Ô BERGE DES CHEVAUX BLANCS


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Ô BERGE DES CHEVAUX BLANCS

J’étais seulement tout petit quand j’ai trouvé le rêve

de toutes mes idées c’est loin d’avoir été la plus mauvaise

Odilon que je chevauche

opine

Et je chante, genre opérette sur mon Char

avec un coq pour choeur

La vie étant du genre fait mine hein

je lui pardonne

ses absences

Avec l’imaginaire on s’en sort

en relais de poste

Niala-Loisobleu – 13 Juillet 2020

D’OR ET DEJA


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D’OR ET DEJA

Fi, d’une berme fut-ce d’autoroute  surtout assortie d’un raille de sécurité

suffit déjà des limitations excessives

Je l’attrape par le creux d’aisselle et comme la rivière du parcours la saute

casaque rouge et bombe flamboyante

T’aurais vu l’oiseau…

Ah

qui l’a fait

l’oeil brillant  et la lèvre parcourue de sa propre langue

On va pas se laisser bouffer, nous avons les moyens de la faire parler cette vie qui bêche chichement le sain plaisir

Elle a, qu’yes à son tour…

Niala-Loisobleu – 13 Juillet 2020

LE BAISER (IV)


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LE BAISER (IV)

Le Baiser de ton rêve
Est celui de l’Amour !
Le jour, le jour se lève,
Clairons, voici le jour !

Le Baiser de mon rêve
Est celui de l’Amour !
Enfin, le jour se lève !
Clairons, voici le jour !

La caresse royale
Est celle de l’Amour.
Battez la générale,
Battez, battez, tambour !

Car l’Amour est horrible
Au gouffre de son jour !
Pour le tir à la cible
Battez, battez, tambour.

Sa caresse est féline
Comme le point du jour :
Pour gravir la colline
Battez, battez, tambour !

Sa caresse est câline
Comme le flot du jour :
Pour gravir la colline,
Battez, battez, tambour.

Sa caresse est énorme
Comme l’éclat du jour :
Pour les rangs que l’on forme,
Battez, battez, tambour !

Sa caresse vous touche
Comme l’onde et le feu ;
Pour tirer la cartouche,
Battez, battez un peu.

Son Baiser vous enlace
Comme l’onde et le feu :
Pour charger la culasse,
Battez, battez un peu.

Sa Caresse se joue
Comme l’onde et le feu :
Tambour, pour mettre en joue,
Battez, battez un peu.

Sa caresse est terrible
Comme l’onde et le feu :
Pour le cœur trop sensible
Battez, battez un peu.

Sa caresse est horrible,
Comme l’onde et le feu :
Pour ajuster la cible,
Restez, battez un peu.

Cette Caresse efface
Tout, sacré nom de Dieu !
Pour viser bien en face,
Battez, battez un peu.

Son approche vous glace
Comme ses feux passés :
Pour viser bien en face
Cessez.

Car l’Amour est plus belle
Que son plus bel amour :
Battez pour la gamelle,
Battez, battez tambour,

Toute horriblement belle
Au milieu de sa cour :
Sonnez la boute-selle,
Trompettes de l’Amour !

L’arme la plus habile
Est celle de l’Amour :
Pour ma belle, à la ville,
Battez, battez tambour !

Car elle est moins cruelle
Que la clarté du jour :
Sonnez la boute-selle,
Trompettes de l’Amour !

L’amour est plus docile
Que son plus tendre amour :
Pour ma belle, à la ville,
Battez, battez tambour.

Elle est plus difficile
À plier que le jour :
Pour la mauvaise ville,
Battez, battez tambour.

Nul n’est plus difficile
À payer de retour :
Pour la guerre civile,
Battez, battez tambour.

Le Baiser le plus large
Est celui de l’Amour :
Pour l’amour et la charge,
Battez, battez tambour.

Le Baiser le plus tendre
Est celui de l’Amour,
Battez pour vous défendre,
Battez, battez tambour.

Le Baiser le plus chaste
Est celui de l’Amour :
Amis, la terre est vaste,
En avant, le tambour.

Le Baiser le plus grave
Est celui de l’Amour :
Battez, pour l’homme brave,
Battez, battez tambour.

Le Baiser qui se fâche
Est celui de l’Amour :
Battez pour l’homme lâche,
Battez, battez tambour.

Le Baiser le plus mâle
Est celui de l’Amour :
Pour le visage pâle
Battez, battez tambour.

