LE TEMPS DES CORONS


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LE TEMPS DES CORONS

D’un seau à charbon ma palette me dit non, reviens quand la lumière sera

les vitres pleurent à ne plus voir où mettre les pieds

j’ai vu un marin être avalé par le fond en voulant monter à bord

On craint la noyade pour les poissons, seuls les volants s’en tireront

J’ai retenu une baleine chez Jonas pour me rendre de l’autre côté de l’averse

l’étiage arrive au-dessus du niveau des Ponts-et-Chaussées rendant inhabitable ma chambre dans l’Atlantide. Les belles dames du pont d’Avignon remonteront à la surface un jour trop tard. Le coronavirus ayant vidé le rayon des masques et Venise étant pas recommandable en plus des magasins de bricolage, impossible de trouver un masque de plongée, les films de Cousteau se sont arrachés en 1/4 d’heure. Fût une époque où l’on aurait ri de moi quand je parlais de décadence, à présent le retour au Moyen-Âge et ses épidémies mortelles fait qu’on sait plus quoi dire pour les élections municipales

Au Château des Valois à Angoulême on a annulé le crépis pour une durée indéterminée

Niala-Loisobleu – 5 Mars 2020

ODE ANDROGYNE


Jean-Paul Daoust

ODE ANDROGYNE

 

 

Le téléphone sonne et je réponds :
Bonjour
Bonjour madame, je parle à madame Daoust?
Non!
Vous n’êtes pas la maîtresse de la maison?
Non! Je suis monsieur Daoust!
Ah! excusez, pourrais-je parler à votre conjointe?
Je n’ai pas de conjointe mais j’ai cependant un conjoint. Donc, il n’y pas de maîtresse de la maison ici.
Clic!
Voilà l’histoire de ma vie en une intonation
Le malentendu voire l’insulte parfois le sarcasme
Vous savez ce petit sourire en coin
Qui en dit si long sur la condescendance
Que ce soit au téléphone
Ou à la caisse enregistreuse des magasins
Le sempiternel manège recommence
Ce fatigant bonjour madame! bonjour madame! bonjour madame!
Avant au moins c’était bonjour mademoiselle! Vous allez bien?
Je me souviens d’une scène épique chez Jean Coutu
Où une caissière m’infligeait des mademoiselle à profusion
Un ami poète qui m’accompagnait m’avait alors conseillé à voix haute :
Mets-la sur le comptoir Jean-Paul!
J’ai bien failli le faire!
J’ai passé ma vie à vivre avec ce problème
Né avec des traits fins dessinés au pinceau
Et ma voix si… spéciale!
Mes gestes de gazelle nerveuse cherchant fauve
Intrigué par cette ambiguïté d’une douce perversité
J’ai pu depuis baiser tellement de belles bêtes
Des tueurs à gages à Rudolf Noureev!
Et je ne regrette rien comme chante l’autre
Ce timbre de voix m’aura nui et sauvé
Je prends le micro
J’ouvre la bouche
C’est quoi cette bibitte-là qui parle?
Mais non! je n’ai pas deux sexes
Un me suffit amplement
Et je déteste profondément les gais qui veulent se moquer
En se parlant au féminin
Dénigrant ainsi l’autre sexe
Ce sexe sans lequel nous n’existerions pas
Cette façon de faire relève d’un sexisme idiot
Ben oui! j’ai une drôle de voix
D’un lyrisme baroque voire rococo
Et qui traîne comme un écho collé à elle
Certains ou certaines ont soit le look ou la voix androgyne
David Bowie Klaus Nomie Annie Lennox Conchita Wurst
Boy George Alice Cooper Marilyn Manson Prince K.D. Lang
Martine Audet Michel Dorion et Mick Jagger parfois
Moi, je suis choyé
J’ai les deux!
D’où mon problème parfois à passer aux douanes
Les douanes françaises me sont les plus faciles
Je dois avoir l’air d’un Luis Mariano avec un accent
Et même Philippe Laguë ne réussit pas totalement à m’imiter
Comme le fait si bien le guitariste trifluvien Manu Trudel
Vas le chercher Philippe!
Look et voix androgynes
Qu’y puis-je?
J’aurai tout le temps vécu la marginalité
Avant même de savoir ce que ce mot-là signifiait
Avec toutes ses conséquences que j’ai subies
Avant aussi de savoir la triste modernité du mot intimidation
Ça m’a pris tellement de temps à m’apprivoiser
Et ce n’est pas encore tout à fait au point
Alors! soyez donc gentils et généreux!
Pensant à tous ceux et celles qui n’ont pas de mots pour s’exprimer
Pour se défendre ou pour éblouir et charmer
Je suis ce que je suis
Je suis un homme et peut-être poète
Avant tout fabuleusement humain
J’écris ce poème que je lance sur la mer des ondes
J’espère qu’il traversera vos neurones
Pour adoucir certains coeurs
Ben oui! j’ai une voix androgyne
D’où, tout mon charme!

