GLOSE – PROSE


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GLOSE – PROSE

Mon chien s’appelle Sophie et répond au nom de Bisouie. C’est plus gentil ? Et le baiser est moins solennel que la sagesse. Vous me la baille/, belle avec vos querelles de langage. Les
peintres sont voués à la couleur : les poètes se défendraient-ils d’être voués aux mots? Mais sémantique, rhétorique, vous croyez à cela. vous.
Mos-sicu ? P’têt’ ben qu’oui. Calembredaine ? Jardinier, encore un mot de germé. Bonne chance et fouette cocher ! D’accord : ça ne nourrit pas son homme… Qui mange le vent de
sa cornemuse n’a que musique en sa panse. Déjà, ce n’est pas si peu.

La vérité ne se mange pas ? La musique non plus. Mais je dis. moi. que la poésie se mange. Ici. des mots seuls on vous jacte et ce n’est pas encore poèmes : mais enfin, des
poèmes, qui sait où ça commence…

Les mots, disait Monsieur Paulhan. sont des signes, et Mallarmé, lui. que ce sont des cygnes. Ah. beaux outils, les mots sont des outils, rabot, évidoir. herminette. gouge, ciseau.
Ainsi, les formes naissent, portant la marque de l’outil et je retrouve à la statue ce joli coup de burin. Et je retrouve à la pensée ce délicat sillon du verbe. Tudieu.
quelle patine ! Quel héritage, quelle usure, quelles reliques de famille ! Quelle Jouvence et quel arroi. Des taches de sang, des coulées de verjus. Des traces de larmes : et les
sourires n’en laisseraient-ils pas ? En veux-tu de l’humain. en voilà. Ce n’est pas de petite bière (de bière, fi) mais de cuvée haute en cru. Venus de toutes parts au
monde, agiles comme des pollens. Ici. les monts de Thracc et là les rudesses picardes : et là le miel attique et l’Orient avec ses sucs. Des graillons, des flexions, des marées,
puis un petit vent coulis, un soudain carillon de voyelles. Boissy d’An-glas. Quant au tudesque. zoui pour le bouffre mol : lansquenet (toujours hérissés ces tudesques) qui fait la
pige au mot azur. Mais en français, d’expression, pas trop n’en faut. Subtil ! Holà, germain, hors je te boute en ta grimace. D’expression, oui-dà. mais de race. Et de
décence. En tapinois quand il sied, mais en grande clarté si c’est l’heure. J’y reviens, mon frère qui respires, as-tu déjà pensé au spacieux mot : azur?

Ainsi les mots naissent, les mots durent, les mots se fanent et reverdissent. Des moissons, des vendanges, des forêts, des familles, des nids de mésanges et des couvées de
minéraux. Fluide, flot, flamme, fleur, flou, flèche, flûte, flexible, flatteur… vous entendez ces allusions, vous reconnaissez cette lignée. Mais le génie
français est réservé : il caresse l’harmonie imitative. Mais il décrit un chien sans marcher à quatre pattes.

Et tu voudrais que ça ne bouge pas. les mots, alors que tout bouge, on le sait (par un cuisant savoir). Chausse un peu tes besicles, professeur, et dis-moi ? Il répond que le mot est
le serviteur de l’idée. Bon. mais voyez-vous ce maire du palais qui guette le pouvoir?

O français, mon amour, terreau de notre terre, il fait bon le respirer et voir monter tes jeunes pousses. Le sécateur du bon jardinier menace les branches folles et rien pourtant
n’est mystérieux comme un jardin à la française.

Ah. ce jourd’hui si nous quittions la noble allée pour vaguer au bois-joli ? Plonge un peu ton gourdin dans une fourmilière. Quel cafouillis. quelle panique ! Tant pis. l’ordre
viendra plus tard et si nous repassons dans une miette de temps, nous verrons l’insecte acide qui refait des sentiers nouveaux et porte sur l’épaule ces gros sacs de farine. Dis, quel
navire est arrivé ?

De toute cette fièvre, tirons le mot «bélître». Moi. je vois un gros méchant mou du genre soudard, du genre bouffre de bouffre, aurait dit mon Jarry. et
coitlë d’un casque de zinc, une espèce de quintuple pinte renversée. Le beau chapeau bulbeux. Bé… car on convient qu’il est bête (comme Bécassine) et qu’il baye.
A quoi bayerait-on sinon aux corneilles ?

Bien vétilleux ceci. Il faut l’être si l’on veut faire mouche. Truisme. Truisme, entrée de Monsieur de la Palisse. Mort. Monsieur de la Palisse? Bernique. Pantois? Point
davantage. Il est éternel. Et si tu tentes de trucider Monsieur de la Palisse, c’est toi qui restes niquedouille. Bonne Vierge, le printemps, c’est la Palisse lui-même. Et vlan, v’ia
l’printemps ! Allons-nous lui chercher noise ? 11 cache l’été sous ses guimpes. Puis, c’est toujours le grand Temps moissonneur qui passe avec sa justicière. tranchant du baroque
à lame riante comme d’autres feraient ici où les mots sont éclos sous des couvées joyeuses. Ecoutez ces rondes enfantines : le langage s’y fait «petit jeune» comme
les chiots de ma chienne :

Peiit’ Poulotte a v’nu glissou Ses peiiis pieds parmi les mious S os petits pieds se sont mêlous Elle a pris les miens pour les sious. Allons, belle, remettez-vous. Reconnaisse: vos petits
g’noux.