La Caresse en colère
Est celle de l’Amour :
Car l’Amour, c’est la guerre,
Battez, battez tambour.

Le Baiser qu’on redoute
Est celui de l’Amour :
Pour écarter le doute,
Battez, battez tambour.

L’art de jouir ensemble
Est celui de l’Amour :
Or, mourir lui ressemble :
Battez, battez tambour.

L’art de mourir ensemble
Est celui de l’Amour :
Battez fort pour qui tremble,
Battez, battez tambour.

Le Baiser le plus calme
Est celui de l’Amour :
Car la paix, c’est sa palme,
Battez, battez tambour.

La souffrance, la pire,
Est d’être sans l’Amour :
Battez, pour qu’elle expire,
Battez, battez tambour.

Le Baiser qui délivre
Est celui de l’Amour :
Battez pour qui veut vivre,
Battez, battez tambour.

La Caresse éternelle
Est celle de l’Amour :
Battez, la mort est belle,
Battez, battez tambour.

La guerre est la plus large
Des portes de l’Amour :
Pour l’assaut et la charge,
Battez, battez tambour.

La porte la plus sainte
Est celle de la mort :
Pour étouffer la plainte
Battez, battez plus fort.

L’atteinte la moins grave
Est celle de la mort :
L’amour est au plus brave,
La Victoire… au plus fort !

Extrait de:
Valentines (1885)
Germain Nouveau

LE RU DU BAC


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LE RU DU BAC

 

Un petit ruban perdu dans l’herbe

tombé d’un endroit de source

se promène les mains au fond des poches d’herbe

Murmure d’eau

dans lequel les gros cailloux à genoux se trempent

le petit poisson de passage sorti du nombril du courant

Un enfant pose son moulin hors du bouillon pour attirer l’oiseau à partager son évasion

en se faisant un jeu de castor pour barrer l’accès à la grand-route…

 

Niala-Loisobleu – 12 Juillet 2020

 

 

DE L’ÂNE A L’ANALYSTE ET RETOUR


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DE L’ÂNE A L’ANALYSTE ET RETOUR

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Il était une fois

Un roi nommé
Midas

Aux dix doigts coupables

Aux dix doigts capables

Et aurifères

Freud parlant du grand roi mythique dit

Tout ce que je touche devient

Immondices

Aux
Indes on dit que l’avarice

Niche dans l’anus

Or
Midas avait des oreilles d’âne

Ane anus anal

Dans «
Peau d’Ane » de
Perrault

Le héros anal

Le roi amoureux de sa fille

Le pénis fécal

Le sadique au sourire si doux

Possède l’âne qui vivant

Crache de l’or par l’anus

Et qui mort servira de bouclier contre

L’inceste

Jeux de miroirs

De verre et de vair

D’or et d’excréments

D’anneaux et d’anels

Anamorphoses

Dans le casino de l’inconscient

Le pénis paternel

Fait le guide

Voyez ô voyez

La peau de l’âne

La fortune du roi présente et future

Sur le dos de la princesse fait le mort

Ainsi l’or pur devient l’ordure

Tel le phallus scintillant enrobé de foutre gris

La princesse attend pour se dévêtir que le danger de

l’inceste
Passe

Bottom de
Shakespeare fut âne l’espace d’un songe
Ainsi va la nuit et ma petite chanson : âne

anus

anal

analyse

analyste

analogue

Joyce Mansour

N’ENTENDRE ET NE DIRE


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N’ENTENDRE ET NE DIRE

Avant le dérèglement climatique à venir, régler la température du bon jour, la main entière dans le bain d’amour. Profiter de vivre

A choisir

Ce silence des douleurs que tu prononces en pleine injustice

L’éclat de ce jardin vers

sorti de la panne de secteur

lève

au tombé calibré des seins

la verticalité des vertèbres en décollage dominical.