Jean-Paul Daoust

LE BOIS DE L’EPTE


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LE BOIS DE L’EPTE

Je n’étais ce jour-là que deux jambes qui marchent.
Aussi, le regard sec, le nul au centre du visage,
Je me mis à suivre le ruisseau du vallon.
Bas coureur, ce fade ermite ne s’immisçait pas
Dans l’informe où je m’étendais toujours plus avant.

Venus du mur d’angle d’une ruine laissée jadis par l’incendie,

Plongèrent soudain dans l’eau grise

Deux rosiers sauvages pleins d’une douce et inflexible volonté.

Il s’y devinait comme un commerce d’êtres disparus, à la veille de s’annoncer encore.

Le rauque incarnat d’une rose, en frappant l’eau,
Rétablit la face première du ciel avec l’ivresse des questions, Éveilla au milieu des paroles amoureuses la terre,
Me poussa dans l’avenir comme un outil affamé et fiévreux.

Le bois de l’Epte commençait un tournant plus loin.

Mais je n’eus pas à le traverser, le cher grainetier du relèvement!

Je humai, sur le talon du demi-tour, le remugle des prairies où fondait une bête.

J’entendis glisser la peureuse couleuvre;

De chacun – ne me traitez pas durement -j’accomplissais, je le sus, les souhaits.

 

René Char

ROUGE HEUR


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ROUGE HEUR

Pas plus tard que tout à l’heure après avoir tendu la toile je lui fis le fond rouge tout en me disant que si le temps est peu propice à la lumière je continue à bronzer sous un certain soleil

Il faut dire

et n’ai que peindre pour ce faire

Briser le manque, enlever l’inquiétude au chevalet, rattraper la joie comme au bilboquet, t’étaler dans le bleu par le manche à palette à bord de rouge sang volant

Allumer le plafond-bas d’un plié des reins en suivant les lames du parquet à travers la dentelle de ton jupon et la transparence de tes seins

S’il pleut tiens ton chapeau à fleurs entre les Je Nous

Je viendrai à tes jarretières par le souffle de l’orgue éclairé a même les dalles remuants jamais vus de mémoire de gisants

Niala-Loisobleu – 4 Mars 2020

SURGI DE MA FENÊTRE, PRECEDANT ET SUIVANT


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SURGI DE MA FENÊTRE, PRECEDANT ET SUIVANT

Ecrire à partir de cette musique viscérale pose la question de savoir si avant de lire les mots il ne vaudrait pas mieux en écouter la sonorité

Sans doute trouveras-tu le petit port de Normandie qui te conduira dans une vaste plaine d’Argentine où ton taureau rejoindra alors l’immense troupeau, moi dans un coin de barrio vidant les cendriers en rangeant les vers

Astor a su léguer

c’est mon voeu

te laisser en consigne plus que la vie, sa vibration

intense musique où le souffle et le cri sont le seul verbe à tenir pour effacer la mort

J’en ai vu de toutes les formes des racines en rêvant d’une greffe donnant naissance à l’absolu

Intrinsèque expression de la définition de la Poésie au moyen de mon Art

Planter du soleil dans sa marche

je te monte haute-pierre

Instinct animal sous la mère veillant à la sélection naturelle dans un envol de moineaux

Niala-Loisobleu – 4 Mars 2020

PREMIER OEIL


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PREMIER OEIL

Un souffle de lumière

que ton visage éclaire

d’une impression de premier jardin

De l’autre côté de la porte la joie du chien sautille

avant que la route l’emporte je le serre au fond de ma poche…

Niala-Loisobleu – 4 Mars 2020

ALORS VÎNT UN BLEU TOUT ROUGE


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ALORS VÎNT UN BLEU TOUT ROUGE

 

 

porté par sa petite aile blanche à s’asseoir dans la complétude à quatre mains, il savoure l’énorme création de ce travail commun

au rythme d’un pouls qui sort du monde, ramener du souffle n’a rien de dérisoire, c’est se montrer présent au coeur de l’Epopée Humaine

