ESPÈRE ET TREMBLE


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ESPÈRE ET TREMBLE

Bien avant le printemps parfois une chaleur étrangement

lourde
S’élève vers le soir à la corne du bois sans feuilles ou près

de la rivière,
Et rôde entre les chemins creux où brûle un résidu de

soufre.
Halo des milliers d’yeux des milliers de troupeaux qui

remontèrent
Des fonds troubles du temps vers ce qui fut le tumultueux

avenir.
Espère et tremble : qui s’approche ou s’efface encore au

détour,
Couronné d’herbe rude et d’un éclat de bleu plus vif À mesure qu’en bas la nuit dissout les reflets, les réponses
A la question déployée en ton cœur comme un drapeau ?
Espère et tremble au souffle chaud qui rôde ; espère et

tremble.

Jacques Réda

 

La victoire des étalagistes brille de publicité mensongère. L’article loin de répondre aux normes du bon sens du déménageur, a de La Fontaine ce petit à côté fable qui Perette. je coupe du monde sans risque de perdre et surtout sans vanité outrecuidante du footeux merdique.

La première fois que j’ai croisé l’espoir je n’étais normalement qu’un enfant, la façon que j’ai tremblé m’a propulsé dans un autre âge. Sur le dessus de ma tête des stuckas piquaient en déféquant la mort de leurs intestins. Au terme de l’exode rentré chez moi, la Marseillaise chantée juste fusillait des lycéens au bois de Boulogne.

Sur l’estrade de mes humanités à combien de coups de règles grammaticales ai-je du tendre les doigts ? La peine de prison ne menaçait que les parents absents d’éducation corporelle. J’ai tremblé au coup de pied au cul de mon père, ô mon papa comme tu as fait entrer l’espoir en moi.

La clameur d’une extinction de voie remonte les grandes idées avancées. Rappelle-moi la date de la réunion devant fixer la suivante que je ressorte des carons le projet d’embellissement des fausses-couches. L’ozone en réclame.

Niala-Loisobleu – 17/06/18

 

LA TOURNE


P1050557 - Copie

LA TOURNE

— après cela (je commence, je commence toujours, mais c’est aussi toujours une suite), après cela j’avais essayé de quitter ma vie. Elle s’était en réalité
déjà séparée de moi, comme une maison rejette ses habitants à l’occasion d’un tremblement de terre. Bien sûr aucune maison ni cette vie ne m’avaient appartenu.
Cependant je restais pris sous les décombres. Il y avait dans cet écrasement encore de la protection et de la chaleur. J’aurais dû me tenir tranquille. Des événements
plus sourds se préparaient dehors. Insensiblement le temps s’était remis en marche dans sa poussière. Moi j’imaginais sans bouger un grand bond par-dessus ce désastre, ma
disparition d’un seul coup sur les rails où fonce une seule étoile déchiquetée. Mais tout s’accomplit à son heure, on décide peu. De nouveau j’entrepris des petits
voyages. Humbles, oui, et parfois de trois quatre kilomètres aux alentours (tous ces hérissons qui séchaient sur le bord de la route, transformés en galettes), puis d’autres
plus considérables mais guère différents pour le fond, renouant prudemment avec mon vieil espoir de le trouver à l’arrivée, l’autre aussitôt reconnu et qui
après un signe de connivence imperceptible (mais vu, compris), s’éloigne et je le suis jusque dans le couloir d’une sordide baraque à un étage où il faut faire vite :
un pas lourd au plafond ébranle des planches, précipite du plâtre, mais j’ai le temps d’apercevoir un vitrail de sureaux qui flambe sur les gravats. Alors il chuchote : C’est
vous ? — C’est moi.

Et nous échangeons ces pronoms comme des passeports volés à l’ambassade, avec les vrais tampons et le bleu brumeux de l’avenir dans chaque page, intact. Puis : les dernières
recommandations, les derniers vœux, l’accolade virile avant de nous perdre, chacun de son côté, dans la végétation déjà ténébreuse des rues. Jamais
rien de ce genre évidemment ne se produisait. Je tombais trop tard ou trop tôt dans d’immenses villes abandonnées. En général trop tard, par l’omnibus dont les
étapes à travers les banlieues divisaient à n’en plus finir la moitié de la moitié d’une distance obstruée par la nuit. Souvent, inexplicablement ou peut-être
à titre d’épreuve, on restait bloqué sur un pont, juste entre la rambarde et le souffle plein d’arrachements d’étincelles violettes des convois de sens inverse qui
cherchaient à nous culbuter, et je ne distinguais plus en bas qu’un remous pauvre aspirant le regard et l’espace avec l’eau du fleuve elle-même au fond du gouffre. Et j’avais peur, un
peu. Mais ne possédant pas de montre j’étais patient, surtout quand au lieu de la lune tirée comme un boulet incandescent par un silo ou une cheminée, luisait comme pour
soi, pour la pluie, l’écheveau des triages qui dans la plus compacte obscurité réfléchissent des bolides en proie sous l’horizon au silence dévastateur de leur vitesse.
Très loin brillait l’angle d’un mur.

Et contre, pour obéir à l’attraction du centre, dans un halo de ces becs de gaz les avenues encore indécises viraient en se prononçant pour l’équilibre, et rameutaient
ce troupeau de l’étendue bâtie vers son foyer. Mais un centre, à vrai dire (ce que moi j’appelais centre depuis qu’on m’avait expulsé du mien), les villes en ont un
rarement. Ou du moins elles le cachent, à la longue elles l’oublient, elles l’ont perdu ; et comment le découvrir sinon par hasard ou par chance ; et si ce que l’on trouve alors n’est
pas un simulacre, on le devine à la trouble douceur de déconvenue où s’étouffe le pressentiment : c’est un simple fragment qu’il faudrait combiner à d’autres (ces
pavés dans une arrière-cour, ces yeux qu’on a croisés et qui semblaient savoir, d’une science aussi ancienne et obtuse que celle des choses), pour obtenir enfin du désordre
apparent qu’on a remué de rue en rue la figure occulte et logique dont les lignes innombrables se recoupent en un seul point. J’explorais des périphéries.