Niala-Loisobleu – 12 Juillet 2020

CE SENTIMENT QUI AGITE


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CE SENTIMENT QUI AGITE

Le vent déplace le transat, allongé il me semble avoir envie de fruit sur sa branche et j’ôte de moi toute idée de conserve et en corps moins de fruit sec

La baie se cache au sein du buisson, des animaux minuscules les déplacent sans se montrer trouble-fête

Tu me dis par préférence

Je te réponds par conviction

Le grand châle de lavande que tu promènes dans ton canyon Lubéron baille au balancement de ce roulis qui franchit les pores au centre du plus reculé de la terre

C’est haut perché ton harmonie architecturale, mais je monterais jusqu’au bout de l’ocre…

Niala-Loisobleu – 11 Juillet 2020

CARESSE DE MER 


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CARESSE DE MER

Dernières pierres de marche

au fond sortis de pinède c’est la mer

qui langue bouche ouverte

Comme une prochaine fête à Marie prenons dans le jardin des fleurs au fil d’un temps non mesuré pour lui mettre en couronne

Les bras levés

flottent tes seins lâchés

j’ai coupé des gerbes de joncs pour faire un radeau

quand l’entre-pont passera l’horizon imagine la silhouette qu’ils apercevront du bord, cela  sans que nous nous posions de questions sur ce qui fait un rassemblement d’oiseaux au-dessus

Fort-Boyard contourné, nous nous sommes coupés d’émission polluante.

Niala-Loisobleu – 11 Juillet 2020

LE JARDIN D’ÉROS


Oscar Wilde

 

LE JARDIN D’ÉROS

 

Nous voici en plein printemps, au cœur de juin ;
pas encore les travailleurs hâlés ne se hâtent sur les
prairies des hauteurs, où l’opulent automne, saison
usurière, ne vient que trop tôt offrir aux arbres l’or
qu’il a mis de côté, trésor qu’il verra disperser par
la folle prodigalité de la brise.

Il est bien tôt, vraiment ! l’asphodèle, enfant
chérie du Printemps, s’attarde pour piquer la jalousie
de la rose ; la campanule, elle aussi, tient
déployé son pavillon d’azur. Et, pareil à un fêtard
égaré, perdu, que ses frères ont laissé là, pour
s’enfuir des bosquets, d’où les a chassés la grive,
messagère de juin,

seul, un pâle narcisse reste là, tout apeuré, tapi
dans un coin d’ombre, où des violettes, presque inquiètes
de leur propre beauté, se refusent à regarder face à face l’or du soleil, par effroi d’une trop forte
splendeur. Ah ! c’est bien là, ce me semble,

— que viendraient se poser les pieds de Perséphoné,
quand elle est lasse des prairies sans fleurs
de Pluton, — là que danseraient les adolescents
arcadiens, là qu’un homme pourrait trouver le mystère
secret de l’éternelle volupté, ce secret que les
Grecs ont connu. Ah ! vous et moi, nous pourrions
le découvrir ici, pour peu que l’Amour et le sommeil
y consentent.

Ce sont là les fleurs qu’Héraklèsen deuiisema sur
la tombe d’Hylas, l’ancolie, avec toutes ses blanches
colombes agitées d’un frisson, quand la brise les a
froissées d’un baiser trop rude, la mignonne chélidoine
qui, dans son jupon jaune, chante le crépuscule
du soir, et le lilas en robe de grande dame, — mais
laissons-les fleurir à l’écart, laissons

là-bas, les spirales de la rose trémière, aux rouges
dentelures, agiter sans bruit leurs clochettes, sans
quoi l’abeille, son petit carillonneur, irait chercher
plus loin quelque autre divertissement ; l’anémone
qui pleure dès l’aube, comme une jolie fillette devant
son galant, et ne laisse, qu’à grand’peine les
papillons ouvrir toutes grandes, auprès d’elle,

leurs ailes bigarrées, laissons-la languir dans la
pâle virginité, La neige hivernale lui plaira mieux
que des lèvres comme les tiennes, dont la brûlure ne saurait que la flétrir. Va-t’en plutôt cueillir cette
fleur amoureuse qui s’épanouit solitaire, et que le
vent, entremetteur, poudre de baisers savoureux
qui ne sont pas de lui.

Les liserons aux fleurs en forme de trompette, et
qu’aiment tant les jeunes filles ; la reine des prés,
à la teinte de crème, plus blanche que la gorge de
Junon, odorante autant que l’Arabie entière ; l’hyacinthe,
que les pieds de Diane chasseresse hésiteraient
à fouler, même à la poursuite du plus beau des
daims tachetés, la marjolaine en bouton, dont un
seul baiser suffirait à embaumer les lèvres de la
déesse de Cythère, et rendre jaloux Adonis, — cela,
c’est pour ton front, — et pour te faire une

ceinture, — voici ce flexible rameau de clématite pourpre,
dont la couleur somptueuse efface de son éclat le
roi de Tyr, — et ces digitales aux corolles
retombantes, — mais pour cet unique narcisse, que
laissa tomber de sa robe la saison printanière, lorsqu’elle
entendit avec effarement, dans les bois où
elle régnait, résonner le chant ardent, orageux de
l’oiseau d’été.