Ou encore :

A dibedi.

Ma crochiribidi

A siripchou

Califtcatchou

A dibedi.

Vous êtes un fou.

Vous plaît-il mieux de puiser à de savantes cornues? Celles de Monsieur Léon-Paul Fargue ont de douces chansons pour les chats :

Il est une bebête,

Ti li petit nenfant

Tir élan

C’est une byronnette

La teste à sa maman

Tire/an

Le petit Tinan faon C’est un ti banc-blanc Un petit potasson ? C’est mon goret C’est mon pourçon Mon petit potasson

Il saut ‘ sur la fenêtre Et groume du museau Pasqu’il voit sur la crête S’amuser les oiseaux

Les savantasses expliqueront pourquoi. Mais le langage enfançon vient de loin. Connaissez-vous le capitaine Las-phrise ? Non ? Messire Marc de Papillon, cadet de Vaubc-rault
«combattant, composant au milieu des alarmes» ? Non ? Un paladin du XVIe siècle et qui. sous Henri III. bouta le Huguenot à travers Touraine. Angoumois. Sain-tonge, Poitou.
Normandie. Dauphiné. Gascogne, grand bonhomme de guerre et grand caresseur de fillettes. Or. le voici, son langage enfançon :

Hé mé, mé, mine-moi, mine-moi, ma pouponne

Cependant que papa s’en est allé aux champs ;

Il ne le soza pas. il a mené ses gens.

Mine-moi donc. Minou. puisqu’il n’y a personne.

Ayant flayé l’œillet de ta lève bessonne. Je me veux regadé en tes beaux yeux luysans. Car ce sont les misoirs des Amouseux en/ans ; Après, je modesay ta gorge, ma
menonne.

Si tu n ‘accode à moi lefolâte gacon.

Guésissant mon bobo, agadé tu es sotte ;

Car l’amour se fait mieux en langage enfançon.

Oui. certes. Les mots-colifichets, et les mots de haute lice, les mots-jabots, mais les mots-éventails, les mots-diamants, les mois-sang, les mots-sève, les mots porteurs de
vérités françaises.

Péguy les connaissait, ces mots bien équarris. ces brebis de pierre blanche et tondus comme il faut de quoi l’on fait de bonne ogive et de robuste contrefort, pourvu que le berger
soit juste :

Et ce n’est pas des bras pleins de dictionnaires

Qui rameront pour nous sur nos derniers trois-mâts.

Et ce n ‘est pas des jeux pleins de fonctionnaires

Qui nous réchaufferont dans ces derniers frimas.

Qu’ai-je encore d’écrit sur mon pense-bete ? « Les mots vont plus loin que la pensée», disait Fargue. Quand le sentiment les suit à pas de loup. Les mots seraient peu
s’ils ne faisaient l’amour. Que l’aède ici besogne. En cite-rai-je ? Mais vous les connaissez, ces mots qui sont de grands amoureux, ces mots séducteurs de mots et qui font de
ravissantes conquêtes. Les souvenirs sont cors de chasse. La fille de Minos et de Parsiphaé. Poissons de la mélancolie. Sur le Noël, morte saison que les loups se vivent de
vent. Le prince d’Aquitaine à la tour abolie.

Et toi. le dur de comprenure. tu sais bien que ma recherche est l’homme. Le voici, traque de mots, charmé de phrases, lourd et séduit de son fardeau de mots, cor.imt ceux-là qui
revenaient de la Terre Promise portant à bâton d’épaules une grappe géante. Le poids de la soif et celui de la beauté. J’en dis trop et j’en dis trop peu. Car tous ces
faiseurs de mots étaient des faiseurs de beautés. Ils faisaient d’abord l’outil. L’outil passe de main en main, se polit, s’arrondit, se patine, s’humanise, se charge de magies.
Sésame, ouvre-toi. De l’or bouillant ! Où sont les poltrons qui n’osent pas plonger leurs bras dans cette cuvée ? De joie. On pensait que j’allais donner un petit cours sur les
insectes, sur la botanique. Non. mon herbier, c’est pour la joie. Et mieux encore, les libellules en plein vent, bien zézayantes, bien dévoreuses.

Mettez un peu d’ordre dans vos idées, insiste un aimable magister. Je veux bien, mais sur quelles mesures ? Et pour habiller qui. ce vêtement d’idées? Des idées, les mots
n’en ont pas tant. Les mots qui ont des idées sont des mots de cuistres. Ou plutôt, les idées, ça leur vient comme au pommier la pomme, comme à la fille le bes-son. Les
aventures du langage. Honneur de l’homme, honneur de l’homme et mille grâces.

Qui les fait ? Oh. pas les escogriffes à la mislenflute qui les mettent à coucher dans des lexiques. Sinon, c’est aussi les herbiers qui feraient la rose ou l’ancolie. la sauge, le
fenouil et la feuille de platane, sève et parfum compris.