Alerté puis déçu, puis appelé de nouveau comme si un cataclysme n’avait laissé debout que les ruines d’une volonté pareille à une phrase encore claire dans le
mot-à-mot, mais qui faute d’un verbe rétroactif maîtrisant l’émiettement du sens demeure intraduisible, ainsi je comprenais tour à tour la courbe en surplomb d’un
boulevard, du buis dans une impasse, la gaieté d’un sentier ; ailleurs un sous-sol sans maison rempli de cartons et de ferrailles, une façade sans immeuble, des moteurs au milieu d’un
pré ; ensuite un gros pneu dans un saule, deux enfants devant une affiche aux lions désabusés et, de chaque côté d’une usine éventrant par désœuvrement
ses carreaux au soleil puni, des maïs en papier jusqu’à de fulgurantes citernes. Et ensuite encore une rue, des maisons, plus de maisons, des jardins, plus de rue, plus personne, rien
que du ciel comme moi partout présent et partout égaré ; du ciel guettant le ciel sous des buissons, dans la profondeur des fenêtres ; du ciel dévalant au bas d’une
côte où vibrait le bord de l’horizon dans l’herbe comme un fil, puis sautant vers le ciel un instant fixe, vertical, avant de crouler avec la soudaineté d’une intuition nocturne
ou d’une bête. J’étais porté. Mais la loi qui le dirigeait renversait aussi bien le mouvement de cette fuite en spirale, et à certains indices (non, je n’avais jamais faim,
j’étais stimulé par la pluie), encore dans l’hésitation de la lumière qui gonfle sur les derniers chantiers, je savais qu’il me reconduisait vers l’intérieur, dans les
quartiers que la fin du jour saisit d’une puissante hébétude. Là des palais, des musées, des pelouses, des banques, des ministères délimitaient l’aire bientôt
déserte où je pensais que le centre en peine viendrait traîner peut-être avec la nuit. En tout cas je me reposais quand à force de marcher j’avais touché la pointe
anesthésique de la fatigue, et m’abandonnais sur un banc à l’inertie tournoyante de la planète et des corps des millions de dormeurs autour de moi qui veillais dans la cataracte
en suspens de tant de silence. Qu’est-ce que j’ai retenu? Sans grande passion pour l’histoire, observateur médiocre (ou je m’éprends une à une de toutes les briques d’un mur, ces
briques crues des temps qui tiennent juste au creux de la main avec le poids et l’or et la tiédeur d’un petit pain retournant par-delà des siècles à sa farine), seul et
sombre comme illettré dans les accords fondamentaux des musiques que font les langues, mais j’écoutais; confiant en d’absurdes systèmes établis sur les goûts des tabacs
(car une odeur autant qu’un lieu pouvait me livrer le centre — et les poches alors bourrées de dix variétés de cigarettes, les moins chères, celles qui sous de
naïfs emblèmes cosmopolites perpétuent la dérive de journées de chômage et de samedis de bals à tangos), je flottais avec ma fumée et n’en sortais que
comme une fine antenne promenée par la ville elle-même, une lanterne qu’elle portait en rêve au travers de sa propre masse pour en sonder l’énigme et l’épaisseur. Quant
au centre j’en parle, j’en parle, mais après coup. Je suivais une pente. Qu’elle m’ait aspiré jusqu’à lui, et je ne serais pas ici tranquillement à relever encore ses
traces, puisqu’il accordait cela du moins, traces ou signes par l’antenne aussitôt en éclair vers le cerveau pour y cristalliser la distraction en vigilance. Oui, tout cela prompt,
furtif, car si centre il y a, ce n’est rien que ravalement d’une indifférence féroce. Il m’aurait englouti. Par exemple je me souviens d’une porte : elle battait au fond d’un couloir
et j’ai vu beaucoup d’autres portes, mais c’était donc celle-là ; une autre fois, à Bologne, près d’une basilique en agglomérés de lune, un petit théâtre
d’ombre et de linge improvisait pour un buste d’Hermès aux yeux rongés, et c’était ce drame. Puis quand le soleil poussait du front sur les potagers aujourd’hui
défoncés en haut de Belleville; quand cette galerie qui obliquait encore à Prague entre des magasins se transformait en église et, pour finir, en square où des couples
muets déambulaient dans la chaleur, sous la lueur des globes exténuée d’avoir franchi les poussières du songe : c’était là, je ne bougerais plus, bien que ce ne
fût ni le but ni l’étape, mais cette déception en somme réconfortante d’avoir pour un moment trouvé l’enclos dont j’aurais pu, après tant d’heures usées
contre du vent, contre des pierres, devenir pierre et vent à mon tour le génie sans identité qui sous un ciel de glace, les rayons déclinants, allume entre l’inerte et les
yeux obscurcis une étincelle. Alors on connaît sans savoir. On connaît que des êtres passent, et que des événements s’infiltrent. Alors j’ai pénétré
des cœurs, entendu le déclic prémonitoire dans le retrait d’existences vouées à la désolation ou à la sauvagerie. Et de quel droit? Celui qui peut
connaître ainsi, malgré soi qui fracture, l’équité voudrait qu’il assiste ensuite : or lui s’en va. Je repartais, en effet, attiré de nouveau dans les faubourgs par
cette lampe qui de relais en relais au sommet des immeubles révèle et dérobe à la fois l’éclat du centre inaccessible. Et toujours cependant, à voix basse imitant
la mienne, quelqu’un me demandait d’attendre encore, encore un peu, mais il fallait que je m’en aille, amalgamant sans m’en douter quelque chose de ma substance à ces blocs d’inconnu.
Ensemble nous avons produit de l’angoisse et du danger, des lambeaux d’illusion qui puisent à mes dépens dans leur détresse de n’exister qu’à peine une sorte d’énergie.
Car en contrepartie la mienne s’amoindrissait. Et maintenant, comme moi j’avais erré à la recherche du centre, obsédées par l’oubli des mots qu’elles avaient voulu me dire,
que j’avais refusés (et qui étaient le passeport, peut-être, la formule de l’échange avec l’autre et notre délivrance), ces empreintes à moitié vivantes de
mon passage s’étaient mises à rôder. Comment faire pour les aider, et qu’elles me pardonnent ?