Ah ! qu’il te soit un souvenir subtil de ces jours
charmants de pluie et de soleil, alors qu’avril riait
a travers ses larmes, en voyant la précoce primevère
quitter d’un pied furtif les racines tortueuses des chênes, et envahir la forêt, au point que malgré ses
feuilles jaunies et froissées, elle se couvrait d’un or
étincelant.
Non, lu peux le cueillir aussi. Il n’a pas même
la moitié de ton charme, ô toi l’idole de mon âme,
et quand tes pieds seront las, les anchuses tisseront
leurs tapis les plus brillants ; pour toi, les chèvrefeuilles
oublieront leur orgueil et voileront leur lacis
confus, et tu marcheras sur les pensées bariolées.

Et je couperai un roseau dans le ruisseau de là-bas,
et je rendrai jaloux les dieux des bois ; le vieux
Pan se demandera quel est ce jeune intrus qui
s’enhardit à chanter dans ces retraites plus creuses
où jamais homme ne devrait risquer un pied le
soir, par crainte de surprendre Artémis et sa troupe
aux corps de marbre.

Et je te coulerai pourquoi la jacinthe se revêt
d’une aussi morne parure de gémissements plaintifs ;
pourquoi l’infortuné rossignol s’interdit de
lancer son chant eh plein jour, et préfère pleurer
seul, alors que dort la rapide hirondelle et que les
riches font la fête ; et pourquoi le laurier tremble
en voyant des lueurs d’éclair à l’Orient.

Et je chanterai comment la triste Proserpine fut
mariée à un grave, à un sombre maître et seigneur.
Des prairies infernales semées de lotus j’évoquerai Hélène aux seins d’argent, et aussi tu verras cette
beauté fatale, pour qui deux puissantes armées se
heurtèrent d’un choc terrible, dans l’abîme de la
guerre.

Puis je te chanterai ce conte grec où Cynthia
s’éprend du jeune Endymion, et s’enveloppant d’un
voile gris de brouillards, se bute vers les cimes du
Latmos, dès que le soleil quitte son lit de l’Océan,
pour s’élancer à la poursuite de ces pieds pâles et
légers qui se fondent sous son étreinte.

Et si ma flûte est capable de verser une douce
mélodie, nous pourrons voir face à face celle qui, en
des temps bien lointains, habita parmi les hommes,
près de la mer Égée, et dont la triste demeure au
portique ravagé, au mur dépouillé de sa frise, aux
colonnes croulées, domine les ruines de cette cité
charmante, ceinte de violettes.

Esprit de beauté, reste encore un peu : ils ne sont
pas tous morts, tes adorateurs de jadis ; il en vit
encore un petit nombre, de ceux pour qui le rayonnement
de ton sourire est préférable à des milliers
de victoires, dussent les nobles victimes tombées à
Waterloo se redresser furieuses contre eux ; reste
encore, il en survit quelques-uns,

qui pour toi donneraient leur part d’humanité, et
te consacreraient leur existence. Moi, du moins, j’ai
agi ainsi. J’ai fait de tes lèvres ma nourriture de tous les jours, et dans tes temples j’ai trouvé un
festin somptueux, tel que n’eût pu me le donner ce
siècle affamé, en dépit de ses doctrines toutes
neuves, où tant de scepticisme s’offre sous une
forme si dogmatique.

Là, ne coule aucun Cephise, aucun Ilissus ; là ne
se retrouvent point les bois du blanc Colonos. Jamais
sur nos blêmes collines ne croit l’olivier, jamais
un pâtre simple ne fait gravir à son taureau
mugissant les hautes marches de marbre ; on ne
voit point par la ville les rieuses jeunes filles t’apporter
la robe brodée de crocus.

Pourtant, reste encore. Car l’enfant qui t’aima le
mieux, dont le seul nom devrait être un souvenir
capable de te retenir, dort dans un repos silencieux,
au pied des murs de Rome, et la mélodie
pleure d’avoir perdu sa lyre la plus douce ; nul ne
saurait manier le luth d’Adonais, et le chant est
mort sur ses lèvres.