Ils sont comme les enfants, les mots : ils ont besoin de jouer quand ils sont jeunes. Villon, beau charmeur de vocables verveux, leur laissait la bride sur le cou. Leur plaisait-il de
jargonner. de parler coquillard ?

Joncheurs, jonchons en joncherie

Rebignez bien où joncherez.

Qu ‘Ostac n ’embroue votre arrerie

Où accolés sont vos aisnez.

Poussez de la quille el brouez

Car si tosl seriez roupieux.

Ferons-nous pas confiance au loyal écolier tout cousu de cicatrices et qui avait le goût des évidences : Je congnois bien mouches en lait, je congnois au pommier la pomme, je
congnois tout fors que moi-même. Sagesse toute veloutée de moelle, fontaine de miel où ferait bien de se pencher la soif de nos squelettes à stylos. Mais de tels vignerons
la race serait éteinte ? Voire. Queneau Raymond est bien de la famille :

les eaux bruns, les eaux noirs, les eaux de merveille les eaux de mer, d’océan, les eaux d’étincelles nui lent le jour, jurent la nuit chants de dimanche à samedi

les yeux vertes, les yeux bleues, les yeux de succelle les yeux de passante au cours de la vie les yeux noires, yeux d’estanchelle silencent les mots, ouatent le bruit

eau de ces yeux penché sur tout miroir

gouttes secrets au bord des veilles

tout miroir, toute veille en ces ziaux bleues ou vertes

les ziaux bruns, les ziaux noirs, les ziaux de merveille.

Pensez-vous que c’est avaler des couleuvres? Pitié, alors : c’est que Polymnie ne vous a point souri.

Mais retournons à nos moutons. Connaissez-vous le répertoire des livres de Saint-Victor dont Pantagruel découvrit la librayrie en Paris dès sa venue :

Le Maschefain des advocats.

Le Clacquedent des maroufles.

La Cahourne des briffaulx.

La Barboltine des niarmiteux.

La Martingalle des fianteurs.

Le Limasson des ri masseurs.

Le Ramoneur d’astrologie.

Et ceci est d’importance, puisque l’inscription sur la grand’Porte de Thélème :

Cy n ‘entrez pas. vous rassotez mastins

Soirs ni matins vieulx chagrins et ialotix…

Cy n ‘entrez pas. hypocrites, higotz.

Vieulx matagotz. marmiteux boursouflez…

Cy n’entrez pas avalleurs defrimars…

Puis, prenant en croupe ceux que le curé de Meudon délecte, ricochons vers Monsieur Epiphane Sidredoulx. Président de l’Académie de Sotteville-lès-Rouen. Correspondant
de toutes les Sociétés savantes et autres, et dont l’honneur fut de dépoussiérer, en l’an 1878. cette précieuse « Friquassée Crotestyllonnée des antiques
modernes chansons, et menu Fretel des petits enfants de Rouen remis en beau désordre par une herchclce des plus mémoriaux et ingénieux cerveaux de nostre année 1552.»
O, ouez :

Mon coutel s’en vient pleurant

Il a seruy ung gros truand

A liau. à liau. à liau

Pinche me lingue

De toc et de lepingue

Ri ri bouillette

Au port morin laisse may dormir

Il est temps de laver nos escuelles.

A la bouille bouille caudière. Dans la danse desfoureux. Il n ‘est d’âme que nous deux.

Piaille, moineau, tu es englué. Et raison, dit Janotus. nous n’en usons point céans (Rabelais). Ah ! toute une géniture de bon sang français et Molière est de
connivence… j’aime mieux ma mie. o gué. Sais-tu maraud que ta bique va braire si tu lui bailles des «céréales» au lieu de picotin.

Vielleux, vielleux, veux-tu du pain ?

Nanny Madam’ je n’ai point faim.

Mais vous avez qui vaut bien mieux

Ma guiante. guienne. guioly dame.

Vielleux, vielleux, veux-ty du lard ‘.’

Nanny, Madame, il est trop char…

Ayons encore sol en sébile et fiferlins aussi. Et qui mieux est : verjus en cave. De bonne coulée, bénéfique aux cœurs.

« Le drame des mots, me confiait un farfelu de mécanique, c’est de n’être pas bons à tout ; on ne sait jamais où il faut mettre cette vermine. Les chiffres, eux,
veulent tojours dire la même chose. Pas de surprise. Tandis qu’avec les mots, il faut s’attendre sans cesse à des miracles. »

Mon petit doigt me l’a dit, ces miracles-là ont l’humeur capricieuse. C’est comme l’esprit qui souffle où il veut. Quand il souffle du côté d’Henri Michaux, ce n’est pas
pour gonfler la vessie d’un rassoté. mais pour dire les choses : les vivaces, les tortueuses, les véridiques. L’Ennemi n’a qu’à bien se tenir :

Il l’emparouille et l’endosque contre terre;

Il le rague et le roupète jusqu’à son drâle;

Il le pralèle et le libucque et lui bonifie les ouillais

Il le tocarde et le marmine.