Souvent elles apparaissent, consternées au grand jour, sans arrêt, comme à coups de pelle, qui vient les déterrer, mais pour ne pas gêner, pour se donner l’air
hypocrite de tout le monde, elles vont manger une gaufre près de la consigne aux bagages, s’attarder sans motif dans les bazars où elles achètent n’importe quoi d’inutile pour
elles comme une lime à ongles et des savons, des savons. Elles ont honte, je sais, mais c’est ma honte qu’elles endurent, et la honte ou déjà la peur m’empêchaient de les
rejoindre quand j’étais sûr qu’elles m’avaient fait signe à cette façon de brandir là-bas la manche d’un manteau vide, au rideau qui bougeait derrière la vitre
d’un de ces vieux bistros confits dans les relents de la soupe et du pétrole. Je me méfiais. J’aimais mieux écrire des lettres et même les expédier, scrupuleusement
affranchies quoique sans adresse. Tant bien que mal essayant de me justifier. Mais ces explications me jetaient du haut en bas des pages comme dans des rues, et le virage automatique au bout de
la ligne m’abattait avec des pans de phrase entiers dans le brouillard. À cela aussi je renonçai. Puis il y eut une série d’incidents que je ne dois pas rapporter. Je n’osais
plus sortir ni décrocher le téléphone. Enfin, rassemblant mon courage avec ces objets modérés qui nous soutiennent quand nous lâche le reste — un seul livre,
la casquette, la brosse à dents — une fois de plus je résolus de partir. Où j’irais, peu importe. Mais là-bas tout recommencerait peut-être, et déjà
tout recommençait. Un train aux horaires fumeux montait vers la frontière, dans cette zone où les haltes en fin de journée se multiplient. La nuit aussi montait. Sous les
entablements obscurs, des rayons d’intelligence et d’amour touchaient le front des bêtes rencontrées. À chaque arrêt on voyait sourdre la lueur basse et puissante qui dort
au fond des murs. Les regards en étaient protégés par des visières, et les paupières des enfants qui ne cessaient de fumer sur les déblais restaient baissées.
Une averse, toujours devant, brassait dans l’odeur des lilas celle de la fumée et d’essences plus rares dont la vigueur, avec le cristal des appels, signifiait l’extrême altitude. La
gare où l’on s’attardait à présent était exactement semblable aux précédentes, peut-être plus foncée. Mais on avait monté encore, et rien
n’était changé dans l’intensité de camouflage de la lumière. Seule la pluie avait dû basculer vers des ravins ; un souffle par contrecoup achevait de s’épuiser en
gros tremblements de portes. Quelqu’un fit observer que les orages ne passaient jamais la frontière. D’autres phrases prononcées comme en rêvant flottèrent dans le wagon
— puis de nouveau le silence appuyé sur la vibration décroissante des vitres, les craquements des ressorts. Des sommets élevaient sur nous leur braise interminable.
Brusquement j’empoignai mon sac pour descendre, comme sans réfléchir. Le billet servirait plus tard, si je continuais ce voyage.

Personne, d’ailleurs, ne me le réclama. Les employés s’étaient tassés près du fourgon de tête, devant l’interruption du quai parmi des herbes dont luisaient les
tiges encore sensibles sous le vent. Ils formaient un groupe bien dense, bien noir, où de seconde en seconde un geste, qui semblait le dernier, éclatait saisissant comme le poing
plongé dans une eau trop limpide. Je les regardai longtemps. C’était une émeute immobile. J’allais comprendre quand la nuit tomba d’un seul coup. II y avait un hôtel en face
de la gare, juste au coin d’une rue qui allait se perdre vers des sapins. Du portier somnolent sur les pages de son registre, la voix ne me parvint qu’après avoir tâtonné dans
les chambres, cherchant celle où j’irais dormir. Mais j’avais le temps, tout le temps désormais plus lourd et plus stable que la montagne. Alors j’ai raccroché la clé
numéro 9 sur le tableau. J’escaladais maintenant cette rue qui décourage vite les maisons : au niveau des toits ce n’est plus qu’un sentier, après un coude abrupt
précipitant le village. La montagne allait devant moi, claire comme une pensée qui se sait condamnée et qui résiste. Au bord d’un ressaut étroit je me suis adossé
contre sa masse et, tout en bas, dans le train qui prenait la courbe vers la frontière, à trois reprises j’ai vu le compartiment que j’avais laissé vide s’éteindre, se
rallumer. J’ai dit doucement : bon voyage. Trois fois aussi le calme absolu de l’hôtel cette nuit m’a réveillé. Je sens le poids de la montagne. La lumière profonde a
disparu. Mais, sur la place, luit encore tout ce qui peut luire avec modestie et confiance : une étoile, l’anse d’un seau. Je recommence.

