaltérable perfection ?
À toi toutes ces joies mon immortelle, on âme ! leur récompense te revient.

Aussi longtemps que je vivrai en maître de ma vie, non son esclave,
Aussi longtemps que j’affronterai la vie dans un esprit vainqueur,
Jamais de mauvaises brumes, jamais l’ennui, jamais les plaintes ni les critiques excoriantes,
Mais aux rudes lois de l’air, de l’eau, du sol cherchant critère incorruptible pour mon âme profonde
Je ne laisserai aucun gouvernement étranger me soumettre à son joug.

Je ne chante pas, je ne scande pas seulement la joie du Vivre – je chante la Mort, la joie de la Mort !
La caresse merveilleuse de la Mort, son apaisant engourdissement, sa brève persuasion,
Me voici déchargé de mon corps excrémentiel, qu’on le brûle, qu’on le rende à la poussière, qu’on l’enterre,
Reste mon corps réel pour mon usage sans doute dans d’autres sphères,
À quoi sert désormais mon enveloppe vide sinon à être purifiée pour des tâches futures, à être réemployée dans les usages éternels de la terre.

Je veux attirer par d’autres lois que l’attraction !
Comment m’y prendre, je ne sais pas, pourtant voyez cette obéissance qui n’obéit à rien,
Ce pouvoir magnétique, ah ! vraiment quelle force – toujours offensive, jamais défensive.

Oui, me battre contre des obstacles insurmontables, affronter des ennemis intraitables,
Seul à seul avec eux, pour mieux connaître mes limites d’endurance !
Face à face avec le combat, avec la torture, la prison, la haine générale !
Je monte à l’échafaud, j’avance sous la gueule des fusils, l’allure dégagée, totalement insouciante!
C’est cela, un dieu, je veux être un dieu!

M’embarquer à la mer!
Je veux tellement quitter ce sol insupportable,
Tellement quitter l’usante monotonie des rues, des maisons, des trottoirs,
Tellement te quitter terre compactement immuable, oui monter à bord d’un vaisseau,
Lever l’ancre, mettre à la voile, à la voile!

Je veux que désormais la vie soit un grand chant de joies!
Je veux danser, battre des mains, exulter et crier, sauter, bondir en l’air, me rouler par terre, surtout flotter, flotter!
Car je serai marin du monde partant pour tous les ports
Car je serai bateau (avez-vous vu mes voiles, déployées au soleil et à l’air?),
Navire vif cales gonflées d’une précieuse cargaison de paroles et de joies.

Extrait de:  2002, Feuilles d’Herbe,; (Gallimard)

Walt Whitman

CEUILLI DU JOUR


CEUILLI DU JOUR

Te tenant par ce bout de jardin odorant qui borde les deux façades, en ouvrant la fenêtre, je suis autour à me sentir porté en haut de l’arbre

Le matin a cette douceur déployée durant l’arrosage onirique qui donne le mot à la marguerite

Le delta du Mékong a découvert qu’hormis l’amour la vie n’est pas bon atout faire

Ménageons l’araignée qui tisse bonne ouvrière

Vu par en dessous, à l’intérieur, tu recèles des trésors bien au-dessus des horizons rabotés…

Niala-Loisobleu – 22 Février 2021

On va, on vient , on rêve – Julien Clerc


On va, on vient , on rêve – Julien Clerc

On va, on vient pour toute la beauté qu’on délaisse
Pour les soleils qu’on a pas vus
Les passions qu’on a pas vécues
Pour l’ignorance et la paresse

On va, on vient, on rêve, on parle
On va, on vient, on rêve, on parle
On rit
On ritJe suis venu tendre et stupide
Hanter la maison du bonheur
J’y suis entré comme un voleur
Et j’ai trouvé la maison vide

On va, on vient, on rêve, on parle
On va, on vient, on rêve, on parle
On rit
On ritTu m’as dit « Regarde la lune »
Mes yeux n’ont pas quitté ta main
Reste un regret sur mon chemin
Reste un reflet sur la laguneOn va, on vient, on rêve, on parle
On va, on vient, on rêve, on parle
On rit
On ritOn rit jusqu’à rêver
Qu’on peut changer de rôle
On rit pour oublier
Que tout ça n’est pas drôleJ’ai voulu voir la vie en rose
Mais les couleurs sont ce qu’elles sont
On aime à perdre la raison
En désespoir de toutes les causes

On va, on vient, on rêve, on parle
On va, on vient, on rêve, on parle
On rit
On ritOn rit jusqu’à rêver
Qu’on peut changer de rôle
On rit pour oublier
Que tout ça n’est pas drôle

On va, on vient, on rêve, on parle
On va, on vient, on rêve, on parle
On rit
On rit

ÎLE ELLE


ÎLE ELLE

Bac de bois flotté

en lâché de mangrove

l’ oiseau prend la lune en rendez-vous au soleil

seins par-dessus la flottaison

Goût vernal des reins qui fument

par la fenêtre de déconfinement

Le souffle a repris la manche dans les toiles du Berger

un 5 à set.