Le sanguin de ce rouge est absent de colère, il est preneur d’espoir dans le geste semeur

Raciné dans la réalité d’un monde impitoyable qui s’use à détruire, la Vie résiste en dehors d’ambition personnelle, au sens d’une Eternité réelle non confinée dans l’avidité matérielle

L’Esprit de vivre, sans dogme, librement…au carré de l’hypoténuse

 

Niala-Loisobleu – 3 Mars 2020

Barbara Auzou, Niala, L’Époque 2018, Les Mots Peints, Éditions Traversées, 2019


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Barbara Auzou, Niala, L’Époque 2018, Les Mots Peints, Éditions Traversées, 2019

 

133p, 20€.
3 mars 2020AuteurPar lievennPublié dans Chroniques, Chroniques de Lieven Callant, La croisée des chemins
Chronique de Lieven Callant
Barbara Auzou, Niala, L’Époque 2018, Les Mots Peints, Éditions Traversées, 2020, 133 pages, 20€
Une collaboration poétique entre un peintre et une poétesse

La revue Traversées dont le N°94 vient de paraître existe depuis près d’un quart de siècle. Ce petit miracle de persévérance a été rendu possible grâce à la générosité mais aussi la curiosité d’une petite équipe de bénévoles fidèles qu’anime et guide avec patience et savoir-faire Patrice Breno. En 2015, les Éditions Traversées voyaient le jour avec un premier ouvrage: Auteurs autour, de Paul Mathieu. Le catalogue comporte aujourd’hui près de onze titres. Les oeuvres et les auteurs sélectionnés témoignent de l’ouverture d’esprit chère à la revue mais aussi et surtout de la volonté de garantir une qualité littéraire, poétique et artistique à chaque parution. Ce qui guide le comité de lecture ne se résume pas en quelques directives rigoureuses, à quelques critères austères, à quelques règles qu’il ne faudrait franchir. L’équipe choisit avec son âme, autrement dit avec ce qui motive ses aspirations, sa passion pour l’écriture et les lectures. Un comité de lecture composé de simples êtres humains sujets aux coups de coeur comme aux erreurs mais qui défend des valeurs de sincérité et d’humilité.

Je fais partie de cette équipe de bénévoles qui gravitent autour de la revue Traversées mais mon rôle se limite surtout à gérer le site internet et la présence de la revue sur les réseaux sociaux. J’ai le plaisir de découvrir comme n’importe quel autre lecteur, les numéros de la revue toujours mieux fournis et les quelques ouvrages publiés par les Éditions Traversées.

Le présent ouvrage rassemble les qualités poétiques et humaines que je tentais ci-dessus d’exprimer puisqu’il s’agit d’une collaboration poétique entre un peintre Alain Denefle connu sous le nom d’artiste Niala et d’une poétesse et professeur de Lettres Modernes, Barbara Auzou.

Chaque tableau est un poème et chaque poème est un tableau. Ils échangent de semblables palettes de couleurs, de saveurs. Partagent un vocabulaire commun, né dans un jardin, une sorte d’espace où souvenirs et émotions se rejoignent, s’élucident ou se métamorphosent en visions, en sensations, en souvenirs. Une rencontre entre deux personnes, entre deux mondes de références distincts mais qui pourtant nous laisse présager de ce qui rassemble et non de ce qui sépare. Car il est vrai, les poèmes ne se limitent pas à être des récits ou des descriptions picturales. Barbara Auzou regarde au delà du cadre, du support. Elle ouvre des portes secrètes, des fenêtres. C’est elle qu’elle redécouvre en cherchant à lire les toiles, en suivant du regard le geste dont témoigne le trait appuyé, le contour d’une forme. Ce qui envahit le poème ce sont les espaces colorés, les ombres, les lumières, la femme et l’homme qui habitent les tableaux et voyagent d’un univers à une autre, d’une époque à une autre, d’un plan à un autre plan.

Le Soi trouvé au jardin-Acrylique sur toile-100X100cm- Niala L’époque 2018-Les Mots Peints
Les peintures de Niala semblent provenir de cet endroit commun qu’on nomme rêve, ce lieu où je pense que naissent les poèmes. La fantaisie du peintre me rappelle celle de Marc Chagall parce qu’on y découvre un monde féerique où les lois de la gravité n’existent guère mais où la nature répond aux couleurs, où l’amour élabore des jardins privilégiés.

