ENTRE TIEN EMOI 129


ENTRE TIEN EMOI 129

Goût cathare et accent occitan, le père à vélo, le cheval au piano le méplat se prend à monter, derrière ses lunettes Francis nous la joue Cabrel. Sûr que ça coule à « bougies fondues », on pourrait pas chauffer plus le lit avec l’ancien ocre des briques. Drôle d’Epoque. Le paradoxe est permanent genre virus qui profite de l’incohérence et particulièrement de l’incapacité à décider. L’école-garderie emploie des puériculteurs diplômés en plusieurs matières on se demande pourquoi faire. C’est finement con au point de perdre la tête, Samuel en premier et pour rien. Nous voilà chasseurs de d’extrémismes religieux en foutant le feu sans que ça règle quelque chose. Quelle caricature..

J’ai fait un grand pas dans le fond du jardin pour cueillir du légume ancien. De quoi sauver le beau sans passer la soupe. Quand j’ai vu comme t’étale la menthe et la dernière rose, j’ai sauté avant le chien . Puis avec un reste de sel j’ai dit si on fait de la mer on sauvera des enfants du désastre politique. Rien qu’à voir comme Valls se prostitue je me dis qu’en premier faut fermer la frontière, en deuxième remettre les lampions aux bals populaires et en troisième faire l’amour comme on le crée avec le sentiment qu’à part y a rien qui vaille

Sur la toile ton corps que j’ai peint dit sa poésie en ayant complètement relevé l’encre. Au point que du pied de l’obélisque on voit plus loin que l’étoile. On a dépassé Zanzibar, les Célèbes et leurs Claudettes, Alexandrie restera au fond comme un symbole. J’te felouque en gardant ton soleil à rive pour bourlinguer.

Niala-Loisobleu – 28 Octobre 2020

Peuple des fontaines par Francis Cabrel

J’ai confié ma peine au Peuple des fontaines
Pour qu’un jour tu reviennes te pendre à mon bras
Dimanche et semaine ne sont qu’une chaîne
De ces jours gris qui n’en finissent pas

Des rues où je traîne toujours, toujours
Toujours me reviennent ces instants trop courts
Le Rhône, ou la Seine, Rimbaud ou Verlaine
Rien ne m’en consolera

Princеs et souveraines, simplеs comédiennes
Comme des dizaines d’amants maladroits
Ont gravé les mêmes stupides rengaines
Les mêmes soupirs aux mêmes endroits


Des rues où je traîne toujours, toujours
Toujours me reviennent ces instants trop courts
Les seules qui comprennent qui sachent où ça mène
Fontaines, dites-moi

Vous qui avez tant écouté
Vous qui ne sauriez pas mentir
Est-ce qu’elles savent pardonner
Ces belles pour qui l’on respire

Les avez-vous vues s’approcher
Penchées sur vos reflets saphir
Dire qu’on peut tout recommencer
Cherchez bien dans vos souvenirs

J’ai confié ma peine
Au Peuple des fontaines

Pour qu’un jour me revienne le bruit de tes pas

Je donnerais tout Göttingen
Toutes les Suzanne de Cohen
Pour ce jour béni où tu me reviendras

Je donnerais tout Göttingen
Toutes les Suzanne de Cohen
Pour ce jour béni où tu me reviendras

Niala-Loisobleu – 28 Octobre 2020

FEMME AUX RAISINS


Femme aux raisins – Jean Souverbie

FEMME AUX RAISINS

Ses dessous répandus

son regard quitte le porté de la hotte

en retenant le grain entre ses doigts

on sent le couteau prêt à passer la retenue au billot

Chair d’un bleu Corbières

cou libre de ses mouvements

Elle penche du côté du vent d’autan

Niala-Loisobleu – 28 Octobre 2020

FENÊTRE SUR L’ÎLE


Fenêtre sur l’Ile de Bréhat – Marc Chagall

FENÊTRE SUR L’ÎLE

Marc lui c’est Bréhat qu’il a mis à sa fenêtre

Nous, avec un mélange de normand et de breizh on a senti l’air s’agrandir sans besoin de beurrer l’ô séant

Sur la façade droit devant, le phare allumé est sorti de l’abat-jour

Dans l’amphore portée par les hanches tu m’as servi ce vin de Corinthe sorti de ton isthme en canal

