Léo Ferré – La Solitude


Léo Ferré – La Solitude


Je suis d’un autre pays que le vôtre
D’une autre quartier
D’une autre solitude

Je m’invente aujourd’hui des chemins de traverse
Je ne suis plus de chez vous
J’attends des mutants

Biologiquement
Je m’arrange avec l’idée que je me fais de la biologie
Je pisse, j’éjacule, je pleure
Il est de toute première instance
Que nous façonnions nos idées
Comme s’il s’agissait d’objets manufacturés
Je suis prêt à vous procurer les moules

Mais, la solitude

La solitude

Les moules sont d’une texture nouvelle, je vous avertis
Ils ont été coulés demain matin
Si vous n’avez pas, dès ce jour
Le sentiment relatif de votre durée
Il est inutile de vous transmettre
Il est inutile de regarder devant vous car
Devant c’est derrière
La nuit c’est le jour, et

Ah, ah, ah
Ah, ah, ah, ah, ah, ah

La solitude
La solitude
La solitude

Il est de toute première instance que les laveries automatiques
Au coin des rues, soient aussi imperturbables que les feux d’arrêt
Ou de voie libre
Les flics du détersif
Vous indiqueront la case
Où il vous sera loisible de laver
Ce que vous croyez être votre conscience
Et qui n’est qu’une dépendance de l’ordinateur neurophile
Qui vous sert de cerveau
Et pourtant

La solitude
La solitude

Le désespoir est une forme supérieure de la critique
Pour le moment, nous l’appellerons « bonheur »
Les mots que vous employez n’étant plus « les mots »
Mais une sorte de conduit
À travers lequel les analphabètes se font bonne conscience

Mais, ma solitude
La solitude
La solitude, la solitude, la solitude
La solitude

Le Code Civil, nous en parlerons plus tard
Pour le moment, je voudrais codifier l’incodifiable
Je voudrais mesurer vos danaïdes démocraties
Je voudrais m’insérer dans le vide absolu
Et devenir le non-dit
Le non-avenu, le non-vierge
Par manque de lucidité
La lucidité se tient dans mon froc

Dans mon froc

Léo Ferré

« SYMBIOSE » – NIALA 2023 – ACRYLIQUE S/TOILE 55X46


« SYMBIOSE »

NIALA 2023

ACRYLIQUE S/TOILE 55X46

L’oiseau se déplace copié-collé à l’arbre

des terres fendues mendient au passage des migrations

Sur un point non répertorié de l’horizon

que s’agite-t-îles

entre flou et points de repères

il y aurait un espace entre ciel et terre

Pommes de pin tombées
Dans la montagne vide
Tu les entends n’est-ce pas
Là où tu es
En lieu séparé
Mais au même instant

Ces vers nous rappellent, par leur tonalité, un poème de Wang Wei, traduit par François Cheng dans

 L’Écriture poétique chinoise :

François Cheng, L’Écriture poétique chinoiseop. cit., p. 139.

Repos de l’homme. Chute des fleurs du cannelier
Nuit calme, de mars, dans la montagne déserte
Surgit la lune ; effrayé, l’oiseau crie :
Échos des cascades printanières…

Ce qui fait que je me saisis de la manivelle du chevalet

et fouille dans la toile qui monte l’escalier intérieur de mes vertèbres

On dirait que l’âne s’est mis la noria dans le ventre

est-ce un mouvement en résistance

tel l’Arbre de Vie qui s’ébroue ?

Tandis que je finissais ce tableau ce matin sous la verse sans voir que dalle de La Chaume

mes yeux accrochés au dernier souffle de ma main refusaient de s’inscrire à la croisière du Titanic

La chaloupe d’une épopée mise à l’eau et en brassards deux beaux nichons enroulés

j’ai cru z’ô hé qui venait se coller dans cet estuaire d’herbe cressonnière où rien ne végétait

Niala-Loisobleu.

17 Janvier 2023

Laura Corraducci, traduite de l’italien par Alain Bourdy


Laura Corraducci, traduite de l’italien par Alain Bourdy

Lucidarle una alla volta le parole
con un panno e la mano che trema
mentre le tengo chiuse fra le dita
così finisce sempre che qualcuna
scivola per terra e si frantuma
per quanto provi a ricomporla
so bene che non tornerà mai una
non farò che arrivare anche stasera
davanti alla porta con un canto rotto
a cercarti nella linea della fronte
la bellezza antica di una profezia
les lustrer un par un les mots
avec un chiffon et la main qui tremble
tandis que je les garde entre mes doigts
ainsi il y en a toujours un qui finit
par glisser à terre et se briser
j’ai beau essayer de le réparer
je sais bien qu’il n’en sortira jamais indemne
je ne ferai que parvenir ce soir encore
devant la porte avec un chant brisé
pour chercher dans la ligne de ton front
la beauté ancienne d’une prophétie

DE LA DEPENDANCE A L’ATMOSPHERE


DE LA DEPENDANCE

A L’ATMOSPHERE

Les mots-peints qui stagnent su ma langue butent à la camisole de la robe de vent et de pluie monstrueuses qui masquent le corps que la solitude sait présent derrière brouillard glacé qui le retient

Des deux ciels un seul est sien

l’autre n’est qu’un effet fantasmagorique d’un quotidien en grève

Viens à ma main te laisser dévêtir du temps de merde qui cache l’horizon sans modifier ton désir

La solitude est des deux côtés du fleuve

Faute de barque la nage est toujours possible.

Niala-Loisobleu.

17 Janvier 2023