L’univers de Niala semble fait d’oasis, l’homme, le poète, le peintre y invitent le lecteur en toute pudeur, ils y invitent la femme, l’équilibriste, l’étreinte d’un geste souple les retient, les rassure. L’animal, le végétal qu’ils soient arbre ou pétale occupent une place primordiale qu’il est possible d’habiter même et surtout en pensées. Chaque peinture est une invitation à entrer dans une cathédrale de couleurs, dans un cirque de lumière, dans un théâtre où se joue la vraie vie de l’artiste. On y pénètre avec un silence presque religieux.

Comme dans un kaléidoscope, les miroirs et les surfaces réfléchissantes ne font pas que reprendre à l’infini les mêmes motifs et nous renvoyer notre propre image, ils créent de nouvelles figures, de nouvelles formes, d’autres espaces, des lieux où la rigueur, la pesanteur n’existent plus. Mais les poèmes et les toiles ne sont pas que des songes individuels, ils restaurent ce qui trop souvent fait défaut: un lieu de rencontre, un espace respectueux, un jardin, un poème qui englobe d’autres poèmes comme le miel au sein d’une ruche.

Cette rencontre entre Barbara Auzou et Niala fait appel à notre faculté de rêver les mots, de fabriquer la vie.

===>Le blog du peintre se trouve ici: http://www.niala-galeries.com

====>Le blog de la poétesse se trouve ici: https://lireditelle.wordpress.com/les-mots-peints-barbara-niala/

À chaque tableau (acrylique sur contrecollé +/-80X60 cm) correspond un poème. Le livre propose sur une page le tableau avec son titre, son support et sa matière, ses dimensions en regard sur une autre page. Pour lire le tableau, il faut prendre le temps de le regarder. Pour avoir accès au poème, il faut tourner la page, se donner à lui.

 

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Double Je 

Niala Double je
Tu m’écris d’un temps sans âge
à faire fuir l’effroi des journées,
à forger des couleurs inventées
à l’orange de nos visages.

Tu m’écris pour arracher à la fatigue de parler
le mot nu qui manque au langage
et qui reste à la palette inconsolé.

Tu m’écris contre les poussières éprises de peu
qui s’agrègent comme des sentences
au poumon en feu.

Et moi je peins
et crie à la porte fermée des hommes
et à la fleur de coton pendue à la fenêtre
qui avorte de son jour.

Je peins et crie à tromper la nuit économe
pour lui faire croire au matin,
pour mordre les douleurs sur les lits du passé
et faire renaître l’enfant lointain.

Je peins
et crie contre l’injure du banal
à en découdre sans fin
au miroir du double je.

S’il y a un vide
c’est qu’il est ardent
écris-tu.
Et c’est au pinceau d’un ciel qui s’était perdu
que nous accrochons des printemps
comme autant de ventres lavés de larmes.

©Barbara Auzou

Vous pouvez lire la chronique écrite par Patrice Maltaverne sur ce très beau livre de Barbara Auzou et Niala : ici

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Pour commander le livre voici un bon de commande que vous pouvez envoyer par la poste mais vous pouvez aussi afin de l’obtenir plus rapidement envoyer un mail

Patrice Breno – Revue Traversées: traversees@hotmail.com

Patrice BRENO
Revue Traversées
Prix Godefroid Culture 2015 – Province de Luxembourg – Libramont (Belgique)
Prix Cassiopée 2015 – Cénacle européen – Paris

Prix de la Presse Poétique 2012 – Union des Poètes Francophones – Paris

Directeur de publication
43, Faubourg d’Arival
6760 VIRTON (Belgique)
https://traversees.wordpress.com/a-propos/
0032 497 44 25 60
Dans un ciel renversé qui baigne de pluie
notre soleil rétablit l’ordre naturel de son originel reflet
Le monde cahote
et sort de ses bords
Nous est Un
par la matière humaine qu’il montre et utilise pour lui redonner vigueur

Barbara est la réunion des pigments qui sont à l’origine de la couleur. Ceux que durant des heures on doit broyer au mortier. Elle ne parle pas à la sortie d’un tube, elle écrit du pilon pour faire suer l’espoir.

J’ai peint cette transpiration sanguine AVEC SA PLUME qui redonne des jambes l’homme-apode.
Et trouve dans vos mots, Caroline, le chemin par lequel nous sommes venus donner vie à notre même rêve.
J’en suis profondément touché et vous remercie sincèrement.