Antique histoire d’un Péloponnèse en corps missionnaire aujourd’hui

Niala-Loisobleu – 28 Octobre 2020

HYMNE


Picasso

HYMNE

pinterest sharing button

Amour qui voles dans les nues,
Baisers blancs, fuyant sur l’azur,
Et qui palpites dans les mues,
Au nid sourd des forêts émues ;

Qui cours aux fentes des vieux murs,
Dans la mer qui de joie écume,
Au flanc des navires, et sur
Les grandes voiles de lin pur ;

Amour sommeillant sur la plume
Des aigles et des traversins,
Que clame la sibylle à Cume,
Amour qui chantes sur l’enclume ;

Amour qui rêves sur les seins
De Lucrèce et de Messaline,
Noir dans les yeux des assassins,
Rouge aux lèvres des spadassins ;

Amour riant à la babine
Des dogues noirs et des taureaux,
Au bout de la patte féline
Et de la rime féminine ;

Amour qu’on noie au fond des brocs
Ou qu’on reporte sur la lune,
Cher aux galons des caporaux,
Doux aux guenilles des marauds ;

Aveugle qui suis la fortune,
Menteur naïf dont les leçons
Enflamment, dans l’ombre opportune,
L’oreille rose de la brune ;

Amour bu par les nourrissons
Aux boutons sombres des Normandes ;
Amour des ducs et des maçons,
Vieil amour des jeunes chansons ;

Amour qui pleures sur les brandes
Avec l’angélus du matin,
Sur les steppes et sur les landes
Et sur les polders des Hollandes ;

Amour qui voles du hautain
Et froid sourire des poètes
Aux yeux des filles dont le teint
Semble de fleur et de satin ;

Qui vas, sous le ciel des prophètes,
Du chêne biblique au palmier,
De la reine aux anachorètes,
Du coeur de l’homme au coeur des bêtes ;

De la tourterelle au ramier,
Du valet à la demoiselle,
Des doigts du chimiste à l’herbier,
De la prière au bénitier ;

Du prêtre à l’hérétique belle,
D’Abel à Caïn réprouvé ;
Amour, tu mêles sous ton aile
Toute la vie universelle !

Mais, ô vous qui m’avez trouvé,
Moi, pauvre pécheur que Dieu pousse
Diseur de Pater et d’Ave,
Sans oreiller que le pavé,

Votre présence me soit douce.

Germain Nouveau

Extrait de:  La doctrine de l’amour (1881)

L’EPOQUE 2020 /47: AUTOMNALE 4


Après les Époques 2018 et 2019, voici le quarante-septième de cette nouvelle Époque 2020 avec BARBARA AUZOU : AUTOMNALE 4  . Merci de considérer que le poème est indissociable du tableau et vice-versa…

L’EPOQUE 2020/47″Automnale 4
Niala
Acrylique s/toile 50×50

Je te couronne d’un arbre allumé au mitan de ton destin

Et tes pensées crêtées de roux ont des flambeaux pour parfum

De tête des feux incandescents pour  chemins

Ressuscitant de lui-même le caramel de l’instant fond

Dans un heurt de lumière bouclée derrière tes fenêtres

Ta présence têtue sur toutes les brèches n’a pas de fin

Tu désarmes le cuivre des saisons

 Tu pousses les globes des moissons

Terrestres dans une scandaleuse discrétion

Qui n’a d’égale que la brûlure

 

Barbara Auzou.

PARLONS-NOUS : Francis Cabrel


PARLONS-NOUS : Francis Cabrel

C’est normal qu’au début ça puisse surprendre
On part de tellement loin qu’il faut tout reprendre
Ca peut même pas mal bousculer du monde
Il n’est même pas certain que l’on nous réponde
Tant pis, parlons-nous
Parlons-nous, rien qu’un mot, ça va c’est la forme
Un sourire à moitié c’est déjà énorme
Même si ça ne va pas plus loin qu’un signe de tête
Ça dit, tu es là, je t’ai vu, je te respecte
Alors, parlons-nous

Ça peut presque avoir l’air de chosеs insipides
Allez-y, après vous, d’un gestе timide
Un salut d’une main sortie de la poche
On va pas pour autant, non, devenir des proches
Alors parlons-nous, parlons-nous