Non, à la mort de Keats, il restait encore aux
Muses une voix argentine pour chanter sa thrénodie,
mais hélas ! nous la perdîmes trop tôt, en cette nuit
déchirée par la foudre, en cette mer rageuse, Panthéa
vint réclamer comme son bien celui qui l’avait chantée, et fermer la bouche qui l’avait louée;
depuis lors, nous allons dans la solitude, nous
n’avons

plus que ce cœur ardent, cette étoile matinale de
l’Angleterre ressuscitée, dont le clair regard, derrière
notre trône croulant, et les ruines de la guerre,
vit les grandes formes grecques de la jeune Démocratie
surgir dans leur puissance comme Hespérus,
et amener la grande République. À lui du
moins tu as enseigné le chant.

Et il t’a accompagné en Thessalie, et il a vu la
blanche Atalante, aux pieds légers, à la virginité
impassible et sauvage, chasser le sanglier armé de
défenses. Son luth, aussi doux que le miel, a ouvert
la caverne dans la colline creuse, et Vénus rit de
savoir qu’un genou fléchira encore devant elle.

Et il a baisé les lèvres de Proserpine et chanté
le requiem du Galiléen. Ce front meurtri, taché
de sang et de vin, il l’a découronné. Les Dieux de
jadis ont trouvé en lui leur dernier, leur plus ardent
adorateur, et le signe nouveau s’efface et pâlit devant
son vainqueur.

Esprit de Beauté, reste encore avec nous. Elle n’est point encore éteinte, la torche de la poésie.
L’étoile qui surgit par-dessus les hauteurs de
l’Orient défend invinciblement ses armoiries argentées,
contre les ténèbres qui s’épaississent, contre
la fureur des ennemis. Oh ! reste encore avec nous,
car, au cours de la nuit longue et monotone,

Morris, le doux et simple enfant de Chaucer,
l’aimable héritier des pipeaux mélodieux de Spencer,
a souvent charmé par ses tendres airs champêtres
l’âme humaine en ses besoins et ses détresses,
et des champs de glace, lointains et dénudés, a
rapporté assez de belles fleurs pour faire ensemble
un paradis terrestre.

Nous les connaissons tous, Gudrun, la fiancée
des hommes forts, et Aslaug, et Olfason, nous les
connaissons tous, et comment combattait le géant
Grettir, et comment mourut Sigurd, et quel enchantement
tenait le roi captif, quand Brynhild
luttait avec les puissances qui déclarent la guerre à
toute passion. Ah ! que de fois, pendant les heures
d’été,

les longues heures monotones, alors que le midi,
s’amourachant d’une rose de Damas, oublie de reprendre
sa marche vers l’Ouest, si bien que la lune, pâle usurpatrice, élargissant sa tache, change son
mince croissant en un disque d’argent, et réprimande
son char paresseux, — que de fois, dans
l’herbe fraîche et drue,
bien loin du jeu de cricket et des bruyants canotiers,
à Bagley, où les campanules devancent un
peu l’époque de l’accouplement pour les merles et
s’attardent à attendre l’hirondelle, où le bourdonnement
d’innombrables abeilles vibre dans la
feuillée, je suis resté à m’abandonner aux contes
rêveurs que tisse sa fantaisie.

Et à travers leurs infortunes imaginaires, et
leurs douleurs fictives, j’ai pleuré sur moi-même,
puis retrouvé la bonne humeur dans une simple
gaîté, en voyageant sur cette mer aux mille teintes.
Je sentais en moi la force et la splendeur de la
tempête, sans avoir à en subir les désastres, car le
chanteur est divin.

Le petit rire que fait entendre l’eau en tombant,
n’est point aussi musical, et l’or liquide qui s’accumule
en piles serrées dans la mignonne cité de cire
n’a pas tant de douceur. Les vieux roseaux à demi
desséchés qui se balançaient en Arcadie, dès que
ses lèvres les touchent, exhalent une harmonie toute
nouvelle.

Esprit de beauté, attarde-toi encore un peu, bien
que les marchands trompeurs du commerce profanent de leurs routes de fer notre île charmante, et
qu’ils rompent les membres de l’Art sur des
roues tournoyantes, hélas ! bien que les usines
bondées propagent l’ignorance, ver rongeur qui tue
l’âme, oh ! reste encore.

Car il est au moins un homme, — il tire son
nom de Dante et du séraphin Gabriel, et son double
laurier brûle d’une flamme impérissable pour
éclairer ton autel. Celui-là t’aime bien, qui vit le
vieux Merlin se prendre au piège de Viviane, et les
anges aux pieds blancs descendre les marches
d’or.

