LE LIVRE DES MORTS
Celui qui est entré dans les propriétés de l’âge, il n’en cherchera plus les pavillons ni les jardins, ni les livres, ni les canaux, ni les feuillages, ni la trace, aux
miroirs, d’une plus brève et tendre
main : l’œil de l’homme, en ce lieu de sa vie, est voilé, son bras trop faible pour saisir, pour conquérir, je le regarde qui regarde s’éloigner tout ce qui fut un jour son
seul travail, son doux
désir…
Force cachée, s’il en est une, je te prie, qu’il ne s’enfonce pas dans l’épouvante de ses fautes, qu’il ne rabâche pas des paroles d’amour factices, que sa puissance usée
une dernière fois sursaute, se ramasse, et qu’une autre ivresse l’envahisse!
Ses combats les plus durs furent légers éclairs
d’oiseaux, ses plus graves hasards à peine une invasion de pluie ; ses amours n’ont jamais fait se briser que des roseaux, sa gloire inscrire au mur bientôt ruiné un nom de
suie…
Qu’il entre maintenant vêtu de sa seule impatience dans cet espace enfin à la mesure de son cœur; qu’il entre, avec sa seule adoration pour toute science, dans l’énigme qui
fut la sombre source de ses pleurs.
Nulle promesse ne lui a été donnée ;
nulle assurance ne lui sera plus laissée ;
nulle réponse ne peut plus lui parvenir;
nulle lampe, à la main d’une femme jadis connue,
éclairer ni le lit ni l’interminable avenue :
qu’il veuille donc attendre et seulement se réjouir, comme le bois n’apprend qu’en la défaite à éblouir.
II
Compagnon qui n’as pas cédé dans le souci, ne laisse pas la peur te désarmer en ce hasard : il doit y avoir un moyen de vaincre même ici.
Non plus sans doute avec des chèques ou des
étendards, non plus avec armes brillantes ou mains nues, non plus même avec des lamentations ou des aveux, ni avec des paroles, fussent-elles retenues…
Résume tout ton être dans tes faibles yeux :
Les peupliers sont encore debout dans la lumière de l’arrière-saison, ils tremblent près de la rivière, une feuille après l’autre avec docilité descend,
éclairant la menace des rochers rangés derrière.
Forte lumière incompréhensible du temps, ô larmes, larmes de bonheur sur cette terre!
*
Ame soumise aux mystères du mouvement, passe emportée par ton dernier regard ouvert, passe, âme passagère dont aucune nuit n’arrêta ni la passion, ni l’ascension, ni le
sourire.
Passe : il y a la place entre les terres et les bois, certains feux sont de ceux que nulle ombre ne peut
réduire.
Où le regard s’enfonce et vibre comme un fer de lance, l’âme pénètre et trouve obscurément sa récompense.
Prends le chemin que t’indiqua le suspens de ton
cœur, tourne avec la lumière, persévère avec les eaux, passe avec le passage irrésistible des oiseaux, éloigne-toi : il n’est de fin qu’en l’immobile peur.
Offrande par le pauvre soit offerte au pauvre mort :
une seule tremblante tige de roseau cueillie au bord d’une eau rapide ; un seul mot prononcé par celle qui fut pour lui le souffle, le bois tendre et l’étincelle; un souvenir de la
lumière tout en haut de l’air…
Et que par ces trois coups légers lui soit ouvert l’espace sans espace où toute souffrance s’efface, la clarté sans clarté de l’inimaginable face.
IV
Ces tourbillons, ces feux et ces averses fraîches, ces bienheureux regards, ces paroles ailées, tout ce qui m’a semblé voler comme une flèche à travers des cloisons
à mesure emportées vers un but plus limpide à mesure et plus haut,
c’était peut-être une bâtisse de roseaux maintenant écroulée, en flammes, consumée, la cendre dont le pauvre frottera son dos et son crâne après le
passage des armées…
Seule demeure l’ignorance.
Ni la mort,
ni le rire.
Une hésitation de la lumière
sous nos tentes nourrit l’amour.
La nourricière
approche à l’est : au petit jour un homme sort.
V
Mais si ce dont je parle avec ces mots de peu de poids était vraiment derrière les fenêtres, tel ce froid qui avance en tonnerre sur le val?