Commencez doucement, bientôt les vacances
Rentrez-vous vers chez vous, restez-vous en France
Pourvu que le beau temps veuille vous sourire
Parlons jusqu’à trouver quelque chose à dire
Mais surtout parlons-nous

Dire n’importe quoi, des lapissades
T’es plutôt TFC, ou t’es plutôt le Stade Il paraît que demain la chaleur remonte
J’ai perdu quatre points sans m’en rendre compte
Parlons-nous

Allez-y, perdez-vous dans des balivernes
Des mots qui sonnent creux comme des cavernes
On bégaye, on s’en fout puisqu’on en rigole
Voyez comme on s’éloigne, voyez comme on s’isole
Alors parlons-nous

Moi aussi par moments je veux voir personne
J’ai des sentiments pour mon téléphone
Je vis juste à côté de gens qui s’inquiètent
Je devrais plus souvent relever la tête
Alors parlons-nous

C’est normal qu’au début ça puisse surprendre…

TE RESSEMBLER : Francis Cabrel


TE RESSEMBLER : Francis Cabrel

T’as jamais eu mon âge
T’as travaillé trop dur pour ça
Toutes les heures du jour à l’usine
À l’entrée du village
Le soir, deux jardins à la fois
Et tout ça pour que tes enfants mangent
Ça, je le sais bien, j’étais là

Ça en prenait du courage
Pour se lever, à ces heures là
Bien avant le jour et partir
Dans le pas d’éclairage
À mains nues sur le guidon froid
Et tout ça pour que tes enfants dorment
Ça, je le sais bien, j’étais là

J’aurais voulu te ressembler, je le jure
Mais voilà, il suffit pas de vouloir, c’était pas dans ma nature
T’as vraiment dû t’interroger, je suis sûr
Et un jour, j’ai croisé une guitare, j’ai vécu comme on s’amuse
T’avais les pieds sur terre
Et, j’étais tout le contraire

On s’est pas dit « Je t’aime »
On s’est pas serré dans les bras
Concernant l’amour, il fallait
Tout deviner nous même
On nous laissait grandir comme ça
Et, tu vois, on a grandi quand même
Je le sais bien, j’étais là

D’avoir eu tant de chance
Quelques fois, je me sens fautif
Je regarde autour
Ma maison est immense et mon jardin décoratif
Et, je sais depuis ton lointain au-delà
T’as gardé un œil sur moi

J’aurais voulu te ressembler, je le jure
Mais voilà, il suffit pas de vouloir, c’était pas dans ma nature
T’as vraiment dû t’interroger, je suis sûr
Et un jour, j’ai croisé une guitare, j’ai vécu comme on s’amuse
T’avais les pieds sur terre
Et, j’étais tout le contraire

Tout le contraire

T’as jamais eu mon âge
T’as travaillé trop dur pour ça
T’as jamais eu mon âge
T’as travaillé trop dur pour ça

LE BOSSU BITOR


LE BOSSU BITOR

pinterest sharing button

Un pauvre petit diable aussi vaillant qu’un autre,
Quatrième et dernier à bord d’un petit cotre…
Fier d’être matelot et de manger pour rien,
Il remplaçait le coq, le mousse et le chien ;
Et comptait, comme ça, quarante ans de service,
Sur le rôle toujours inscrit comme – novice ! –

… Un vrai bossu : cou tors et retors, très madré,
Dans sa coque il gardait sa petite influence ;
Car chacun sait qu’en mer un bossu porte chance…
– Rien ne f…iche malheur comme femme ou curé !

Son nom : c’était Bitor – nom de mer et de guerre –
Il disait que c’était un tremblement de terre
Qui, jeune et fait au tour, l’avait tout démoli :
Lui, son navire et des cocotiers… au Chili.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le soleil est noyé. – C’est le soir – dans le port
Le navire bercé sur ses câbles, s’endort
Seul ; et le clapotis bas de l’eau morte et lourde,
Chuchote un gros baiser sous sa carène sourde.
Parmi les yeux du brai flottant qui luit en plaque,
Le ciel miroité semble une immense flaque.