Le manage râpe à ri et reipe à. ra.

Enfin il l’écorcobalise.

L’autre hésite, s’espudrine, se délaisse, se torse et se

ruine.

C’en sera bientôt fini de lui.

Laissons ainsi pour mort cet «emparouillé». Que ne t’assommc-je. Mère Ubu. proférait un grand de la terre. La musique des sphères nous joue d’un autre flageolet.
Après riposte et coups fourrés tirés de part et d’autre, où les victimes criaient comme des cabestans, diverses voix se décèlent. Maintes se baignent dans leur
auge. Mais ceci n’est le fait que de haut allemand et le langage françois garde toujours sa fleur de modestie et même en la ripaille.

Qui donc se court sur l’haricot dans cette équipée ? Queneau. Michaux. Rabelais. Merlin Coccaie certes. El Bruscambille et Tabarin. Turlupin. Jarry, Coquillan. Vadé. fameux
boisseau de puces et n’est d’étoile fixe qui ne se gratterait si on le déversait sur son pelage. Foin, je suis fâché d’en avoir si peu dit. Galimatias fut langue de ces
prolifiques, galimatias et charabias. Regardez avec nous ces vocables monocellulaircs qui abordent lentement sur la berge. Espèces de méduses, espèces d’ammonites, espèces
de moignons, espèces de rauques interjections, espèce d’aboi, de cri, de geste, espèce de mot. Le mot oui et le mot non, c’est déjà la conscience. Et Mes-sire,
aujourd’hui en avez-vous tant que vos belles machines volantes ne servent à vous estourbir la figure? La conscience, ça monte et ça descend comme ludions en bouteille. Silence,
l’heure est venue d’être grave ? Dame oui, on sait qu’il y a du malheur dans la famille. Mais qu’entre deux coups du sort il soit permis de rire, n’est-ce pas d’humaine condition
l’honneur? Trêve d’encyclique et revenons au débat.

Du crâne qui crugit lorsque le vent souffle, suinte mélancolicoliquement le croupissant cresson qui sort de ses orbites (Queneau). Qui rechigne ? Qui n’aime pah les Zavanthures du
lent gage? Toi. Gall…

Gall. amant de la reine, alla, tour magnanime,

Gallamment de l’arène à la tour Magne à Nîmes.

Quel heureux siècle, suggérait Bruscambille. qui avait grand besoin de me rencontrer et moi de le trouver. Or, sus. fonçons. Messieurs, il y en a beaucoup en cette compagnie qui
portent une tête sur leurs épaules sans savoir ce qui est dedans. Vous ? Oui-déa. moi ilou. Si vous m’entendez bien, c’est que je parle français et si la lune est rousse, il
faut quérir le teinturier

Un enfant a dit

Je sais des poèmes

Un enfant a dit

Chsais des poésies

Un enfant a dit

Mon cœur est plein d’elles…

Propos tout saupoudrés de poudre d’escampette – et le poète a pris la fuite. Pas tant qu’il y paraît. Mais il donne une chandelle à Dieu, une autre au Diable. Pour
diablificr à l’enfantine, au fou, à l’espiègle, au mystique, au philosophe qui sont choses proches et consanguines. Ai-je assez loué les comptines :

Quand j’eus fi mon moulin

Si fi si fa si fin

A rec ses quatre-z-ailes

J’alli trover la mer

Pour qu’ell’ m’donnil du vent

Ell’ m’en donna d’si grand qu’il mit l’molin par terre. Avec ses quatre-z-ailes.

Corbleu cette mer qui donne ainsi du vent à qui en veut, ça vous a une allure. O vertes verves !

Argot des champs ou de la Roquette, celui de la Guyane avec son odeur de poivre, fleurs de pouille, orchidées d’eau douce, flûteaux de bergers, racines de Racine. Cela vaut bien le
baiser que je vous envoie.

 

Géo Norge

Il y a ce désert acharnement de couleurs…Marie Uguay


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Il y a ce désert acharnement de couleurs

 

il y a ce désert acharnement de couleurs

et puis l’incommode magnificence des désirs
il faut se restreindre à dormir à attendre à dormir encore
j’ai fermé la fenêtre et rentré les chaises
desservi la table et téléphoné il n’y avait personne
fait le lit et bu l’eau qui restait au fond du verre
toutes les saisons ont été froissées comme de mauvaises copies
nos ombres se sont tenues immobiles
c’était le commencement des destructions

 

 

 

 

LA REMONTRANCE


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LA REMONTRANCE

L’apparence de la vie, mon masque ayant glissé, me manque. Devenue, à force de délicatesse, la stricte épure de ma race finie, je viens de là où va le vent, je

casse ta caresse… Ton bras ne tremble plus, mes incartades sont imperceptibles.

Dans cet exode où tant de regards ont douté, où tant de poings ne heurtent que l’enclos de jardins fuyants, je suis à tes côtés. Je te donne la force d’entrer dans
ta ville et l’orgueil de n’y point régner. C’est dans ma lumière que tu marches, c’est mon aile qui accroît le vent. Ma transparence est celle des monstres bénéfiques,
mon parfum celui de la rose d’après le déluge.