Jacques Réda

 

Je rentre. Vingt-deux-heures-dix

l’anse d’un saut, oui je recommence…tu es là,

pouls avenir bonheur dans ma barbe

N-L 16/06/18

CROISEMENT DE JAMBES


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CROISEMENT DE JAMBES

 

La quinconce par où passe l’alignement juxtapose linge et nudité comme le défroissement d’ailes de l’oiseau débusqué

Dans les herbes où je suis le ciel faufile. Il bâtit pour me demander une chambre où dormir. Loin des petits drapeaux d’un hymne chanté faux. Je me rappelle la guerre comme une poésie, voilà le genre de parabole qui ne sera comprise que de travers. Les travers ça me connait depuis que j’ai compris que je suis cheval

je saute à tout bout de chant

Décroisement de jambes mon idée m’est tissée. Je t’assieds sur les genoux de mon jardin pour te raconter comment le caniveau m’a élevé à l’écart des chapelles. Tu te greffes. Un fruit peut toujours remonter à l’origine dès lors qu’il est à noyau.

Niala-Loisobleu – 16 Juin 2018

 

 

LE RAI BLEU


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LE RAI BLEU

 

Au bas des jambes le chien allongé sur le courant d’air hermétise le regard de travers

Une pensée odorifèrante suit la fissure

Le lézard a laissé sa queue accrochée à la porte en signe de ne pas vouloir être dérangé

La pleine-lune répand l’estran en ondulant de la croupe comme un percheron dételé se rendant  à l’abreuvoir

Niala-Loisobleu – 16/06/18

 

 

 

 

J’ai mâché le papier des mots pour te tenir à l’encre


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J’ai mâché le papier des mots pour te tenir à l’encre

 

 

J’ai ouvert l’atelier, le merle m’a souri, l’hortensia lourd de pluie bien que le front-bas ne m’a pas paru déprimé, son rose couleur d’autre vision des choses, toujours alerte est prêt à faire face au vent. Le lointain en se rapprochant m’a si bien collé aux yeux que par le trou qu’il m’offre je peux me faufiler sous la manche par son tunnel de vers.

Bientôt la St-Jean le feu se prépare à faire sauter les amoureux.

D’un geste inné j’ai passé ma main au plafond, les mèches ne sont pas raidies, elles ont repris au refrain et toutes en choeur la chanson des doigts qui peignent du bleu sur toutes sortes de gris.

Les mots me viennent, regarde ils sont au bas des marches, montant l’escalier qui mène au soleil.

J’ai mâché le papier des mots pour te tenir à l’encre…

 

Niala-Loisobleu – 16/06/18

 

UN RAYON PREND LA RUE


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UN RAYON PREND LA RUE

 

Mes godasses au bout des écarts

délassées pieds nus dans ta bassine

trempent à la nage

comme une aubade source la nappe à fleur de peau

rien d’autre que ce silence qui saute au cou

j’ai mis les peines en noir et blanc dans les lunettes roses de ton ventre…

 

Niala-Loisobleu – 15 Juin 2018

 

L’Œuvre peint de Milan Markovich


L’Œuvre peint de Milan Markovich

Jamais douleur
ne fut plus élégante dans ces grilles
noires, que dévora le soleil. Et jamais
élégance ne fut cause plus spirituelle,
un feu double, debout sur les grilles du soir.

Ici,
un grand espoir fut peintre. Oh, qui est plus réel
du chagrin désirant ou de l’image peinte ?
Le désir déchira le voile de l’image,
l’image donna vie à l’exsangue désir.

Yves Bonnefoy, in Le dialogue d’angoisse et de désir
PoèmesPoésie/Gallimard, 2006

Ziegler

 

 

CLARTES TERRESTRES


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CLARTES TERRESTRES

Et encore une autre lumière

Le nombre en augmente toujours

Autant d’étoiles que de jours

J’attends
Que passe là derrière
La voix qui monte la première

Le monde regarde à son tour
Le soleil pourrait disparaître
Un astre nouveau vient de naître

Éclairant le ciel
Un œil immense artificiel
Qui regarde passer les autres
Avec plus de curiosité
Sur le visage inquiet qui change

Un éclair d’électricité

Pierre Reverdy

 

Sur les grands carreaux de mes lunettes elle a écrit qu’aucune bataille n’a val. J’ai tremblé, pareille métaphore trouve rarement ici le moyen de franchir la barrière de l’enclos. Au bout du temps que le silence a pris pour la relire en boucle, je me suis senti comme aile mouillée du martin-pêcheur dans l’amorce du piqué (sans éclaboussures comme un plongeon des tours de La Rochelle, un jour que l’arbitre ne se serait pas nommé Richelieu). En corps ému c’est ainsi que je franchis la goutte qui a que trop d’urée en mon jardin. Aïe mamita la douleur…Je m’enduis de ton soleil, rayon-reine-ouvrière il me ruche royal ! Nous n’étions plus qu’à vol d’oiseau, quand nous vîmes le sel s’étendre en cône pour que les oisillons apprennent à faire de la varappe afin de pouvoir se faire le Mont-St-Michel par toutes les faces. Comme quoi dans la connerie humaine qui cherche trouve un endroit où en sortir…

N-L  15/06/18

 

 

De la difficulté de rester authentique


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De la difficulté de rester authentique

 

Mon âme est soleil et il apparaît que l’on cherche à m’attirer dans ce qui fait ombre. J’ai l’amour, force primordiale qui génère tout. Je marche dans l’absolu de cet état de fait. Il ne m’était pas apparu que le dire allait déranger et m’exposer à recevoir des ondes négatives en effet de miroir.