Niala

 

LA NÉRÉIDE DE LA MER ROUGE


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LA NÉRÉIDE DE LA MER ROUGE

Le soleil qui se lève chaque matin à l’est

et plonge tous les soirs à l’ouest

sous le drap bien tiré de l’horizon

poursuit son destin circulaire

cadre doré enchâssant le miroir où tremblent les reflets

d’hommes et de femmes jetés sur une ombre de terre

par l’ombre d’une main qui singe la puissance

O fusées

il y a trop longtemps que nous enchante

l’araignée solaire pendue au fil à plomb de l’heure

Echelon par échelon

la mort remonte de son puits

et la roue immobile révèle son squelette de rayons

Que toutes les pierres se fendent

et que les frondaisons se penchent

pour saluer cette
Vérité dépouillée jusqu’aux os

une figure se dresse

au-dessus de la margelle ronde qui auréole la profondeur

D’occident en orient

un voyageur marchait

serrant de très près l’équateur

et remontant en sens inverse la trajectoire solaire

Ses regards agrippés aux forêts

peignaient leurs sombres chevelures

et ses mains balancées selon le mouvement de ses pieds

caressaient les lueurs à rebrousse-poil

comme s’il avait entrepris de forcer le cours de son

destin d’heure en heure et de jour en jour en le prenant à contre-sens

De lieu en lieu

la nuit oisive le suivait

Au bruit de ses pensées

il la faisait danser ainsi que font les montreurs d’ours

et quand la bête lasse se couchait

hissée sur la boule du monde c’était l’aurore qui se

montrait nudité fine étincelante et blanche

De l’Atlantique à la mer
Rouge

fuyant l’Europe

le voyageur allait sans femme

autre que les idoles pour qui des cierges flambaient dans sa tête

et les sirènes imaginaires nageant dans l’eau obscure de ses yeux

Il y avait beau temps qu’était enterrée la douceur du clair de lune qui s’enroule autour de longs cheveux et que l’amour ne lui était que paillasse à terreur qu’on y dorme
tout seul ou qu’on y couche à deux

Le couperet des jours signait les aubes glauques d’un coup d’ongle fatal aux espoirs trop touchants et de leurs cous marqués jaillissait ta voix rauque guillotine du ciel qui tends tes
bras méchants

La foudre aventurait son sexe jusqu’en terre
Les blés couchés lui répondaient en soupirant poils d’or et les sillons amoureux du tonnerre déchirés de sanglots s’ouvraient à tous les vents

C’était la peste et la misère
Ombres et feux se poursuivant dans la cave du jour où pourrit la lumière lèpre si pâle au cou de l’univers mendiant

O tempête

Tes plis profonds ont pu rider ma bouche amère et lacérer ce cœur qui pend entre mes côtes tel un quartier de viande à l’étal d’un boucher de trop de passions mon
corps fut mauvais hôte pour qu’aujourd’hui je marche autrement qu’yeux baissés

Éternel humilié dont le désir ulule

piètre amant j’ai toujours été l’ours mal léché

et je porte pourtant ivrogne émerveillé

au creux de ma poitrine une rose qui brûle

Telle devant la niche où dort un saint de pierre fœtus rêvant de tout son crâne déplumé et muet dans l’utérus comme un mort dans sa terre coule une cire que
l’ardeur de sa flamme fait suer

Telle face au miroir qui quadruple la paire

de bergers s’embrassant entre les chandeliers

une veilleuse presque éteinte change en suaire

les draps du couple parental dont craque le sommier

Et l’enfant réveillé sent vivre le silence troublé par ce seul bruit émané du fumier des membres confondus grâce à la morne science de l’amour qui ahane un
jugement dernier

Il songe en écoutant son cœur battre trop fort

à l’horreur d’être adulte bien qu’il sente

se faufiler en lui ainsi qu’un filon d’or

cette flamme légère et toujours laminée

montant pour l’ex-voto ou le dessus de cheminée

Jeu des sexes bandés qui perpétue l’engeance

en flux et en reflux de pieuvres rejetées

j’ai toujours redouté l’abjecte effervescence

des corps secoués de soubresauts et des chairs hérissées

L’alcool a beau rouler dans mes veines hilares délire torrentiel sans arche de
Noé ni drogue ni plaisir n’apaisent mes dieux lares âpres au gain comme un soldat au sang versé

Je marche sous les cieux dont le désert est l’ombre et compose avec eux un triste sablier double cône où le temps est un bateau qui sombre au
Maelstrom engloutissant les passagers

Car il faut que la nuit succède au jour qui ente ses rameaux éclatants sur un sol torréfié il faut qu’après l’amour les corps suivent la pente mauvaise à toute
chose en mal d’éternité