Dupin

LA GUERRE


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LA GUERRE

I

L’enfant vit cela
Qui envoûtait le jardin.
La guerre allait parler.
Il referma la porte.

II

Puis le silence.

On vit ce qui était plus vrai.
Les arbres forçaient la note.
Mais c’était la guerre.
Point.
Encore du mal fait au paysage.
Et un certain soleil apparut.

III

La guerre creusait.
Ce qu’elle creusa :
Une galerie noire.

Dunes noires.
Sables noirs.
Lune noire.

Ce qu’il en resta.
Une pensée noire.
Et cela vint.

Une guerre noire.
Et ce qui repartit.
Une vague noire.

IV

Il se tenait là.
Derrière les vitres.
Immobile, sans bruit.

Il demeurait là.
Dehors.
Quelqu’un.
Derrière la fenêtre.

Quelqu’un regardait.
La lumière éclairait
La guerre immobile.

V

Serait-elle venue
Sans autre ambition
Que de se prosterner
Devant lui, la guerre ?

Et faire quoi encore ?
Aurait-elle chanté et,
Sans un regard en arrière
Serait-elle partie ?

Il aurait eu peut-être
Le temps de l’écouter.

VI

Indésirables, ils vinrent.
Ils cherchèrent le silence.
Et tous les coins d’ombre.

Et ni eux ne bougèrent.
Ni les cyprès ne bougèrent.
Ni le silence ne bougea.

Seule une odeur pauvre,
La leur, circula.
Amère,
L’unique odeur.
Oui.

VII

Cela s’en prit aux oiseaux
Et ils furent cloués au ciel.

Les arbres n’eurent plus
Pour refuge que l’immobilité.

Restèrent les collines qui
Vite se couvrirent de nuit.

On ne reconnut plus rien.
L’enfant les montra du doigt.

La guerre passait là-bas
Avec ses nouveaux oiseaux.

VIII

Tout y était.
Et le regard aussi.
Route jusqu’au silence
Des plaines ensoleillées.

IX

Tant de fenêtres.
Tant de portes et quoi
Fenêtres de malheur,
Portes de malheur ?

La première si elle
Venait à s’ouvrir.
Seulement s’ouvrir.
S’ouvrir, et quoi ?

Peut-être, noir
Un regard en jaillirait.
Ou une voix noire.
Une chose aussi noire.

Et qui par les rues
Irait vous poursuivre.
Et continuerait ainsi
Jusqu’à la campagne.

Toujours fermées.
Fenêtres, portes.
Toujours le silence.
Et le temps passait.

X

C’étaient ces heures
Quand il y avait la mer
Et rien pour les combler.

C’étaient ces portes
Toujours trop accueillantes
Mais à ne pas ouvrir.

Toucher sans doute

Ce qu’on disait poursuivre.

Tendre sans doute la main.

Lorsqu’un battant s’ouvrit.
Et tout un gouffre s’ouvrit.
Tout un gouffre sans plus.

XI

Immense, immonde
Le monde autour d’eux.

Ils attendaient quoi
Plantés là ?

Ils avaient fait halte.

Et l’œil muet

Ils restaient à l’affût.

XII

Les guerriers temporisaient.
Laissaient la nuit, la neige
Les couvrir.
Puis la neige
Leur accorda une lumière
Qui provoqua leur réveil.

XIII

Son regard alla

De la table au bahut.

C’était la dernière fois.

L’enfant se détourna.

Un miroir ouvrait son eau.

C’était de l’autre côté.

Un paysage inconnu.
Il ne s’en émut pas.
Il ne se retourna pas.

C’était avant la guerre
Quand, la dernière fois
Son visage s’y fut montré.

XIV

Et il fit un rêve d’arbre.
Il était debout sous le ciel.
Les bourgeons éclataient.

Une lumière l’éclaira,

Qui l’accompagna jusqu’au soir.

Et son rêve l’abandonna.

La nuit compta les balles.
Le jour compta les morts.
On attendait la saison d’après.

XV

On les laissait avoir peur.
On les laissait avoir froid.
On les laissait blanchir.

On ne peut pas, dit l’enfant,
Alors qu’il fait si froid,
Alors qu’il fait si noir.

Mais dehors ils restaient.
On ne peut pas, disait-il.
Et rien, aucune réponse.

XVI

La guerre n’avait là rien Écrit ce matin sur la neige.
Si heureusement blanche.

Les arbres faisaient
Debout, noirs, le guet.
Pas d’autres signes.

Et le silence.
Autant
Il y en avait pour l’œil
Qu’il n’y avait rien à ouïr.

XVII

C’était cette campagne
Qu’une guerre poursuivait
De sa haine, de sa colère.

L’enfant y allait.
Il tendait la main.
Une balle y tomba.

Il leva la tête.

Il ouvrit la bouche.

Des balles y tombèrent.

Il les avala.

Resta bouche ouverte.

La guerre passa.

XVIII

Trop tard.
Les choses,
Les arbres au jardin
Avaient pris de l’âge.

Toutes les choses.
Les arbres, le jardin
Gravaient leur empreinte
Dans l’air du soir.