L’intime ouvert dans sa partie non exhibitionniste renvoie donc à des sentiments contraires, aigres et nauséeux, alors que les miens se veulent porteurs. Réflexion douloureuse que je n’imagine pas voir prendre racine. La poésie reste pour beaucoup à entendre, je ne veux retenir que cet espoir.

Sol y sombra.

Mon jardin est sous la pluie

mais à le lire comme il convient il est baigné de lumière.

Niala-Loisobleu – 15 Juin 2018

 

 « L’intimité et l’Histoire dans la poésie d’Antonio Machado ».

Deux axes essentiels se dégagent de son œuvre, tous deux visibles dès la poésie écrite à Soria, si liée au paysage, deux axes qui ont conduit diverses générations de critiques à théoriser sur la possible existence chez Machado de deux poètes : celui de l’intimité et celui de l’Histoire. Les émotions personnelles et la problématique d’une société profondément bouleversée. Sa vie quotidienne, humble et routinière et son regard sur le monde.

Il s’agit, en quelque sorte, de deux niveaux de conscience, de deux Antonio Machado, sans cesse en relation l’un avec l’autre, toujours en train de dialoguer. Comment ne pas évoquer à ce propos le soliloque de son poème « Retrato » [Portrait] dans Campos de Castilla [Champs de Castille] : « Je converse avec l’homme qui toujours m’accompagne. Et il ajoute : « Mon soliloque est entretien avec ce bon ami / qui m’apprit le secret de la philanthropie ».

D’une part, le poète qui réfléchit sur le temps, sur l’amour et sur la mort, qui contemple et médite, qui fait du paysage un être vivant, au sein duquel naît et mûrit la « profonde palpitation de l’esprit », dont il parle en diverses occasions pour définir sa poésie.

D’autre part, le poète du temps historique, qui explore les recoins de la condition humaine, qui réfléchit sur son époque et sur les liens qui unissent la terre et l’homme, le poète pour qui la poésie est « parole dans le temps », et j’ajouterais : le temps historique.

Ces deux orientations thématiques ont nourri (et nourrissent encore) la poésie postérieure à notre guerre civile et inspirée par cette dernière. La mort de Machado en exil et le fort impact qu’elle a eu dans le monde dans les années qui suivirent cette date fatale de 1939, firent que son magistère moral et littéraire influence aussi bien les poètes qui se rangèrent sous la bannière franquiste de façon plus ou moins affirmée, que ceux qui commençaient à se situer dans le camp opposé. Si le premier axe que j’ai défini, c’est-à-dire le regard tourné vers l’intimité, a donné lieu à une vision de sa poésie étrangère aux avatars politiques, dépourvue de références sociales, plus métaphysiqueet intimiste, qui a servi à construire le Machado de la génération de 1936, leMachado des Luis Rosales, Luis Felipe Vivanco et Leopoldo Panero, le second axe a catalysé les préoccupations politico-sociales des poètes engagés (Blas de Otero et Gabriel Celaya surtout) ou des poètes s’inscrivant sur une ligne plus réaliste, et jusqu’à un certain point civique de la génération poétique de 1950 (Ángel González, Jaime Gil de Biedma, José Agustín Goytisolo).

Ces deux « lectures » de Machado ont été, d’une certaine manière, filles de la post-guerre et surtout d’une expérience intellectuelle qui se fait jour sous la dictature de Franco. Dans la première post-guerre, les poètes proches du régime, réunis autour de la revue Escorial et marqués par le retour vers Garcilaso de la Vega, recréèrent un Machado uniquement lyrique et familier, tandis que, dans la deuxième post-guerre, à partir des années 50 surtout, les poètes qui vivaient et écrivaient dans la clandestinité ou en exil ont recréé le poète attentif aux problèmes sociaux et à la défense de la République.

Mais Antonio Machado a été les deux choses à la fois. Sa poésie ne saurait être coupée en deux. Il est vrai que dans ses premiers poèmes, ceux du recueil Soledades [Solitudes], nous découvrons un modernisme léger et intimiste, et que, au fil des années, autant dans la poésie que dans les textes d’Abel Martín et de Juan de Mairena, sa poésie lyrique et sa méditation en prose deviennent complexes, plus enracinées, davantage en contact avec le conflit, plus « sociales ». Mais il n’y a pas eu deux poètes. Ni deux poésies.

Il n’y a eu qu’un seul poète, évoluant avec son temps, avec son expérience personnelle et culturelle. Ce poète complexe, d’une difficile simplicité, attentif à son être profond et attentif aux paysages, attentif au monde, c’est celui qui a composé à Soria des poèmes magistraux. C’est celui qui respire dans les poèmes qu’il a créés avec comme toile de fond cette ville (et dans le grand déchirement émotionnel de la mort de Leonor), celui qui, des années plus tard, dans le souvenir et la nostalgie de cette époque, devait écrire à Baeza, à Madrid ou à Ségovie, quand son amour d’homme mûr s’appelait Guiomar. Celui qui devait écrire à Collioure, au seuil de la mort : « Ces jours d’azur et ce soleil de l’enfance ».

Dirigeons-nous maintenant vers le domaine de son intimité.