Si les bolides choient les animaux s’endorment
Vues à distance les montagnes se déforment et son ventre chargé de futurs ossements fait de la femme pleine un sépulcre mouvant

Tout décroît
La pluie est l’agonie du nuage

Le disque de la lune s’amenuise en croissant

Le ciel se meurt en vent quand les eaux le ravagent

et ses rides se muent en longs sifflets stridents

Le vent meurt en haleine quand trop de bouches le

tettent
L’haleine expire en buée sur la vitre ternie quand l’espace la suce impalpable squelette qui pour seule règle de mesure a ses tibias blanchis

Ainsi la soif s’étanche
Ainsi la fleur se fane
Du zénith au nadir des passions assouvies vaincu le sexe tombe en astre tournoyant et l’unique immortelle est la rose-des-vents

Il disait

et sa voix se mêlait au bêlement des chèvres au cri des coqs au rire des filles dans les villages traversés

Derrière lui les pays se refermaient comme des lèvres ouvertes un instant pour la morsure ou le baiser

L’Afrique se dénudait

rejetant les bijoux qui tintaient entre ses seins proéminents

et des chants la secouaient toute entière

comme un vent de tornade

tandis que le sang lourd des sacrifices coulait entre

ses jambes suantes menstrues éternelles et violentes

Épiant les augures d’oiseaux

fidèle à sa boussole à la pointe bleu nuit

l’homme passait

et dédaignait les femmes qui lui offraient leurs statures musculeuses

leurs chairs gaufrées d’effigies ancestrales et parfumées d’un relent aigre malgré les fards dont leur peau était ointe

pareille à leur mémoire fardée d’un sédiment de mythes

Plus seul qu’un plomb de sonde

il courait l’univers

et partout son ombre le suivait

double de lui-même écrasé par la honte

de cette errance sans espoir dans une vie sans cœur

Loin vers le nord

dans un port de la
Méditerranée

au fond d’une taverne borgne

un homme aux vêtements fatigués

chantait la rose et le cristal

Sa voix rampait jusqu’à sa bouche hors de son cœur qui lui tirait les chairs
Tel le poids d’une balle dans le ventre l’amour le casse en deux quand il le touche

D’un geste bref s’il vide un verre de vin

je bois l’eau pure de ma mort

D’un coup de main si avant de chanter

il replace sa ceinture

la crasse de son veston lustré

est son unique lest sur terre

L’ombre pend au soleil comme une bannière à sa hampe comme un nouveau-né à la mamelle nourricière comme une amoureuse aux deux bras noueux qui prolongent un torse

L’homme pend ù son ombre comme une corde à la potence comme une charogne au nœud coulant comme un hibou au chambranle d’une porte

Ainsi l’homme pend au soleil comme un trophée à la muraille comme un été à son printemps comme une tête à ses cheveux

et quand le soleil de midi scalpe l’ombre l’ombre renaît au cœur de l’homme et quand le soleil descendu étouffe l’homme l’ombre renaît corps de la nuit

dont toutes les cuisses ouvertes pour l’amour sont les colonnes

Murs moisis j’aime les longues traces d’étoiles

que laissent les affiches déchirées les plâtras

la suie des cheminées et les papiers criblés de fleurs

dentelles aux dessous mal soignés d’une femme

Dans sa mémoire où les villes montaient toutes clignotantes de lumières et de frissons des marchés étalaient leurs denrées sur les places et la foule ondoyait
ainsi qu’une moisson

A pleins paniers les trafiquants offraient à tous les richesses du monde

claie d’osier où nos vies sont groupées en rosaces écailles froissées mimant l’asphyxie des poissons

Dans les hôtels meublés champignonnaient les râles

des amants accouplés ô huître en qui mûrit

la perle du plaisir sous la nacre du mâle

quand les flots radoteurs battent leurs vieux tapis

La ruelle s’éveillait pour les querelles de ménage cris et coups pleuvant dru après la pâmoison
L’enfant battu pleurait de ses yeux gros de nuages ocreux qui survolaient la fétide prison

Dans des chambres perdues de grises accoucheuses prenaient le bain de sang qu’il faut chaque matin à leurs mains délabrées — froides ensorceleuses qui fourgonnent les
chairs plus âprement que des putains

Aux vitres se posaient les maigres faces blêmes d’orphelins nourris d’os et vêtus de sarraux couleur de l’insoluble et mobile dilemme qu’imprimait sous leur front le givre des
carreaux