Le long des quais déserts où grouillait un chaos
S’étend le calme plat…
Quelques vagues échos…
Quelque novice seul, resté mélancolique,
Se chante son pays avec une musique…
De loin en loin, répond le jappement hagard,
Intermittent, d’un chien de bord qui fait le quart,
Oublié sur le pont…
Tout le monde est à terre.
Les matelots farauds s’en sont allés – mystère ! –
Faire, à grands coups de gueule et de botte… l’amour.
– Doux repos tant sué dans les labeurs du jour. –
Entendez-vous là-bas, dans les culs-de-sac louches,
Roucouler leur chanson ces tourtereaux farouches !…

– Chantez ! La vie est courte et drôlement cordée !…
Hâle à toi, si tu peux, une bonne bordée
À jouer de la fille, à jouer du couteau…
Roucoulez mes Amours ! Qui sait : demain !… tantôt…

… Tantôt, tantôt… la ronde en écrémant la ville,
Vous soulage en douceur quelque traînard tranquille
Pour le coller en vrac, léger échantillon,
Bleu saignant et vainqueur, au clou. – Tradition. –

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais les soirs étaient doux aussi pour le Bitor,
Il était libre aussi, maître et gardien à bord…
Lové tout de son long sur un rond de cordage,
Se sentant somnoler comme un chat… comme un sage,
Se repassant l’oreille avec ses doigts poilus,
Voluptueux, pensif, et n’en pensant pas plus,
Laissant mollir son corps dénoué de paresse,
Son petit œil vairon noyé de morbidesse !…

– Un loustic en passant lui caressait les os :
Il riait de son mieux et faisait le gros dos.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tout le monde a pourtant quelque bosse en la tête…
Bitor aussi – c’était de se payer la fête !

Et cela lui prenait, comme un commandement
De Dieu : vers la Noël, et juste une fois l’an.
Ce jour-là, sur la brune, il s’ensauvait à terre
Comme un rat dont on a cacheté le derrière…
– Tiens : Bitor disparu. – C’est son jour de sabbats
Il en a pour deux nuits : réglé comme un compas.
– C’est un sorcier pour sûr… –
Aucun n’aurait pu dire,
Même on n’en riait plus ; c’était fini de rire.

Au deuxième matin, le bordailleur rentrait
Sur ses jambes en pieds-de-banc-de-cabaret,
Louvoyant bord-sur-bord…
Morne, vers la cuisine
Il piquait droit, chantant ses vêpres ou matine,
Et jetait en pleurant ses savates au feu…
– Pourquoi – nul ne savait, et lui s’en doutait peu.
… J’y sens je ne sais quoi d’assez mélancolique,
Comme un vague fumet d’holocauste à l’antique…

C’était la fin ; plus morne et plus tordu, le hère
Se reprenait hâler son bitor de misère…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

– C’est un soir, près Noël. – Le cotre est à bon port,
L’équipage au diable, et Bitor…… toujours Bitor.
C’est le grand jour qu’il s’est donné pour prendre terre :
Il fait noir, il est gris. – L’or n’est qu’une chimère !
Il tient, dans un vieux bas de laine, un sac de sous…
Son pantalon à mettre et : – La terre est à nous ! –

… Un pantalon jadis cuisse-de-nymphe-émue,
Couleur tendre à mourir !… et trop tôt devenue
Merdoie… excepté dans les plis rose-d’amour,
Gardiens de la couleur, gardiens du pur contour…

Enfin il s’est lavé, gratté – rude toilette !
– Ah ! c’est que ce n’est pas, non plus, tous les jours fête !…
Un cache-nez lilas lui cache les genoux,
– Encore un coup-de-suif ! et : La terre est à nous !
… La terre : un bouchon, quoi !… – Mais Bitor se sent riche :
D’argent, comme un bourgeois : d’amour, comme un caniche…
– Pourquoi pas le Cap-Horn !… Le sérail – Pourquoi pas !…
– Syrènes du Cap-Horn, vous lui tendez les bras !…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Au fond de la venelle est la lanterne rouge,
Phare du matelot, Stella maris du bouge…
– Qui va là ? – Ce n’est plus Bitor ! c’est un héros,
Un Lauzun qui se frotte aux plus gros numéros !…
C’est Triboulet tordu comme un ver par sa haine !…
Ou c’est Alain Chartier, sous un baiser de reine !…
Lagardère en manteau qui va se redresser !…
– Non : C’est un bienheureux honteux – Laissez passer.
C’est une chair enfin que ce bout de rognure !
Un partageux qui veut son morceau de nature.
C’est une passion qui regarde en dessous
L’amour… pour le voler !… – L’amour à trente sous !