Il est certain que l’incomparable magie de la simplicité de l’œuvre machadienne a sa source dans une combinaison peu fréquente dans la poésie espagnole. D’un côté sa temporalité (« La poésie est parole dans le temps » ou « dialogue de l’homme avec son temps »), nourrie de la difficile réalité de l’Espagne du premier tiers du XXe siècle, et, d’un autre côté la profondeur qui est la sienne pour explorer les recoins les plus obscurs de l’âme humaine, la« profonde palpitation de l’esprit », comme il l’a écrit. De ce point de vue, Machado est un « oiseau rare », qui, pour commencer, a bu à la source du modernisme et qui s’est éloigné de l’esprit de 98 et, en même temps, des élans esthétisants du XIXe siècle finissant comme des tendances avant-gardistes de la génération de 1927.

Il a été un poète d’une singularité extrême, dont l’œuvre demeure plus de 70 ans après sa mort, avec la force du perdurable, au-dessus des modes du moment. Son apparente simplicité cache une profonde complexité et les chemins qu’elle trace sont presque infinis.

Je me souviens d’avoir lu parallèlement, à la suite d’une commande de la revue Cuadernos Hispanoamericanos, au début des années 90, deux livres qui, curieusement abordaient chacun de ces deux aspects. Le premier s’intitulait Antonio Machado: soledad, infancia y sueño [Antonio Machado:solitude, enfance et rêve] (Madrid, Fondo de Cultura Económica, 1990). Son auteur, Joaquín Verdú de Gregorio, s’intéressait à l’intimité dans l’œuvre du poète. Le second, España, el paisaje, el tiempo y otros temas [Espagne, le paysage, le temps et autres thèmes] (Soria, Diputación de Soria, 1990) de l’Italien Antonio Barbagallo parcourait les zones les plus proches de l’histoire, sans pour autant laisser de côté quelques-unes des clefs intérieures, telles que la solitude, la connaissance de Dieu, l’amour, qui la caractérisent et sont, de ce fait, en relation avec les zones les plus immanentes et occultes du processus de création.

En relation aussi avec les aspects les moins accessibles à une conception purement civique ou sociale de la poésie, où ressortent de façon particulière la vocation universelle de sa parole – la recherche de l’être originel et transcendant à la fois – et les liens entre l’évolution de son œuvre et les mécanismes inconscients qui activent le comportement humain dans l’acte de création artistique.

Le territoire de l’enfance comme expression d’une rencontre particulière avec la clarté initiatique, avec le monde ancestral, avec un monde libéré de ses conditionnements, est un fleuve souterrain qui émerge tout au long de l’œuvre machadienne. Qui ne se souvient de ces vers évocateurs de l’école primaire où don Antonio atteint une profondeur fondée sur la simplicité, dans l’insondable mélancolie des après-midis d’hiver dans la salle de classe ? « Un après-midi gris et froid / d’hiver. Les collégiens étudient. Monotonie / de la pluie derrière les vitres ». Qui ne revit pas sa propre enfance en lisant ce passage d’un autre poème : « Les mouches » : « Mouches du premier ennui / dans le salon familial, / les longs après-midis d’été / où j’ai commencé à rêver » ?

Nombreux sont les poèmes d’Antonio Machado qui nous ramènent vers le monde de l’enfance. À ce propos, il convient de dire que Machado est le premier poète espagnol chez qui l’enfance occupe une place essentielle, à l’instar des poètes anglo-saxons et français, qui ont exploré ce « filon » depuis le XIXesiècle. Le serein et pathétique vers final de toute son œuvre, écrit à Collioure, en exil, aux portes de la mort, vient confirmer ces remarques.

L’enfance est déjà présente dans son premier recueil, Soledades [Solitudes], et continue d’être vivante dans son œuvre postérieure, pour revenir à la fin, face à la mer de Collioure, teintée d’une nostalgie désolée et, en même temps intensément émouvante. Nous l’avons rappelé, il y a un instant : « Ces jours d’azur et ce soleil de l’enfance ». « Mon enfance ce sont des souvenirs / d’un patio de Séville / et un clair jardin où mûrit le citronnier », écrit-il dans « Retrato » [Portrait], et, plus d’un demi-siècle après, dans ce soleil de l’enfance, dans les jours d’azur qu’il évoque au milieu de l’hiver, face à la mer, c’est Séville qui revient et avec elle sa mémoire la plus lointaine.

L’être, le temps, le chemin, le rêve, l’inconscient, la lumière et l’ombre, l’espace (Soria, Séville, Baeza…), l’amour au long des diverses phases de sa vie, la solitude, la mort, facteurs qui font partie de la subjectivité la plus extrême, sont tamisés par l’histoire, par la « circonstance », comme dirait Ortega y Gasset, et deviennent la semence de laquelle naissent les vers. Machado opère la synthèse – et là nous laissons de côté son intimité la plus stricte – des préoccupations les plus transcendantes de la pensée de son temps pour les transformer en matière poétique. Des préoccupations qui, bien que très présentes dans les écrits de ses apocryphes Abel Martín ou Juan de Mairena ou dans les textes en proses les plus conjecturels, acquièrent dans sa poésie une dimension intense et d’une forte concentration.

L’espace temporel qui a été le sien occupe une place spéciale dans l’histoire de l’Europe et dans celle de l’Espagne. Le poète l’utilise comme une matière dont il doit s’approcher dans sa condition d’être humain immergé dans la réalité sociale, économique et politique. Les recueils Soledades et Campos de Castillasont les textes où, durant les premières décades du XXe siècle, il construit ce que j’appellerais sa temporalité historique. Ce sont des espaces littéraires qui ont un référent concret, un territoire constitué au fil des siècles par l’action de l’homme : l’Espagne. Sa réalité apparaît dans l’œuvre machadienne non seulement comme une toile de fond, comme un décor, mais aussi comme un facteur actif, comme un fond historique incontournable, bien qu’éloigné des conceptions de la génération de 98 et de la pure valorisation esthétique ou paysagère rétrospective.