De grands oiseaux fuyant la terre bâtissaient des cercles que jugeait encore trop étroits le regard de l’enfant s’il heurtait la paroi du ciel grandi par la souffrance de son œil
comme un étang blessé par le jet d’une pierre

Enfant toujours perdu es-tu fils de ton ombre accrochée à tes pieds poulpe d’encre ou boulet du forçat qui mesure son destin au nombre des chaînons liés à lui
schéma de ce qu’il est

Es-tu né du soleil qui troue les robes claires dore le ventre et donne sa chaleur au lait ou bien ta mère est-elle une punaise de calvaire qui te mange le cœur et te sèvre
à jamais

Enfant tournant en rond au préau de misère en noir sur blanc ainsi qu’une cible apparaît as-tu fini de déchiffrer le syllabaire du trou de la serrure antre gras de
secrets?

A chaque étage des maisons la soupe fume

le mur suinte l’assiette mal blanchie s’écorche

le couvre-chef paternel pend à la patère

Dans les squares tout proches les nymphes de brume

se pétrifient

et la lune les change en torches

Au delà c’est la banlieue et ses chaînes d’usine

Au delà c’est la campagne

eau verte entourant les atolls charbonneux

et les baignant d’une écume de corolles

Au delà c’est la rosée de la terre entière

Fers ouvragés
Chrysalides sombres
Becs de gaz

au soir votre tête dérive et des flammes l’embrasent

brûlots lancés contre les galions des rues

par des corsaires en scaphandre de phosphore

Armures transparentes

une langue de feu pointe au centre

de votre heaume clair

De torrent en torrent de broussaille en broussaille il malmenait son cœur

le traînant après lui comme un chien qui rechigne loin de toute possibilité d’aventure confortable ou d’os propre au jeu par quoi l’on oublie la vie maligne

Les villes qu’il avait connues

(peu de villes et peu de femmes)

fondaient en une même flamme

son ouïe son goût son tact son odorat sa vue

Bruxelles au rire épais d’entrailles
Rotterdam à l’odeur de goudron
Amsterdam sec comme la pierre
Londres breuvage amer dans un silence ouaté
Le
Havre paupière ouverte sur la mer

et
Paris où je suis né

Berne où les ours fameux se promènent de long en large et me ressemblent

Mayence où

sans regarder le
Rhin

j’ai appris à désaimer

Marseille

où pour la première fois je me suis embarqué par un vent fou

Missolonghi

où rage dans un jardin la statue de
Byron près d’une mer couverte d’une croûte d’immondices qui m’a donné la fièvre

Milan

que j’ai traversée en proie au délire

souffrant du ventre et de la malaria

Barcelone

dont le quartier chaud s’appelle

barrio chino

bien qu’il n’ait rien de chinois

Foule lumières et fleurs font longuement la roue

devant les façades des maisons dont beaucoup

portent des traces de balles

en larges coups de dents brûlures ou éraflures

Le
Caire

où ma chambre encerclée de milans était comme une tour

Tandis que j’y habitais un assassin

Dario
Jacoël

revêtit la chemise rouge spéciale aux condamnés à mort

Je me demande si le supplice qu’il devait subir n’était

pas le garrot
Dans une nécropole poudreuse califes et mamelouks reposent au delà d’une montagne de détritus

Gondar

huttes de paille et de pierres

dans des ruines s’écroulant en morceaux

Des jours durant

j’y fus amoureux d’une
Abyssine

claire comme la paille

froide comme la pierre

Sa voix si pure me tordait bras et jambes

A sa vue

ma tête se lézardait

et mon cœur s’écroulait

lui aussi

comme une ruine

Djibouti

magma solaire

que la mer
Rouge ronge comme un acide

Les femmes y ont l’odeur du lait de chèvre et la saveur

du sel
Vorace chienne mon ombre infatigable m’y conduit aujourd’hui

Quand je mourrai à l’hôpital

en paquebot chez moi

ou bien au cours d’une boucherie militaire ce ne sera pas ma tête mais mon corps gui sera la fourmilière

Nœud gordien de mes entrailles la douleur te tranchera et la rouille des ferrailles amour te recouvrira

Plus de chemises de soie ni de cravates anglaises
Vieille crainte de l’enfance l’obscurité me mangera

Qu’on ne m’affuble pas d’un habit noir

ni d’un complet pure laine ou pas

Plus de chichis
Plus d’histoires

de tics ni de falbalas

je m’habillerai de terre et ma barbe poussera

Ce que j’aimerais le mieux c’est mourir en bateau pour que simplement on me donne à manger aux poissons