– Va donc Paillasse ! Et le trousse-galant t’emporte !
Tiens : c’est là !… C’est un mur – Heurte encor !… C’est la porte :
As-tu peur ! –
Il écoute… Enfin : un bruit de clefs,
Le judas darde un rais : – Hô, quoi que vous voulez ?
– J’ai de l’argent. – Combien es-tu ? Voyons ta tête…
Bon. Gare à n’entrer qu’un ; la maison est honnête ;
Fais voir ton sac un peu ?… Tu feras travailler ?… –

Et la serrure grince, on vient d’entrebâiller ;
Bitor pique une tête entre l’huys et l’hôtesse,
Comme un chien dépendu qui se rue à la messe.
– Eh, là-bas ! l’enragé, quoi que tu veux ici ?
Qu’on te f…iche droit, quoi ? pas dégoûté ! Merci !…
Quoi qui te faut, bosco ?… des nymphes, des pucelles
Hop ! à qui le Mayeux ? Eh là-bas, les donzelles !… –

Bitor lui prit le bras : – Tiens, voici pour toi, gouine :
Cache-moi quelque part… tiens : là… – C’est la cuisine.
– Bon. Tu m’en conduiras une… et propre ! combien ?…
– Tire ton sac. – Voilà. – Parole ! il a du bien !…
Pour lors nous en avons du premier brin : cossuses ;
Mais on ne t’en a pas fait exprès des bossuses…
Bah ! la nuit tous les chats sont gris. Reste là voir,
Puisque c’est ton caprice ; as pas peur, c’est tout noir. –

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Une porte s’ouvrit. C’est la salle allumée.
Silhouettes grouillant à travers la fumée :
Les amateurs beuglant, ronflant, trinquant, rendus ;
– Des Anglais, jouissant comme de vrais pendus,
Se cuvent, pleins de tout et de béatitude ;
– Des Yankees longs, et roide-soûls par habitude,
Assis en deux, et, tour à tour tirant au mur

Leur jet de jus de chique, au but, et toujours sûr ;
– Des Hollandais salés, lardés de couperose ;
– De blonds Norvégiens hercules de chlorose ;
– Des Espagnols avec leurs figures en os ;
– Des baleiniers huileux comme des cachalots ;
– D’honnêtes caboteurs bien carrés d’envergures,
Calfatés de goudron sur toutes les coutures ;
– Des Nègres blancs, avec des mulâtres lippus ;
Des Chinois, le chignon roulé sous un gibus,
Vêtus d’un frac flambant-neuf et d’un parapluie ;
– Des chauffeurs venus là pour essuyer leur suie ;
– Des Allemands chantant l’amour en orphéon,
Leur patrie et leur chope… avec accordéon ;
– Un noble Italien, jouant avec un mousse
Qui roule deux gros yeux sous sa tignasse rousse ;
– Des Grecs plats ; des Bretons à tête biscornue ;
– L’escouade d’un vaisseau russe, en grande tenue ;
– Des Gascons adorés pour leur galant bagoût…
Et quelques renégats – écume du ragoût. –

Là, plus loin dans le fond sur les banquettes grasses,
Des novices légers s’affalent sur les Grâces
De corvée… Elles sont d’un gras encourageant ;
Ça se paye au tonnage, on en veut pour l’argent…
Et, quand on largue tout, il faut que la viande
Tombe, comme un hunier qui se déferle en bande !