L’Espagne de Machado est une Espagne composée d’hommes de chair et d’os, de villes et de campagnes en décadence, une Espagne qui a connu une indiscutable splendeur avant de glisser vers une lente agonie, dont elle doit sortir grâce à une résurrection où se mêlent les éléments de la pensée régénérationniste et l’attitude rebelle du poète. Une Espagne conflictuelle, incertaine, qui respire dans son paysage, ses hommes et dans les états d’âme de Machado. Il est permis de se demander s’il n’existe pas un changement ou une rupture entre Soledades et Campos de Castilla, en ce sens que dans le premier recueil prédomine la subjectivité, l’intime et dans le second la pensée objective, tournée vers le réel, vers l’«autre » et « les autres ». Je crois pourtant que dans l’un comme dans l’autre livre se reflète l’intériorité du poète. Il y a quand même une différence qui apparaît dans les thèmes choisis, dans les « protagonistes du poème » et aussi dans le caractère du paysage.

Si dans Soledades on a affaire à un paysage urbain, parfois indéfini, estompé, dans Campos de Castilla le paysage est avant tout rural et bien défini, parfaitement identifiable. C’est Soria, c’est le Douro, ce sont les terres de Castille, la campagne de Baeza, les vieux villages aux noms si beaux (Cidones, Osma, Covaleda, etc.), les auberges au bord du chemin et les casinos provinciaux, c’est le pic d’Urbion, le Moncayo, la Lagune Noire près de Vinuesa, c’est le Guadarrama, l’hospice orienté vers le nord, perdu au milieu de la campagne, San Polo et San Saturio… Toute une géographie riche de noms évocateurs que l’on prononce avec délices.

L’autre élément polémique est de nature idéologique et même politique. Comme l’a signalé l’historien Manuel Tuñón de Lara, il concerne le caractère populaire, c’est en quelque sorte un instrument de travail (« une arme chargée de futur », comme l’a dit Gabriel Celaya quelques années plus tard) en vue de bâtir un monde meilleur.

Cependant, Machado n’était pas marxiste au sens strict du terme. Sa vision du monde était marquée par un humanisme originel et solidaire où la politique se fonde sur la « bonté inhérente à tout être humain » mais pas seulement : Une vision qui revendique et exige (rêve) une société plus juste. De ce point de vue, on pourrait le qualifier de républicain radical, de socialiste modéré (bien que très proche du parti communiste au cours des dernières années de sa vie, ainsi qu’on peut le constater dans ses poèmes consacrés à Líster ou à la JSU [Jeunesses Socialistes unies]).

Pour de nombreux spécialistes et académiciens, ces deux premières œuvres sont proches des conceptions d’Ortega. Ils soutiennent que Soledades et Campos de Castilla seraient l’illustration la plus achevée du : « je suis moi et ma circonstance », de notre penseur le plus connu. Cependant, le doute surgit lorsque l’on tente d’analyser en quoi consiste la circonstance (qui n’est autre que la somme des facteurs historiques, sociaux, environnementaux, paysagers et intimes qui conditionnent la vie de l’homme) et lorsque on cherche dans son œuvre la volonté et le désir de transformer la réalité historique et sociale pour la rendre favorable à l’homme. C’est pourquoi on ne peut pas s’en tenir aux deux œuvres citées. On doit aller au-delà.

Après Campos de Castilla, notre poète a écrit un grand nombre de vers et de textes en prose qui disent clairement sa préférence pour les pauvres, les déshérités, sans parler des poèmes de guerre ou des réflexions politiques de la dernière partie de sa vie.

Nous devons aussi réfléchir à d’autres aspects de l’œuvre de Machado qui sont restés un peu dans l’ombre : l’Espagne dans ses paysages et dans le temps. Latierra de Alvargonzález ne reflète pas la simple volonté de Machado d’étudier les origines du cynisme et de l’envie, elle vise à mettre en évidence une circonstance objective appelée injustice : par exemple, la présence de l’ « indiano » ou du « señorito » par opposition au paysan ; l’Espagne de l’émigration comme réplique des conquêtes impériales d’antan. Le poème « A orillas del Duero » rassemble tous ces thèmes.

Cette double préoccupation apparaît très clairement dans l’analyse de certains de ses poèmes. Il y a quelques temps, j’ai écrit un texte pour la revue Nayagua, du Centre de poésie José Hierro. Ce texte met l’accent sur cette relation entre intimité et histoire à partir d’un poème de Machado « A orillas del Duero » de Campos de Castilla. C’est l’un des poèmes les plus liés à ses souvenirs de Soria et l’on y retrouve toutes les caractéristiques de la lyrique d’Antonio Machado.

J’en ai déjà parlé il y a un instant, mais je voudrais revenir surla temporalité de la « parole dans le temps », la subjectivité de l’émotion la plus intime (la « profonde palpitation de l’esprit ») et la haute valeur qu’il accorde au langage poétique, à la parole et à son sens au-delà du visible. Parole, temps, émotion, tels seraient donc les concepts qui résument le sens profond de sa poésie.

Si du point de vue de Machado le paysage de Soria et de ses alentours est l’acteur principal et non une simple toile de fond, dans « A orillas del Duero », l’acteur principal est le fleuve (pour utiliser une métaphore digne d’Héraclite), ainsi que les paysages qui lui servent d’écrin.

