JACQUES BERTIN – UN INSTANT


JACQUES BERTIN – UN INSTAN


Un instant comme tombé de la poche, une cigarette
Un instant ou une herbe arrachée à l’eau
Une césure dans la course, dans l’haleine
Une mesure pour rien juste avant le sanglot
Une blessure qui coupe en deux l’oreille de la plaine
Pour y jeter un fleuve comme un filet d’eau
Si tu parles, c’est sans importance
Parle de la présence du corps et du repos

Dans l’épaule, un instant immobile dans l’épaule de la terre
Arrêté entre les deux pages du livre, un instant
Un regard sur la vie rassemblée, la vie entière
Dans un étage le piano sous les doigts d’une enfant
Le silence sur les toits, la musique
Et juste en dessous des certitudes, cet instant
Juste en dessous des paroles, des promesses, des habitudes
Pour se reconnaître étranger à soi-même et fort un instant

Un instant sur le pont où c’est moi-même arqué entre les rives
Et de partout l’appel qui gonfle, l’appel incertain
Le bruit, le bruit de la rue, des chantiers, le bruit du sang
Dans les artères le bruit, toujours le même bruit de la fatigue et de la peur, le bruit du sang

La vie ou quelque chose comme d’habitude
Qui n’ose pas dire son nom. Peut-être l’amitié pour les hommes
Un fruit volé sur un étal et rien de plus
Un instant dans cette chambre où une femme se déshabille
Lentement dans le silence protégé de ses rideaux

Jacques Bertin