Niala–Loisobleu – 19 Février 2021

VOCALE RAMURE


VOCALE RAMURE

Par la percée des meurtrières l’horizon avale ses mots de sable

laissant l’échange épilé à l’entrée du chemin chauve

En forêt un baliveau plein de sang garde le rythme à l’abri des amazonniers coupeurs de têtes. Sortant la baguette des sources, à la verticale et faire un point d’amer pour localiser son terrier

Quand le roncier épaissit l’approche communique au touché la sensation de proximité

Au creux de la paume, là où la ligne creuse profond, la vibration approche la chair de poule signalant l’entonnoir des racines. Volcan pas éteint

Un tournesol redresse la tête sur le pivot de sa tige

Et le taillis libère sa véritable identité au plus fort du camouflage

Ce long déroulé ne peut qu’être l’onduleuse hanche du tracé de l’amphore

L’évasé du col ne retient pas ses fragrances

Lèvres d’un sacre qui veulent vivre au-delà de toute force de raison et que l’oeil soustrait au masque sans retenir la succession de circonstances défavorables. L’acharnement délétère

Comme la couleur du ventre en s’ouvrant est pigmentaire, l’imitation chimique ne peut abuser de l’oiseau en soustrayant l’arbre à sa nature.

Niala-Loisobleu – 19 Février 2021

IGUAZU


IGUAZU

ravers la
Pampa n’ayant pour relief

que des vaches condamnées à brouter dès le premier tremblement du jour

jusqu’à ce que l’herbe ait un goût de crépuscule,

roule le train comminatoire qui vise de tout son fer le
Nord guarani.

Tout d’un coup voici un palmier en pleine campagne,

un palmier d’origine, un palmier de chez lui,

premier avertissement des tropiques proches,

puis me petite palmeraie

qui fait front de toutes parts

puis des palmiers qui vont les uns engendrant les autres,

tous forcés par le train en fureur

à glisser sans bruit vers l’arrière

dans la plus complète obéissance,

tout ce qui était devant passant brusquement

de la forêt, au souvenir,

et ne devant vivre désormais en moi

que dans la confusion d’images bien battues par le train tenace

comme des cartes d’auberge par des mains soupçonneuses.

Mais la forêt se fait si dense qu’elle a arrêté le

train.

Sur le fleuve maintenant

flottent le navire à roues et ma pensée

tandis que glissent des bacs

couverts de cèdres frais-coupés et déjà rigides comme

des
Indiens morts; on n’entend même pas la respiration de la forêt dans le paysage brûlé de silence.

La sirène à vapeur du navire arrêté déchire le paysage

cruellement, de son couteau ébrécbé.

Les caractactes de l’Iguazu

sous la présence acharnée d’arbres de toutes les tailles

qui tous veulent voir, les cataractes,

dans un fracas de blancheurs, foncent en mille fumantes perpendiculaires violentes comme si elles voulaient traverser le globe de part en part.
Les cordes où s’accroche l’esprit, mauvais nageur, se cassent au ras de l’avenir.

Des phrases mutilées, des lettres noires survivantes se cherchent, aveugles, à la dérive pour former des îlots de pensée et soudain, comme un chef fait l’appel de ses hommes

après l’alerte,

je compte mes moi dispersés que je rassemble en

toute hâte.
Me revoici tout entier

avec mes mains de tous les jours que je regarde.
Et je ferme les yeux et je cimente mes paupières.

Jules Supervielle

LE PETIT JARDIN – JACQUES DUTRONC


LE PETIT JARDIN – JACQUES DUTRONC

Le petit jardinC’était un petit jardin
Qui sentait bon le Métropolitain
Qui sentait bon le bassin parisien
C’était un petit jardin
Avec une table et une chaise de jardin
Avec deux arbres, un pommier et un sapin
Au fond d’une cour à la Chaussée-d’Antin
Mais un jour près du jardin
Passa un homme qui au revers de son veston
Portait une fleur de béton
Dans le jardin une voix chantaDe grâce, de grâce, monsieur le promoteur
De grâce, de grâce, ne coupez pas mes fleursC’était un petit jardin
Qui sentait bon le Métropolitain
Qui sentait bon le bassin parisien
C’était un petit jardin
Avec un rouge-gorge dans son sapin
Avec un homme qui faisait son jardin
Au fond d’une cour à la Chaussée-d’Antin
Mais un jour près du jardin
Passa un homme qui au revers de son veston
Portait une fleur de béton
Dans le jardin une voix chanta

De grâce, de grâce, monsieur le promoteur
De grâce, de grâce, ne coupez pas mes fleurs

C’était un petit jardin
Qui sentait bon le Métropolitain
À la place du joli petit jardin
Il y a l’entrée d’un souterrain
Où sont rangées comme des parpaings
Les automobiles du centre urbain
C’était un petit jardin
Au fond d’une cour à la Chaussée-d’Antin

C’était un petit jardin
Au fond d’une cour à la Chaussée-d’Antin

DUNE ET DEUX MAINS


DUNE ET DEUX MAINS

La palisse retient la moralité du mouvement

l’oiseau l’attrape à deux mains par la voie du vent

Le burin incise le cuivre pour donner à manger à l’acide

en aquatinte

Un message passe en silence de la plaque à l’arche

laissant sur les reins la gravure du cheminement des empreintes.

Niala-Loisobleu – 18 Février 2021

SUR LE PONT


SUR LE PONT

La pluie sur ses jambes court

A l’abri de couleurs

Peint noué en catogan

L’oiseau sous la jupe de la plage tient l’étoile au coeur du lin

Une forêt de fleurs grimpantes tient la voile hissée ô sur sa tige.

Niala-Loisobleu – 18 Février 2021