María Zambrano, qui a écrit des pages mémorables sur la poésie de Machado, a apporté une nuance que nous ne pouvons éluder lorsque l’on étudie « A orillasdel Duero » : «  Nous pouvons dire qu’il y a chez Machado une face lumineuse quand s’exprime en toute clarté sa conscience poétique, et une face sombre faite de formes et de personnages, quand sa conscience est en état de veille ». Cette alternance -croisement ou mélange- entre lumière et obscurité, est complétée par un souffle lyrique qui traverse l’œuvre de Machado : l’humanisation des objets, l’attribution de qualités humaines au paysage, la personnification.

Le poème commence dans la lumière, par la célébration du printemps dans les terres de Soria. Un printemps sans exubérance, un printemps en harmonie avec la modestie d’une terre discrète même dans sa beauté, un printemps « humble comme le rêve d’un homme simple », d’un « pauvre voyageur ». Même la campagne dorée de fleurs est semblable à « un grossier jupon de paysanne ». Un printemps où cependant palpite un futur nécessaire, indispensable, pareil à celui du réveil de la nature, surtout dans les champs cultivés que l’on peut apercevoir au-delà des rochers stériles : «Ces minuscules lopins/ de terre dure et froide, / où poussent le seigle et le blé/ qui donneront du pain noir un jour !».

Cette lumière est rendue plus forte encore grâce à un langage où l’austérité va de pair avec la précision descriptive de certains termes : montagnes, broussailles, halliers, ronceraies. Au fur et à mesure que l’on avance dans le poème, les mots éveillent chez le lecteur un univers évocateur de parfums, de murmures, de souvenirs de voyages, de visions rapides. Insensiblement, la vision souriante, presque optimiste, se charge de tristesse : la terre est « ingrate », le mouton mérinos est « décharné », aux champs de seigle et de blé succèdent « des champs de pierre, de rocaille/ des âpres collines dénudées et pelées ».

Cette vision dérive insensiblement vers l’ombre. Alors que la lumière naît de la contemplation intime et partagée avec le lecteur, l’ombre a des racines historiques. Dans la chanson du Douro, Soria apparaît et à sa suite, toute la Castille. Soria au printemps est chargée de valeurs optimistes. La nature y triomphe et l’auteur laisse même s’exprimer son émotion (« Là-bas je me suis marié, là-bas j’ai perdu mon épouse que j’adorais », nous dit-il dans le prologue de Campos de Castilla). Les évocations de la Castille sont passées au tamis de l’histoire, de la temporalité marquée par la réalité sociale et politique de ce territoire que les conservateurs ont toujours rattaché à un passé impérial, à une mythique « patrie des origines », qui seuls existaient dans leur imagination et que Machado considère néfaste au regard du travail des hommes et surtout du pouvoir. Les villes de Castille sont « décrépites », c’est une terre « austère », « une aigre mélancolie » peuple ses solitudes sombres. Ce portrait terrible (dans lequel on perçoit cependant une certaine empathie atteint des sommets au milieu du poème :

« Castille virile, terre austère,

Castille du mépris envers le sort,

Castille de la douleur et de la guerre,

Terre immortelle, Castille de la mort ! »

Après cette terrible diatribe, le poème retrouve la sérénité avec l’évocation d’une promenade du poète à travers la campagne. Celui-ci s’adonne à la contemplation intimiste, au recueillement face à un paysage qui l’émeut ou au souvenir d’un après-midi près du fleuve. C’est ce recueillement qui révèle la coexistence du sujet poétique avec la nature et le chemin. La lumière dont parle María Zambrano éclaire une fois encore le texte : «Dans le ciel violacé/ une étoile scintillait ». Cette lumière triomphe des « ombres de l’air » et elle s’étendra peu à peu sur le fleuve qui occupe une place centrale et presque unique dans la dernière partie du poème. Ainsi, les trois dernières strophes sont une explosion de clarté en direction des eaux du fleuve. Le fleuve triomphera de l’obscurité, il durera au-delà du temps historique, il continuera à charrier dans ses eaux les exigences des plus humbles et, de même qu’il inspire au poète sévillan l’ensemble du poème, il suscite une question qu’il porte en lui: « Et le vieux romancero/ fut-il un rêve de ménestrel sur tes berges ? ».

Par cette question Machado affirme son absolue confiance en la création poétique, en sa supériorité sur les contingences du moment. « Le poète est un pêcheur, non de simples poissons, mais de poissons vivants ; comprenons-nous : de poissons qui peuvent vivre une fois pêchés ». C’est ainsi qu’il le fit dire à Juan de Mairena, son hétéronyme. Ou, de façon plus directe : « la poésie est le dialogue de l’homme, d’un homme avec son temps. Voilà ce que le poète veut rendre éternel, en le mettant hors du temps ».

Dans le poème qui nous occupe, Machado accorde cette confiance au courant, à la matrice élémentaire et toujours en mouvement du fleuve :

« Oh ! Douro, ton eau coule

Et coulera tandis que le soleil de mai

Fera couler les neiges blanches de janvier

Par les gorges et les ravins,

Tant que les montagnes auront leur turban

De neige et d’orage

Et que brillera l’olifant

Du soleil, sous la nuée de cendre !… »

Le poème a été écrit il y a plus d’un siècle. Nous sommes dans la seconde décade du XXIe siècle et le Douro est toujours là, au pied de la ville de Soria dont il continue à amener les eaux (avec toute la Castille) à la mer. Il est aussi dans le poème, aussi vivant que dans la réalité et il y serait encore, même asséché. C’est la force de la poésie. De la même manière, le souvenir du poète demeure, tout comme son ultime souffle il y a 77 ans quand il écrivit : « Ces jours d’azur et ce soleil de l’enfance ».

Manuel Rico

Source Fondation Antonio Machado