Pour sortir Filipa du mauvais caillou


Photo : Le livre des chagrins, Florbela Espanca, éditions L’Escampette

Florbela Espanca : poétesse du chagrin et de la volupté

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En vue de cette chronique, j’ai reçu simultanément les deux ouvrages des éditions l’Escampette mentionnés sur cette page.

Ma première idée a été de vous faire part, tout d’abord, du recueil Poésie lyrique de Luis Vaz de Camões : sans aucun doute un très beau cadeau de Noël à offrir à ceux qui souhaiteraient découvrir l’essence de la littérature portugaise sans se confronter à la complexité des Lusiades. Mais la lecture de Florbela Espanca – dont la poésie m’était inconnue – a rapidement bousculé mes plans… Florbela Espanca est née à Vila Viçosa le 8 décembre 1894. Elle s’est suicidée le 8 décembre 1930 à Matosinhos – bien que certaines personnalités, dont le réalisateur Vicente Alves do Ó qui a retranscrit la vie de celle-ci sur le grand écran sous les traits de Dalila Carmo, ne croient pas totalement à ce fait. Sa vie brève fut traversée de drames et d’amours déçus. Peu publiée de son vivant, elle est aujourd’hui considérée comme l’une des poétesses majeures de la littérature portugaise.

À la façon de Verlaine, Rimbaud ou Baudelaire, on pourrait qualifier Florbela Espanca de « poétesse maudite » tant ce recueil, qui comporte Le livre des chagrins, Soeur saudade, Bruyère en fleur et Reliquae, est empreint d’une mélancolie terrifiante et envoûtante à la fois. Car la poésie de cette autrice est le paradoxe incarné ; entre chagrin et volupté, Florbela Espanca pourrait être un personnage tout droit sorti d’une pièce d’Alfred de Musset après l’heure.

Elle confesse dans l’un des poèmes de Bruyère en fleur :

Je veux aimer,
aimer à corps perdu !

Aimer, seulement aimer :
ici, ailleurs…

Celui-ci, celui-là,
un autre et tout le monde.

Aimer ! Aimer !
Et puis n’aimer personne !

[…]

Et si un jour je suis
poussière, cendre et rien,

Que ma nuit devienne une aurore,

Que je sache me perdre
pour me trouver.

Le travail de Florbela Espanca ne fait partie d’aucun courant mais il est imprégné de son vécu, de ses déboires sentimentaux, des drames qui ont parsemé son existence. Luxure, chagrin, érotisme, souffrance et joie sont quelques-uns des qualificatifs donnés à son œuvre.

Ainsi, si vous souhaitez découvrir ce que les femmes ont fait de mieux dans la littérature lusophone, n’hésitez pas à lire et offrir Le livre des chagrins paru aux éditions l’Escampette avec une sublime préface du poète Al Berto (qu’il faut lire !). Émotions assurées !

Le livre des chagrins, Florbela Espanca,
réédition de la traduction de Claire Benedetti avec quatre nouveaux poèmes
traduit par Max de Carvalho, éditions l’Escampette, octobre 2022.

Marta Serra
Assistante éditoriale aux éditions Passiflore
capmag@capmagellan.org

Sophia De Mello Breyner Andresen, traduite du portugais par Raymond Farina


Sophia De Mello Breyner Andresen, traduite du portugais par Raymond Farina

La petite place

Ma vie a pris la forme de la petite place
L’automne durant lequel ta mort s’organisait
méticuleusement
Je m’attachais à cette petite place parce que tu aimais
L’humble et nostalgique humanité des petites boutiques
Où les commis plient et déplient rubans et étoffes
Je cherchais à devenir toi parce que tu allais mourir
Et là toute ma vie cessa d’être la mienne
J’essayais de sourire comme tu souriais
Au marchand de journaux au marchand de tabac
Et à la femme sans jambes qui vendait des violettes
Je demandais à la femme sans jambes de prier pour toi
J’allumais des cierges à tous les autels
Des églises qui se trouvaient au coin de cette place
Puisque dès que j’ai ouvert les yeux je ne vis que pour lire
La vocation de l’éternel écrite sur ton visage
Je convoquais les rues les lieux les gens
Qui furent les témoins de ton visage
Pour qu’ils t’appellent pour qu’ils défassent
La trame que la mort entrelaçait en toi.
A pequena praça

A minha vida tinha tomado a forma da pequena praça
Naquele outono em que a tua morte se organizava
meticulosamente
Eu agarrava-me à praça porque tu amavas
A humanidade humilde e nostálgica das pequenas lojas
Onde os caixeiros dobram e desdobram fitos e fazendas
Eu procurava tornar-me tu porque tu ias morrer
E a vida toda deixava ali de ser a minha
Eu procurava sorrir como tu sorrias
Ao vendedor de jornais ao vendedor de tabaco
E à mulher sem pernas que vendia violetas
Eu pedia à mulher sem pernas que rezasse por ti
Eu acendia velas em todos os altares
Das igrejas que ficam no canto desta praça
Pois mal abri os olhos e vi foi para ler
A vocação do eterno escrita no teu rosto
Eu convocava as ruas os lugares as gentes
Que foram as testemunhas do teu rosto
Para que eles te chamassem para que eles desfizessem
O tecido que a morte entrelaçava em ti.

PIERRE GILMAN


PIERRE GILMAN

Des mots parfois sortent par ma fenêtre
et s’en vont s’asseoir sur un banc
de la petite place toute proche de ma cour.
D’autres vont se cacher dans l’herbe
au pied du mur où grimpe une passiflore,
attendant qu’une lumière imprévue les découvre.

Je les regarde souvent s’accorder entre eux,
mais jamais ne leur dis que je suis là,
même quand ils se retournent vers moi.
Ils regardent au-delà de mes yeux
comme s’ils ne me connaissaient pas.
Ils parlent mais je ne les comprends pas toujours,
tant peut-être ils ont volé ma voix.

Pierre Gilman

ETAT DES LIEUES 2023


ETAT DES LIEUES 2023

2023

Ouverture faite

La Chaume penche pour l’aquatique

en déversant toute idée de sécheresse sous le pont

Les premiers mots plongent dans l’état de silence

l’arbre et son oiseau, joints aux pierres du mur pour point de repère

Rien d’officiel à l’ordre du jour de la première semaine

juste mise en place ordonnée

Sous le sable dans la cave

les endives ont bleuies pour rentrer à l’école dans l’état d’esprit des leçons apprises du passé

La pierre devant la porte fonde à profondeur résolue face au chemin déblayé

Le passé qui a choisi de rester entêté restera tout seul de côté

l’anémone abandonne l’escalade à la prétention stérile des sels dénaturés

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Niala-Loisobleu.

2 Janvier 2023