La vérité du drame est dans ce pur espace qui règne entre la stance heureuse et l'abîme qu'elle côtoie : cet inapaisement total, ou cette ambiguïté suprême. Saint-john Perse
Sur un mouchoir en lin elle brode le prénom De l’enfant qui matin a quitté la maison Si le temps a passé et les chagrins aussi Il a fallu panser dans la maison le vide
Si vous lui demandez elle vous dira « je vais Comme vont les saisons » Elle vous dira « je sais Comme le temps est long » Elle pensera « je suis Une mère évanouie Évanouie
Et ses doigts abîmés quand ils ne brodent pas Caressent le cliché de l’enfant dans ses bras
On dit que les photos portent les souvenirs Elle ne le dit pas trop mais elle porte bien pire
Si vous lui demandez elle vous dira « je vais Comme vont les saisons » Elle vous dira « je sais Comme le temps est long » Elle pensera « je suis Une mère évanouie Évanouie
Si vous lui demandez elle vous dira « je vais Comme vont les saisons » Elle vous dira « je sais Comme le temps est long » Elle pensera « je suis Une mère évanouie Évanouie
Sur un mouchoir en lin elle brode le prénom De l’enfant qui matin a quitté la maison
SORTI DE L’EPOQUE/2021 VOICI LE N°6 « MANIFESTATION »
Dans la tâche rouge en corps fraîche du meurtre, plus fort que la cyber-attaque le jaune de l’oeuf répand son soleil vivant en couvée par dessus l’amarre au diable
issue des rins
Promesses avalées par le sable qui s’en fit le support passé en fraude aux frontières de l’abus d’enfance
De l’allure cavalière le cheval de bois bascule le symbole létal du chrysanthème propulsant les rires de l’enfance au sommet pour tenir leur bouquet de foi sain et sauvage droit pleine tige
Sur ses pointes, l’acte dresse son existence à la place des maux
L’unique condition pour ne pas battre en interminable retraite était d’entrer dans le cercle de la bougie, de s’y tenir, en ne cédant pas à la tentation de remplacer les ténèbres par le jour et leur éclair nourri par un terme incoastant.
*
Il ouvre les yeux. C’est le jour, dit-on. Georges de La Tour sait que la brouette des maudits est partout en chemin avec son rusé contenu. Le véhicule s’est renversé. Le peintre en établit l’inventaire. Rien de ce qui infiniment appartient à la nuit et au suif brillant qui en exalte le lignage ne s’y trouve mélangé. Le tricheur, entre l’astuce et la candeur, la main au dos, tire un as de carreau de sa ceinture; des mendiants musiciens luttent, l’enjeu ne vaut guère plus que le couteau qui va frapper; la bonne aventure n’est pas le premier larcin d’une jeune bohémienne détournée ; le joueur de vielle, syphilitique, aveugle, le cou flaque d’écrouelles, chante un purgatoire inaudible. C’est le jour, l’exemplaire fontainier de nos maux. Georges de La Tour ne s’y est pas trompé.
II
Ruine d’Albion
Que les perceurs de la noble écorce terrestre d’Albion mesurent bien ceci : nous nous battons pour un site où la neige n’est pas seulement la louve de l’hiver mais aussi l’aulne du printemps. Le soleil s’y lève sur notre sang exigeant et l’homme n’est jamais en prison chez son semblable. A nos yeux ce site vaut mieux que notre pain, car il ne peut être, lui, remplacé.
Quand il entre en gare de Bénarès, le Dun Express n’a que trente minutes de retard. Sur les plates-formes de la motrice s’agrippent des groupes de resquilleurs couverts de poussière. Ils sont plus à l’aise que les passagers de seconde classe, entassés jusqu’à l’étouffement derrière les barreaux des fenêtres, piétinant valises, baluchons, paniers, malles, caisses et sacs.
L’unique wagon de première n’est pas moins déglingué, son privilège est ailleurs : on y respire, on y bouge bras et jambes, même si chaque place compte deux ou trois occupants. Un seul compartiment se trouve réglementairement peuplé, ce qui le fait paraître vide. Près de la fenêtre se tient un vénérable vieillard, avec cet admirable visage hors du temps qui caractérise les sages des grandes traditions. Sa robe, pour cette vie, l’apparente à la spiritualité hindoue. Un disciple l’aide à se lever, plie le tapis sur lequel il était assis. Tous deux quittent le train et passent comme au travers du tumulte et de l’encombrement sans qu’un mouvement de dévotion ait moindrement suspendu l’agitation de la foule.
Le sage parti, le compartiment est pris d’assaut. Il y a là deux solides gaillards du Garwal qui doivent être à bord depuis le départ de Dehra Dun; une demi-douzaine de petits fonctionnaires, surexcités après les heures de somnolence du bureau, qui s’interpellent d’une banquette à l’autre comme s’ils campaient sur les rives opposées d’un fleuve; un Bengali pourvu d’une casquette à rabats; un homme très docte assis en tailleur entre deux valises sur la couchette du haut; un individu glabre qui tousse frénétiquement dans son mouchoir; enfin, près de la fenêtre, à la place qu’occupait seul le sage, un homme fluet, d’une cinquantaine d’années, vêtu d’une redingote grise, et sa fille, merveilleusement jolie.
À peine le convoi s’ébranle-t-il que les scribes commencent une fougueuse partie de cartes. Le Bengali prend langue avec l’homme de la couchette, c’est-à-dire qu’il donne libre cours à son anglais pimpant et que l’autre se contente d’un signe de tête quand il sent son interlocuteur sur le point de faiblir. Le malade s’écorche la gorge. Les marchands du Garwal se taisent. La fille contemple son père, qui, le regard vague, esquisse de légers gestes des mains, et chante.
Les roues martèlent les rails, les wagons tanguent comme par forte houle, les joueurs s’invectivent, le Bengali pépille, le moribond s’époumone, et lui, il chante doucement, très doucement, le très long alap d’une lointaine mélodie. Il chante dans ce train d’enfer, pour quels dieux évanouis, pour quelles oreilles de sable, pour quels coeurs décimés? Il n’y a que sa fille qui l’écoute des yeux, et lui, il chante sans entendre son chant, absent au bruit comme le sage était absent à la foule.
Une heure avant Gayâ, il est descendu dans une gare déserte, sous l’éclat vif de la lune.
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