– On a des petits noms : Chiourme, Jany-Gratis,
Bout-dehors, Fond-de-Vase, Anspeck, Garcette-à-ris.
– C’est gréé comme il faut : satin rose et dentelle ;
Ils ne trouvent jamais la mariée assez belle…
– Du velours pour frotter à cru leur cuir tanné !
Et du fard, pour torcher leur baiser boucané !…
À leurs ceintures d’or, faut ceinture dorée !
Allons ! – Ciel moutonné, comme femme fardée
N’a pas longue durée à ces Pachas d’un jour…
– N’en faut du vin ! n’en faut du rouge !… et de l’amour !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Bitor regardait ça – comment on fait la joie –
Chauve-souris fixant les albatros en proie…
Son rêve fut secoué par une grosse voix :
– Eh, dis donc, l’oiseau bleu, c’est-y fini ton choix ?
– Oui : (Ses yeux verts vrillaient la nuit de la cuisine)
… La grosse dame en rose avec sa crinoline !…
– Ça : c’est Mary-Saloppe, elle a son plein et dort. –
Lui, dégainant le bas qui tenait son trésor :
– Je te dis que je veux la belle dame rose !…
– Ç’a t’y du vice !… Ah-ça : t’es porté sur la chose ?…

Pour avec elle, alors, tu feras dix cocus,
Dix tout frais de ce soir !… Vas-y pour tes écus
Et paye en double : On va t’amateloter. Monte…
– Non ici… – Dans le noir ?… allons faut pas de honte !
– Je veux ici ! – Pas mèche, avec les règlements.
– Et moi je veux ! – C’est bon… mais t’endors pas dedans…

Ohé là-bas ! debout au quart, Mary-Saloppe !
– Eh, c’est pas moi de quart ! – C’est pour prendre une chope,
C’est rien la corvée… accoste : il y a gras !
– De quoi donc ? – Va, c’est un qu’a de l’or plein ses bas,
Un bossu dans un sac, qui veut pas qu’on l’évente…
– Bon : qu’y prenne son soûl, j’ai le mien ! j’ai ma pente.
– Va, c’est dans la cuisine…

– Eh ! voyons-toi, Bichon…
T’es tortu, mais j’ai pas peur d’un tire-bouchon !
Viens… Si ça t’est égal : éclairons la chandelle ?
– Non. – Je voudrais te voir, j’aime Polichinelle…
Ah je te tiens ; on sait jouer Colin-Maillard !… –
La matrulle ferma la porte…
– Ah tortillard !…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Charivari ! – Pour qui ? – Quelle ronde infernale,
Quel paquet crevé roule en hurlant dans la salle ?…
– Ah, peau de cervelas ! ah, tu veux du chahut !
À poil ! à poil, on va te caréner tout cru !
Ah, tu grognes, cochon ! Attends, tu veux la goutte :
Tiens son ballon !… Allons, avale-moi ça… toute !
Gare au grappin, il croche ! Ah ! le cancre qui mord !
C’est le diable bouilli !… –

C’était l’heureux Bitor.

– Carognes, criait-il, mollissez !… je régale…
– Carognes ?… Ah, roussin ! mauvais comme la gale !
Tu régales, Limonadier de la Passion ?
On te régalera, va ! double ration !
Pou crochard qui montais nous piquer nos punaises !
Cancre qui viens manger nos peaux !… Pas de foutaises,
Vous autres : Toi, la mère, apporte de là-haut,
Un grand tapis de lit, en double et comme-y-faut !…
Voilà ! –
Dix bras tendus halent la couverture
– Le tortillou dessus !… On va la danser dure ;
Saute, Paillasse ! hop là !… –
C’est que le matelot,
Bon enfant, est très dur quand il est rigolot.
Sa colère : c’est bon. – Sa joie : ah, pas de grâce !…
Ces dames rigolaient…
– Attrape : pile ou face ?
Ah, le malin ! quel vice ! il échoue en côté ! –
…Sur sa bosse grêlaient, avec quelle gaîté !
Des bouts de corde en l’air sifflant comme couleuvres ;
Les sifflets de gabier, rossignols de manœuvres,
Commandaient et rossignolaient à l’unisson…
– Tiens bon !… –
Pelotonné, le pauvre hérisson
Volait, rebondissait, roulait. Enfin la plainte
Qu’il rendait comme un cri de poulie est éteinte…
– Tiens bon ! il fait exprès… Il est dur, l’entêté !…
C’est un lapin ! ça veut le jus plus pimenté :
Attends !… –
Quelques couteaux pleuvent… Mary-Saloppe
D’un beau mouvement, hèle : – À moi sa place ! – Tope !
Amène tout en vrac ! largue !… –
Le jouet mort
S’aplatit sur la planche et rebondit encor…