Le bateau mettra en panne et des mouettes voleront écrivant au ciel gui me damne

Mort pour la mort mots qui me suffiront

Car au centre de la mer
Rouge couche une femme au ventre avide aux yeux perdus signaux qui bougent pendus à sa face livide

Ses cheveux sont une fumée sa bouche suceuse est exsangue son cou est à jamais coupé mais ses deux bras sont une cangue

Juste image de l’enjôleuse dont j’ai rêvé presque au berceau j’irai vers ses lèvres neigeuses elle bâtira mon tombeau

cratère de ma peine immense comme le
Vésuve ou l’Etna et de mon âme aussi creuse que le gouffre de
Padirac où coule

parmi les alvéoles rocheuses une rivière si lente

Vagabond pourchassé fuyant sans rien comprendre tête lourde il allait mordu à chaque pas par l’angoisse couvant comme un feu sous la cendre et son ombre tenace à qui la nuit
tendait les bras

Au fin fond de la mer veillait les dents lucides et sa gorge fanée goudronnée de sanglots guettant les suppliciés la vieille néréide qu’on appelle
l’Amante-aux-reflets-de-couteau

mais que je nomme moi maudissant mes mains vides femelle de mon ombre et foudroyant pavot puisque je dormirai en elle jusqu’aux ides du mois vague où la terre ouvre grands ses
caveaux

De mer en mer j’ai traversé le continent palpant ses

lombes riches de fêtes et tendues plus que la peau du tambour mat qui accompagne vers sa tombe le conquérant croulant d’ennui et de drapeaux

Les vents ont décoché pour moi l’ardente flèche de l’avenir gavé d’espérance et de mots mais je suis prisonnier de cette ombre que lèche la gorgone qui n’a que les
os sous la peau

Je l’appelle
Ma mort
Menottes d’or luisantes
Cave d’alcool trop fort
Mère pas assez tendre
Lichen poussant sur les décombres qui me hantent
Reflet profond des yeux dont des pleurs vont descendre

Et je brûle
Et je vais sous le soleil que hausse le tourment perpétuel qui enfle mes poumons jusqu’au jour où les cieux et moi nous craquerons plus secs qu’un ongle ou qu’une dent qui se
déchausse

Il marcha vers la mer fouetté à tour de bras par le soleil qui déchirait dans tous ses pores la loque de son ombre soudée à ses pas comme un corps de cheval au torse
d’un centaure

En bas se lamentait et tournait dans sa geôle l’écume hoquetante au bout de ses souliers
En haut filait le jour qu’étayent les deux pôles parmi les nuées qui bâtissaient des marches d’escalier

Des filles affligées de pian ou d’écrouelles le coudoyèrent en riant aux éclats puis leur regard s’embua sous leurs tresses rebelles aux épingles d’argent qui
frémissaient comme des mâts

Les vagues palabraient en rejetant leurs plis de toges par-dessus les dauphins onduleuses épaules et comme un doigt pointé se figeait la boussole qu’il avait voulu prendre pour unique
horloge

Pistes acérées comme des ongles
Sentiers
Artères
Ponts
Rails
Sillage des avenues
Chemins qui défoncez l’espace à coups de pied désorbitez le temps
Et donnez-nous le sang du ciel bleui par des veinures inconnues à nos yeux fatigués de son lent tournoiement

Il se jeta à l’eau mais le flux le rejeta

car l’eau n’en voulait pas
Peut-être n’était-il pas assez gras mer
Rouge

ô bien nommée puisqu’une mer n’est que le pouli du monde

Seule

son ombre se noya

mais une autre repoussa

tandis qu’il repartait quêter les météores

plus cassé qu’un souverain dont le blason s’éraille

et dont le sceptre se dédore

Cheminées pointées droit vers le ciel un navire passa

Ce n’est pas ainsi que vous pointez

mais parallèlement à l’horizon

revolvers

aux tempes des suicidés

Longtemps la sirène siffla

et la vapeur monta plus longtemps encore

Fumée que recrachent les ports

l’ombre et la femme sous-marine avaient mêlé leurs bras

Paquebots
Remorqueurs

le vent secoue vos crinières noires quand vous faites l’amour

Est-ce ainsi que s’exhale ton venin écumeuse de la mer
Rouge

Est-ce ainsi que renaît votre haleine embrasée ombres des désespérés?

 

Michel Leiris