Se faisaient rouille.
Le temps ne faisait rien À l’affaire.
La guerre
Ne savait où mourir.

XIX

Des pas sur le sable.
Ils venaient vers lui.

Le masque lui ressemblait
Quand y explosa un cri.

«
C’était mon histoire
Qu’il voulut raconter. »

Il entendait toujours
Des pas sur le sable.

Leur marche pesait lourd.
Et les vagues se reposèrent.

XX

Il emprunta un visage.
Il se sentit regardé.
N’était que la guerre

Portait trop beau.
On pouvait en mourir.
Pas moi, disait-il.

Il eût voulu crier.
Elle avançait éclairant
La rue de son visage.

Pas moi, disait-il.
Pas moi.
Ce vide noir
Qui n’en finit pas.

Le noir ça me connaît.
Et sa lumière à elle.
Qui tombe sur la rue.

Il arriva devant un mur
Et cria.
Il cria noir.

XXI

Il y eut un cri.
Ils firent halte.

Il y eut ce silence.
La marche reprit.

Mais aucune ombre
Ne suivit leurs pas.

Il y eut du vent.
Il sema le désert.

Exténué, le vent,
Le silence eut un cri.

Et ne s’arrêta plus.
Eux, continuèrent.

Eux, continuaient.
Allaient à l’infini.

XXII

Quelqu’un s’arrêta
Devant la porte ouverte.
Y laissa une rose noire.
Eux tous le savaient.

Puis les pas s’entendirent
Encore.
Puis rien.
Eux tous
Avec cette rose à leur porte
Il leur fallut du courage.

XXIII

Danseurs et danseuses
Ils ne le furent jamais
Ayant fui le marbre.

Et ce qui demeura.
Un abîme de clarté
Creusé par la guerre.

Entrés sous l’arbre,
Oiseaux et oiselles
En surent la férocité.

XXIV

Elles furent blanches.
Puis elles furent bleues.
Puis il y eut du soleil.

Puis elles furent roses
Et remplacèrent le soleil.
Elles mirent des taches.

Rouges d’abord

Les balles furent noires.

Il allait pouvoir dormir.

XXV

La cueillette eut lieu.
On rapporta des pommes
Et de la fatigue.

On secoua la fatigue.
On mangea les pommes.
Vint l’heure du silence.

Le soleil bleuit la nuit.
On dormait et il éclairait.
On rêvait, l’œil ouvert.

XXVI

Une balle ou quoi ?
Elle tournaillait et lui :
Elle ne sait où aller.

Le garçon la regardait.
Elle continuait, tournait.
Se savait-elle perdue ?

Manquait-il des cibles
Au salon ?
Elle ne savait
Qui tuer et tournait.

XXVII

La guerre enleva son masque.
De chaque œil tomba une larme.
Le même doigt écrasa l’une
Et le même écrasa l’autre.

L’enfant regarda la guerre.
Elle n’avait pas de visage.
Il alla s’occuper d’autre chose.
La guerre garda son secret.

XXVIII

Il y avait la porte.
Il y avait la cage.
II y avait la fenêtre.

Il se tournait vers
L’une et vers l’autre.
Il y avait une guerre,
Il y avait son odeur.

Il examina ses ongles.
Le sang en était blanc.
La guerre à ses pieds
Tomba.
Elle tomba.
Lui,
Regarda ses chaussures.

Lui, regarda la cage.
L’oiseau y était.
Puis
Regarda par la fenêtre.
Il ne vit que prairies.

Il marcha vers la porte.
L’enfant s’y arrêta.
Là,
Rien de la guerre.
Aucune nouvelle.

Mohammed Dib

Extraits d’AMERS de St-John-Perse


 

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Extraits d’AMERS de St-John-Perse

 

 

Et ce fut au couchant, dans les premiers frissons du soir encombré de viscères, quand, sur les temples frettés d’or et dans les Colisées de vieille fonte ébréchés de lumière, l’esprit sacré s’éveille aux nids d’effraies, parmi l’animation soudaine de l’ample flore pariétale.

Et comme nous courions à la promesse de nos songes, sur un très haut versant de terre rouge chargée d’offrandes et d’aumaille, et comme nous foulions la terre rouge du sacrifice, parée de pampres et d’épices, tel un front de bélier sous les crépines d’or et sous les ganses, nous avons vu monter au loin cette autre face de nos songes : la chose sainte à son étiage, la Mer, étrange, là, et qui veillait sa veille d’Etrangère — inconciliable, et singulière, et à jamais inappariée — la Mer errante prise au piège de son aberration.

 

St-John-Perse

BONHEUR BÊTE


Henri Michaux

 

BONHEUR BÊTE

 

Quand donc pourrai-je parler de mon bonheur ?

Il n’y a dans mon bonheur aucune paille, aucune trace, aucun sable.

Il ne se compare pas à mon malheur (autrefois, paraît-il dans le
Passé, quand?).

Il n’a pas de limite, il n’a pas de…, pas de.
Il ne va nulle part.
Il n’est pas à l’ancre, il est tellement sûr qu’il me désespère.
Il m’enlève tout élan, il ne me laisse ni la vue, ni l’oreille, et plus il… et moins je…

Il n’a pas de limites, il n’a pas de…, pas de.