Il t’aime si bien que l’univers doit se couvrir de
vêtements aux couleurs somptueuses, et le Chagrin
prendre un diadème de pourpre, ou, sans cela, il
cesserait d’être le Chagrin ; et le Désespoir devrait
dorer ses cornes, et la Douleur, pareille à Adon, serait
belle même dans son excès. Tel est l’empire
qu’exercent les Peintres, tel est l’héritage que
possède notre solennel Esprit, car avec toute sa
pitié, son amour, sa lassitude, il est un miroir plus
fidèle de son siècle que ne le sont les Peintres dont
le talent ne peut prétendre à un but plus haut que
la copie des banalités, incapable qu’il est de représenter
l’âme avec ses terribles problèmes.

Mais ils sont en petit nombre, et tout romanesque
s’est dissipé. Les hommes peuvent faire des
prophéties au sujet du soleil, des leçons sur les taches,
enseigner comment les atomes sans âme parcourent
isolément un vide infini, comme de chaque arbre
a fui la nymphe éplorée, pourquoi nulle naïade ne
montre plus sa tête parmi les roseaux d’Angleterre.

À mon gré, ces modernes Actéons se vantent
trop tôt d’avoir surpris les secrets de la Beauté :
faut-il, parce que nous avons analysé l’arc-en-ciel
et dépouillé la lune de son mystère le plus ancien,
le plus chaste, que moi, le dernier Endymion, je
perde tout espoir, parce que des yeux impertinents
ont lorgné ma maîtresse à travers un télescope ?

À quoi nous sert-il que ce siècle scientifique ait
fait irruption par nos portes avec tout son cortège
de miracles modernes ? Peut-il apaiser un amant au
cœur brisé ? Peut-il, en toute sa durée, faire quoi
que ce soit pour rendre une existence plus belle,
la faire plus divine un seul jour ? Mais maintenant
le siècle d’argile

reparaît, ramené par un cycle horrible : la Terre
a engendré une nouvelle et bruyante progéniture
de Titans ignorants, que leur origine impure lance
encore une fois contre l’auguste hiérarchie qui siégeait
sur l’Olympe. Ils ont fait appel à la Poussière,

et c’est de cet arbitre infécond qu’ils doivent attendre
la sentence. Qu’ils tâchent, s’ils en sont capables,
de faire sortir de la lutte naturelle et du hasard
sans raison la nouvelle règle de l’idéal pour
l’homme ! Il me semble que ce n’était point là mon
héritage, car j’avais été nourri d’une façon tout
opposée. Mon âme va des hauteurs suprêmes de
la vie vers un but plus élevé.

Vois, pendant que nous parlions, la Terre a détourné
du Dieu sa face, et la barque d’Hécate a surgi
avec sa charge argentée, jusqu’à ce qu’enfin le jour
jaloux en éteignît toutes les torches. Je n’ai point
remarqué la fuite des heures ; pour les jeunes Endymions,
les doigts paralysés du Temps égrènent en
vain son rosaire de soleils.

Regardez comme l’iris jaune penche languissamment
sa gorge en arrière, pour appeler le baiser de
son page perfide, la libellule, alors que celle-ci,
pareille à une veine bleue sur le poignet blanc d’une
jeune fille, dort sur la primevère neigeuse qui est née
cette nuit et qui commence à s’enflammer du rouge
ardent de la honte, et va mourir en pleine lumière.

Allons-nous-en. Déjà se profilent sur le pâle bouclier
du ciel décoloré les brillantes fleurs de l’amandier.
Le râle des prés, tapi dans l’herbe encore respectée
de la faux, répond à l’appel de sa compagne ; les courlis réveillés en sursaut franchissent d’un vol
irrégulier le ruisseau couvert de brouillards, et
dans son lit de roseaux, l’alouette, joyeuse de voir
poindre le jour,

éparpille dans l’herbe les perles de la rosée, et
toute tremblante d’extase, va saluer le Soleil, qui
bientôt, sous sa complète armure d’or, va sortir de
cette tente couleur orangée, que voici dressée là-bas
vers l’Orient en feu. Vois, la frange rouge apparaît
sur les hauteurs attentives. Voici le Dieu, et
dans son amour pour lui,

la bruyante alouette est déjà hors de vue et
remplit de ses chants cette vallée de silence. Ah !
il y a dans le vol de cet oiseau plus d’une chose
qu’on ne saurait apprendre dans une cornue. Mais
l’air fraîchit. Partons, car bientôt les bûcherons seront
ici. Quelle nuit de juin nous avons vécue !

Oscar Wilde

 

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