NUIT D’ÉTÉ PAR ANNE HÉBERT


NUIT D’ÉTÉ PAR ANNE HÉBERT

La ville entière dans sa clameur nocturne
Déferle en lames sonores

Passant par les hautes fenêtres de la canicule
La basse des rockeurs accompagne sourdement
Le
Salve
Regina des
Intégristes

Rires paroles incohérentes chuchotements
Vrombissements et pétarades

Odeurs odeurs fortes à mourir
Poussières et cendres étouffantes
Pollens volants et chats errants

Les petites vieilles qu’on torture et qu’on assassine

Dans des chambres fermées

Demeurent secrètes et cachées

Jusqu’à la fin

Sans aucun cri perceptible

Dans la ville noire tonitruante

Foires des nuits orageuses

Garçons et filles se flairent

Dans des touffeurs d’étuve

Trafiquent l’amour et la drogue

Sous le néon strident

Sous la voûte sombre des ruelles

Tandis qu’au ciel sans lune ni soleil

Des devins obscurs leur promettent l’étoile parfaite

Délices et mort confondues en un seul éclair.

Anne Hébert

LA TÊTE CONTRE LES MURS PAR PAUL ELUARD


Paul Eluard

I

LA TÊTE CONTRE LES MURS PAR PAUL ELUARD

ls n’étaient que quelques-uns

Sur toute la terre

Chacun se croyait seul

Ils chantaient ils avaient raison

De chanter

Mais ils chantaient comme on saccage

Comme on se tue

Nuit humide râpée

Allons-nous te supporter

Plus longtemps

N’allons-nous pas secouer

Ton évidence de cloaque

Nous n’attendrons pas un matin

Fait sur mesure

Nous voulions voir clair dans les yeux des autres
Leurs nuits d’amour épuisées

Ils ne rêvent que de mourir
Leurs belles chairs s’oublient
Pavanes en tournecœur
Abeilles prises dans leur miel
Ils ignorent la vie

Et nous en avons mal partout

Toits rouges fondez sous la langue

Canicule dans les lits pleins

Viens vider tes sacs de sang frais

Il y a encore une ombre ici

Un morceau d’imbécile là

Au vent leurs masques leurs défroques

Dans du plomb leurs pièges leurs chaînes

Et leurs gestes prudents d’aveugles

II y a du feu sous roche

Pour qui éteint le feu

Prenez-y garde nous avons
Malgré la nuit qu’il couve
Plus de force que le ventre
De vos sœurs et de vos femmes
Et nous nous reproduirons
Sans elles mais à coups de hache
Dans vos prisons

Torrents de pierre labours d’écume

Où flottent des yeux sans rancune

Des yeux justes sans espoir

Qui vous connaissent

Et que vous auriez dû crever

Plutôt que de les ignorer

D’un hameçon plus habile que vos potences
Nous prendrons notre bien où nous voulons qu’il soit.

Paul Eluard