Et pourtant ce n’est qu’une petite chose.
Mon malheur était beaucoup plus considérable, il avait des propriétés, il avait des souvenirs, des excroissances, du lest.

C’était moi.

Mais ce bonheur!
Probablement, oh oui, avec le temps il se fera une personnalité, mais le temps, il ne l’aura pas.
Le malheur va revenir.
Son grand essieu ne peut être bien loin.
Il approche.

 

Henri Michaux

LA FIN DU MONDE


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LA FIN DU MONDE

prendre corps

Je te flore tu me faune

Je te peau je te porte et te fenêtre tu m’os tu m’océan tu m’audace tu me météorite

Je te clef d’or je t’extraordinaire tu me paroxysme

Tu me paroxysme

et me paradoxe

je te clavecin

tu me silencieusement

tu me miroir

je te montre

Tu me mirage tu m’oasis tu m’oiseau tu m’insecte tu me cataracte

Je te lune tu me nuage tu me marée haute
Je te transparente tu me pénombre tu me translucide tu me château vide et me labyrinthe
Tu me paralaxe et me parabole tu me debout et couché tu m’oblique

Je t’équinoxe

je te poète

tu me danse

je te particulier

tu me perpendiculaire

et soupente

Tu me visible tu me silhouette tu m’infiniment tu m’indivisible tu m’ironie

Je te fragile

je t’ardente

je te phonétiquement

tu me hiéroglyphe

Tu m’espace

tu me cascade

je te cascade

à mon tour mais toi

tu me fluide

tu m’étoile filante

tu me volcanique

nous nous pulvérisable

Nous nous scandaleusement

jour et nuit

nous nous aujourd’hui même

tu me tangente

je te concentrique

Tu me soluble tu m’insoluble tu m’asphyxiant et me libératrice tu me pulsatrice

Tu me vertige

tu m’extase

tu me passionnément

tu m’absolu

je t’absente

tu m’absurde

Je te narine je te chevelure

je te hanche

tu me hantes

je te poitrine

je buste ta poitrine puis te visage

je te corsage

tu m’odeur tu me vertige

tu glisses

je te cuisse je te caresse

je te frissonne

tu m’enjambes

tu m’insuportable

je t’amazone

je te gorge je te ventre

je te jupe

je te jarretelle je te bas je te
Bach

oui je te
Bach pour clavecin sein et

je te tremblante

tu me séduis tu m’absorbes

je te dispute

je te risque je te grimpe

tu me frôles

je te nage

mais toi tu me tourbillonnes

tu m’effleures tu me cernes

tu me chair cuir peau et morsure

tu me slip noir

tu me ballerines rouges

et quand tu ne haut-talon pas mes sens

tu les crocodiles

tu les phoques tu les fascines

tu me couvres

je te découvre je t’invente

parfois tu te livres

tu me lèvres humides

je te délivre je te délire

tu me délires et passionnes

je t’épaule je te vertèbre je te cheville

je te cils et pupilles

et si je n’omoplate pas avant mes poumons

même à distance tu m’aisselles

je te respire

jour et nuit je te respire

je te bouche

je te palais je te dents je te griffe

je te vulve je te paupières

je te haleine

je t’aine

je te sang je te cou

je te mollets je te certitude

je te joues et te veines

je te mains

je te sueur

je te langue

je te nuque

je te navigue

je t’ombre je te corps et te fantôme

je te rétine dans mon souffle

tu t’iris

 

Ghérasim Luca

TANT DE PLUIE 2 ET SUITE


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TANT DE PLUIE 2 ET SUITE

Que le bois mord la route sous le vent

nous en sortirons-nous debout

j’en doute

tellement la nuit remue le jour à rendre aveugle

Me faut faire appel au bon jour d’Henri pour remettre les choses d’à-plomb

ce sage qui fait masque à lui seul à toute espèce de virus

con fusse-t-il chinois…

Niala-Loisobleu – 13/02/20

LA NUIT REMUE

Tout à coup, le carreau dans la chambre paisible montre une tache.

L’édredon à ce moment a un cri, un cri et un sursaut; ensuite le sang coule.
Les draps s’humectent, tout se mouille.

L’armoire s’ouvre violemment; un mort en sort et s’abat.
Certes, cela n’est pas réjouissant.

Mais c’est un plaisir que de frapper une belette.
Bien, ensuite il faut la clouer sur un piano.
Il le faut absolument.
Après on s’en va.
On peut aussi la clouer sur un vase.
Mais c’est difficile.
Le vase n’y résiste pas.
C’est difficile.
C’est dommage.

Un battant accable l’autre et ne le lâche plus.
La porte de l’armoire s’est refermée.

On s’enfuit alors, on est des milliers à s’enfuir.
De tous côtés, à la nage; on était donc si nombreux!

Étoile de corps blancs, qui toujours rayonne, rayonne…

2

Sous le plafond bas de ma petite chambre, est ma nuit, gouffre profond.