Non, car cela encore est une inoffensive image, mais si la mort était vraiment là comme il le faudra une fois, où seront les images, les subtils pensers, la foi
préservée à travers la longue vie?
Comme je vois fuir la lumière dans le tremblement de toute voix, sombrer la force dans la frousse du corps aux abois et la gloire soudain trop large pour le crâne étroit!
Quelle œuvre, quelle adoration et quel combat l’emporterait sur cette agression par en bas?
Quel regard assez prompt pour passer au-delà, quelle âme assez légère, dis, s’envolera si l’œil s’éteint, si tous les compagnons s’éloignent, si le spectre de
la poussière nous empoigne?
VI
Au lieu où ce beau corps descend dans la terre
inconnue, combattant ceint de cuir ou amoureuse morte nue, je ne peindrai qu’un arbre qui retient dans son
feuillage le murmure doré d’une lumière de passage…
Nul ne peut séparer feu et cendre, rire et poussière, nul n’aurait reconnu la beauté sans son lit de râles, la paix ne règne que sur l’ossuaire et sur les pierres, le
pauvre quoi qu’il fasse est toujours entre deux rafales.
VII
L’amandier en hiver : qui dira si ce bois sera bientôt vêtu de feux dans les ténèbres ou de fleurs dans le jour une nouvelle fois?
Ainsi l’homme nourri de la terre funèbre.

Nul n’aurait reconnu la beauté sans son lit de râles…
Soleils pluies tornades et cahots
Sur la route où nous marchons tous deux
Doucement l un contre l’autre
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En corps a la surface…
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Penche toi à l’oreille un peu basse du trèfle
Avertis les chevaux que la terre est sauvée
Dis leur que tout est bon des ciguës et des ronces
Qu’il a suffi de ton amour pour tout changer
René-Guy Cadou
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PERSISTANCE
Je fus je reste un alibi déchiré
un abîme déchirant
aux trous accessoires de voyance logique
aux hymnes qui absorbent quand on monte
qui dévorent quand on descend
je fus je reste je suis toujours
une corde de la harpe gigantesque
au sexe de pierre philosophale
sécrétant la perle
LIBERTÉ
toujours sainement orgueilleux
comme il convient de l’être
quand on a vécu vaincu l’enfer des hommes
qui n’ont qu’une âme désaffectée
qu’un purgatoire différentiel
qu’un paradis de perdition
Toi mon démon qui me protèges
sauve-moi de la vie et de la mort faciles
aux serments regrettables
sauve l’homme tout court
que notre siècle n’a pas inventé mais recueilli
l’homme précieux aux miracles très simples
à portée des lèvres
l’homme aux leviers de certitude rouge
de racines méticuleuses
de promesses harassantes
l’homme aux matériaux d’éternité concrète
modelant de sa griffe royale
de ses pouces de sculpture
les si bonnes choses évidentes
l’abondance universelle
les bonnes rasades collectives
les beuveries d’étoiles sous le gel
sauve l’homme tout court
qui a des yeux qui a des mains
des oreilles multiples invendables
qui poussent dans les champs de la nuit flagellée
de la nuit crucifiée
sur notre corps de colère
sur notre corps de misère
sur notre corps de lumière
notre corps déchiré écorché de mystère
Achille Chavêe
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A la fenêtre une rose a les couleurs
d’un jeune mamelon de blonde
une taupe marche sous la terre.
Pais dit-on au chien
à l’existence brève.
L’air reste ensoleillé.
De jeunes hommes
apprennent à faire la guerre
pour racheter leur dit-on tout un monde
mais le livre de la théorie
leur reste illisible.
Paul Chaulot
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Ce poème saute au coeur comme une mine de couleur
Je ne le connaissais pas et c’est du bonheur de le découvrir de to, Ma
Oui en corps…
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Suis en train de lire les poètes de l’Ecole de Rochefort. En fait seul Cadou est vraiment connu…Je trouve aussi des pépites chez Béalu, Bouhier, Chaulot, Rousselot…
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Un autre de lui, Mon….
Ecouter
Il y a ce qui rassure
et dort au coeur de la chose
on l’écoute
dans la bouche du fleuve
dans la houille éclairant
de ses brasiers
le corps de la jeune-fille
qui s’expose à la vie
dans la ramure et le jour clair
ou dans la nuit poignante
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Merci ma Barbara…
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