La vérité du drame est dans ce pur espace qui règne entre la stance heureuse et l'abîme qu'elle côtoie : cet inapaisement total, ou cette ambiguïté suprême. Saint-john Perse
En cette fin d’après-midi d’avril le vieil aigle despote, le maréchal-ferrant agenouillé, sous le nuage de feu de ses invectives (son travail, c’est-à-dire lui-même, il
ne cessa de le fouetter d’offenses), me découvrit, à même le dallage de son atelier, la figure de Caroline, son modèle, le visage peint sur toile de Caroline —
après combien de coups de griffes, de blessures, d’hématomes? —, fruit de passion entre tous les objets d’amour, victorieux du faux gigantisme des déchets additionnés
de la mort, et aussi des parcelles lumineuses à peine séparées, de nous autres, ses témoins temporels.
Hors de son alvéole de désir et de cruauté. Il se réfléchissait, ce beau visage sans antan qui allait tuer le sommeil, dans le miroir de notre regard, provisoire
receveur universel pour tous les yeux futurs.
La façade promène l’atelier par sa verrière verticale sur le parcours vers des nuits de Seine. La double nature des réverbères se trempant entre le flan d’un ventre marinier et l’abri d’un arc de voûte du premier pont sous la main, sont acteurs des frissons de l’eau que les transparences gardent avec discrétion. Le couloir du palier porte des accents lointains. Du roulement des syllabes des pays de l’Est rythmé au geste du maillet va-et-vient avec les claquements du flamenco des peintres andalous que l’odeur de cuisine grecque rejoint par la mer. Babel ? Oui ma jeunesse estudiantine est basanée du blanc, en passant par le jaune et le brunâtre d’une époque où la révolution sociale universelle conduisait les artistes refaiseurs de monde à Paris. Je suis un petit enfant lâché dans la cour des grands. Mon dieu est-ce possible d’avoir tout gardé de cela ? Le perroquet de l’entrée porte tes habits pour les laisser jacasser entre eux. Du divan, par la chaise de paille ou de métal, ton assise est nue. Debout tu donnes des idées au chevalet. Couchée rien ne dort très longtemps. Amour à peindre. Ô Femme jardin sans fanes, tu vieillis dans une croissance de beauté, En tombant tes seins grainent les prochaines couleurs d’autres parfums.
Ne parlez pas de pays inconnus
Ne parlez pas de vivre une autre vie
Ne vous hissez pas sur vos pieds pour voir un autre monde
Il y a ce collet, à chaque geste il vous étrangle
Parlez de la douleur, de ce pays amer
Où les corbeaux surveillent la semence
Apprenez-vous à vivre dos cloué
Ce couteau qui vous blesse vous soit une traîne
Habituez vos yeux à une haine puissante
Pareille aux armes dans les greniers entassées
Immobiles dessous les caisses défoncées
Une haine comme une femme nue froide et superbe
Une haine tenace et bleue, une lumière
Une force, une eau vive, un train jeté au sud
Une haine attentive et sûre d’elle
Une haine qui sait écouter, retenir, qui sait attendre
La haine soit pour ceux qui se font les complices des corbeaux
Ceux qui possèdent la parole et qui la vendent
Les futiles et les faiseurs, les amuseurs et leurs chansons
Ceux qui mettent des fleurs à vos chaînes, ceux qui vous flattent
Écoutez : la nuit parle, la nuit bat
Des poissons d’eau, des peurs, des pleurs, des fleurs inverses
Écoutez votre vie est ici ouverte en deux, elle gémit tout bas
Mettez la nuque sur la route et retenez votre épouvante
Parlez pour vos amis assis en rond
Parlez pour ceux qui roulent dans la nuit
Parlez comme si le monde entier était ici
Réuni sous vos paupières comme devant l’âtre
Parlez pour moi, dites-moi le nom de la peine
Ce sanglot qui humecte les fenêtres des cités
Dites-moi l’escalier sans fin et la colère
Dites-moi votre nom, votre prénom et qui vous aime
Et ce chant muselé par les radios bavardes
Il brille au fond de nos poches comme un canif
Il suinte sur les murs, il bleuit les lézardes
Le chant muselé, le chant toujours, le chant des hommes
Il nous parle de nous, il nous donne nos armes
Il affute les grilles, il ouvre les couteaux
On l’entend, c’est le bruit des pas dans les couloirs du métro
C’est la respiration lamentable de l’aube dans les gares
Ce chant comme un dimanche au sortir des églises
Le vent dans les jupes des filles soulevées
La haine avec l’amour mêlée, le chant ressuscité
Il nous porte en avant de nous, il attend, il exulte
Il te parle dans ton oreille penchée
Tu lui réponds et ton cœur bat comme un tambour
Les mots vont dans les vaisseaux carmins de la terre
Un bras sur ton bras est posé qui dit « Écoute »
Oh, oh, oh…
Le jardin décline doucement au devant de La Chaume. Le tas de bois va bientôt former son bûcher de St-Jean. Je suis allé vers l’atelier, la dernière chaleur de ta présence est restée pour m’ouvrir. Comme un plan d’eau, ta poitrine nénuphar à fleur de fraise rose s’étalait hors de sa chemise.
De ta voix prise d’angine les syllabes parlent du nez, j’ai mouché l’eau de tes yeux du bout des lèvres avant d’enfoncer ma langue dans le bois.
L’or des jaunes de cadmium ayant pris toute la fenêtre j’ai mis le petit bois des carreaux en vert citron à côté de l’orange des rideaux.
Au loin recule l’étouffement des machines à avaler le tant. Les vignes tirent la colline à elles. il ne semble plus être sorti de cet endroit maudit, je le sens vraiment.
Vous devez être connecté pour poster un commentaire.