LE LIVRE DES MORT


Philippe Jaccottet

 

LE LIVRE DES MORTS

 

Celui qui est entré dans les propriétés de l’âge, il n’en cherchera plus les pavillons ni les jardins, ni les livres, ni les canaux, ni les feuillages, ni la trace, aux
miroirs, d’une plus brève et tendre

main : l’œil de l’homme, en ce lieu de sa vie, est voilé, son bras trop faible pour saisir, pour conquérir, je le regarde qui regarde s’éloigner tout ce qui fut un jour son
seul travail, son doux

désir…

Force cachée, s’il en est une, je te prie, qu’il ne s’enfonce pas dans l’épouvante de ses fautes, qu’il ne rabâche pas des paroles d’amour factices, que sa puissance usée
une dernière fois sursaute, se ramasse, et qu’une autre ivresse l’envahisse!

Ses combats les plus durs furent légers éclairs

d’oiseaux, ses plus graves hasards à peine une invasion de pluie ; ses amours n’ont jamais fait se briser que des roseaux, sa gloire inscrire au mur bientôt ruiné un nom de

suie…

Qu’il entre maintenant vêtu de sa seule impatience dans cet espace enfin à la mesure de son cœur; qu’il entre, avec sa seule adoration pour toute science, dans l’énigme qui
fut la sombre source de ses pleurs.

Nulle promesse ne lui a été donnée ;

nulle assurance ne lui sera plus laissée ;

nulle réponse ne peut plus lui parvenir;

nulle lampe, à la main d’une femme jadis connue,

éclairer ni le lit ni l’interminable avenue :

qu’il veuille donc attendre et seulement se réjouir, comme le bois n’apprend qu’en la défaite à éblouir.

II

Compagnon qui n’as pas cédé dans le souci, ne laisse pas la peur te désarmer en ce hasard : il doit y avoir un moyen de vaincre même ici.

Non plus sans doute avec des chèques ou des

étendards, non plus avec armes brillantes ou mains nues, non plus même avec des lamentations ou des aveux, ni avec des paroles, fussent-elles retenues…
Résume tout ton être dans tes faibles yeux :

Les peupliers sont encore debout dans la lumière de l’arrière-saison, ils tremblent près de la rivière, une feuille après l’autre avec docilité descend,
éclairant la menace des rochers rangés derrière.
Forte lumière incompréhensible du temps, ô larmes, larmes de bonheur sur cette terre!

*

Ame soumise aux mystères du mouvement, passe emportée par ton dernier regard ouvert, passe, âme passagère dont aucune nuit n’arrêta ni la passion, ni l’ascension, ni le
sourire.

Passe : il y a la place entre les terres et les bois, certains feux sont de ceux que nulle ombre ne peut

réduire.
Où le regard s’enfonce et vibre comme un fer de lance, l’âme pénètre et trouve obscurément sa récompense.

Prends le chemin que t’indiqua le suspens de ton

cœur, tourne avec la lumière, persévère avec les eaux, passe avec le passage irrésistible des oiseaux, éloigne-toi : il n’est de fin qu’en l’immobile peur.

Offrande par le pauvre soit offerte au pauvre mort :

une seule tremblante tige de roseau cueillie au bord d’une eau rapide ; un seul mot prononcé par celle qui fut pour lui le souffle, le bois tendre et l’étincelle; un souvenir de la
lumière tout en haut de l’air…

Et que par ces trois coups légers lui soit ouvert l’espace sans espace où toute souffrance s’efface, la clarté sans clarté de l’inimaginable face.

IV

Ces tourbillons, ces feux et ces averses fraîches, ces bienheureux regards, ces paroles ailées, tout ce qui m’a semblé voler comme une flèche à travers des cloisons
à mesure emportées vers un but plus limpide à mesure et plus haut,

c’était peut-être une bâtisse de roseaux maintenant écroulée, en flammes, consumée, la cendre dont le pauvre frottera son dos et son crâne après le
passage des armées…

Seule demeure l’ignorance.
Ni la mort,

ni le rire.
Une hésitation de la lumière

sous nos tentes nourrit l’amour.
La nourricière

approche à l’est : au petit jour un homme sort.

V

Mais si ce dont je parle avec ces mots de peu de poids était vraiment derrière les fenêtres, tel ce froid qui avance en tonnerre sur le val?
Non, car cela encore est une inoffensive image, mais si la mort était vraiment là comme il le faudra une fois, où seront les images, les subtils pensers, la foi
préservée à travers la longue vie?
Comme je vois fuir la lumière dans le tremblement de toute voix, sombrer la force dans la frousse du corps aux abois et la gloire soudain trop large pour le crâne étroit!

Quelle œuvre, quelle adoration et quel combat l’emporterait sur cette agression par en bas?
Quel regard assez prompt pour passer au-delà, quelle âme assez légère, dis, s’envolera si l’œil s’éteint, si tous les compagnons s’éloignent, si le spectre de
la poussière nous empoigne?

VI

Au lieu où ce beau corps descend dans la terre

inconnue, combattant ceint de cuir ou amoureuse morte nue, je ne peindrai qu’un arbre qui retient dans son

feuillage le murmure doré d’une lumière de passage…

Nul ne peut séparer feu et cendre, rire et poussière, nul n’aurait reconnu la beauté sans son lit de râles, la paix ne règne que sur l’ossuaire et sur les pierres, le
pauvre quoi qu’il fasse est toujours entre deux rafales.

VII

L’amandier en hiver : qui dira si ce bois sera bientôt vêtu de feux dans les ténèbres ou de fleurs dans le jour une nouvelle fois?
Ainsi l’homme nourri de la terre funèbre.

 Philippe Jaccottet

9 réflexions sur “LE LIVRE DES MORT

      • Penche toi à l’oreille un peu basse du trèfle
        Avertis les chevaux que la terre est sauvée
        Dis leur que tout est bon des ciguës et des ronces
        Qu’il a suffi de ton amour pour tout changer

        René-Guy Cadou

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        • PERSISTANCE

          Je fus je reste un alibi déchiré

          un abîme déchirant

          aux trous accessoires de voyance logique

          aux hymnes qui absorbent quand on monte

          qui dévorent quand on descend

          je fus je reste je suis toujours

          une corde de la harpe gigantesque

          au sexe de pierre philosophale

          sécrétant la perle
          LIBERTÉ

          toujours sainement orgueilleux

          comme il convient de l’être

          quand on a vécu vaincu l’enfer des hommes

          qui n’ont qu’une âme désaffectée

          qu’un purgatoire différentiel

          qu’un paradis de perdition

          Toi mon démon qui me protèges

          sauve-moi de la vie et de la mort faciles

          aux serments regrettables

          sauve l’homme tout court

          que notre siècle n’a pas inventé mais recueilli

          l’homme précieux aux miracles très simples

          à portée des lèvres

          l’homme aux leviers de certitude rouge

          de racines méticuleuses

          de promesses harassantes

          l’homme aux matériaux d’éternité concrète

          modelant de sa griffe royale

          de ses pouces de sculpture

          les si bonnes choses évidentes

          l’abondance universelle

          les bonnes rasades collectives

          les beuveries d’étoiles sous le gel

          sauve l’homme tout court

          qui a des yeux qui a des mains

          des oreilles multiples invendables

          qui poussent dans les champs de la nuit flagellée

          de la nuit crucifiée

          sur notre corps de colère

          sur notre corps de misère

          sur notre corps de lumière

          notre corps déchiré écorché de mystère

          Achille Chavêe

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