Comme après un doux rêve, il rouvrit son œil louche
Et trouble… Il essuya dans le coin de sa bouche,
Un peu d’écume avec sa chique en sang… – C’est bien ;
C’est fini, matelot.. Un coup de sacré-chien !
Ça vous remet le cœur ; bois !… –
Il prit avec peine
Tout l’argent qui restait dans son bon bas de laine
Et regardant Mary-Saloppe : – C’est pour toi,
Pour boire… en souvenir. – Vrai ? baise-moi donc, quoi !…
Vous autres, laissez-le, grands lâches ! mateluches !
C’est mon amant de cœur… on a ses coqueluches !
… Toi : file à l’embellie, en double, l’asticot :
L’échouage est mauvais, mon pauvre saligot !… –

Son œil marécageux, larme de crocodile,
La regardait encore… – Allons, mon garçon, file ! –

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C’est tout. Le lendemain, et jours suivants, à bord
Il manquait. – Le navire est parti sans Bitor. –

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Plus tard, l’eau soulevait une masse vaseuse
Dans le dock. On trouva des plaques de vareuse…
Un cadavre bossu, ballonné, démasqué
Par les crabes. Et ça fut jeté sur le quai,

Tout comme l’autre soir, sur une couverture.
Restant de crabe, encore il servit de pâture
Au rire du public, et les gamins d’enfants
Jouant au bord de l’eau noire sous le beau temps,
Sur sa bosse tapaient comme sur un tambour
Crevé…
– Le pauvre corps avait connu l’amour !

Marseille. – La Joliette. – Mai.

Tristan Corbière

(Les Matelots)Extrait de:  Les Amours jaunes (1873)

JUSQU’AUX PÔLES : Francis Cabrel


JUSQU’AUX PÔLES : Francis Cabrel

Devant le peu qu’il reste de banquise
De respirer nos chances se réduisent
Notre climat se dérègle et s’affole
Je sais pourquoi la Terre se réchauffe
C’est quand t’as sur toi de moins en moins d’étoffe
Et qu’une bretelle tombe de ton épaule
Et là, les glaces glissent et fondent jusqu’aux pôles

Nos déjeuners aux particules finеs
Dans les fumées de l’Indе ou de la Chine
Sous le ciel noir qui descend jusqu’au sol
Partout ça cuit, ça grille et ça déboise
Je sais ce qui fait déborder le vase
C’est quand doucement tes pudeurs s’envolent
Et là, les glaces glissent et fondent jusqu’aux pôles

Tous accusés d’agresser la nature
Chacun son train, son avion, sa voiture
Jusqu’au Lapon et sa lampe à pétrole
S’il est trop tard autant trouver ça drôle
Très drôle

Quand y’aura plus de plages en Atlantique
Et qu’on surfera par-dessus les boutiques
Qu’on n’ira plus nulle part sans nos gondoles
S’il reste un moyen d’éviter le pire
En bon citoyen je veux bien le dire
Mais déjà tu t’approches et tes mains me frôlent
Et là, les glaces glissent et fondent jusqu’aux pôles

Tous accusés d’agresser la nature
Chacun son train, son avion, sa voiture
Jusqu’au Lapon et sa lampe à pétrole
Tous promis à une fin suffocante
Il n’y a pas d’urgence plus urgente
S’il est trop tard autant trouver ça drôle
Très drôle

Devant le peu qu’il reste de banquise
J’essaye l’humour, je tente l’esquive
Je vois bien que tout se dérègle et s’affole
Ces quelques mots pour dire pardonnez-moi
De vous laisser la Terre dans cet état
Dans ce fracas de glaciers qui dégringolent
Très drôle

SEUIL D’ATTENTES


SEUIL D’ATTENTES

Tranquille

la fièvre

posée entre les chemises

l’entrain a tant de raisons d’être à quai

sous la grande verrière dans les fumées que les bancs gardent en peinture fraîche

l’enfant roule son poil blanc comme son cerceau dans les culottes courtes de sa vie au passage à niveau qui s’ouvre de la queue du Mickey qu’on tire

Je n’ai pas semblé t’aimer

c’est la destination écrite sur son billet qui le tient la joue collée à la vitre du couloir de son chemin de traverse

Niala-Loisobleu – 26 Octobre 2020