SALON MEUBLÉ PAR JULIEN GRACQ


SALON MEUBLÉ

PAR

JULIEN GRACQ

Dans le jour très sombre — de cette nuance spécialement sinistre que laissent filtrer par un après-midi d’août torride les persiennes rabattues sur une chambre
mortuaire — sur les murs peints de cet enduit translucide, visqueux pour l’œil et au toucher dur comme le verre, qui tapisse les cavernes à stalactites, une légère
écharpe d’eau sans bruit, comme sur les ardoises des vespasiennes, frissonnante, moirée, douce comme de la soie.
Les rigoles confluant dans un demi-jour à l’angle gauche de la pièce nourrissent avant de s’échapper une minuscule cressonnière.
Côté droit, dans une grande cage de
Faraday à l’épreuve des coups de foudre, jetée négligemment sur le bras d’une chaise curule comme au retour d’une promenade matinale, la toge ensanglantée de
César, reconnaissable à son étiquette de musée et l’aspect sui generis de déchirures particulièrement authentiques.
Une horloge suisse rustique, à deux tons, avec caille et coucou, sonnant les demies et les quarts pour le silence d’aquarium.
Sur la cheminée, victimes de je ne sais quelle spécialement préméditée mise en évidence au milieu d’un profusion de bibelots beaucoup plus somptueux, un paquet de
scaferlati entamé et la photographie en premier communiant (carton fort, angles abattus, tranche épaisse et dorée, travail sérieux pour familles catholiques, avec la
signature du photographe) du président
Sadi-Carnot.
Dans la pénombre du fond du salon, un wagon de marchandises avec son échauguette, sur sa voie de garage légèrement persillée de pâquerettes et d’ombellifères,
laisse suinter par sa porte entrebâillée l’étincellement d’un service en porcelaine de
Sèvres, et le bel arrangement des petits verres à liqueur.

Julien Gracq

DANS LA FLAQUE DU MIROIR


DANS LA FLAQUE DU MIROIR

Accrochée au clou des guignes comme une époque des cerises

l’espérance patauge sous le cheval qui passe le cylindre sur le noyé

l’ordre du jour flambe dans l’inconnu

Les couleurs butent aux murs infranchissables du coeur passé par les larmes

à l’aube des brumes rapprochées des glus d’oiseleur

Pas un mot ne couvre la dernière lettre avant l’exécution

sans épitaphe d’oiseau sur la porte le lin disperse ses bleus.

Niala-Loisobleu.

10 Janvier 2023

L’ÎLE SORTIE DES NUAGES


L’ÎLE SORTIE DES NUAGES

Au bas des marches, tu as laissé tes seins sortir des palisses pour qu’ils poussent les nuages hors des jours muets. Le bras de mer autour de ma taille tu tires ta langue à la mienne comme le point sur la carte à atteindre. Dans le chenal où les estocs ont été mis de côté dans le courant d’itinéraire choisi pour sésame. La terre ruisselante comme un drap propre tiré du lavoir jusqu’ à l’herbe, écarte de ses fleurs matinales les liserons envahisseurs. Bien sûr il faudra faire comprendre à la Capitainerie, que nous sommes à bord d’un bateau qui sait qu’il faut naviguer en grands-fonds pour éviter de prendre les hélices dans les serviettes des plages pour gagner le large à la voile. L’image de ta nudité mise sur le vent propice chasse des vestiaires les brouillards du littoral. L’oiseau dans le même appareil volant sans taire son intention relève l’Atlantide pour choisir la maison où vivre autrement que dans l’asphyxie des ressources humaines alléguées. De l’âge de tes cavernes il reste du bison le fauve des toisons et la marque sanguine de ma main qui peint que des matins. Au balancier des horloges l’heur sonne. Pointé de l’estuaire dans l’axe du phare portant loin la racine d’un amour parallèle à la seule légende réelle.

Niala-Loisobleu.

10 Janvier 2023

Dans l’élégance


Dans l’élégance

Les tapis et les peaux d’ours des cheminées de la nuit gardent l’odeur des nuisettes laissées de côté pour ne rien déformer de l’intime désir. L’enlacement des tiges d’un bouquet sauvage répand la sève sans tricher avec un vase de prix.

Niala-Loisobleu – 10 Janvier 2023