Précipité constamment à des milliers de mètres de profondeur, avec un abîme plusieurs fois aussi immense sous moi, je me retiens avec la plus grande difficulté aux
aspérités, fourbu, machinal, sans contrôle, hésitant entre le dégoût et l’opiniâtreté; l’ascension-fourmi se poursuit avec une lenteur
interminable.
Les aspérités de plus en plus infimes, se lisent à peine sur la paroi perpendiculaire.
Le gouffre, la nuit, la terreur s’unissent de plus en plus indissolublement.

3

Déjà dans l’escalier elle commença à n’être plus bien grande.
Enfin arrivée au 3ème, au moment de franchir le seuil de ma chambre, elle n’était guère plus haute qu’une perdrix.
Non, non, alors je n’y tiens pas.
Une femme, bien! pas une perdrix.
Elle savait bien pourquoi je l’avais appelée.
Ce n’était pas pour… enfin!

Dans ce cas, pourquoi s’obstiner en dépit de toute raison, et me retenir sauvagement par le pantalon?

Le dernier coup de pied que je lui ai envoyé l’a fait tomber jusqu’à la loge de la concierge.

Certes, je ne voulais pas cela.
Elle m’y a forcé, je peux le dire.
Je crois bien que je puis le dire.

Et maintenant, au bas de l’escalier, ses petits gémissements, gémissements, gémissements, comme font tous les êtres malfaisants.

4


Elles apparurent, s’exfoliant doucement des solives du plafond…
Une goutte apparut, grosse comme un œuf d’huile et lourdement tomba, une goutte tomba, ventre énorme, sur le plancher.

Une nouvelle goutte se forma, matrice luisante quoique obscure, et tomba.
C’était une femme.

Elle fit des efforts extravagants et sans nul doute horriblement pénibles, et n’arriva à rien.

Une troisième goutte se forma, grossit, tomba.
La femme qui s’y forma, instantanément aplatie, fit cependant un tel effort… qu’elle se retourna.

D’un coup.
Puis tout mouvement cessa.

Longues étaient ses jambes, longues.
Elle eût fait une danseuse.

De nouveau une goutte se forma et grossit, tumeur terrible d’une vie trop promptement formée, et tomba.

Les corps allaient s’amoncelant, crêpes vivantes, bien humaines pourtant sauf l’aplatissement.

Puis les gouttes ne coulèrent plus.
Je m’étendis près d’un tas de petites femmes, la stupeur dans l’esprit, navré, ne songeant ni à elles ni à moi, mais à l’amère vie quotidienne.

5

Nous sommes toujours trois dans cette galère.
Deux pour tenir la conversation et moi pour ramer.

Qu’il est dur le pain quotidien, dur à gagner et dur à se faire payer!

Ces deux bavards sont toute ma distraction, mais c’est tout de même dur de les voir manger mon pain.

Ils parlent tout le temps.
S’ils ne parlaient pas tout le temps, certes l’immensité de l’océan et le bruit des tempêtes, disent-ils, viendraient à bout de mon courage et de mes forces.

Faire avancer à soi tout seul un bateau, avec une paire de rames, ce n’est pas commode.
L’eau a beau n’offrir que peu de résistance…
Elle en offre, allez.
Elle en offre, il y a des jours surtout…

Ah! comme j’abandonnerais volontiers mes rames.

Mais ils y ont l’œil, n’ayant que ça à faire, et à bavarder et à manger mon pain, ma petite ration dix fois rognée déjà.

6

Mes petites poulettes, vous pouvez dire tout ce que vous voulez, ce n’est pas moi qui m’embête.
Hier encore, j’arrachai un bras à un agent.
C’était peut-être un bras galonné de brigadier.
Je n’en suis pas sûr.
Je l’arrachai vivement, et le rejetai de même.

Mes draps jamais pour ainsi dire ne sont blancs.
Heureusement que le sang sèche vite.
Comment dormirais-je sinon?

Mes bras égarés plongent de tous côtés dans des ventres, dans des poitrines; dans les organes qu’on dit secrets (secrets pour quelques-uns!).

Mes bras rapportent toujours, mes bons bras ivres.
Je ne sais pas toujours quoi, un morceau de foie, des pièces de poumons, je confonds tout, pourvu que ce soit chaud, humide et plein de sang.

Dans le fond ce que j’aimerais, c’est de trouver de la rosée, très douce, bien apaisante.

Un bras blanc, frais, soigneusement recouvert d’une peau satinée, ce n’est pas si mal.
Mais mes ongles, mes dents, mon insatiable curiosité, le peu que je puis m’accoutumer du superficiel…
Enfin, c’est comme ça.
Tel partit pour un baiser qui rapporta une tête.

Priez pour lui, il enrage pour vous.

Henri Michaux

TANT DE PLUIE


TANT DE PLUIE

 

Certaines se font passer pour solaires. Voilà qui participe à là dégradation atmosphérique, toute prétention négligée. Mais qui s’en offusquerait au cœur d’un système décadent. Se goberger dans une sorte d’union sacrée en ignorant ce qui tient la route, démontre que malgré ce que les chefs prétendent, plus la vitesse est basse, plus le risque est élevé…

Niala-Loisobleu – 13/02/20